Chanson utilisée : À choisir, par le Kitchose Band
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À
choisir entre elle et mon âge
Qui n'en demandait pas au
temps
À choisir ou prendre le large
Je reste debout face
au vent
Luka se précipita vers la cuisinière et éteignit le rond. Il attrapa un torchon et dissipa les volutes de fumée noirâtes qui s'élevaient de son plat de légumes. Il s'apprêtai à mettre la table lorsque la sonnette, irrégulièrement, retentit plusieurs fois, suivie de coups rapides frappés à la porte. Il s'essuya les mains et alla ouvrir. Accotée dans l'embrasure se tenait Abby, le regard hagard et se balançant dangereusement d'avant en arrière. Elle était trempée, ses vêtements lui collaient au corps et ses cheveux dégoulinants étaient en bataille. La surprise le prit au dépourvu et son premier réflexe fut de lui attraper le bras. Elle le repoussa violement. Un hoquet la secoua et sa voix, ordinairement calme et grave, se fit aigu et saccadée.
- N'ai pas besoin de ton aide... capable de rentrer toute seule.
Luka fronça les sourcils. Une forte odeur d'alcool émanait d'elle et un seul regard lui suffisait pour lui indiquer qu'elle était soule. Il s'écarta, peu désireux de tenir une conversation dans le couloir.
Et qu'il m'emporte, qu'il
me ménage
Qu'il reste doux, qu'il soit violent
Comme les
rides d'un rivage
Je vieillirai avant longtemps
-Très bien, alors, entre.
Elle tanguait plutôt qu'elle ne marchait, laissant des traces humides derrière elle et Luka du la retenir, malgré ses protestations, lorsqu'elle voulu sauter en bas des marches. Il se demandait comment elle avait fait pour se rendre à son appartement en un seul morceau. Elle s'écrasa sur le sofa et Luka, quelque peu déstabilisé par la situation, fut incapable, pendant un instant, d'agir. Il se contenta de rester debout à côté d'elle et d'observer son profil voûté, sa mine épuisée. Il alla enfin lui chercher une serviette et la lui tendit calmement. Elle la lui arracha presque des mains et la jeta par-dessus le dossier. Il la récupéra patiemment et la lui offrit de nouveau. Comme elle ne bougeait pas cette fois, il s'assit discrètement derrière elle et entreprit de lui sécher doucement les cheveux. Abby inclina la nuque et soupira. Elle ne remarqua pas qu'elle inondait le canapé, ni que, bien qu'ils soient en froid, elle était venue directement chez Luka. Son premier arrêt avait été la boisson. Elle s'était juré de ne pas prendre plus de deux bières, au moins pour se consoler de sa rupture et de la mort de Laurencia, puis elle avait rapidement perdu le compte et les bouteilles s'étaient irrésistiblement accumulées. Elle ne pensait plus à rien. Les gestes de Luka, tendres et rassurants, lui enlevaient toute faculté de réfléchir. Son menton s'accota sur sa poitrine et elle s'abandonna.
Je serai pour elle comme un
vent
Imprévisible et pourtant
Je serai pour elle comme
avant
Indépendant
Luka, de son côté, tout en lui massant la tête, tentait de deviner ce qui l'avait poussée à boire autant. Il ne l'avait jamais vue dans un tel état. Elle devait être sincèrement bouleversée pour se tourner vers lui après ce qu'il s'était passé entre eux. Il lui frotta doucement les tempes et la respiration de son amie devint plus profonde. Craignant qu'elle ne s'endorme, il se pencha à son oreille.
-Abby, lui murmura-t-il.
-Mmm...?
-Tu vas tomber endormie dans peu de temps et tu dois changer de vêtements.
-Mmm...
Il se leva et alla à sa chambre chercher un chandail et un short.
Qu'elle soit vile, qu'elle soit volage
Les trahisons,
j'en ai eu vent
Que l'on me pense en esclavage
Je n'en reste
pas moins vivant
Abby se renversa sur les coussins et étira ses membres engourdis. De longs sillons d'eau glacée coulaient le long de son dos, mais elle se sentait étrangement bien. Une chaleur bienfaisante l'envahissait, au point qu'elle ne sentait plus ses membres. Elle cala son visage dans un coussin et inspira profondément. Une odeur douce et forte à la fois, un parfum agréable et épicé en émanait. Elle ferma ses paupières brûlantes et elle rêva; elle rêva qu'une tendre force l'étreignait, la protégeait contre cette fièvres qui tentait de posséder son corps. Elle se débattait autant qu'elle le pouvait, mais parfois, elle sentait un mal insidieux la gagner, prendre peu à peu le contrôle sur son esprit déjà fortement égaré.
Lorsque Luka revint, Abby était plongée dans un sommeil troublé. Son corps rompu de fatigue était parcouru de frissons et elle claquait violemment des dents. Luka s'en voulut de ne pas lui avoir donné de vêtements secs plus tôt. Il se pencha vers elle et lui secoua légèrement l'épaule. Elle grogna, mais sans se réveiller.
-Abby, réveille-toi.
Il caressa sa joue froide et ses doigts glissèrent le long de son menton. Ses lèvres s'entre-ouvrirent et elle gémit doucement.
-Abby, souffla-t-il de nouveau.
Il fronça les sourcils. Elle avait beau avoir engloutit une quantité phénoménale d'alcool, le simple cliquetis d'une clé aurait du suffire à la réveiller. Il s'assit précautionneusement à côté d'elle et promena son index à travers une mèche rebelle. Elle avait enfin atteint un endroit où il lui était permis de reprendre ses forces sans avoir à être sur ses gardes, à être constamment en alerte. Elle avait enfin accès au sommeil dont son corps avait si désespérément besoin. Luka détailla ses lèvres bien dessinées, ses oreilles finement modelées. Il en fit le contour de son doigt et le laissa errer le long de sa gorge délicate, de se fines épaules. Elle ne pouvait pas passer la nuit avec ces vêtements humides, il le savait. Sans plus tenter de la réveiller, il lui enleva ses bas. Jusqu'ici, c'était plutôt facile. Cependant, cela allait se compliquer sérieusement. Il pesa le pour et le contre pendant une bonne minute et se décida enfin. Retenant son souffle, il détacha le bouton de son pantalon et le fit glisser le long de ses hanches. Tentant d'éviter de la regarder, il empoigna une couverture de laine qu'il avait apportée et la couvrit prestement.
Et
si j'écrivais une page
Alors que tout est comme
avant
Qu'elle soit sage ou qu'elle soit de rage
Je n'ai jamais
aimé autant
Il eut beaucoup plus de mal avec son chandail: étant blanc, il était devenu très transparent avec la pluie. Lorsqu'il découvrit ses épaules, il caressa doucement sa peau veloutée, frissonnant de tout son être. De douloureux souvenirs l'assaillaient, lui vrillant le coeur.
- Tu es une bonne infirmière, Abby, mais tu
pourrais être un excellent docteur.
Un sourire.
Le baiser
d'un ange...
Son coeur se serra.
- Abby...
-Ne
dis rien.
Le baiser d'un ange...
De son souffle, il caressa la fine courbe de sa pommette.
Égarée,
éperdue, ne sachant plus que faire ni que penser.
Subjugué
par son désespoir, il s'avança et enveloppa son visage
bouleversé de ses mains.
Le baiser d'un ange...
Ses lèvres effleurèrent ses paupières closes, son front soucieux.
Un regard évité.
Un désir
partagé.
Le baiser d'un ange...
Sa bouche glissa du bout de son nez jusqu'à ses lèvres.
Deux
corps offerts.
Une violente passion.
Le baiser de son ange
Des larmes brûlantes emplirent ses yeux et, s'en échappant, se mêlèrent au dernières goûttes de pluie qui glissait le long de la joue d'Abby.
It's just tears and rain...
Lorsqu'elle s'éveilla le lendemain, elle eut d'abord l'impression qu'elle avait dormi des jours et des jours; jamais elle ne s'était sentie aussi bien, en paix avec elle-même. Malgré sa rupture encore récente, elle ne se sentait plus coupable vis-à-vis de Jake, non qu'elle approuva ce qu'elle avait fait, on ne pouvait effacer le passé, cela, elle le savait bien. Elle pouvait soit l'accepter et aller de l'avant, soit s'empoisonner l'existence et celle de ses amis. Consciemment ou non, pour une rares fois dans sa vie tumultueuse, elle avait accepté de ne pas avoir été parfaite, d'avoir rompu une promesse mutuelle de fidélité. Il lui restait tout de même une certaine culpabilité, mais elle assumerait ses gestes. Elle fut surprise d'avoir fait cette longue réflexion, car une terrible migraine lui vrillait le crâne. Elle gémit et posa une main sur son front. La journée n'allait pas être évidente. Elle ouvrit suspicieusement un œil ; elle ne connaissait pas ces murs, cet éclairage. Peut-être avait-elle passé la nuit avec un étranger ? Elle vérifia si son soutien-gorge était en place. Rien à craindre de ce côté-là. Elle portait aussi un immense t-shirt et un short. Elle haussa un sourcil étonné. Particulièrement étrange comme situation, pensa-t-elle, non sans une certaine inquiétude. Elle se souleva lentement sur un coude, laissa glisser à terre la couverture foncée dont elle était couverte. Jetant un coup d'œil autour d'elle, elle sentit une boule se former dans sa gorge.
-Oh, oh…
L'appartement de Luka était silencieux ; une fenêtre était légèrement ouverte, laissant pénétrer la rumeur des véhicules vrombissant et des passants qui se hélaient paresseusement. Le vent de septembre portait jusqu'à elle le lointain souvenir de la pluie de la veille. Pourtant, un soleil chaud perçait les nuages, chassant l'humeur morose des citadins.
Elle posa prudemment ses pieds nus sur le sol froid. Tout en se tenant la tête, elle se rendit laborieusement jusqu'à la salle de bain. La porte en était close et le bruit du jet de la douche lui parvenait distinctement. Elle eut une moue envieuse : elle mourait d'envie de prendre une longue douche brûlante. Elle retourna clopin-clopant jusqu'au sofa, tout en retenant le short qui faisait environ dix fois sa taille. Elle se rallongea avec soulagement et dès que sa tête toucha un coussin, elle retomba aussitôt dans un sommeil sans rêve.
Lorsque, une dizaine de minutes plus tard, les pas aisés de Luka retentirent sourdement dans l'escalier, Abby remua et ouvrit les yeux à regret.
-Je vois que tu es réveillée, remarqua Luka, un sourire éclairant son visage fraîchement rasé.
Elle opina de la tête, un peu incertaine de la façon dont elle devait se comporter avec lui. Elle le regarda avec hésitation, n'ayant aucun souvenir de ce qu'elle avait pu dire ou faire la veille. Luka posait sur elle un regard bienveillant
-Tu te sens capable d'avaler quelque chose ? demanda-t-il malicieusement.
L'estomac de Abby se retourna. Elle dut pâlir car Luka enchaîna :
- Je crois que je vais plutôt aller te chercher des aspirines.
Elle ne répondit pas, tentant toujours de mettre un peu d'ordre dans ses idées.
Luka revint bientôt, lui tendant un verre d'eau et un cachet de médicaments. Elle baissa la tête.
- Merci, souffla-t-elle enfin, merci pour tout.
Sans parler, Luka la rejoignit sur le canapé et, doucement, lui releva le menton, cherchant son regard.
- Abby, qu'est-ce qui ne va pas ?
Elle secoua la tête, mais il ne renonça pas.
- Tu peux me parler. Je suis resté ton ami, tu sais, même si…
Elle hocha la tête.
- Je sais, répondit-elle.
Ses doigts jouèrent un instant avec un fil dépassant du chandail.
- Peut-être que ça va te sembler ridicule…
Luka fronça les sourcils
- … mais déjà, depuis ma rupture avec Jake, je n'étais pas très en forme et…
Abby se leva brusquement et s'anima.
- … on s'occupait de Laurencia depuis presque un an, on était habitué à aller la voir, à lui parler. Elle faisait partie de nos vies, on savait que peu importe le moment, elle était là pour nous rappeler que le monde ne gravite pas autour de nous, que lorsqu'on est centré sur nos vies, on ne voit plus l'essentiel ; on ne sait plus goûter la beauté du moment, la tristesse de chaque larme, le charme simple du rire d'un enfant, on ne sait plus…
Elle haussa les épaules dans un geste d'impuissance.
- …on ne sait plus aimer.
Luka resta immobile.
- Maintenant qu'elle est partie, je ne sais plus si je me souviendrai de longtemps du goût de toutes ces choses, acheva-t-elle dans un murmure.
Dehors, la ville respirait. Des itinérants mendiaient, des hommes en complet noirs marchaient à pas pressés, regardant de temps à autre leur montre d'un air nerveux, des vieillards distribuaient du pain à des oiseaux affamés et des joggeurs se frayaient un chemin à travers tout cette masse mouvante.
Luka inspira longuement et se leva. Il posa sa main sur l'épaule d'Abby, tentant de lui communiquer tout ce dont son âme débordait : chaleur, confiance, amour… Il la sentit frissonner et, tout doucement, elle se coula contre lui, posant sa tête sur sa poitrine. Elle cherchait un sens à sa vie, à son existence. Le cœur de Luka battait contre le sien, lui insufflant sa foi en la vie, en quelque chose de grand et de noble. Il la pressa contre lui, caressant ses cheveux et lui murmurant d'une voix grave des mots qu'elle n'arrivait pas à saisir. Elle n'en avait cependant pas besoin, car le seul fait de sentir cette voix vibrer en elle calmait le vent violent qui la secouait toute entière. Elle eut voulu rester prisonnière de l'étau de ses bras pour l'éternité, que son corps la protège de l'éclat du soleil trop violent.
- Ne boj se… moj endeo…
N'ai pas peur mon ange…
Elle releva doucement la tête et son regard se noya dans celui, profond, de Luka.
- Me protégeras-tu ? demanda-t-elle fiévreusement. Me protégeras-tu contre ce que mon cœur me dit lorsqu'il te voit ? Me protégeras-tu contre moi-même, contre l'attirance que j'éprouve pour toi ?
Luka tressaillit.
- Pourquoi serait-ce mal de ressentir ces choses ? répondit-il d'une voix rauque.
Le souffle d'Abby s'accéléra et Luka lut la peur dans son regard.
- Parce que…parce que…
Elle s'accrochait à sa chemise, tentant confusément de lui donner une réponse claire.
-Tu ne veux pas avoir le cœur de nouveau brisé…termina-t-il.
Abby frissonna violemment.
-Abby, souffla-t-il doucement la serrant plus fortement, je ne peux rien te promettre, ni te prédire où nous en serons dans dix ans, mais ce que je peux te dire, c'est que j'ai eu beau chercher et chercher, tu es la seule femme à laquelle je reviens, tu hantes mes nuits, tu es dans chacun de mes soupirs, de mes désirs. Je t'ai aimé pendant six ans, je ne pourrai jamais me défaire de ton emprise. Lorsqu'on aime, il y a des mots plus véridiques lorsqu'ils ne sont pas prononcés, des larmes qui peuvent brûler. Je lis dans tes yeux et je souffre à chacune de tes larmes…
Sa voix se brisa comme il caressait passionnément son visage aux traits parfaits, capturait l'émotion pure de ses yeux. Elle se taisait, la respiration saccadée, le souffle court.
-Quoi te dire de plus honnête, de plus beau que…
Il colla son front sur celui de son amie et de ses yeux troublés s'échappèrent des promesses infinies, emplies d'amour sauvage, de passion tranquille.
-…je t'aime, murmura-t-elle à sa place, fermant les yeux.
Il posa ses lèvres sur son front et un sanglot douloureux s'en échappa.
- Je t'aime, répéta-il doucement en écho.
