Luka surgit sur la terasse en maillot de bain, une serviette sur l'épaule, une petite glacière à la main. Abby, un large chapeau sur la tête, lisait sur une chaise longue. Luka vint se placer dans le champs de vision de son amie.

- Allez, viens à la plage, il fait une chaleur étouffante, fit-il avec un sourire de gamin.

Abby ne détourna pas le regard de son livre et tourna une page.

- Attends, il me reste un chapitre. Je vais enfin savoir qui est le meurtrier.

Luka leva les yeux au ciel et prit un ton suppliant.

- Abby, viens te baigner, une journée aussi chaude en octobre, ça arrive un fois en cent ans.

Elle lui jeta un rapide coup d'œil et il su qu'il avait gagné. Il laissa tomber glacière et serviette et, sans cérémonie, l'empoigna fermement et la souleva aussi facilement qu'il aurait prit une plume.

Pendant que le soleil
Plus haut que les nuages
Fait ses nuits et ses jours
Pendant que ses pareils
Continuent des voyages
Chargés de leurs amours

Elle eut un cri amusé et se débattit.

- Je ne te lâche pas avant que tu aies enfilé ton maillot, la prévint-il.

S'accrochant fermement à son cou, elle répliqua :

- Je peux très bien marcher jusqu'à la chambre.

Luka ne démordit pas.

- Tu pourrais t'esquiver, retourner à ton livre et je n'arriverais plus à t'en décoller.

Moi, moi, je t'aime

Moi, moi, je t'aime

Elle rit car son chapeau venait de tomber, laissant quelques mèches indisciplinées lui carresser le visage et plia les jambes afin de pouvoir passer dans les cadres de porte. Luka la porta jusqu'à la chambre et la posa doucement sur le lit. Alors qu'il allait se redresser, Abby, les bras autour de son cou, l'en empêcha, une lueur taquine dans les yeux.

- La plage peut attendre, non?

Luka fit mine d'hésiter.

- Je ne sais pas si cela en vaut la peine…

Abby lui tappa gentilment l'épaule.

- Que faudra-t-il que je fasse pour te convaincre? fit-elle en l'attirant contre elle.

Ses lèvres à quelque centimètres des siennes, Luka répéta :

- Me convaincre…?

Alors qu'il allait l'embrasser, Abby posa ses mains sur son torse et fit mine de l'arrêter.

- Vous n'êtes pas très imaginatif, docteur Kovac.

Elle adorait le faire languir; elle lisait clairement le désir dans ses yeux. Ses mains puissantes la caressaient avec une dangereuse précision et elle sentait le cœur de son ami battre violemment sous les siennes. Il se mordilla la lèvre inférieure, voyant clair dans son jeu. Auparavant, c'était lui qui avait le contrôle, lui qui décidait du moment où il laisserait une femme le toucher et assouvir ses désirs. Mais avec Abby, les rôles étaient inversés. C'était elle la chasseresse et lui la proie. Elle promena lentement son doigt le long de son ventre, le faisant frissonner. Elle sourit lorsque son souffle s'accéléra et il gémit, ses beaux yeux rivés sur elle en un supplice.

- Alors, docteur Kovac, voulez-vous toujours aller à la plage?

Il déglutit et, plaquant son corps contre le sien, l'embrassa avec ardeur, caressant de son souffle brûlant sa gorge délicieuse, lui faisant oublier que, quelques instants plus tôt, elle dominait complêtement sa volonté. Il rompit le baiser un court moment, lui permettant de reprendre son souffle.

Pendant que les grands vents
Imaginent des ailes
Aux coins secrets de l'air
Pendant qu'un soleil blanc
Aux sables des déserts
Dessine des margelles

- Alors, docteur Lockhart, toujours envie de lire?


Moi, moi, je t'aime
Moi, moi, je t'aime

Pour toute réponse, elle posa ses lèvres sur les siennes et, de sa main gauche, prit celle de Luka. Leurs doigts s'entrelacèrent et une violente tempête prit possession de leur corps, soulevant leur amour de son souffle passionné.

Le soleil couchant nimbait d'or le corps de Abby, l'entourant d'un halo rayonnant. Luka, appuyé sur un coude, la regardait dormir, une main au creux de ses reins. Sa peau douce, de couleur pêche, irradiait une chaleur réconfortante et il se calla contre elle, le torse contre son dos, lui murmurant de tendres paroles dans les cheveux. Le souffle de son amie, régulier, soulevait calmement sa poitrine. Il laissa sa main remonter le long de ses côtes et caressa son épaule, observant silencieusement la chair de poule que le contact de sa large paume laissait sur son passage. Il pencha davantage la tête et, délicieusement, posa ses lèvres sur son cou fin en grognant légèrement. Abby, doucement et sans ouvrir les yeux, se retourna lentement sur le dos, goûtant pleinement les caresses attentionnées de Luka. Elle sourit pleinement lorsqu'il lui mordilla l'oreille.

- Luka, fit-elle en riant, tu me chatouilles.

Comme il se faisait de plus insistant, elle le repoussa gentiment, mais avec fermeté.

- Oh, pardon, fit-il, nullement insatisafait de lui-même, un sourire taquin errant sur ses lèvres pleines.

Elle se tourna vers lui et l'embrassa longuement.

- Je préfère ça…expliqua-t-elle.

Luka soupira.

- Tu peux me montrer encore, je ne suis pas certain d'avoir bien saisi?

Elle ne se fit pas prier et l'embrassa à nouveau.

- Mmm, approuva-t-il, pas désagréable du tout.

Abby l'examina : pas de doute, il avait l'air heureux, comblé. Le regard triste et l'expression neutre de son visage des mois derniers avait été remplacée par un air détendu et des yeux rieurs. Les rides soucieuses de son front avaient disparues et les plis de sa bouche, autrefois amers, étaient mainenant lisses, toujours prêts à s'étirer en un sourire brillant. Elle regarda avec amour ses beaux yeux doux, d'un bleu presque gris, avec ça et là quelques lueurs vertes. Ses cheveux, d'un noir de jais, contrastaient fortement avec le blanc immaculé de l'oreiller et des draps. Elle aimait tant les caresser. Ils étaient à la fois lisses et serrés, souples et peu enclins à se faire peigner. Elle n'arrivait pas à croire tout ce qu'il avait vu, enduré. Comment un homme pouvait-il encore être sensible à la beauté après avoir vécu autant d'atrocités? Abby se dit qu'il fallait un courage et une fortitude exceptionnels pour passer à travers toutes ces épreuves seul, sans personnes pour assurer son pas incertain. Il lui restait cependant une légère tristesse, une mélancolie qui ne le quitterait jamais. Elle se ferait sentir dans chaque regard qu'il posait sur vous, dans chaque geste, dans chaque rire. Elles lui donnaient un charme poétique que bien des artistes recherchent sans jamais trouver, simplement parce que la vie ne leur envoie pas d'épreuves suffisament douloureuses. Elle exalerait par tous les pores de sa peau avec ce charme obstiné qui séduirait tant les gens. Comme elle le fixait depuis un moment, Luka aussi les sourcils, intrigués.

- Tu te demandes ce que nous allons manger pour souper? demanda-t-il, mi-sérieux, mi-rieur.

Elle secoua gentilment la tête.

- Non, dit-elle tout simplement, je t'aime.

Il eut un regard ému et sa gorge se serra. Cette fois, c'était elle qui avait fait le premier pas : elle n'avait pas simplement répété après lui ou terminé sa pensée. Elle l'avait prononcé en toute honnêteté, en toute franchise, parce qu'elle en était convaincu et parce qu'elle n'était plus torturée par la pensée qu'il pourrait l'abandonner à tout moment. Elle croyait en lui, comme elle croyait en eux. Il plongea son regard dans ses calmes yeux noisettes.

- Sûrement pas autant que moi, fit-il d'une voix grave et avec une certaine douleur, tant son amour, il le réalisait pleinement, était puissant.

- Sûrement pas autant que moi…répéta-t-il doucement.

La forêt était silencieuse, les oiseaux se taisaient. Une agréable odeur de sapin flottait dans l'air, mélangée à celle de l'humus et de la terre humide. Un épais tapis de feuilles colorées et d'épines recouvrait les sentiers dans lesquels il n'était pas rare de voir des écureuils qui bondissaient nerveusement, leurs petits yeux globuleux grands ouverts et les bajoues emplies de noix. En une semaine et demi, la température avait radicalement changé. Le vent était frisquet et apportait une délicieuse odeur de neige. Le matin, la rosée se cristalisait, prenant un malin plaisir à évoquer l'hiver. La monture de Abby s'ébroua joyeusement, son souffle chaud formant devant ses naseaux de petites volutes grises qui, aussitôt apparues, s'évanouissaient subitement. Abby posa la main sur sa fine encolure déjà recouverte d'un poil épais afin de réchauffer ses doigts engourdis par le froid.

- Tu veux que je te passe mes gants? fit Luka à quelques mètres derrière elle.

Elle le ressura d'un sourire.

- Non, ça va aller.

Le guide qui les précédait, monté sur un bel alezan, se retourna lorsqu'ils arrivèrent à un endroit où la piste, après avoir zigzagué pendant quelques temps dans la forêt, formait maintenant une belle ligne droite qui traversait une clairière.

- Vous voulez piquer un petit galop?

Abby acquiesça, le souffle court. Elle n'était pas certaine de posséder un quelconque talent équestre, mais elle arrivait à se tenir à cheval, ce qui, selon elle, était déjà un exploit. Elle tourna son regard vers Luka : il souriait, impatient.

- Ne me dépassez pas, les prévint le guide. On va y aller tout doucement, puis, si tout va bien, on va accélérer, continua-t-il, alors que son cheval partait déjà au galop. C'est parti!

Abby sentit tous les muscles de la jument se tendre et la seule chose à laquelle elle pensa fut de s'agripper solidement au pommeau. La jument se détendit comme un ressort et Abby laissa glisser les reines entre ses mains, son cerveau soudainement aussi vaseux que si elle venait tout juste de se faire réveiller alors qu'elle était plongée dans un profond sommeil. Le guide était déjà loin en avant et Abby entendait distinctement le souffle rapide du cheval de Luka juste derrière elle. Elle se pencha légèrement et, portant ses mains vers l'avant, elle clappa la langue. Sa monture se jetta en avant et, d'un galop ailé, distança facilement son compagno. Abby, grisée par la course, voyait le sol défiler à toute allure. La sentation de liberté qu'elle ressentait était telle qu'elle en oubliait de respirer. Ce ne fut que lorsqu'elle fut à la hauteur du guide qu'elle reprit ses esprit et modéra tranquilement l'allure de la jument qui, les oreilles plaquées sur le crâne, manifestait son désaccord quant à ce changement d'allure.

- Elle aime bien courir, fit le guide, juste à côté d'elle. On dirait qu'il lui pousse des ailes

à chaque fois.

- Vraiment? rétorqua-t-elle en cherchant son souffle. J'ai l'impression qu'il m'en pousse à moi aussi.

Il rit.

- On va marcher jusqu'au retour pour que les chevaux se calment. Raccourcissez un peu vos reines, voilà, sinon cette futée va en profiter pour brouter.

Abby se retrouva à nouveau derrière lui et tourna son regard vers Luka, qui avait suivit toute la scène d'un œil tendrement amusé. Elle haussa un sourcil interrogateur et lança tout bas pour que le guide ne puisse pas l'entendre :

- Ne t'inquiète pas, il est bien trop jeune. En plus, il sentirait les chevaux en permanence, tu imagines?

Luka ricana et chassa une feuille qui dansait devant ses yeux.

- Je ne m'en fais pas, dit-il d'une voix amusée.

Il sollicita son cheval afin qu'il se rapprocha d'elle.

- Seulement, je ne savais pas que tu aimais l'équitation et que tu y étais douée.

-Je ne le savais pas non plus, souffla-t-elle avec une certaine surprise. Tu es pas mal du tout toi aussi.

Ils se sourirent avec complicité, tous deux savourant doucement ce moment de paix. Loin de Chicago et de l'hôpital, dans ce petit monde qu'ils venaient de découvrir, ils se sentaient heureux, détendus. Ici, l'air avait une clarté, une légèreté qui lui était propre, qui vous nettoyait les poumons et allégeait votre esprit. Il était aussi brillant et pur que de l'eau de source, aussi vivifiant qu'une rafale de neige. Il parlait de lui-même, vous faisant prendre conscience que la vie ne se résumait pas à un travail en ville, à s'échiner du matin au soir pour vivre adéquatement. Il vous faisait prendre conscience que l'on pouvait être heureux avec de petits gestes quotidiens et que, peu importe ce que l'on faisait, peu importe la décision que l'on prenait, elle n'était bonne que si l'on était en paix avec soi-même.

Luka détailla le doux profil de Abby : sa chevelure brune qui cascadait sur ses épaules, aussi brillante que du velours, ses petites oreilles finement modelées, les traits parfaits de son visage, ses pommettes hautes, de toute sa petite personne exhalait une énergie, une intelligence qui lui était propre. Il voulait passer sa vie avec elle, la choyer et la protéger. Elle se souleva légèrement au-dessus de sa selle afin de soulager ses fesses endolories et son regard croisa celui de Luka. Que n'aurait-elle pas donné, cinq ans plutôt, pour que Carter ait ce regard pour elle? Elle rit intérieurement de sa propre bêtise. Elle n'éprouvait aucun regret, sauf si ce n'est que celui d'avoir perdu du temps, d'avoir mis en danger la relation qu'elle avait avec Luka pour celle, superficielle, qu'elle a eut avec Carter. Luka l'aimait profondément, il était ce jeune homme doux et attentionné qui ne parlait pas pour se faire entendre, mais pour vous faire comprendre qu'il serait toujours là pour vous peu importe les circonstances. Abby le trouvait si outrageusement parfait, si beau, que parfois, elle se demandait pourquoi il était avec elle. Il pouvait avoir n'importe quelle femme, mais ne regardait qu'elle. Lorsqu'elle se promenait dans la rue à son bras, elle les voyait qui se retournaient sur leur passage, dardant sur Abby un regard envieux. Elle ne pourrait jamais se rassasier de lui, même en vivant cent ans.

Ils arrivèrent finalement à l'écurie et lorsqu'ils mirent péniblement pied à terre, ils surent qu'ils resteraient raqués pour les jours suivants. Abby tapota affectueusement sa jument alors qu'un palefrenier l'emmenait à l'intérieur. Elle croisa les bras sur sa poitrine et ferma les yeux, tentant de retrouver cette ivresse totale qu'elle avait ressentit lorsqu'elle avait galopé. Elle sentit les bras protecteurs de Luka se refermer autour d'elle et elle se laissa doucement aller contre lui. Il sentait bon la nature, un mélange d'herbe grasse et de feu de bois. Elle se retourna et passa les bras sous son manteau, entourant sa taille, la chaleur de son corps mélangé à ce parfum entêtant la faisant soupirer d'aise.

- Tu es prête à y aller? fit la voix grave de son ami à son oreille.

Elle savait qu'il parlait de leur retour à Chicago. Ce serait dur de reprendre le rythme, de vivre à nouveau dans cet atmosphère emplie de klaxons et des nuages des tuyaux d'échappement. Elle ouvrit les yeux lentement, tentant de graver dans sa mémoire ce paysage grandiose de montagnes et de forêts. Une buse volait haut dans le ciel, décrivant de grands cercle au-dessus d'un lac. Abby serra la taille de son ami plus fortement. Il lui déposa un doux baiser sur le front, lui rappelant qu'ils s'en retourneraient ensemble et qu'à l'arrivée, ils prendraient le même chemin tous les deux.