Abby Lockhart et Luka Kovac passèrent en coure le vendredi 10 novembre à 14h 00 afin d'adopter Gabrielle Davidson. Quelques semaines plus tard, après avoir récupéré de son opération, elle emménagerait dans leur appartement en après-midi. C'était un jour pluvieux, gris et froid. Alors que Luka portait une de ses valises et une boîte en carton à l'intérieur le matin-même, il se remémorait le jour où ils lui avaient annoncé qu'ils la prendraient dorénavant en charge.
Gabrielle, comme toujours, avait eu un immense sourire en voyant Luka et Abby entrer. Elle avait vite appris à associer cette dernière au jeune homme et, en sa présence, elle se sentait curieusement désarmée. Elle avait envie qu'elle la prenne dans ses bras et la rassure en la berçant doucement, comme sa mère le faisait si souvent. Elle voulait lui crier sa détresse, retrouver l'odeur si familière de sa mère, le contact chaud et sécurisant de ses bras. Devant elle, son cœur pleurait, mais ses yeux restaient secs.
- Salut, avait-elle lancé joyeusement, alors qu'ils s'avançaient vers le lit. Luka, comme à son habitude, s'était approché d'elle et lui avait embrassé le front, posant sa large main sur le dessus de sa tête, évitant de toucher à ses ecchymoses. Abby, moins familière, s'était contentée de lui prendre la main, qu'elle n'avait pourtant pas lâchée par la suite, et de lui sourire doucement, ses yeux noisettes brillant étrangement.
Luka s'était ensuite assis sur la chaise et Abby, sur le bord du lit, se lançant des coups d'oeil de connivence. Gabrielle avait bien sentit que quelque chose d'inhabituel allait se passer, aussi s'était-elle redressée avec difficulté dans son lit, posant son regard aigu sur eux. Luka s'était éclairci la gorge.
- Gabrielle, avait-il commencé lentement, une fébrilité subtile dans la voix, Abby et moi, nous t'aimons énormément.
Gabrielle sourit. Jusque là, tout se passait bien, mais elle avait la très nette sensation qu'ils ne s'étaient pas habillés aussi soigneusement pour lui annoncer qu'ils tenaient à elle.
- Dans quelques heures, poursuivit Luka, nous allons aller au tribunal.
Gabrielle écarquilla les yeux.
- Vous avez fait quelques chose de mal? s'enquit-elle.
Luka et Abby rirent.
- Non, non, du moins nous ne le croyons pas, continua Abby.
Elle bougea un peu, faisant gémir les ressorts du lit.
- Ce que Luka et moi sommes venus te demander, c'est la permission de t'adopter, de devenir tes tuteurs légaux.
Gabrielle cessa de respirer un moment et ferma les yeux, des images imprécises défilant devant ses paupières closes : ses parents morts, les gamins à l'école qui se moquaient d'elle car elle vivait avec son frère, celui-ci décédé, le visage grave de Luka, les yeux doux de Abby, tous les deux, réunis devant elle… Elle ne voulait pas d'une famille qu'elle ne connaissait pas, de nouveaux parents inconnus qui rempliraient des papiers pour l'adopter, d'une dame qui la placerait avec n'importe qui. Depuis cette affreuse nuit à l'hôpital, elle revoyait le visage du médecin croate, de celui qui avait vu ses parents rendre leur dernier souffle et qui l'avait ensuite consolée, elle, une parfait étrangère, comme si elle avait été sa propre fille. Elle vit Abby, Abby qui la recouvrait d'une couverture, Abby qui la couvait d'un regard protecteur, Abby, penchée sur elle alors qu'elle s'éveillait, Abby, Abby…Une larme coula sur sa joue pâle et elle ne la chassa pas, car elle n'avait plus honte de pleurer devant eux. Elle le savait, dans quelques temps, elle aurait à nouveau des parents. Elle ouvrit lentement les yeux et les leva au plafond. Il était blanc, neutre, vide et elle ressentait le besoin d'être éloignée de cette chambre démoralisante, d'avoir son propre lit, ses propres murs, son propre chez-soi. Elle posa à nouveau son regard sur eux et hocha lentement la tête. Les larmes affluèrent à ses yeux et inondèrent ses joues. Luka et Abby s'empressèrent de l'étreindre, l'enveloppant de leurs odeurs familières.
- Oui, oui, murmura-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots. Je veux que vous m'adoptiez, je veux…
Ses paroles se noyèrent dans ses larmes et, levant les yeux, elle vit que Luka pleurait aussi.
- Je crois que c'est la dernière, lui cria Abby depuis la voiture afin de couvrir le bruit de la pluie lourde qui tombait sans relâche depuis quelques jours.
Elle et Luka s'étaient rendus à l'ancien domicile de Gabrielle et avaient emporté ses affaires. Ils ne voulaient pas qu'elle soit dépaysée, qu'elle se retrouve dans un univers totalement inconnu, dans un endroit qu'elle ne reconnaîtrait pas comme étant le sien. Abby monta précipitamment les marches en se couvrant la tête de ses bras et ouvrit la porte à Luka, qui avait les mains pleines. Elle soupira lorsqu'elle fut rendue à l'intérieure et guida Luka jusqu'à leur appartement. Il posa avec soulagement ses fardeaux dans l'entrée coula un regard amusé vers Abby, qui allait et venait de la chambre de Gabrielle à la cuisine, vérifiant pour la énième fois s'ils avaient bien rempli le réfrigérateur. Lorsqu'elle eut fait le tour de l'appartement, elle se posta, les bras ballants, dans le cadre de porte de la chambre de leur fille. Luka vint derrière elle et posa les mains sur ses épaules, accotant son menton sur le dessus de sa tête.
- Effrayée? lui souffla-t-il doucement.
Abby rit nerveusement.
- Plus que toi, ça c'est certain.
Il lui posa un baiser dans les cheveux.
- Tout va bien aller, murmura-t-il de sa belle voix grave, très, très bien aller.
Il commença à fredonner un air et Abby reconnut la chanson qu'il chantait à Gabrielle. Elle se laissa aller contre lui et ferma les yeux. Il se mit à bouger au rythme lent de la chanson. Elle se sentait étrangement petite et faible dans ses bras, aussi légère qu'un fétu de paille, comme une plume portée par la brise caressante et chaude d'un été encore jeune.
- C'est pour calmer les petites filles, chuchota-t-il à son oreille.
- Je ne suis pas une petite fille, protesta-t-elle mollement.
Il sourit avec tendresse et lui enserra la taille, posant sa joue sur sa tête.
- Oh que si.
Il se remit à fredonner, sa voix résonnant dans tout le corps de Abby. Elle le percevait plus qu'elle ne l'entendait, plongée dans une torpeur engourdissante. Elle se sentait bien, légère et débarrassée de tous ses démons. Elle pencha la tête vers l'avant, quêtant un baiser sur la nuque.
- Je suis heureuse, échappa-t-elle, si bas que Luka ne fut pas certain de l'avoir entendue.
Ils achevèrent de danser et il la fit tourner afin qu'elle se retrouva face à lui. Il prit son visage entre ses mains, contemplant les yeux si beaux de son amie.
- Moi aussi, fit-il.
Il l'embrassa lentement, comme s'il prenait son temps afin de la goûter entièrement. Son corps lui était aussi familier que le sien, connaissant chaque centimètre de peau par cœur. Elle approfondit le baiser et il gémit. Il se sentait fondre, flamber, une onde d'électricité vorace lui parcourant l'échine. Il sourit doucement contre ses lèvres et, l'empoignant fermement, la souleva. Lorsqu'il mit fin au baiser, il lui souffla, haletant :
- Ça ne te rappelle pas le Québec?
Elle ne répondit rien, ses yeux fiévreux lui exprimant clairement que le temps n'était plus aux bavardages.
Gabrielle gardait les yeux fixés sur Abby et Luka, assis à l'avant. De grosses gouttes de pluie se mirent à s'écraser sur le pare-brise et Luka remit les essuie-glace en marche. Elle serrait contre son petit corps Sassy, sa vieille chatte en peluche. Elle n'avait osé poser trop de questions sur sa nouvelle demeure, de peur qu'ils ne se fatiguent déjà d'elle. Elle restait tassée sur la banquette, observant ses nouveaux parents avec un mélange d'adoration et de crainte. Et s'ils se lassaient d'elle? S'ils l'avaient seulement prise en pitié et la placeraient dans un nouveau foyer quelques semaines plus tard? Toutes ses craintes revenaient à la charge, la rendant incertaine et malheureuse. Luka lui jeta furtivement un regard par le rétroviseur et vit l'incertitude de la jeune adolescente.
- Ta chambre se trouve à l'étage, tout près de la nôtre. Si jamais tu ne te sens pas bien, tu n'auras qu'à nous appeler.
Gabrielle répondit du bout des lèvres
- Ok.
Luka et Abby échangèrent un regard.
- Tu sais, enchaîna Abby, il nous faudra un certain temps pour nous adapter, nous aussi. C'est un énorme changement. Il faudra qu'on s'aide les uns les autres. Mais si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux toujours nous en parler, nous serons toujours là pour t'écouter.
Gabrielle resserra l'étreinte de ses bras, enfouissant son menton dans le pelage fatigué de sa peluche. C'était ce que ses parents lui avaient répétés maintes et maintes fois : qu'ils seraient toujours là.
Luka se laissa tomber sur le matelas, à côté d'Abby. Celle-ci était déjà à moitié endormie et ouvrit à peine un œil lorsqu'il enfouit son nez dans son cou.
- Mmm…grogna-t-elle.
-Mmm?
Elle le sentit soupirer d'aise, son souffle chaud lui caressant la nuque. Il posa sa large main sur sa hanche et se lova contre elle, plaquant son buste dur contre son dos. Ses doigts caressèrent un instant la douce peau de son ventre avant de glisser le long de sa cuisse. Abby sut qu'il ne trouverait pas le sommeil avant d'avoir eu sa dose de tendresse habituelle. Elle se retourna donc pour lui faire face, son regard s'attardant sur le sourire satisfait qui s'était formé sur son visage.
- Luka…le prévint-elle.
Mais il posa ses lèvres chaudes sur les siennes et, de ses mains baladeuses, s'appliqua à lui faire perdre peu à peu la raison. Il la fit basculer sur le dos et pressa suggestivement ses hanches contre les siennes. Abby sourit et passa ses bras autour de son cou, maintenant complètement réveillée.
- Je n'arrive pas à croire qu'il te reste assez d'énergie pour ça, réussit-elle à lui souffler entre deux baisers.
Il lui retira en homme expert sa camisole.
- Il n'y a rien qui puisse venir à bout de l'envie que j'ai de toi.
Elle haussa les sourcils, tentant de garder ses idées claires alors qu'elle aidait Luka à déboutonner sa chemise.
- Vraiment?
Il lui mordilla le lobe de l'oreille, frottant sa joue contre la sienne.
- Vraiment…
Elle ne demandait rien d'autre que d'être convaincue, demande qu'il s'empressa de satisfaire.
