Neela se laissa glisser dans l'eau chaude avec volupté et ferma les yeux avec soulagement. La vapeur qui s'élevait du bain avait embué les vitres et une fine sueur perlait sur le front de la belle indienne. Une légère goûte, comme un soupçon de rosée, roula le long de ses longs cils noirs et plongea sans un bruit dans l'eau mouvante. Sa poitrine se souleva lentement et un sourire de contentement apparut sur ses lèvres. À peine quelques instants après, la sonnette retentit. Elle gémit.
- Ray, il y a quelqu'un à la porte ! lança-t-elle d'une voix lasse.
Le silence obstiné de l'appartement lui répondit.
-Ray ! appela-t-elle de nouveau.
Toujours rien, excepté le cri strident de la sonnette. Elle soupira et s'extirpa du bain de mauvaise grâce. Enveloppant en toute hâte une serviette autour de sa taille, elle se précipita vers la porte. Elle l'ouvrit à la volée, pour découvrir avec stupeur une jeune homme bien mis, à la carrure imposante et arborant un sourire charmeur. Sa chemise entre ouverte, aux manches relevées, dévoilaient un torse puissant et des avants-bras musclés. Ses beaux yeux en amande étaient d'un bleu frappant, ombragés de longs cils noirs. Ses cheveux d'ébène, légèrement ondulés, encadraient avec grâce son beau visage au teint mât. Un œil averti aurait décelé dans ses traits une ascendance égyptienne, mais aussi un certain air grecque. Il haussa légèrement les sourcils, moqueur, devant son interlocutrice, une remarque piquante lui montant aux lèvres, qu'il avait pleines, désirables. Tentant de contenir son hilarité devant la jeune femme dégoulinante qui se tenait devant lui, il s'enquit poliment d'une voix posée, grave, tout en effectuant un léger signe de tête :
- Bonjour, madame, pardonnez-moi de vous importuner…
À ce mot, Neela rougit fortement, mais il fit mine de ne pas le remarquer.
- …à cette heure tardive, mais Ray Barnett est-il présent ?
Neela secoua négativement la tête, aspergeant par le fait même le visiteur.
- Non, je regrette, mais il devrait rentrer de son travail d'un instant à l'autre, peut-être voulez-vous l'attendre ?
- Bien-sûr, je vous remercie.
Neela le conduisit au salon qui, pour une fois, n'était pas trop en désordre. Le jeune homme s'assit avec désinvolture sur le canapé et posa sa valise de travail coûteuse à ses pieds. La jeune femme s'éclaircit la gorge.
- Vous ne m'en voulez pas si je…
- Oh, mais non, vous devez avoir froid.
Tout en s'habillant, Neela songea : «Soit cette réponse était délicate, soit incroyablement mesquine.» Lorsqu'elle le rejoignit, son invité s'était mis à son aise et dénoué sa cravate. «Je me demande ce qu'il est. Peut-être est-il un avocat…dans ce cas, il débute, il n'est certes pas assez âgé pour avoir quitté l'université.» Elle prit place dans un petit fauteuil face à lui et ils engagèrent la conversation : elle, prudente et polie, lui, insouciant et agréable. Il ne montrait aucun malaise, si bien que c'était elle qui ne se sentait pas à sa place. Lorsqu'il riait, et c'était très fréquent, il dévoilait une dentition parfaite, des dents d'un blanc éclatant. « Il doit bien avoir un défaut, tenta-t-elle de se rassurer. Peut-être boit-il directement dans la pinte de lait, ou alors il est contre les végétariens, ou il regarde le golf, ou…»
Mais il riait, faisait des plaisanteries et, malgré elle, Neela riait aussi. Ils étaient tellement absorbés dans leur conversation, qu'ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir, ni ne virent Ray pénétrer dans la pièce. Il s'appuya le dos au mur et les observa un moment, un sourire incertain flottant sur ses lèvres. Neela le remarqua soudainement.
- Hey ! s'écria-t-elle. Je croyais que ta garde finissait il y a une heure ?
Il haussa les épaules.
- Je suis allé boire une verre avec Luka. Tu me présentes ?
Neela fit une moue négative.
- Je ne le connais pas assez pour ça.À ce moment, le bel inconnu se retourna et laissa fuser un rire devant l'air ahuri de Ray.
-Aurais-tu perdu l'usage de la parole depuis notre dernière rencontre ?
Ray retrouva soudain l'usage de ses membres et il couru enlacer son ami.
- Minas ! Qu'est-ce que tu fais à Chicago ? L'Europe a été rayée de la carte ?
- Heureusement, non, mais je suis en voyage d'affaires et comme j'ai su que tu habitais dans le coin, je me suis dit…
Minas lui donna une claque dans le dos qui aurait pu déraciner un arbre. Tentant de reprendre ses aplombs, Ray esquissa un sourire douloureux.
- Heureusement que tu t'es dit.
Le prénommé Minas, à son habitude, éclata de rire. Neela, comprenant plus ou moins la situation, offrit d'aller chercher des bières et leur laissa un peu d'intimité.
- Alors, fit Ray en s'assoyant à côté de son ami, que s'est-il passé d'intéressant en cinq ans ?
Minas se pencha vers l'avant et posa sa mâchoire carrée dans la paume de sa large main, le regard songeur. Il fixa pensivement Neela qui revenait avec les bières et la remercia d'un mouvement de tête lorsqu'elle lui en tendit une.
-Tu te souviens de Llyanna ? demanda-t-il en posant son regard doux sur son ami.
-Bien-sûr , soupira Ray. c'est pour elle que tu nous as quitté, comment l'oublier.
Minas sourit à ce souvenir.
- Vous êtes toujours ensemble ? demanda Neela avec intérêt.
Elle jeta un regard à Ray. Ses cheveux en bataille et son sourire de gamin lui évoquait étrangement un adolescent, mais la maturité de son regard, les traits définis de son visage étaient ceux d'un homme. Elle se rappela comment elle l'avait trouvé crâneur et vantard l'année d'avant. Aujourd'hui, il était sa deuxième moitié, son tout. Il tourna son regard vers elle et lui sourit. Elle reporta précipitamment son attention sur Minas.
Celui-ci hésita quelque peu avant de répondre.
- À peu près. Nous avons pris des arrangements pour retourner en Grèce, puis nous sommes embarqué sur un navire marchand, dont Llyanna connaissait le capitaine. La traversée n'a pas été très agréable, j'étais très affecté par le mal de mer. Heureusement que je me suis habitué, je n'étais pas capable d'avaler quoi que ce soit. Llyanna était très à l'aise, elle. Tu la connaissais, aussi forte et solide qu'un athlète. Vous auriez du la voir s'affairer du matin au soir ; elle lavait le pont ; réparait la rambarde, aidait aux tâches multiples, elle ne s'arrêtait jamais.
-Une force de la nature, commenta Ray, et ses yeux quittèrent un instant le visage expressif de son ami pour se tourner vers celui de l'indienne.
Minas approuva.
- Elle était fantastique.
- Était ? firent Ray et Neela d'une même voix incertaine
Minas avala une rasade de bière et, sans les regarder, il dit avec une froideur qui contrastait fortement avec l'habituelle chaleur qu'il dégageait :
- Elle a été tuée il y a deux ans.
Ils gardèrent le silence quelques instants, digérant l'information. Ray, secoué, tenta de ne pas laisser son esprit lui imposer l'image de Llyanna, une jeune femme aux yeux rieurs, à la peau dorée comme le soleil de Grèce. La dernière fois qu'il l'avait vue, elle suivait Minas et se préparait à monter à bord d'un taxi. Ses longs cheveux noirs, soulevés par la brise printanière, avaient flotté un instant derrière elle, comme si elle avait hissé la grand-voile. Elle s'était ensuite évanouie dans un tourbillon de klaxons, de grattes-ciel imposants et de véhicules impatients.
- Je suis désolé, fit-il.
Minas fit un geste désinvolte de la main.
- Je me suis juré de ne plus m'apitoyer sur moi-même et de vivre, comme elle l'aurait voulu.
- Et ou logez-vous ? s'enquit Neela, mal à l'aise d'avoir forcé Minas à évoquer le fantôme de Llyanna.
Minas sauta joyeusement sur l'occasion.
-Un petit hôtel, à deux rues d'ici. Ce n'est pas très luxueux, mais la richesse me gêne.
Neela lui jeta un regard soupçonneux.
-Vous n'êtes certes pas gêné côté financier.
Ray lui jeta un regard lourd de reproches. Elle ouvrit innocemment les yeux.
- Ne t'en fais pas Ray, le rassura-t-il aussitôt en souriant. Je suis habitué à être jugé ainsi.
-Je ne vous juge pas, s'empressa de démentir Neela, seulement…
-Seulement c'est l'impression que je donne : je me vêtis d'habits coûteux, je me donne des airs de grand diplomate, je regarde le golf et critique les joueurs…
À ces mots, Neela eut une expression horrifiée ; ses craintes se concrétisaient.
- … je parie aux courses et je fume le cigare quelques fois avec des copains.
Cette fois, Neela fut franchement dégoûtée. Elle n'était pas portée sur l'alcool et le tabac, plus parce que ses parents les lui avaient toujours décrits comme des péchés que part mauvaise expérience. Quoi qu'elle n'ait rien contre un verre ou deux, elle n'avait jamais touché à une cigarette. Lorsqu'elle cohabitait avec Abby, celle-ci avait toujours évité de fumer dans la même pièce qu'elle, n'ignorant pas la répulsion qu'elle avait pour cette manie.
Décelant de la désapprobation de la part de la jeune femme, Minas poursuivit, guettant sa réaction.
- Mais ma mère et mon père possèdent une riche plantation d'olives et c'est ainsi que j'ai été élevé. Je ne suis pas un être superficiel. Je peints, j'écris. Malheureusement pour moi, je suis aussi doué intellectuellement. Mes parents l'ont bien remarqué et j'ai du faire des études en médecine. Cependant, ma vraie passion, c'est capter l'âme des choses et les reporter sur une toile, une feuille vierge.
Il posa sur elle un regard franc, pur, le même regard qui avait charmé Llyanna des années plus tôt. Ray connaissait ce regard. Bien qu'il ne l'ai pas vu depuis cinq ans, il ne l'avait pas oublié. Il se retint de dire une remarque cinglante, qu'il aurait pu regretter. Il serra les mâchoires, un rictus mécontent déformant son habituel sourire calme et provoquant.
Minas, inconscient du changement d'humeur qui s'était produit chez son ami, fixait Neela avec attention, plongeant dans les remous de ses yeux noirs. Elle ne cilla pas, ni ne se troubla. Elle lui renvoyait un regard fière, aux prunelles de velours, mais qui savent lire dans celles des autres. Elle refusa de céder sous l'intensité de ces yeux de fauve. Ses lèvres sensuelles s'étirèrent dans un sourire et il ricana doucement. Il avait perdu la première manche. Il allait enfin avoir un défi à sa taille.
Abby entendit son estomac gronder. Elle regarda désespérément l'horloge: plus que deux heures à sa garde. Elle attrapa un autre dossier et se dirigea vers une dame énorme, à la figure violacée. Abby lui offrit un sourire engageant.
- Bonjour, madame McPhee, je suis le docteur Lockhart. Je vois ici que vous vous plaignez de douleurs violentes comme des crampes à l'estomac et que vous souffrez de nausées depuis hier soir?
La patiente hocha la tête, la respiration sifflante et Abby l'osculpta pendant un moment.
-…mal, gémit madame McPhee.
-Je vois, fit Abby en lui pressant doucement le ventre. Qu'avez-vous mangé hier soir?
Le visage de madame McPhee s'illumina.
-Du crabe, du bon crabe des Îles-de-la-Madeleine.
Ses petits yeux se plissèrent de plaisir alors que le délicieux souvenir de ce repas divin lui revenait.
-Et vous avez mangé chez Sea Treasures ?
Madame McPhee eut une moue surprise.
-Vous y étiez aussi ? Avouez que vous n'aviez pas mangé de si bon crabe depuis des lustres ! s'exclama-t-elle avec passion.
-Pas du tout, fit Abby le plus sérieusement du monde, seulement, vous êtes la vingt-neuvième personne aujourd'hui à être victime d'un empoisonnement alimentaire.
La mâchoire de la patiente tomba et ses yeux s'humidifièrent. Aussitôt, Abby sortit un mouchoir de sa poche et le lui donna.
-Ne vous en faites pas, la réconforta-t-elle, vous n'allez pas mourir ; vous allez seulement devoir passer quelques heures aux toilettes. À l'avenir, évitez seulement le Sea Treasures.
Lorsqu'elle retourna à l'admission, elle avisa Susan qui était aux prises avec un mendiant hargneux, qui ne voulait pas délaisser son perroquet.
-Monsieur, je vous assure, en dépit de notre bonne volonté, nous ne pouvons pas accepter votre animal dans notre hôpital car il risquerait de contaminer nos patients.
-Mais il est très bien élevé ! argua le vieillard. Il ne fait pas plus de saleté que ce Turc qui est en train de vomir ses tripes !
-Je vous le répète, il ne s'agit pas de son comportement, mais plutôt des bactéries qu'il transporte.
Le mendiant brandit un doigt menaçant sous son nez.
-Tout ça, c'est de la discrimination ! Vous entendrez parler de moi !
Sur ce, il se retourna brusquement et s'éloigna à grandes enjambées furieuses, son fidèle perroquet s'agrippant fermement à son épaule.
Susan soupira et leva les yeux au ciel lorsqu'elle vit Abby.
-Arrives-tu à croire que des personnes supposées être sensées peuvent penser qu'apporter un animal de compagnie dans un hôpital est intelligent ?
Abby ricana.
-Si tu savais le nombre de personnes supposées être sensées qui existe et qui agissent en parfaits idiots… Je suis encore à court de mouchoirs, le dernier rescapé de Sea Treasures m'a complètement dépouillée. Un peu plus et il utilisait ma chemise.
Susan fit une grimace de dégoût.
-Quel est le compte ?
-On doit être rendus à trente-quatre, je crois.
-Ray vient d'en prendre un autre, cela fait trente-cinq, la corrigea Susan.
-Trente-six, les reprit Neela qui avait surgit de nul-part, je viens d'en quitter un.
Susan eut un regard songeur.
-D'après-vous, pourquoi croyez-vous qu'à chaque fois qu'on leur annonce qu'ils ont une empoisonnement alimentaire il craquent ?
-C'est peut-être le mot 'empoisonnement' , avança Neela. Ils croient sans doute qu'ils ont ingurgité de l'ammoniaque ou une autre substance mortelle.
Les deux autres femmes approuvèrent.
-J'espère seulement qu'ils vont bientôt fermer ce Sea Treasures se plaignit Abby, sinon, on ne fournira plus pour les mouchoirs.
Elles entendirent un étrange borborygme venant d'un lit dont les rideaux étaient tirés. Neela eut une moue dégoûtée.
-Voilà mon Turc qui recommence, je ferais mieux d'aller chercher une autre bassine.
Elle disparut en vitesse alors que les haut de cœur se manifestaient de plus belle.
-Ma garde est terminée, annonça Susan. Je dois me dépêcher d'aller chercher Cosmo chez son oncle; la dernière fois qu'il l'a gardé, ils s'amusaient à peindre leurs vêtements et à se mettre de la mélasse dans les cheveux.
-Oh, des âmes d'artistes, fit Abby impressionnée.
- Un talent que le père de Chuck vient de se découvrir, malheureusement, soupira Susan. Au fait, enchaîna-t-elle, tu as vu le nouveau médecin? Il est très viril! blagua-t-elle.
Abby laissa échapper un rire.
-Oui, et il semble avoir jeté son dévolu sur Neela.
Susan lui répondit d'un regard impressionné et Abby la salua. Pénétrant dans la salle de sutures vide, Abby fixa les aiguilles de l'horloge qui avançaient désespérément lentement avec impatience. Elle mourait de faim.
-Le Sea Treasures, ça te tente? murmura une voix grave dans son oreille.
Elle sourit malgré elle, mais ne se retourna pas. Elle sentit alors des lèvres chaudes se poser délicatement dans son cou, là où ses cheveux fins naissaient, la faisant frissonner toute entière.
-Luka, quelqu'un pourrait nous voir…prononça-t-elle avec difficulté.
-C'est très improbable, la taquina-t-il, mais il se recula pourtant, ses yeux exprimant l'attirance et le désir qu'il éprouvait pour elle.
-Alors, répéta-t-il, le Sea Treasures?
Abby tenta un instant de déterminer s'il blaguait ou non mais, Luka, lui épargnant cette peine, éclata de rire devant son air égaré. Il lui planta un baiser sur la joue et lui prit la main, l'entraînant vers la loge. Celle-ci était plongé dans une douce pénombre et Luka verrouilla la porte.
-Luka, demanda Abby, pourquoi as-tu verrouillé la porte?
Il lui lança un regard suggestif.
-Pour que nous ayons un peu d'intimité, voyons.
Ses yeux brillaient de malice comme il lui enlevait lentement son sarrau. Abby déglutit, peu désireuse de s'ébattre au beau milieu de l'hôpital. Elle le repoussa gentiment, se demandant ce qu'il lui prenait. Mais il posa ses lèvres sur les siennes et elle ne réussit qu'à gémir faiblement. Luka se détacha doucement et elle vit qu'il souriait . Elle oscillait entre la colère contre elle-même et l'hilarité, désirant confusément qu'il l'a reprenne.
-Tu voudrais passer pour rationnelle, mais ton corps te contredit, murmura-t-il d'une voix rauque, son visage à quelques centimètres du sien, son souffle brûlant caressant sa joue.
Il posa ses lèvres sur sa pommette, son pouce dessinant tranquillement la douce courbe de sa mâchoire.
-Vous m'aviez déjà séduite, docteur Kovac, souffla-t-elle sans ouvrir les yeux, pourquoi en rajouter?
Il ricana en se dégageant et se dirigea vers sa case. Abby resta là, les bras ballants et le cœur encore battant. Il revint avec un paquet de taille moyenne, rectangulaire et entraîna son amie vers un fauteuil, dans lequel il l'installa. Il lui mit le paquet sur les genoux et s'accroupit à ses côtés. Elle sourit et lui caressa tendrement les cheveux, entrelaçant ses longs doigts dans ses mèches noires. Il eut un sourire apaisé.
-J'ai une surprise pour toi, fit-il en désignant le paquet du menton.
-S'il s'agit du grille-pain que tu as brisé hier, j'espère que tu en as pris un plus moderne.
Luka lui caressa la main.
-Ouvre, répliqua-t-il avec un sourire en coin.
Elle s'exécuta, une légère fossette creusant joliment sa joue. Elle agrandit les yeux, surprise et lui lança un regard ahuri alors qu'elle déployait devant elle une magnifique robe noire. Sans manche, simple tout en étant élégante, de minuscules perles bordaient son col décolleté. En réponse à sa question muette, il expliqua :
-Je veux que nous allions souper dans un endroit particulier ce soir. Je sais que tu n'aimes pas porter des robes mais je suis certain que tu seras très à l'aise dans celle-ci.
-Ah, vraiment…fit-elle, sceptique.
Elle se leva lentement pour mieux admirer le vêtement. Luka vint se placer derrière elle et lui chuchota des gamineries, la faisant pouffer. Remise d'aplomb par cette dose d'humour, elle se décida à l'enfiler, avec l'aide de Luka, bien-sûr.
-Alors…? demanda-t-elle à la fin, n'osant lever les yeux du bout de ses souliers.
Puis, comme il gardait le silence, elle posa craintivement son regard sur lui. Luka, tétanisé, était incapable d'effectuer un mouvement, de prononcer une parole. Il ne l'avait jamais vue sous ce jour. La robe, tout en ne lui enlevant rien de sa beauté naturelle, l'agrandissait légèrement et épousait parfaitement les courbes de son corps. Ses jolis yeux bruns, brillant d'intelligence, paraissaient veloutés, doux et un rien aguichants. Son décolleté avantageux dévoilait son cou fin et les perles mettaient en valeur sa peau mâte, qui semblait dorée. Ses jambes, longues et sensuelles, avaient aussitôt capté l'attention de Luka qui n'avait pas souvent l'occasion de les admirer à loisirs. Il secoua enfin la tête pour tenter de s'éclaircir les idées. Il s'avança tranquillement vers elle, ne pouvant s'empêcher de la dévisager avec stupeur, non sans admiration.
Abby rebaissa le regard, troublée. Il ne renonça pas et s'approcha encore, prenant son visage entre ses mains, cherchant ses yeux. Comme elle les lui refusait, il lui caressa doucement la joue et l'attira contre lui. Il l'entendit soupirer et, la tenant tendrement contre son cœur, il murmura tout bas, dans ses cheveux :
- Tu es magnifique…
Il l'entendit pousser une exclamation discrète.
-Qu'y a-t-il de si choquant? s'enquit-il, surpris.
-Tu te souviens de ce matin d'hivers? fit Abby, troublée. Il devait être six heures, peut-être sept : on était étendus, enlacés et, pour la première fois, tu as prononcé le nom de ta femme devant moi.
Elle sentit Luka se tendre imperceptiblement. Une légère vague d'insécurité balaya cet instant magique. Elle affronta le regard de son ami, impitoyable.
-Penses-tu encore à elle? demanda-t-elle de but en blanc. Est-ce que, quand tu te réveilles, tu souhaiterais la voir à tes côtés au lieu de moi?
Luka tressaillit douloureusement.
-Est-ce que tu la sens quand tu m'embrasses, regrettes-tu la vie que tu avais avant moi…
Luka l'interrompit sans ménagement :
-Danijela était ma femme, Abby. Je l'ai aimée de tout mon cœur et protégée de mon mieux, j'aurais donné ma vie pour elle, prononça-t-il avec rage.
Luka lui enserra brusquement la taille, presque violemment. Il planta son regard dans le sien, sans arrière pensée ni mensonge. Abby déglutit.
-Mais je t'aime, Abby, je t'aime. Peut-être que ces mots n'ont pas de sens pour toi, peut-être n'ont-ils pas de signification profonde. Il n'en va pas de même pour moi. Ils veulent dire esclavage, car jamais je ne pourrai me libérer de toi; ils veulent dire tempête, car tu es ma plus grande tourmente; ils veulent aussi dire vivre, car sans toi je ne suis rien; ils veulent dire paix, car ce n'est qu'auprès de toi que je trouverai le repos. Mon âme est à toi Abby, tu peux en user comme bon te semblera, jamais je ne cesserai de t'appartenir.
Abby, haletante, posa fiévreusement son regard sur cet homme qui, sans retenue ni censure, exprimait ouvertement, sauvagement son besoin d'elle. L'image brouillée de Richard lui revint en tête. Comme ses promesses lui semblaient fades, dérisoires! Comment avait-elle pu se laisser berner par cet homme égocentrique et égoïste? Un homme qui, après avoir obtenu ce qu'il voulait, l'avait délaissée? Elle revit avec colère ses stratagèmes habiles, avec peine les attentions autrefois sincères qu'il avait eu pour elle.
La voix chaude de Luka, résonnant dans son cœur, se fit presque suppliante :
-J'ai réussi à survivre à la mort de Danijela, mais je ne pourrai supporter ta perte. Je ne le pourrai pas.
Quelque chose se brisa en Abby. Elle eut l'impression que, sans l'avoir réellement cherché, elle avait vaincu un vieux démon. Depuis sa relation tumultueuse avec Richard et celle, pour le moins désastreuse avec Carter, elle avait été convaincue de son incapacité à avoir une relation stable, saine. Elle était certaine qu'elle ne pouvait vivre simplement l'amour dans sa beauté et de trouver le bonheur dans les gestes les plus quotidiens. Elle ferma un instant les yeux, le soulagement la plongeant dans une douce léthargie. En la voyant aussi sereine, Luka rit et lui secoua gentiment l'épaule. Elle ouvrit les yeux et, se dressant sur la pointe des pieds, l'embrassa fougueusement, débordante d'allégresse et de joie. Luka, pour le moins surpris, fut charmé par cette spontanéité et s'empressa de le lui rendre son baiser.
