Abby jeta un coup d'œil inquiet à sa montre. Elle indiquait 16h37; Luka tardait. Elle sursauta violemment lorsque, à quelques mètres d'elle, une ambulance klaxonna. Elle dut mettre à contribution tous ses talents de gymnaste pour ne pas renverser la moitié de son café sur le sol.

- Rien n'a changé, par ici, fit une voix amusée dans son dos.

Elle n'en crut pas ses oreilles. Elle se retourna rapidement et se trouva face à John Carter. Le café, de toute façon, se retrouva sur le sol.

-Carter? fit-elle, bouche-bée.

-Le seul et l'unique, fraîchement arrivé d'Afrique. Il paraît que tu…

Abby ne lui donna pas l'occasion de terminer sa phrase et l'étreignit joyeusement.

-Wow, fit-il lorsqu'elle le libéra, tu as l'air en forme. Et heureuse, je suis content.

Un doux sourire illuminait son visage hâlé. Il mit les poings sur ses hanches et, lentement, l'examina des pieds à la tête. Oui, elle était heureuse, plus qu'elle ne voulait le laisser parraître sans doute. Le bonheur irradiait de tous les pores de sa peau, ses yeux brillants couvaient une flamme secrète, vive, qu'elle ne pouvait dissimuler. Son amie, épanouie, ne ressemblait à rien à celle qu'il gardait dans son souvenir. Elle avait l'air plus jeune, plus gaie, son corps respirait la santé, sa peau, dorée par le soleil, paraissait délicieuse, veloutée. Ses gestes étaient teintées d'une assurance, d'une sensualité qu'il ne lui connaissait pas. Où était passé sa gêne brusque, ses regards peu sûr d'elle? Carter sut alors que ce qu'on lui avait dit était vrai, qu'ils s'étaient vraiment retrouvés. Il ne pouvait s'empêcher de ressentir un léger pincement au cœur en voyant ce que à quoi Abby aurait du ressembler des années plus tôt, alors qu'ils étaient ensemble.

Abby, voyait bien ce qui se passait derrière le regard de John Carter. Elle comprenait bien ce qu'il ressentait. Elle ébaucha un sourire en coin, taquine.

- Docteur Carter, permettez moi de vous inviter à prendre un café dans un joli petit bistro que le Docteur Kovac et moi avons découvert la semaine dernière.

Carter, amusé par son manège, répliqua :

- Je le ferais avec joie, madame, mais j'aimerais cependant présenter mes respects à votre amant.

Abby, rassurée, lui offrit un regard reconnaissant. Carter lui répondit par un clin d'œil.

- Justement, voilà votre homme qui s'avance.

Abby, par réflexe, treissaillit nerveusement. Luka, d'un pas aisé, vêtue de son inséparable chemise bleue et de pantalons noirs, traversait la rue à leur rencontre.

- Carter! s'exclama-t-il chaleureusement lorsqu'il le reconnu . Heureux de te voir au pays en un morceau.

Il accéléra , enleva ses verres fumés et, après un baiser voilé à Abby, tendit la main à son ami, qui ne se fit pas prier pour la serrer.

- Alors, demanda-t-il, tout sourire, comment vas-tu? Tu as perdu de la bedaine, fit-il en blaguant.

Carter et Abby éclatèrent de rire.

- Courir tous les jours dans la brousse m'a légèrement aidé, je dois dire.

Abby, sachant qu'elle devait reprendre sa garde dans une heure et demi, les interrompi sans ménagement.

- J'ai invité Carter à se joindre à nous, Luka.

Il eut un sourire ravi.

- Parfait! J'ai laissé la voiture à une centaine de mètres de l'hôpital.

Alors qu'ils se rendaient au véhicule, Abby, heureuse, prit la main de Luka et se coula contre lui. Elle jeta un regard à Carter qui ne semblait pas s'en offusquer. Au contraire, il semblait ému de les voir ensemble. Il les couvait d'un regard attendrit alors qu'ils marchaient un peu plus loin. «Allons, se dit-il, j'étais bien idiot d'avoir cru les séparer.» Il rit intérieurement, se souvenant de l'époque où il en pinçait pour la belle Abigail. Il vit Luka poser un regard brûlant sur sa douce. Si seulement ils pouvaient se dire combien ils s'aimaient vraiment…non, se dit-il ensuite, l'important, c'est qu'ils le sentent tous les deux.

Ray essuya brièvement la sueur qui lui brûlait les yeux, toute son attention portée sur la jeune enfant inerte étendue sur la table devant lui.

- On recharge à 300.

Minas lui posa une main sur le bras, interrompant son geste.

- Ray, il est trop tard, fit-il d'une voix sourde.

Le jeune homme lui jeta un regard furieux.

- J'ai dit, on recharge à 300.

Neela et Minas échangèrent un regard navré.

- Elle est en arrêt depuis bien trot longtemps, souffla calmement l'indienne, c'est fini.

Ray, les bras ballants, ne quittait pas l'enfant du regard, son cœur luttant fortement contre le bon-sens que tentaient de lui inculquer ses amis. Seuls leur respiration haletante et le bruit continu du moniteur se faisaient entendre.

- Heure du décès, 13h 47, finit-il par prononcer.

Il enleva ses gants avec rages et les laissa tomber sur le sol couvert de sang. Anny, douze ans, s'était éteinte le 10 octobre, un jeudi matin après avoir été heurtée par une voiture. Elle venait d'acheter des fruits pour sa mère qui s'occupait de son plus jeune frère à la maison. Lorsqu'elle avait vu le véhicule foncer vers elle, sa dernière pensée avait été pour les fruits. «Maman n'aime pas les bananes en purée, elle les veut toujours bien jaunes, avec un peu de vert.» Dans l'accident, ils s'étaient fait écraser par un camion qui tentait d'éviter la fillette tordue sur la chaussée.

- Excusez-moi, fit Carter en accrochant involontairement une dame en pleurs avec un nourisson dans les bras.

Il poussa la porte de la loge et vit Ray qui enlevait son sarrau.

- Tu as fini depuis longtemps? demanda-t-il.

Ray referma sèchement son casier.

- Une heure, grommela-t-il.

Il se dirigea vers la porte.

- Tu sais, l'arrêta Carter, on ne peut rien y faire. Il y aura toujours des accidents fâcheux, des morts injustes. Mais on ne peut pas sauver le monde, ni se culpabiliser pour ce qui s'y passe. On ne peut que se laisser porter par la vague en essayant de limiter les dégâts.

Ray eut une moue ironique.

- C'est votre expérience en Afrique qui vous fait parler comme ça? fit-il avec aigreur.

Il se rapprocha du médecin, jusqu'à ce que son visage ne soit qu'à quelques centimètres du sien.

- Quelque chose est mort en vous Carter, pendant votre séjour là-bas. Votre foi, appelez cela comme vous le voulez, mais votre volonté de lutter contre la maladie, contre la mort elle-mpeme a disparu. Ne vous est-il jamais arrivé, alors que tous étaient contre vous, de persister, de vous acharner sur un patient cliniquement mort jusqu'à ce que vous le rameniez?

Carter ne dit rien, mais des souvenirs lointains affluèrent à sa mémoire.

- Tout à l'heure, aprêt 40 minutes d'arrêt cardiaque, j'ai arrêté le massage. Pourquoi? Parce que je n'étais pas assez fort pour m'avancer dans l'inconnu seul : je ne voulais pas échouer seul. Pourtant, j'étais convaincu que le destin de cette jeune fille n'était pas de mourir aujourd'hui, qu'elle avait encore tant de choses à offrir. Je savais que je devais continuer, qu'il ne fallait pas que je m'arrête. J'ai été lâche, Docteur Carter.

Ray poursuivit son chemin et quitta la salle.

- Ce n'était pas ta faute, Ray! lui cria Carter.

Quoi de pire que d'avoir le poids de la mort de quelqu'un sur les épaules?

Luka, sans quitter la route des yeux, posa une main sur la cuisse de Abby. Un vieil air à la mode passait à la radio et il sifflotait doucement. Abby ouvrit la fenêtre de quelques centimètres et sortit deux doigts. L'air frais était légèrement piquant, comme s'il voulait vous faire réaliser que l'été tirait sa révérence et que, bientôt, la neige descendrait des montagnes pour venir s'abattre sur Chicago. Déjà, les feuilles tombaient, le riche vert du gazon se ternissait imperceptiblemennt et, le matin, la rosée gelait. Abby aimait bien cette saison. Le soleil était plus brillant, plus lumineux et la nature se vêtissait d'une robe colorée afin de vous faire oublier les chaleurs accablantes de l'été.

- Tu sais, Luka, fit-elle d'une voix endormie, on aurait pu y aller en avion.

Il lui jeta un coup d'œil amusé.

- Tu veux rire? Où serait le plaisir de faire un voyage si on ne voit même pas par où on passe.

Abby posa sa main sur la sienne à son tour.

- Le nord du Canada, c'est loin.

Luka eut un sourire en coin subtil et serra la cuisse de son amie.

- Nous allons pouvoir nous arrêter dans des môtels, susurra-t-il.

Elle pouffa.

- Tu crois que faire l'amour dans un lit qui a sûrement servi à la rencontre d'un million d'amants est romantique?

Luka rit.

- Je ne te connaissais pas comme ça. C'est juste qu'il n'y a pas beaucoup de place dans ma voiture, les cabinets de toilettes d'un avion sont minuscules et je pensais qu'un lit serait plus confortable.

Abby posa la main sur sa nuque et joua avec les fins cheveux noirs qui y naissaient. La tension des épaules de Luka disparut.

- D'un autre côté, en nous réservant pour le chalet, je peux être certaine que tu ne ressentiras plus la fatigue du trajet.

Il poussa un soupir contraint.

- Tu es démoniaque.

Abby eut un rire satisfait et se calla plus confortablement dans son banc. Elle ferma les yeux et, quelques instants plus tard, elle dormait.

Neela tituba dangereusement sous le poids des sacs d'épicerie. Elle attrapa ses clés et, sans respirer, poussa la porte de l'appartement. Elle posa les paquets sur le sol le plus silencieusement qu'elle put et, sur la pointe des pieds, se rendit à la chambre de Ray. La porte gémit doucement. Les lumières étaient fermées et elle pouvait à peine distinguer la forme de son ami sous les couvertures. Elle s'approcha discrètement du lit, priant pour ne pas le réveiller. Elle était surprise : elle n'avait buté sur aucun objet. Habituellement, sa chambre était dans un désordre lamentable. Elle inspira plusieurs fois. Elle ne se trompait pas : une réelle odeur de nettoyant flottait dans l'air. Quand elle avait quitté l'appartement le matin même, elle en était certaine, la pièce était toujours dans le même fouilli que d'habitude. Elle s'assit lentement au pied du lit et écouta quelques instants la respiration profonde de son colocataire. Elle savait qu'il avait été affecté par la mort de la fillette. Ce qui la surprenait, c'était que cela ait autant paru. Bien sûr, avant, il ne donnait pas l'impression que cela lui était égal, mais la perte d'un patient ne l'avait jamais secoué de la sorte. Elle lui avait trouvé l'air grave pour le reste de l'après-midi et de la soirée. Il communiquait sa mauvaise humeur aux patients, qui râlaient après lui et il avait été impatient avec le reste de l'équipe. Carter avait bien tenté de lui parler à quelques reprises, mais il s'était toujours évadé avant qu'il n'en ait l'occasion.

- Tu es là depuis longtemps? fit la voix endormie de Ray, la faisant sursauter et interrompant le cours de ses pensées.

- Oh, je n'en sais rien, peut-être dix minutes.

Il se retourna sur le dos.

- Qu'est-ce que tu veux? souffla-t-il.

Neela s'éclaircit la gorge.

- Je voulais seulement… te voir, je suppose. Ça a été une dure journée.

Il grogna.

-J'aurais du la sauver.

-Ray…

-J'aurais du.

Il se souleva sur ses coudes et Neela vit une faible lueur se refléter sur sa chaîne. Elle posa la main sur son bras.

- Si tu as besoin de parler, tu sais où me trouver.

Il eut un léger rire.

- Bien-sûr, dans la chambre d'à côté.

Neela baissa les yeux et rit. Au moins, il n'avait pas perdu son sens de l'humour.

- Dis moi, fit-elle soudain, Minas, combien de temps crois-tu qu'il va rester?

Le regard du jeune homme s'assombrit.