Chapitre 1
Pas si rose…
22h45, jeudi 23 décembre 2010, Best Buy Theater, New York
« A-kanishi ! A-kanishi ! A-kanishi ! »
Après deux heures de concert, épuisé mais satisfait, Jin Akanishi refit son apparition sur la scène alors que le public en liesse scandait son nom à l'unisson (même si, de son point de vue, la prononciation « aikainitchi » était plus que discutable). Un massif « Yeah ! » salua son retour, accompagné d'un tonnerre d'applaudissements et il s'inclina.
- Sankyu ! s'exclama-t-il dans le micro qu'il n'avait pas lâché, alors que la sueur perlait encore à son front. I love you too ! You are great !
Il savait que son accent anglais était mauvais, voire pire, mais ça ne semblait pas déranger les américains, qui hurlèrent davantage encore en l'entendant parler, tout comme ils avaient crié pendant ses chansons. Une nouvelle fois, il s'inclina, puis, sur un dernier geste de la main, sortit définitivement pour gagner les coulisses, alors que les applaudissements continuaient à se faire entendre. Il se retrouva alors face à un homme bedonnant, d'une cinquantaine d'année, qui l'attendait cigare en bouche.
- Well done, Jin ! s'exclama alors son agent en lui tendant une serviette éponge.
- Sankyu, répondit le jeune homme en s'en emparant pour s'essuyer le visage. I have difficulty with recall. In Japan, it does not exist.
- I know, my boy, fit l'homme au cigare en lui tapant dans le dos. But you're doin' very well. Believe me. You're a star.
Tout en discutant du concert qui venait de s'achever, tous deux se dirigèrent vers la loge du japonais à travers un dédale de couloirs et le son venu de la salle s'estompa de plus en plus, jusqu'à disparaître totalement.
Tous deux étaient arrivés devant une porte. Celle de la loge du nippon.
- I leave you to rest and would return pick you up you home, déclara encore l'impressario.
- Hai. Sankyu.
Sur ces mots, l'agent s'éloigna, laissant son poulain seul.
« 赤西仁 Akanishi Jin » proclamait le carton calligraphié placardé sur le bois peint. Un léger sourire fleurit sur ses lèvres à cette constatation et il entra dans la petite pièce qui lui était réservée. Il avait beau avoir entamé sa tournée aux USA depuis le mois de février et être à New York depuis le 21 novembre, il avait toujours du mal à s'habituer aux mœurs d'un public qu'il ne connaissait pas encore bien. Les américains étaient très différents des japonais et nombre de leurs réactions restaient un mystère pour lui. De plus, malgré les cris et l'enthousiasme, il n'était toujours pas certain de faire l'unanimité chez ces personnes. Les échos qu'il avait reçus de ses prestations jusqu'ici étaient pour le moins mitigées et il ne savait trop quoi en penser.
Tout plaquer au Japon pour s'engager dans une carrière outre pacifique était un pari plus que risqué, il le savait au moment de partir. Tout comme il savait qu'il n'avait pas le droit à l'erreur. Johnny Kitagawa s'était d'ailleurs montré extrêmement clair à ce sujet, lorsque Jin avait affirmé sa volonté de quitter Kat-tun pour s'engager dans une carrière solo aux Etats-Unis : s'il se cassait la figure là-bas, il ne servirait à rien de revenir la queue entre les jambes, car il ne serait réintégré ni dans Kat-tun, ni même à la JE. La fracture était donc aussi totale que définitive, car on ne quittait pas la Johnny's Entertainment comme on claquait la porte d'un bar. Ca, Jin l'avait bien compris, pourtant, ça ne l'avait pas empêché de s'en aller. Et à présent, le jeune homme n'était plus certain de rien. Bien sûr, les salles étaient combles à chaque date, mais les retours en provenance des fans n'étaient pas si bons qu'il l'aurait souhaité. Avait-il fait une erreur de calcul ? N'était-il pas capable d'exister sans Kamehameya, Koki, Tat-chan, Junno et Maru ? Si, bien sûr qu'il le pouvait. Il n'avait pas besoin que son agent américain qui dise qu'il était une star. Il avait le talent nécessaire et le savait parfaitement. Pourtant…
Un soupir lui échappa tandis qu'il s'approchait de la chaise placée devant un grand miroir et commençait à se démaquiller. Tout en s'observant dans le miroir, il suspendit le geste amorcé, laissa retomber la main qui tenait une lingette et se tourna vers le vide et l'ordre qui régnait dans la pièce, toujours à moitié surpris d'y être seul. En fait, pour être franc, il avait du mal à s'habituer au fait d'être isolé dans une loge. Il en avait partagé tellement avec les autres, depuis les débuts du groupe en 2001, y vivant le désordre et les délires les plus divers, que le silence qui y régnait à présent qu'il était seul à les occuper, était presque pesant. Il devait se rendre à l'évidence : ses amis de Kat-tun lui manquaient et il se sentait seul. Lorsque l'on passait des années à vivre en quasi permanence avec d'autres, on finissait par développer une sorte de dépendance envers eux. C'était ce qui se produisait pour Jin. Et bien que mener une carrière solo soit, pour le jeune homme, un rêve devenu réalité, la solitude qui allait de pair avec ce rêve était plus difficile à vivre qu'il ne l'aurait imaginé. Ce n'était bien sûr pas la première fois qu'il se disait une telle chose depuis qu'il avait quittés ses camarades, pourtant il n'avait encore jamais eu le courage de les recontacter. Pas une fois en plus de neuf mois. En vérité, tout en en mourant d'envie, il craignait un peu de le faire, car il se rappelait avec bien trop d'acuité certaines réactions, pour le moins violentes, qui avaient accueillit sa déclaration de départ.
Jin posa sur la tablette la lingette qu'il tenait encore, ferma les yeux et se laissa emporter par les souvenirs.
20h15, samedi 10 juillet 2010, restaurant de ramen « La pagode dorée », Tokyo
Un groupe de six garçons entra en riant bruyamment.
- Vraiment, Junno, tu devrais arrêter les blagues, se moqua Koki. Tu sais très bien qu'elles font rire que toi.
- Ouais mais je racontais pas de conneries, vous vous ennuieriez, les gars, se défendit ce dernier, tandis que Kame interpelait le patron de l'établissement pour demander « la même chose que d'habitude » et que les autres l'imitaient.
Tous allèrent ensuite s'installer à ce qu'ils avaient baptisé entre eux la « table Kat-tun » et la conversation reprit de plus belle.
- Pour le prochain single, va falloir assurer, les mecs, lança Maru. Les fans nous attendent au tournant.
- Ouais, ça va être chaud, confirma Ueda.
- Bah, on va faire comme d'hab, on va assurer comme des bêtes, déclara alors Kame, plein de confiance.
L'affirmation fut accueillie par un vigoureusement hochement de tête général et tous se détendirent davantage. En effet, ils étaient des pros qui savaient ce qu'ils faisaient et les choses comme enregistrer une nouvelle chanson ou tourner un clip, ne leur posaient plus de problème depuis longtemps.
Sur ces entrefaites, les bols de ramen arrivèrent et pendant plusieurs minutes, on n'entendit plus rien d'autre que le bruit d'aspiration des nouilles et du bouillon. Lorsque tout le monde fut plus ou moins rassasié, Jin s'éclaircit la gorge.
- Les gars, il faut que je vous parle, commença-t-il.
Ces quelques mots attirèrent l'attention du groupe et ses membres se focalisèrent sur leur camarade.
- T'en tire une tronche, remarqua Koki. On croirait que tu vas nous annoncer un truc super grave.
- Ben en fait…
- Arrête, c'est ça ? Sérieux ?
- Qu'est ce qui se passe ? l'interrogea Junno en le fixant d'un air inquiet. Tu vas bien ?
Il y eût un silence durant lequel Jin, qui avait hoché la tête en guise d'affirmation à la seconde question, chercha ses mots.
- Allez, accouche, mec ! s'exclama Koki, qui commençait vraiment à se demander ce qui prenait à leur ami.
- Je vais partir. Aux States. Pour ma carrière, finit par lâcher Akanishi.
Un silence stupéfait accueillit ces paroles et les cinq garçons se regardèrent, les yeux écarquillés. Lorsque la première surprise fut passée, ils reportèrent leur attention sur lui.
- Ce genre de blague pas drôle, tu peux te la garder, Bakanishi, finit par déclarer Maru, péremptoire.
- Ouais, il a raison. C'était digne de moi, ce qui est pas peu dire, renchérit Junno en grimaçant.
Jin leur faisait une sale vanne, ils en étaient sûrs. Ca ne pouvait pas être autre chose. Pourtant, la mine sérieuse de leur camarade les fit douter.
- Jin… S'te plaît, dis-moi que tu déconne… fit Kame d'une voix aussi blanche qu'il était devenu livide.
Un silence éloquent lui répondit, qui se prolongea et se propagea aux autres. Jusqu'à une explosion. Violente. Celle de Koki.
- Putain, Bakanishi, mais t'es vraiment un connard ! tonna ce dernier, faisant se retourner les clients du restaurant.
En temps normal, Maru, Ueda et Junno auraient cherché à l'empêcher de crier de cette façon, mais ils étaient si sonnés par la nouvelle, qu'ils n'y pensèrent pas.
- Tu te casse comme ça, à l'arrache ? reprit le rappeur sur le même ton. En plus d'être un lâche, t'es un traître !
- Si tu pars, je te le pardonnerais jamais, déclara à son tour Kame, calmement mais d'un ton sans appel.
- Putain, j'arrive vraiment pas à croire, que tu nous fais ce coup d'pute ! continua à fulminer Koki. On était sensés être amis, merde ! J'avais confiance en toi et toi, tu… Ah, tu m'donne envie d'gerber, Akanishi !
- Hé les gars, tenta alors de temporiser Ueda, au lieu de réagir comme des crevards, écoutez au moins ses justifications. Vous le laissez même pas en placer une, là.
- C'est lui le crevard, putain !
- T'es trop sympa avec lui, Tat-chan, renchérit Kame. Il mérite même pas qu'on l'écoute.
- Bah bouclez-la quand même deux minutes, intervint à son tour Junno.
Toujours furieux, les deux membres qui se sentaient le plus offensés par cet abandon fusillèrent du regard les trois défenseurs de Jin sans déclencher davantage de réaction.
- On t'écoute, Akanishi, déclara Maru.
De nouveau, Jin s'éclaircit la gorge. Il savait avant même de dire quoi que ce soit, lesquels réagiraient le plus mal à son annonce et ne s'était pas trompé. Koki était comme son frère et Kame… son bien-aimé. Se résoudre à les quitter tous les deux avait été le plus difficile, lorsqu'il avait pris cette décision qui allait changer sa vie. Les autres aussi, lui manqueraient, mais moins que ces deux-là.
- Vous avez bien remarqué que, depuis quelques temps, on a des différends importants, niveau musique, dit-il. Ca fait partie des raisons qui m'ont décidé. Il est temps que je vole de mes propres ailes.
Un nouveau blanc. Consterné.
- Alors c'est pour ça que tu joues les enfoirés ? fit encore le rappeur lorsqu'il se tut. Espèce de sale opportuniste de mes deux !
- Koki… tenta Jin, qui savait parfaitement que, dans l'état où était son ami, tenter de le raisonner ne servait à rien.
- Nan, c'est bon, ça me gave là, putain ! J'en ai ras le bol de voir ta gueule, je me casse ! dit-il encore en se levant.
Et sur ces mots, il quitta la table et l'établissement à grands pas pressés, bientôt suivi par Kame. Et lorsque ce dernier passa près de lui, Akanishi eut le temps de lire de la souffrance mêlée à la colère, dans son regard. Jin se sentait mal. Vraiment mal. En quelques phrases, il venait de s'attirer l'animosité des deux personnes qui comptaient le plus à ses yeux.
Son regard se posa tristement sur Junno, Ueda et Maru, qui le fixaient sans rien dire. Ce silence était insupportable. Il aurait presque préféré qu'eux aussi crient et le descendent en flammes.
- Et vous, les gars, vous me jettez pas la pierre ? demanda le jeune homme.
- A quoi ça servirait puisque, de toute façon, t'as pris ta décision ? rétorqua doucement Ueda.
- Je t'avoue que j'suis déçu, dit Junno, mais dans un certain sens, je te comprends.
- Oui, l'approuva Maru, si tu te sens prisonnier du groupe, c'est certainement le mieux que tu aies à faire, mais…
- Mais on espérait continuer l'aventure à six, acheva Ueda, résumant ainsi leur pensée commune.
- Tat-chan, je suis désolé.
- T'excuse pas, Bakanishi, fit alors Maru. S'excuser pour une décision mûrement réfléchie, c'est encore plus débile que se barrer sur un coup de tête. Parce que ta décision EST mûrement réfléchie, hein, Jin ? T'es conscient que si tu te casse la gueule là-bas, c'est terminé ?
Jin hocha la tête en guise d'approbation.
- Johnny-san a été plus que clair à ce sujet.
- Alors t'excuse pas. T'es vraiment un baka, Bakanishi, conclut Junno dans un demi sourire.
Jin fut ramené au présent par la voix désagréable de son agent américain, qui le hélait à travers la porte de la loge.
- Jin, my boy, ready to go ?
Le jeune homme jeta un coup d'oeil circulaire autour de lui. Cette pièce trop vide et calme l'insupportait soudain. Moins il y resterait, mieux il se porterait. Tant pis pour la douche et le démaquillage, il ferait ça chez lui.
- I'm coming, lança-t-il avant d'attraper sa veste et de sortir.
Voilà une chose de plus qu'il avait oubliée sur la liste de ce qui lui manquait depuis qu'il avait quitté le Japon : quelqu'un avec qui discuter dans sa langue maternelle.
