"Don't wanna die, I don't know why
This kind of fate was made for me"
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Sasuke marchait, droit devant lui, traversant villages et forêts en direction de Suna. Pas une seule fois, il ne jeta de regard par-dessus son épaule, préférant se concentrer sur cette route usée par les pas d'autres ninjas avant lui.
Depuis combien de temps avait-il quitté le village pour officiellement commencer sa mission ? Huit ou neuf heures, peut-être.
Il avait beau être de nature résistante, comme tout Jounin digne de ce nom, il se sentait vidé, épuisé. Des questions auxquelles il n'aurait sans doute jamais de réponse l'avaient taraudé sans répit depuis qu'il avait franchi les portes de Konoha. Ou depuis qu'il avait fermé sa porte, laissant les clés sous l'interstice, et Naruto profondément endormi sur le canapé.
Il avait craint qu'il ne s'éveille, lorsqu'il avait doucement desserré l'étreinte de son ami autour de son corps, lui substituant un oreiller. Combien de temps avait-il mis à s'apercevoir de la supercherie ? Quelle avait été sa réaction en trouvant la maison vide de sa présence, avec, peut-être, une Sakura inquiète à ses côtés ? Sakura avait-elle trouvé le morceau de parchemin chiffonné sous sa fenêtre, d'ailleurs ? L'avait-elle montré à Naruto ? Avait-il cherché à le poursuivre ?
Une à une, Sasuke avait combattu ces interrogations qui le tourmentaient. Il lui fallait éliminer toute hésitation, éradiquer tout atermoiement, aller de l'avant.
Ainsi, au bout de quelques heures de longue marche, lentement, progressivement, il recouvrait son sang froid, chassait ses sentiments, tuait dans l'œuf toute émotion, balayait ses doutes, se recomposait, redevenait le Sasuke Uchiwa glacial et calculateur qui abattait les obstacles sur son chemin.
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Au début, il comptait les jours. Puis, très rapidement, happé par le tourbillon des événements qui s'ensuivirent, il perdit toute notion du temps, au point de ne plus distinguer les matins des après-midi, et parfois, le jour de la nuit. Sa mission l'accaparait et ne laissait que très peu d'espace au minimum nécessaire pour survivre : trouver de quoi se nourrir, et dormir. Il s'écoulait parfois des jours sans qu'il n'ait rien à se mettre sous la dent, mais l'essentiel était de boire régulièrement. Il ne s'assoupissait que très peu, jamais certain d'être tranquille, et succombait la plupart du temps à une perte de connaissance plutôt qu'à un besoin urgent de dormir plus de quatre heures consécutives. Il guettait le danger autant que le danger le guettait, parfois avec une telle pression intérieure qu'il crut qu'il allait devenir fou. Même son tempérament serein était mis à l'épreuve par cette ville grise et pluvieuse qu'était celle d'Ame. Il se rendit compte, alors qu'il n'y avait jamais réfléchi, que le fait d'exécuter cette besogne seul le déparait de la confiance qu'il avait en lui-même, que c'était les autres, ses coéquipiers qu'il avait à protéger, qui lui donnaient cette assurance imperturbable, quel que soit la nature du danger. Au bout de quelques mois, il s'était fait repérer par les forces ennemies. Sa tête était mise à prix, vingt mille ryôs – rien que ça. En plus des escouades de la secte qui reproduisaient son Sharingan, des ninjas réguliers du village le recherchaient et essayaient d'attenter à sa vie. Il dut donc changer de cachette, trouver sans cesse un nouvel abri dans un entrepôt désaffecté ou dans le labyrinthe d'échafaudages poisseux qui couvraient la zone industrielle de la ville. L'insécurité permanente gouvernait son quotidien. Il était de plus en plus périlleux d'espionner les repères ennemis pour obtenir plus d'informations sur eux. Paradoxalement à cette peur latente, l'instinct de survie lui avait ôté tout scrupule : il était devenu une machine à tuer. Son bras fourmillait de douleur tant il le sollicitait pour produire un Chidori. Le recours permanent à ses Sharingan lui filaient des migraines des plus en plus difficiles à gérer. Il lui semblait même que son cerveau ne commandait plus ses réflexes, que ses muscles se mouvaient et se contractaient sans qu'il leur en ait donné l'ordre, que tout son corps était animé d'une volonté propre guidé par une seule conviction : survivre, à n'importe quel prix. Quand il réussissait enfin à semer ses poursuivants, des larmes de sang coulant de ses yeux qui ne lui permettaient plus de voir des silhouettes, il se traînait, blessé, pissant le sang, jusqu'à une cachette humide et puante après avoir usé de ses dernières forces dans la protection du périmètre, il s'écrasait au sol. Il y passait souvent des jours, voire des semaines, à récupérer et à se soigner de ses blessures. Des images folles dansaient derrière ses paupières, alors qu'il sombrait dans l'inconscience. Il revoyait des visages, des bouches qui parlaient, toutes à la fois, prononçant des phrases sans rapport entre elles Gaara, qui n'avait fait que peu de cas de sa mission, la seule chose les reliant étant Naruto, Gaara qui avait haussé les sourcils, sourcils qu'il n'avait pas Kakashi, soucieux derrière son masque, le dissuadant de devenir Anbu, l'exhortant à se contenter du rang de Jounin son père, lui disant pour la première fois Tu es bien mon fils ; Sakura, à qui il avait éructé un nombre incalculable de fois qu'elle était lourde, peut-être même était-ce la dernière chose qu'il lui avait dite avant de partir, mais il avait oublié, il ne s'était pas excusé sur son mot de départ, il n'était qu'un crétin quant à Naruto, son esprit n'arrivait pas à formuler une idée claire à sa pensée. Sasuke bougeait les lèvres faiblement, essayait de lui dire quelque chose, mais il n'entendait pas lui-même le filet de voix qui s'en échappait. Et il fallait se relever, repartir, combattre, élaborer des plans de bataille, risquer sa vie, il ne savait pas bien pourquoi au juste, tout comme il ne savait pas depuis combien de temps il le faisait. Peu à peu, la certitude de revenir sain et sauf s'effrita, il sut qu'il perdrait forcément quelque chose dans cette lutte inégale, que ce soit un bras, la vue ou une partie de sa raison. Mais tant qu'il éliminait ses opposants un à un, tant qu'il se rapprochait pas à pas du but ultime qui était de détruire cette copie de sa pupille, il ne perdait pas espoir. Car quelqu'un, à des milliers de kilomètres de cet enfer, l'attendait. Car il avait promis de revenir.
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Ce fut lors d'une fin de journée douce et paisible, alors que le soleil dardait encore timidement ses rayons derrière la cime des arbres, que Sasuke rentra au village.
Un vent effleurait sa peau, presque entièrement couverte de bandages, rafraîchissant sa nuque qui en était dépourvue, mais sur laquelle perlait une fine pellicule de sueur.
Dans sa besace, la tête du chef ennemi.
Après avoir mis ses adversaires en déroute, et démantelé l'organisation qui menaçait le village d'Ame, Sasuke l'avait aussitôt quitté. Alors qu'il rebroussait chemin, il n'avait que très peu conscience de l'allure inquiétante que lui donnaient le sang séché sur ses habits, son air hagard et ses multiples égratignures, certaines plaies n'étant pas pansées, faute de bandage. Les passants le dévisageaient avec méfiance ou étonnement, mais leurs regards glissaient sur lui sans stopper sa course.
Il aurait voulu rentrer directement à Konoha, mais ses blessures l'avaient obligé à faire une halte à Suna. Il avait un paquet de côtes cassées, et n'avait atténué la douleur qu'avec des pilules ninja censées stabiliser temporairement son état. Il se présenta à l'aube à l'entrée du bureau du Kazekage, et fut surpris de voir que celui-ci était toujours sujet à des insomnies, alors que, à ce qu'il sache, il n'y avait plus de démon en lui. Gaara, sans perdre de sa froideur, avait cependant été très secourable Sasuke fut soigné par une escouade de médecins, bien qu'il grognât que non, ce n'était pas la peine de mobiliser autant de monde pour lui, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Cela faisait soixante-douze heures qu'il n'avait pas dormi.
Le lendemain matin, il se relevait prestement de son lit d'hôpital, sous les cris de protestations des infirmiers qui glapissaient qu'il devait absolument se reposer. Mais il les fit taire d'un regard. Puis il les remercia nonchalamment de l'avoir rabiboché et passa le pas de la porte. Il n'était pas question qu'il perde un jour de plus avec des bêtises telles que sa santé. S'il pouvait se tenir debout, il n'y avait pas à tergiverser.
Il comprit qu'il s'était quelque peu enhardi quand une sourde douleur due aux opérations qu'il avait subies, le fit se plier en deux. Bien malgré lui, il s'accorda une pause. L'impression de ne pas avoir véritablement soufflé depuis qu'il avait tranché la tête de ce sale type s'imposa à lui. Tout n'avait été qu'intuitions, réflexes, automatismes. Tout comme il avait senti monter en lui le shinobi meurtrier qu'il pouvait être, il sentit reculer ce double dangereux et sanguinaire, comme s'il se détachait de lui et le laissait en paix. Enfin.
Les portes de Konoha, que les rayons chatoyants du soleil rendaient floues à sa vue, se profilèrent devant son regard trouble et vide.
Cette vision baignée de lumière avait tout d'un mirage qui, dès que Sasuke s'approcherait plus près, s'évanouirait et le laisserait seul, affamé et assoiffé, dans sa cachette putride, le goût amer de la terre dans la bouche. Ce qu'il voyait était-il réel ou était-ce sa vue qui avait tant baissé qu'il prenait pour l'entrée du village ce qui n'était qu'une montagne ? Les yeux écarquillés, la respiration difficile, l'espoir de Sasuke vacilla soudainement. Une larme roula sur sa joue blême à l'idée que ce qu'il vivait n'était qu'une illusion.
Une deuxième larme trouva son chemin, poussée par le vent contre l'aile de son nez, quand il franchit les portes sans que celles-ci ne disparaissent.
Quelques secondes plus tard, un corps entrechoquait le sien, lui coupant le souffle, manquant de le faire tomber à la renverse. Il aurait dû se douter qu'elle serait là, comme elle avait été là lorsqu'il errait, une nuit, près de cet endroit, réfléchissant aux perspectives de puissance que pouvait lui offrir le monde shinobi extérieur, sans savoir quelle décision prendre. Le matin où il était parti en mission cependant, Sakura n'était pas venue. Personne n'avait pu retenir Sasuke pour elle.
Sakura mouillait les bandages de son torse de ses larmes, tapant doucement du poing contre sa poitrine, vaguement consciente qu'il était blessé. Sasuke ne comprenait pas ce qu'elle disait entre deux sanglots. Puis elle releva ses grands yeux turquoise, humectés, vers lui.
« J'ai tellement attendu ton retour… Tellement… ! Quand j'ai lu ton mot, je suis tout de suite allée voir Tsunade, j'ai fini par obtenir qu'elle m'explique tout… Je ne lui ai pas pardonné… »
Elle renifla, ses doigts tentant désespérément de stopper le flux lacrymal sur ses joues. De la colère s'insinuait dans sa voix.
« Et toi… ! Je sais bien que je suis lourde, mais quand même, je… Je tiens tellement à toi, alors… Oser partir pour cette mission suicide sans même nous en parler… Sans même nous dire au revoir…
- Je n'avais pas le choix, Sakura, croassa Sasuke.
- On a toujours le choix…, dit-elle en secouant la tête… Au moins pour saluer ceux qui nous aiment… Imbécile… »
C'était la première fois qu'elle le traitait sincèrement d'imbécile, pensa Sasuke. Il mesura à quel point son absence, et surtout son départ en « voleur » l'avait affectée.
Il posa sa main sur son épaule, l'obligeant par ce contact à le regarder droit dans les yeux.
« Je suis désolé. »
Les yeux clairs de Sakura s'étrécirent de tristesse. Il comprenait qu'elle lui en voulait et était sincèrement désolé de la faire pleurer ainsi, mais il ne se sentait pas encore prêt à endurer ses reproches. Pas après ce qu'il avait éprouvé.
Puis il déclara qu'il devait aller voir leur Hokage, et naturellement, Sakura l'escorta.
Sans prendre la peine de frapper à la porte, Sasuke entra dans le bureau où se trouvaient, comme lorsqu'il l'avait quitté, Tsunade et les deux conseillers du village, visiblement en pleine discussion. Cela tombait extrêmement bien, songea-t-il, un sourire froid tendant ses lèvres. Alors que les vieux du conseil lui tournaient le dos, le cachant à la vue de Tsunade, il ouvrit sa besace et jeta la tête qu'elle contenait sur le bureau. Le Godaime sursauta, quelque peu surprise par le projectile, et leva enfin les yeux pour dévisager celui qui avait osé interrompre leur réunion sans toquer, tandis que ses interlocuteurs se retournaient de mauvaise grâce. Il se tenait raide devant eux, momifié dans ses bandages, satisfait de la stupéfaction qu'il lisait dans leurs visages.
« Mission accomplie », articula-t-il sans émotion.
Tsunade fut la première à reprendre contenance. Elle ferma les yeux et expira longuement pour témoigner son soulagement. Puis elle rejeta un œil à la tête qui gisait devant elle, comme pour l'identifier, et se leva.
« Félicitations, Uchiwa. J'avais confiance en tes capacités et je pense que Konoha peut être fier de compter un ninja de ta trempe dans ses rangs… »
Sasuke eut envie de vomir à ses paroles, mais conserva une expression impassible. Tsunade se rassit, esquissant un bref sourire.
« Et… Bon retour parmi nous. Tu as quartier libre pendant deux semaines. (Elle sembla réfléchir et tempéra ses propos.) Évidemment, un petit séjour à l'hôpital est recommandé...»
Elle s'appuya avec nonchalance contre le dossier de son fauteuil, dans une attitude qui signifiait « Tu m'excuseras si je ne te fais pas d'accolade », qui aurait presque amusé Sasuke dans d'autres circonstances. Peu enclin à rentrer dans les détails de sa mission, il tourna les talons sans gratifier les vieux du conseil d'un regard supplémentaire, et alla rejoindre Sakura qui l'avait attendu dans le couloir.
Elle allait s'enquérir de la réaction de Tsunade, mais Sasuke la coupa :
« Sakura, où est Naruto ? »
La question lui avait brûlé les lèvres dès ses retrouvailles avec Sakura. Il s'était même surpris à regretter que ce ne soit pas Naruto qui l'ait attendu aux portes du village, que ce ne soit pas Naruto qui se soit jeté sur lui pour l'étreindre.
Sakura se figea, interdite, le bout des doigts sur sa lèvre inférieure. Ses yeux glissèrent dans un angle oblique pour ne pas croiser le regard de Sasuke. Celui-ci s'aperçut tout de suite que cette mimique était de mauvais augure.
« Sakura, où est Naruto ? » répéta-t-il avec une forme de panique dissimulée dans la voix.
Sakura ne répondit pas, détourna le visage en essayant de commencer une phrase, sans succès. Sasuke la saisit par les épaules, désormais certain que ce malaise était porteur d'une mauvaise nouvelle. Il s'apprêtait à répéter encore une fois sa question, quand Sakura, à contrecœur, lâcha la réponse :
« Il est en mission. »
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TBC
