Frank essuya à toute vitesse la poudre de beignets qui lui restait collée à la bouche et bondit sur le téléphone.

- Cook County à l'écoute…

Il laissa passer quelques instants et hocha la tête.

- Nous en prenons deux, nous vous attendons.

Il avisa Minas qui hésitait entre un ulcère variqueux et des hémorroïdes.

- Dr. Love, deux FRE s'en viennent.

Minas lui lança un regard interrogateur.

- Qu'est-ce que c'est que ça?

- C'est pour fou de la route écrasé.

- Pourquoi n'utilisez-vous pas les mêmes codes que tout le monde?

Frank eut un regard outragé et bomba le torse d'un air important

- Qui se souviendra de moi dans cent ans si je n'innove pas un peu la médecine?

Minas leva les yeux au ciel.

- Ne vous inquiétez pas, on se souviendra de vous, fit-il d'un voix sarcastique en sortant.

- Hey, Abby, fit-il en l'apercevant qui prenait l'air, tu es dans ta pause?

Elle secoua la tête.

- C'est le nouvel interne, Morris, grogna-t-elle. Je l'endurais une minute de plus et il devenait un patient.

- Dans ce cas, ça te dirait d'attendre deux… FRE avec moi?

Elle fronça légèrement les sourcils.

- C'est encore Frank? demanda-t-elle, exaspérée.

Minas approuva.

- Pour fou de la route écrasé, expliqua-t-il.

Elle soupira d'un air las.

- Dis, demanda Minas avec un certain sous-entendu, elles étaient bien ces vacances?

Abby lui jeta un coup d'œil. Il lui faisait penser à Luka. Pas nécessairement par son comportement, mais par son aspect physique. 'Grand, noir et splendide' rit-elle intérieurement. Neela devait bien aimer Ray pour le préférer à ce tombeur. Elle réalisa ce qu'il venait de lui dire et sourit.

- Ce n'est que la fatigue du voyage. Luka tenait à y aller en voiture.

Un sourire moqueur étira les lèvres du jeune homme et dans ses yeux bleus passa une lueur de malice.

- Je vois, fit-il, il voulait arrêter dans des motel?

Abby le regarda avec incrédulité.

- Ça fait partie du code masculin, ce truc de motel?

Minas fut sauvé par l'arrivée de l'ambulance. Ils enfilèrent rapidement leurs gants et s'avancèrent à sa rencontre. L'ambulancière sauta en bas du véhicule.

- Jeune homme de dix-neuf ans accompagné de sa sœur de douze ans qui ont été heurtés par un camionneur alors qu'ils s'engageait dans un tournant. Le poumon droit du garçon a été perforé et sa cage thoracique écrasée. Il est en mydriase fixe, ses constantes sont de…

Mais Abby n'écoutait plus. Là, sur la seconde civière, était étendue l'orpheline que Luka avait consolée des mois auparavant.

Abby se plaça de l'autre côté de la table.

- On la soulève à trois, un deux, trois… tube…

- Pouls à 180.

- Myosite.

- Je ne vois pas la glotte, il y a trop de sang.

Pendant quelques minutes, ils s'activèrent autour du corps inerte.

- J'y suis! annonça finalement Abby, VPO. Inez, VPO.

- Le pouls se stabilise, annonça Inez, la jeune infirmière.

Abby jeta un coup d'œil aux radiographies.

- La tension chute à nouveau!

-Pinces spencers… écarteurs…

Abby fixait d'un regard froid la plaie ouverte. Ses mains ne tremblaient pas, son cerveau fonctionnait rapidement. Le visage de la jeune fille, d'une pâleur cadavérique, était crispé, comme si elle ressentait encore l'immense douleur qui était survenue lors de l'impact. Elle avait crié, puis avait entendu l'horrible bruit de tôle qui se broie et sentit une odeur de brûlé. Elle avait fermé les yeux et sa main, en tâtonnant, avait trouvé celle, inerte, de son frère.

Luka sortit de la douche et empoigna la serviette. Il se tamponna le visage et, rapidement enfila le linge autour de sa taille. Il était de garde cette nuit et commençais dans environ deux heures; il aurait amplement le temps de souper. Il se rendit à la chambre et se dirigea vers la commode, réfléchissant à ce qu'ils s'étaient dit dans le lit ce matin là :

Luka regardait le plafond, incertain, une main posée sous la camisole de Abby, sur le ventre nu de celle-ci. Il s'était retourné, songeur.

-Tu crois qu'un jour nous en aurons un? lui avait-il demandé avec confiance.

Elle l'avait regardé avec étonnement, les yeux grands ouverts.

- Un enfant? avait-elle soufflé, incrédule.

Il lui caressa le ventre en petits cercles, sentant la peau chaude frissonner sous son toucher et lui lança un regard équivoque. Elle prit cela comme une réponse affirmative. Sa respiration s'accéléra et elle sentit que son cœur s'emballait. Luka fut impressionné.

- Ne panique pas, l'apaisa-t-il, je n'ai aucune attente, je voulais seulement savoir si tu en aurais envie un jour, simplement. Tous les couples finissent par se poser cette question un jour ou l'autre, même si…sa gorge se serra, même si la réponse n'est pas toujours positive.

Elle inspira lentement et posa sa main sur celle de Luka. Elle la fixa, évitant son regard. Elle était grande et solides, des vraies mains d'homme, pensa-t-elle. Elles étaient fortes, pouvant aisément assommer un homme, mais si tendre lorsqu'il la touchait. Il avait de long doigts agiles, capables de suturer une plaie et de manier des instruments chirurgicaux avec une précision diabolique. Elle regarda son annulaire gauche, sachant qu'un anneau l'avait déjà orné.

- J'ai déjà été enceinte, Luka.

Il ne montra pas sa surprise, ne désirant pas l'interrompre, mais il réfléchissait activement. Cela s'était-il passé alors qu'ils étaient ensemble la première fois? Il n'en avait vu aucun signe… et si tout le monde le savait, excepté lui? Il refusa d'y croire, sachant que Abby n'aurait pas pu lui mentir les années précédentes, alors qu'ils n'étaient que de simples 'amis' .

- J'ai… quand j'étais avec Richard, précisa-t-elle en caressant son bras, ignorant qu'elle venait de libérer son ami d'un énorme poids. Je me suis faite avortée.

Elle secoua la tête, revoyant ce moment éprouvant.

- Il n'en a jamais rien su.

Elle pinça les lèvres, n'aimant pas replonger dans ces souvenirs.

- J'étais si effrayée, je croyais que le bébé serait bipolaire.

Luka porta son visage à la hauteur du sien et, de son souffle, lui effleura la joue. Elle leva finalement les yeux vers lui, incapable de le fuir plus longtemps. Luka lui pressa tendrement la main et lui sourit.

- Tu n'es plus seule, Abby. Tu n'as plus à avoir peur.

Le téléphone sonna alors qu'il enfilait un caleçon. Encore dégoulinant, il se rua dessus.

- Oui, bonsoir?

Il sourit immédiatement en entendant la voix de Abby. Il n'avait pas pensé pouvoir la voir cette nuit entre leurs deux gardes et le seul fait d'être éloigné d'elle quelques heures lui sapait le moral, Il s'inquiéta néanmoins de déceler la tristesse et une certaine gêne dans la voix de son amie.

- Luka, c'est moi. Tu ferais bien de venir plus tôt ce soir, il y a quelqu'un qui demande à te voir.

Il resta interloqué pendant quelques instants, cherchant qui pouvait bien le réclamer.

- Luka, tu es toujours là?

Il opina, ne se rendant pas compte qu'elle ne pouvait le voir. La voix de Abby devint plus pressante.

- Luka?

Il sortit de sa rêverie.

- Oui, j'arrive, donne-moi quinze minutes.

- Parfais, ne tarde pas surtout.

Il retourna à la chambre, inquiet, et enfila un jean noir. Pas le temps de souper, il avalerait quelque chose à l'hôpital. Cette histoire ne lui disait rien qui vaille. Il se tortura l'esprit afin de deviner qui pouvait bien demander à le voir et rendre Abby aussi mal à l'aise. Il pesta contre lui-même, réalisant qu'il n'avait pas eu la décence d'esprit de le lui demander. Se pouvait-il…? Non, fit-il catégoriquement, il n'avait pas parlé à Sam depuis leur rupture. Il enfila un col-roulé sombre et, près de la porte, attrapa son manteau de cuir. Il ne prit pas la peine de prendre le métro et sauta dans la voiture, qui démarra en vrombissant. Dix minutes plus tard, il se garait devant l'hôpital. Il ne prit pas la peine de saluer Carter lorsqu'il le croisa à l'admission.

- Où est Abby? demanda-t-il avec nervosité.

Carter lui lança un regard indéchiffrable.

- En salle de réveil.

En salle de réveil… qui avait été blessé? Il s'y rendit au pas de course et, lorsqu'il poussa la porte, son cœur manqua un battement. Elle était étendue sur le lit, toute menue et fragile. Abby était assise à son chevet. Elle se leva silencieusement à son arrivée et s'avança vers lui. Il resta sur le pas de la porte interdit, mais prit la main de son amie.

- Comment est-elle? s'enquit-il d'une voix sourde sans quitter l'enfant des yeux.

- On lui a donné des calmants, elle vient de s'endormir.

Abby chercha son regard.

- Elle et son frère ont eu un accident, dit-elle lentement. Elle saignait énormément mais on a réussit à contrôler l'hémorragie.

Il l'attira contre lui.

- Tu as réussit à contrôler l'hémorragie?

Elle lui répondit d'un sourire, qui s'évanouit aussitôt.

- Son frère est mort.

Elle vit sa mâchoire se contracter et il déglutit. Inspirant profondément, il s'approcha du lit. Le contournant lentement, il prit la place que Abby venait de laisser. Il se pencha légèrement sur le visage de l'enfant et, d'une main hésitante, lui caressa le cheveux.

- Gabrielle, appela-t-il doucement.

Abby poussa la porte, s'apprêtant à sortir.

- Reste, la retint Luka.

Il tourna ses yeux vers elle, quêtant un soutien.

- Reste, murmura-t-il, je t'en pris.

Le cœur de Abby vibra. Cet homme appelait à l'aide. Lui qui l'avait toujours encouragée, soutenue, demandais à son tour un main à laquelle s'accrocher. En dépit de son regard voilé et triste et de ses épaules voûtées, elle le trouva beau. Beau parce qu'il avait le courage de pleurer un enfant, beau parce qu'il n'avait aucune honte à le faire. Il lui demandait son aide, elle qui n'avait pourtant jamais été doué pour apaiser les peines. Elle se mit derrière lui en tremblant et, posant les mains sur sa nuque, lui souffla ce qu'il avait besoin d'entendre de celle qu'il aimait :

- Je suis avec toi. Tu n'as plus à avoir peur, je suis avec toi.

Les yeux de Kerry lancèrent un éclair.

- Si Kovac n'est pas arrivé dans cinq minutes… marmonna-t-elle.

Elle scruta le tableau. Les gens s'étaient passé le mot pour se blesser, cette nuit.

- Carter! glapit-elle. Que faites-vous encore ici?

- Je…commença-t-il en rattrapant un dossier dont l'équilibre était précaire, je remplace le Dr. Kovac.

Kerry plissa les yeux.

- Vous remplacer le Dr. Kovac?

Carter opina.

- Je remplace le Dr. Kovac.

- Je le croyais pourtant revenu de vacances depuis hier.

- Oh, il l'est, seulement il…a un contre-temps.

Kerry soupira.

- Carter, parlez-moi franchement, je ne vais pas vous mordre.

Carter eut du mal à ne pas répliquer.

- Très bien, fit-il. Une jeune fille a été amenée ce matin aux urgences et elle a réclamé Luka. Il semblerait qu'il l'ait déjà soignée et qu'elle se soit très attachée à lui, ce qui semble être réciproque.

Kerry réfléchit quelques instants.

- Luka a été adopté par une patiente et entretient une relation non-professionnelle avec elle.

- Elle n'a que douze ans, Kerry et elle n'a plus de parents.

- Alors elle le considère comme son père? fit-elle en se rapprochant de Carter.

Ce dernier soupira.

- Écoutez, Kerry, cette petite n'a plus aucun parent et vous savez comme Luka inspire confiance. C'est lui qui a le plus haut taux d'appréciation dans cet hôpital avec Abby; Vous devriez plutôt être satisfaite de leurs aptitudes à communiquer.

- Oui, bien-sûr, mais quand cela ne dépasse pas le stade professionnel. Où est-il?

- Kerry, je crois que vous ne…

- Où est-il, Carter?

Carter haussa les épaules, découragé.

- Salle de réveil.

-Très bien. Et puisque vous avez décidé d'être charitable, fit Kerry en s'éloignant, occupez-vous donc de vider le tableau.

Elle se rendit aussi vite qu'elle le put à la salle de réveil, retournant dans sa têtes quelques répliques cinglantes, mais, lorsqu'elle arriva à la porte, les paroles acides moururent au bord de ses lèvres. Gabrielle, le visage pâle mais souriant, se faisait caresser les cheveux par Luka. Il lui parlait à voix basse, dans sa propre langue, mais elle le regardait les yeux brillant, comme si ce qu'il disait était la plus belle chose au monde. Kerry entre-ouvrit légèrement la porte et elle réalisa qu'il chantait. C'était une belle chanson, lente, langoureuse et profonde, dont les mots insaisissables coulaient comme une eau claire et rafraîchissante, lavant aussi bien les douleurs du corps que celles du cœur. La chanson se termina sur une longue note grave et la fillette ferma les yeux, apaisée.

Kerry sentit que quelqu'un lui tapotait légèrement l'épaule et elle se retourna vivement, se sentant étrangement fautive, comme si elle venait de se faire prendre en flagrant délit. Abby lui faisait face, imperturbable, un sandwich dans chaque main.

- Carter a offert de le remplacer, fit-elle en désignant Luka avec un sandwich, j'espère que cela ne vous dérange pas trop?

- Non, non, bien-sûr que non, s'empressa de dire Kerry. Ils…ce peut être bon pour la guérison de la jeune fille.

Abby sourit, mutine. Kerry posa un regard interrogateur sur elle.

- Elle n'a plus aucun parent, n'est-ce pas?

Abby secoua la tête.

- Les services sociaux ont bien décelé une vieille tante en Europe, mais elle est décédée l'année dernière. Gabrielle était sous la garde de son frère, mais étant donné qu'il n'a pas survécu à l'accident, ils vont la placer en famille d'accueil.

Kerry hocha la tête avec compréhension.

- Il n'y a pas d'autre solution.

Elles gardèrent le silence pendant un moment, observant Luka qui chantait de nouveau.

- Il ne songe pas à l'adopter? demanda Kerry de but en blanc.

Abby, ne sembla pas surprise de sa question. Elle se l'était demandé, elle aussi, et avec la discussion de ce matin, elle savait que l'idée d'avoir un enfant lui trottait dans la tête depuis un assez long moment, déjà. Elle croisa les bras sur sa poitrine, indécise.

- Je sais qu'il veut avoir d'autres enfants; je sais qu'il est fait pour être père, mais je ne suis pas certaine d'être faite pour être mère, avoua-t-elle.

Kerry se tourna vers elle.

- Voyons, Abby, vous avez un don naturel avec les enfants. Lorsque vous étiez infirmière, vous aviez toujours le tour de leur parler, bien plus que moi, et regardez aujourd'hui, j'ai Henry.

Abby secoua la tête.

- Ce n'est pas aussi simple…

- Bien-sûr que ça l'est, l'interrompit Kerry. Cessez de vous questionner et allez-y, foncez, car lorsqu'un matin vous vous réveillerez à cinquante ans, il sera trop tard. Vous avez l'énorme chance d'avoir un homme formidable pour vous soutenir, quelqu'un que vous connaissez depuis longtemps et que vous aimez plus que tout. Vous le connaissez assez bien pour savoir que vous ne risquez absolument rien.

Abby ne répondit rien, mais ses yeux la trahissaient, sautant de Luka à Gabrielle. Elle mit les sandwichs dans les mains de Kerry et s'éloigna à longues enjambées hasardeuses, perdue dans ses pensées.

Une vingtaine de minutes plus tard, Luka sortait de l'hôpital et se retrouvait dans l'entrée des ambulances. Il resta immobile un instant, son regard scrutant le stationnement. Il ploya la nuque vers l'arrière et remarqua avec déception qu'il n'y avait pas une seule étoile dans le ciel, contrairement à la campagne. Il reporta son attention sur le sol et aperçut alors la silhouette emmitouflée de Abby qui était assise sur un banc. Il mit les mains dans les poches de sa veste et marcha lentement vers elle, incertain de la raison pour laquelle elle se trouvait à l'extérieur. Un vent froid soufflait sur la ville et la nuit était fraîche. Luka prit place à côté d'elle et prit sa main glacée dans la sienne. Ses cheveux volaient autour de son visage, l'empêchant de voir son expression.

- Tu devrais retourner à l'intérieur, il fait froid ce soir.

Elle répondit d'un vague hochement de la tête, insouciante du vent qui lui mordait les joues.

- Abby? fit-il doucement en se rapprochant d'elle.

- Tu voudrais l'adopter? demanda-t-elle en fixant l'autre côté de la rue.

Luka haussa les sourcils, se demandant s'il avait bien compris.

- Qui?

Abby se mordit la lèvre inférieure, se disant qu'elle ne pouvait plus faire marche arrière.

- Gabrielle.

Luka se laissa aller contre le dossier du banc. La lune voilée éclairait à peine son beau visage soucieux. Il n'était pas certain de ses motivations. Avait-elle vraiment envie d'adopter cette petite fille ou avait-elle peur de le perdre, voyant combien il s'y était attaché?

- Je veux être avec toi, finit-il par prononcer calmement. Et si cela inclut ne pas avoir d'enfants, je reste quand même.

Abby déglutit lentement et releva la tête.

- Je veux l'adopter, dit-elle posément.

Luka se redressa.

- Je veux adopter Gabrielle, répéta-t-elle en posant un regard décidé sur son ami.

Un ange passa, chacun tentant de lire les pensées de l'autre. Luka rompit le premier le silence, un mince espoir au fond des yeux.

- C'est une énorme décision, Abby.

Il parlait d'une voix douce, calme, qui ne trahissait pas son désir. Il avait appris depuis si longtemps à ne plus espérer.

- Je ne veux pas que tu t'y sentes obligée, simplement parce que j'ai une certaine affection pour elle…

Abby rit tranquillement et haussa les sourcils.

- Une certaine affection? Luka, depuis que je te connais, je ne t'ai jamais vu regarder aucun enfant de cette manière. Tu adores cette gamine, tu en es fou. D'une façon ou d'une autre, elle te rappelle ta Jasna, ou ce qu'elle aurait pu devenir.

Il baissa le regard et, avec douceur, elle posa la paume de sa main sur sa mâchoire rugueuse, laissant ses doigts caresser le fin duvet qui la recouvrait. Il l'empoigna et, sans passion, y posa ses lèvres. Il tourna la tête vers elle et elle fut frappée par ses yeux. Ils lui parlaient tant, si éloquents dans leur tristesse, si flamboyant dans leur colère. Abby reprit la parole, tentant de masquer le tremblement de sa voix.

- Chaque fois que tu me parles de Gabrielle, tu as la même expression un peu peinée et emplie d'amour, d'adoration, que lorsque tu évoques Jasna.

Luka voulu protester, mais Abby rétorqua à sa place.

- Je sais que tu ne l'oublieras pas et que rien ne pourra la remplacer, mais c'est Gabrielle qui a besoin de toi à présent, et je suis prête à t'aider, à l'élever et à l'aimer avec toi.

Luka lui sourit, de ce sourire simple et renversant à la foi qu'il avait pour elle depuis le tout premier regard, depuis le tout premier frôlement de leur corps. Il l'attira contre lui et ils restèrent enlacés longtemps, chacun perdu dans ses pensées. L'un voyait une enfant malade et abattue, qu'ils allaient devoir soigner et veiller pour les prochain mois, une enfant forte qui ne laisserait pas la maladie la vaincre, qui trouverait le courage dont se nourrirait dans son cœur jeune et vaillant dans la présence incessante et continuelle de sa nouvelle famille. L'autre voyait une petite boule d'énergie à la lumière vacillante, mais oh combien tenace, un nouveau morceau de terre sur lequel ils allaient devoir mettre le pied et compter comme étant leur univers. Elle serait leur tout, la raison de leurs déchirements comme celle de leurs plus beaux moments. Ils plongeaient tête première dans ce nouveau monde, incertains de leur futur mais confiants dans leur amour.