Chapitre 10

Oh non…

Bip. Ksssss. Bip. Ksssss. Bip. Ksssss…

Les seuls sons audibles dans la chambre d'hôpital, étaient celui des appareils maintenant Kazuya en vie. C'était un cauchemar. Un horrible cauchemar et Jin aurait donné n'importe quoi, y compris sa vie, pour éviter ce drame dont il se sentait tellement coupable.

Malgré lui, des larmes se mirent à rouler sur ses joues sans qu'il fasse quoi que ce soit pour les essuyer. Son Kazu, si joyeux et vivant, qui pouvait passer des coups de gueule les plus terribles à la tendresse la plus folle, était dans le coma. C'est ce que les médecins avaient dit. Quand et dans quel état le jeune homme en sortirait, ils ne l'avaient pas mentionné, mais Akanishi avait vu suffisamment de fois le journal télévisé, pour savoir qu'il y avait des chances pour qu'une personne dans le coma ne se réveille jamais. Si c'était le cas, comment pourrait-il continuer à vivre ? Il n'avait plus rien à lui. Que son bien-aimé Kazu. S'il devait le perdre…

Jin frissonna violemment. Il se sentait glacé. Congelé de l'intérieur. Comme si on lui avait arraché le cœur. Et puis comme si ce n'était pas suffisant, les docteurs avaient dit qu'il était paralysé en dessous de la ceinture. Même s'il se réveillait… non, QUAND il se réveillerait, son Kazu, qui dansait si bien, serait cloué dans un fauteuil roulant.

Flashback

Son portable sonna, mais, dans l'incapacité de répondre, Jin laissa la personne tomber sur son répondeur, pensant que si c'était important, elle laisserait un message. Un léger bip le prévenant que c'était le cas, il composa le numéro de sa boîte vocale, avant de porter le téléphone à son oreille pour l'écouter. Et devint livide.

Non, ce n'était pas possible, il avait mal entendu ! Il DEVAIT avoir mal entendu, il n'y avait pas d'autre possibilité ! Mais son interlocuteur mit fin à ce frêle espoir : Kazuya avait eu un accident. Il avait été percuté par une voiture et été emmené aux urgences de l'hôpital Saint Luke. Où il était toujours inconscient.

Bondissant littéralement hors du lit, Akanishi enfila les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main, bouleversé, fou de douleur, d'angoisse et de culpabilité. Il s'empara de ses clés et quitta l'appartement comme un ouragan en claquant simplement la porte, se répétant comme une litanie « c'est ma faute ! C'est ma faute ! C'est ma faute ! ».

Il arriva comme un fou dans l'hôpital et agressa presque l'infirmière de service à l'accueil, pour savoir où était la chambre de son bien-aimé, avant de repartir dans une nouvelle cavalcade dans les couloirs, ignorant les remontrances du personnel médical. Il perdait presque la raison tellement il avait peur. Pas Kazuya, pas lui. Il voulait bien partir à sa place, mais pas lui…

En faisant irruption dans la chambre comme une tornade, il était devenu exsangue. Jamais il ne s'habituerait à voir son Kazu allongé dans un lit d'hôpital, relié à des appareils sophistiqués. Presque… fantomatique tellement il était pâle. Comme s'il allait disparaitre comme par enchantement. Mais là, pas d'enchantement. Juste un effroyable cauchemar. Le cœur déchiré à chaque battement, il contempla les multiples contusions, ecchymoses, griffures et coupures qui parsemaient la peau auparavant si parfaite de son fiancé. Sans compter le large bandage blanc qui lui enserrait le buste. Akanishi déglutit péniblement, sentant les larmes lui monter aux yeux. Fou de douleur, il se précipita vers lui et prit sa main en fixant son visage immobile, guettant le moindre signe d'un réveil imminent. En vain.

- Kazu… Kazu, réveille-toi. Me laisse pas tout seul, hein, priait-il en pleurant. Je peux pas, je peux plus vivre sans toi, alors t'as pas le droit de m'abandonner. Je te le pardonnerais jamais…

Fin du flashback

Appartement de Jin, une semaine plus tard

Il n'était pas sorti depuis sept jours, mais il s'en moquait éperdument. Rien n'avait plus d'importance. Il passait ses journées en peignoir, les cheveux en vrac, avec une mine de papier mâché parce qu'il ne dormait pas assez, fumait cigarette sur cigarette et gardait les yeux rivés sur son portable. Qui restait désespérément muet.

Le médecin de Kazuya lui avait dit de rentrer chez lui parce que, de toute façon, il ne pouvait rien faire de plus puisque son cadet était toujours inconscient. Ajoutant qu'il l'appellerait s'il se produisait quoi que ce soit, il l'avait congédié et Jin, brisé de chagrin, avait docilement obéi. Mais depuis, c'était l'horreur. Son appartement, qu'il appréciait pourtant si peu de temps auparavant, lui semblait atrocement vide et triste. Il n'éprouvait plus le moindre intérêt pour quoi que ce soit et son cœur manquait un battement à chaque bruit inhabituel, croyant toujours l'entendre rentrer. Mais bien sûr, ce n'était jamais le cas. En d'autres termes, il était en train de devenir fou. Cette attente interminable, qui ne menait à rien le rendait parfaitement dingue.

Et soudain, le son tant attendu se fit entendre. Pourtant, Jin ne décrocha pas immédiatement, craignant d'entendre ce qu'il ne voulait pas, tout en espérant avoir une bonne nouvelle.

- Yeah ? fit-il, incertain. Yes it's me… Hum… He's wake up ? And he… Yes…. Yes, sure.

Après avoir raccroché, le jeune homme prit une douche rapide, sauta dans les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main et fila jusqu'à l'hôpital. Son Kazu était conscient et n'avait pas perdu la mémoire. Dans l'immédiat, c'était la seule chose qui importait à l'aîné des deux. Il allait entrer dans la chambre de son fiancé, lorsque le médecin en sortit.

- Mister Akanishi… I thinks that's not a good idea you come in this room… fit le praticien d'un air embarrassé.

- Why ? questionna Jin, surpris.

- Her… How to say that… He don't want to see anybody.

- Even I ?

L'homme hocha la tête.

- I'm sorry.

- He… know ? For his condition ? You said it to him ? questionna encore Jin dans un anglais maladroit, en regardant les infirmières et aide-soignantes s'affairer autour d'eux.

- I didn't hide nothing to him.

Akanishi baissa la tête. Son pauvre Kazu devait être plus qu'abattu et avoir grand besoin de réconfort. Et son rôle était d'être là, avec lui, prêt à le soutenir de toutes ses forces.

- Sankyu sensei, dit-il au médecin en lui serrant la main. I'll go to see him.

- But he…

- He will see me, l'assura Akanishi, avant d'ouvrir la porte.

Il vit immédiatement son fiancé, prostré dans son lit et cette vision lui serra le cœur. Il semblait encore plus fragile ainsi. Comme une poupée de porcelaine déjà fêlée, que le moindre coup de vent peut jeter à terre et briser à jamais. Et brisé, il l'était, cela transpirait par tous les pores de sa peau. Kamenashi Kazuya ne connaissait rien d'autre que la scène. Chanter et danser était toute sa vie. Il était une étoile filante, montant de plus en plus haut dans le ciel nippon, au rythme de ses succès en dramas, musique et mannequinat. Mais une étoile filante, pour magnifique et brillante qu'elle soit, finit toujours par tomber. Et celle nommée Kame venait de chuter brutalement, au plus fort de sa réussite.

Non, Jin ne devait pas penser ça. Il devait croire à une guérison, il devait être positif. Pour lui qui, certainement, verrait tout en noir pendant un long moment, il devait être fort.

- Kazu… lança-t-il d'un ton désolé, ne sachant exactement quoi dire pour réconforter son compagnon

- Va-t-en, murmura le cadet des KAT-TUN.

- Quoi ? fit son aîné, pensant avoir mal entendu.

- J'ai dit, va-t-en, dit Kamenashi un peu plus fort, sans faire mine de le regarder.

- Kazu, tu es choqué, tu ne…

- Va-t-en, c'est clair ? explosa alors le jeune homme en tournant enfin la tête vers lui. Barre-toi, je veux pas te voir !

Le brusque accès de rage avait fait sursauter Jin, qui ne s'y attendait pas. Pourtant, malgré ce que ces paroles avaient de dur, il ne s'en offusqua pas, car il savait que ce n'était pas dirigé contre lui. Kazuya avait besoin de passer sa colère et sa frustration sur quelqu'un et, si ça lui faisait du bien, même de façon infime, Jin était prêt à supporter bien davantage que des imprécations.

S'approchant davantage, Jin posa la main sur son épaule dans un geste de réconfort. Main qui fut ôtée sans ménagement dans la seconde qui suivit.

- Ne me touche pas ! Ne me touche plus ! cria encore Kazuya. C'est fini, Jin, terminé !

Interloqué, Akanishi le fixa sans comprendre.

- De quoi tu parle ?

- Nous deux, c'est terminé. Oublie-moi, ordonna sèchement le plus jeune.

La stupeur statufia l'aîné, dont le visage hâlé vira au crayeux.

- Ne… Ne dis pas ça. Ne parle pas de m'abandonner, Kazu, je ne le supporterais pas. Je… je ne peux pas vivre sans toi.

Un ricanement méchant franchit les lèvres de Kamenashi lorsqu'il entendit le touchant plaidoyer.

- Te fous pas de ma gueule, asséna-t-il durement. T'as très bien vécu sans moi pendant des mois.

Le ton employé suffoqua Jin comme une brisque douche glacée, bien plus que les paroles prononcées. Jamais encore il ne lui avait parlé comme ça, même au plus fort de ses colères contre lui. Il avait brusquement l'impression d'être devenu… indésirable. Et il avait beau savoir que ces paroles cruelles n'étaient dictées que par le dégoût de l'injustice qu'il subissait, elles faisaient mal malgré tout.

- Tu ne peux pas rester seul, Kazu, dit encore Jin malgré sa peine. Tu as besoin d'…

- Ne prétend pas me dire ce dont j'ai besoin ou non ! T'en sais rien ! T'es pas à ma place et ne le seras jamais, alors épargne-moi les grands discours et casse-toi !

De nouveau, ces paroles très cassantes, limite venimeuses, saisirent Akanishi, qui sentit son cœur se mettre à saigner. Non, il ne devait pas les prendre au sérieux. Il devait garder en tête que son compagnon ne pensait pas réellement les mots qu'il prononçait.

- Je ne prétends rien, Kazu, reprit-il. Je veux seulement être là pour toi… Tu…

- J'AI PAS BESOIN DE TA PITIE ! DEGAGE, AKANISHI ! hurla alors littéralement Kazuya, en envoyant dans sa direction tous les objets qui lui tombaient sous la main. LAISSE-MOI SEUL !

Que son tendre Kazu se mette dans cet état et fasse usage d'une violence qui aurait pu le blesser (il avait de justesse esquivé un vase, qui se brisa en rencontrant un mur et dont les morceaux coupants l'avaient effleuré, laissant une légère entaille sanguinolente sur sa pommette), stupéfia Jin, qui comprit qu'il valait mieux obtempérer pour le moment, histoire de ne pas aggraver son état de santé par un surcroît d'agitation.

- Très bien, Kazu. Je te laisse… Mais je reviendrais. Ne pense pas te débarrasser de moi si facilement.

Il se dirigea vers la porte et, avant de sortir, jeta un dernier coup d'œil à celui qu'il aimait tant. Le jeune homme s'était apaisé, mais avait repris son attitude prostrée, comme vidé de toute substance. Et cette vision le crucifia davantage encore que toutes les paroles qu'il avait eues à son encontre. Quittant rapidement la pièce, il referma la porte et s'adossa au battant, laissant l'émotion le submerger et les larmes qu'il avait retenues pendant toute l'entrevue, couler sans retenue sur ses joues hâlées. De la pitité ? C'était vraiment ça que pensait son cadet ? Qu'il était juste… apitoyé ? Le connaissait-il donc si mal, pour imaginer une telle chose ? C'était dur, si dur pour Jin de penser que son fiancé le rejetait dans un moment pareil, alors qu'il avait plus que jamais besoin de quelqu'un à ses côtés. Les choses ne seraient plus jamais les mêmes à présent qu'il devait tirer un trait sur sa carrière.

Longtemps encore, ses sanglots résonnèrent dans le couloir, provoquant l'inquiétude des infirmières qui, à plusieurs reprises, s'approchèrent en s'enquérant de son état. Mais le jeune homme, trop bouleversé, n'était pas en état de répondre et se contenta de se laisser glisser le long de la porte jusqu'au sol. Ramenant ses genoux contre sa poitrine, il posa ses bras dessus, y cachant son visage. Pour le moment, terrassé par le chagrin de voir son bien-aimé dans cet état, il se sentait incapable de remuer. Sans parler de quitter l'hôpital.

Appartement de Jin, trois semaines plus tard

- Kazu, à table ! dit Jin pour la troisième fois.

Sans obtenir davantage de réaction. Un claquement que langue exaspéré lui échappa et il traversa l'appartement en direction de la chambre. Depuis la sortie de Kazuya de l'hôpital, les choses avaient empiré entre eux. Le cadet était passé de la colère la plus noire, à l'indifférence la plus totale à tout ce qui se passait autour de lui, lui inclus. Il ne répondait plus à son portable, malgré les appels persistants de Koki, Maru, Junno et Ueda, inquiets à son sujet. Quoi qu'il se passe, il ne réagissait plus et ne parlait pas davantage. Il passait ses journées assis dans son fauteuil, sans bouger de devant la fenêtre de la chambre, regardant à l'extérieur sans vraiment voir ce qu'il y avait devant lui. Kazuya s'était refermé, retiré à l'intérieur de lui-même et rien ne paraissait pouvoir le ramener. Jin avait l'impression de vivre avec un pantin dont on aurait coupé les fils.

Plusieurs fois, Akanishi avait essayé de le secouer, de lui donner des électrochocs en lui criant dessus pour lui faire prendre conscience que cesser de vivre n'arrangerait rien. En vain. Il n'aurait jamais pensé voir un jour une vivante image de l'expression « brisé de l'intérieur ». Enfin… « vivante image »… rien que ça, Jin aurait bien voulu, mais non. Le regard noisette de son cadet était devenu terne et toute étincelle de vie semblait l'avoir quitté. Le voir ainsi était vraiment très dur pour Jin, mais il gardait l'espoir qu'un jour prochain, son Kazu qui n'était plus que l'ombre de lui-même, voire une ombre tout court, reprendrait du poil de la bête malgré sa terrible situation.

Il ouvrit la porte et, comme chaque jour depuis ce jour fatal, réprima un haut le corps en le voyant assis sur ce fauteuil roulant dans lequel il était désormais cloué. Il inspira profondément, puis s'approcha.

- Allez Kazu, à table, fit-il d'un ton faussement enjoué, avant de s'emparer des poignées à l'arrière de l'engin et de le faire pivoter pour le pousser vers le salon.

Sans que tout cela ne provoque quoi que ce soit. Akanishi déglutit en pensant qu'une fois encore, il allait devoir le nourrir, lui donner la becquée comme à un petit enfant. Bien sûr, son cadet ne donnait plus de signe de boulimie. Mais dans la mesure où il ne semblait pas avoir conscience de lui-même, ça n'avait rien d'étonnant. L'ainé aurait donné n'importe quoi pour l'entendre critiquer sa cuisine, lui dire que c'était immangeable. Mais étant donné, qu'il n'entendait plus jamais le son de sa voix, même ce plaisir stupide lui était refusé.

Le plus âgé calla le fauteuil roulant devant la table et s'éloigna vers la cuisine pour y prendre ce qu'il avait laborieusement tenté de préparer. Pourtant, il ne repartit pas immédiatement pour la salle à manger.

Il souffre, je le sais, jour après jour… Mais que puis-je s'il ne me parle pas ? Je sais, je suis sûr qu'il se sent aussi diminué qu'impuissant et inutile, mais je ne peux le convaincre du contraire. Toutes les preuves d'amour, toutes les paroles du monde ne le tirent pas de son enfermement et je ne sais comment lui faire comprendre qu'il est ma lumière. Comment lui faire réaliser que sans sa joie de vivre, sans sa voix, sans ses bras autour de moi, je suis privé des miennes ? Qu'il est mon soutien, mon soleil ? Que s'il cesse de briller, je m'étiole et dépérit ? Autrefois, il aurait pu lire tout cela dans mes yeux, sur mon visage… mais il ne me voit même plus et je ne sais plus comment lui faire comprendre qu'il m'est nécessaire et que j'ai besoin de lui. Je sais que tout espoir n'est pas perdu, concernant ses jambes, mais lui semble avoir abandonné toute idée de lutte, même minime. Pourtant, je crois en lui et en sa force, pour le moment dissimulée sous une épaisse carapace de profonde dépression. Mais le sait-il ? Je lui ai répété des dizaines de fois et continue de même plusieurs fois par jour, mais rien de ce que je dis ne semble l'atteindre. Comment transpercer cette armure ? Je n'en ai aucune idée mais continue de chercher. Je vais finir par trouver. Je ressens son mal être jusqu'au plus profond de moi, mais ne peux rien pour le soulager. Je ne suis pas à sa place mais si c'était possible, j'échangerais ma place contre la sienne sans la moindre hésitation. Si seulement je le pouvais… Je sais qu'à l'hôpital, il m'a repoussé par crainte de devenir un poids… mais il ne l'est pas et ne le sera jamais. Si seulement je pouvais lui dire, cela le réconforterait, mais j'ai l'impression que chacune de mes paroles allant dans ce sens est vide de sens. Je serais toujours là pour lui. Mais, encore une fois, le sait-il ? Comment savoir puisqu'il ne me parle plus, qu'il ne réagit plus à rien ? Que faire ? Comment me comporter ? Je ne sais plus et suis désemparé. Je ne peux que continuer comme je le fais depuis trois semaines, en espérant que les choses s'arrangent.

Mais cet handicap dont je me moque, dresse entre nous un fossé qui, chaque jour, se creuse davantage et que je ne peux franchir pour l'atteindre. J'ai peur. Peur que ce précipice toujours plus profond ne nous sépare à jamais.

Il interrompit là ses réflexions et passa une main sur son visage fatigué. Depuis le retour de Kazuya de l'hôpital, Jin ne dormait guère plus de quelques heures par nuit, car son compagnon était la proie de cauchemars qui le faisaient hurler (c'était le seul moment où l'aîné entendait la voix de son cadet) et il passait ensuite un temps infini à le calmer, sans pourtant être certain que le jeune homme avait réellement conscience de sa présence.

Se recomposant un visage souriant, même si, de toute façon, Kazuya ne remarquerait rien, il attrapa le contenu de la casserole (des nouilles instantanées) et retourna dans le salon.

- Bon, ben voilà, dit-il en versant lesdites nouilles dans leurs bols. Evidemment, comme je suis pas aussi doué que toi en cuisine, c'est pas l'extase mais bon, au moins ça tient au corps.

Il ponctua la fin de sa phrase d'un rire qui sonna faux. Il monologuait. Encore et toujours. Et rien, dans l'attitude de son cadet, ne laissait deviner qu'il l'avait même seulement entendu. C'était désespérant, mais il ne devait pas désespérer. Si même lui jetait l'éponge, ce serait fini.

S'emparant du bol de son compagnon, il entreprit de le nourrir et le jeune homme aspira docilement les nouilles trop cuites, ainsi que le bouillon, les yeux dans le vague. A tel point que, sachant que Kazuya ne voyait rien, Jin craqua et laissa libre cours à son chagrin.

Akanishi avait hésité longuement, mais le frigo était aussi vide que les placards. Il allait être obligé de sortir faire des courses en laissant Kazuya seul. Non pas que son fiancé aurait conscience de son absence ou de son retour.

- Kazu, je sors, annonça-t-il par acquit de conscience, avant de l'embrasser sur la joue. Je serais pas long, promis.

De nouveau, rien n'indiqua à Jin qu'il avait été entendu et c'est en soupirant, qu'il s'empara de son blouson, qu'il enfila, glissant son portefeuille dans la poche arrière de son jean. La porte claqua.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac…

Le son de la pendule murale troublait seule le silence retombé dans la pièce. Kazuya n'avait pas bougé. Son fauteuil, qu'Akanishi avait roulé devant la télévision allumée, n'avait pas bougé et son occupant avait toujours le regard perdu dans le vide.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac… tchhhhhhhhhh…

Le léger chuintement créé par la gomme des pneus sur le sol se fit entendre et se prolongea, tandis que, bougeant enfin de lui-même, Kazuya roulait jusqu'à la cuisine. Il avait beau sembler apathique, il pensait sans fin depuis trois semaines. Et, à force, il était parvenu à une conclusion : mieux valait ne plus vivre du tout, que vivre à moitié. Or c'était précisément ce qui l'attendait pour le reste de sa vie, il en était parfaitement conscient. Sans ses jambes, il n'était rien. Personne ne voudrait d'un chanteur invalide, d'un handicapé qui serait un poids pour tous. Il refusait de voir la pitié dans les yeux des personnes qu'il connaissait, quelles qu'elles soient d'entendre les murmures que soulèveraient sans aucun doute son passage en fauteuil dans les couloirs de la JE… Tout ça, c'était au dessus de ses forces. Se battre, il n'en avait plus le courage. Et il ne savait rien faire d'autre que danser et chanter. Sans ses jambes, il était fini. Alors autant… en finir justement. Il manquerait à Jin. Le connaissant, il serait ravagé. Mais le temps adoucit même les pires des chagrins. Il finirait par oublier. Par l'oublier, comme les autres. Le cœur des fans est fluctuant et la mémoire humaine limitée, après quelques mois, plus personne ne penserait à Kamenashi Kazuya, disparu dans la fleur de l'âge. Oui, il devait le faire. Il avait longtemps réfléchi à la façon dont il allait procéder, à quel moment le faire. Jin ne le laissait presque jamais seul, alors il n'aurait peut-être pas d'autre occasion. A force de faire la cuisine, il avait apprit quels couteaux étaient les plus tranchants. Il espérait juste avoir le courage nécessaire pour passer de la pensée à l'acte. Certains le jugeraient peut-être lâche, mais il s'en fichait. Il ne voulait pas de cette demi vie. Le jeune homme se propulsa jusque devant le tiroir, qu'il ouvrit, avant de se saisir d'un couteau. Ca, c'était fait. A présent, le plus difficile restait à faire : trouver la résolution nécessaire pour se trancher les veines.

Il était résolu, mais ses mains étaient moite et sa prise sur le manche de l'ustensile, fragile. Posant l'instrument sur ses genoux, il essuya ses mains sur son jean, puis reprit le couteau dans sa main droite et le leva au dessus de son poignet gauche. Il tremblait, ce qui pouvait faire échouer son entreprise, aussi raidit-il le bras. Il inspira, serra les dents, approcha la lame affûtée de sa peau. Millimètre par millimètre.

- Adieu, Jin… murmura-t-il. Oublie-moi.

Et sur ces quelques mots, il mit son dessein à exécution. La lame entailla profondément la peau pâle, laissant ce qui s'apparentait à une simple coupure sans gravité. Pourtant, de cette fausse impression, une goutte vermeille apparut rapidement, suivie par des centaines d'autres, formant bientôt un filet continu d'hémoglobine, qui se mit à couler sur son pantalon, sans qu'il y prête attention. Noyé dans la souffrance comme par un tsunami, Kazuya n'eut bientôt plus conscience du monde autour de lui et un voile commença à obscurcir sa vision. Il ne savait rien à propos du suicide, mais il pensait qu'à la vitesse à laquelle il se vidait de son sang, il ne tarderait pas à perdre conscience. De fait, après quelques minutes, il commença à se sentir mal, puis s'évanouit.

Ce fut les bras chargés que Jin fourra la main dans sa poche pour en extirper ses clés, mais, son chargement menaçant de choir, il se résolut à tout poser sur le palier, puis introduisit la bonne dans la serrure.

- Je suis rentré, annonça-t-il avant de récupérer ses courses et de pénétrer dans l'appartement.

Comme il s'y attendait, il ne reçut aucune réponse et soupira. Se dirigeant vers la cuisine pour y ranger ses achats, il avisa le fauteuil de Kazuya, qui lui tournait le dos.

- Oh, Kazu, tu as bougé ! s'exclama-t-il, ravi de constater que son fiancé avait enfin montré un semblant de vie. C'est génial ! Tu as faim ?

L'immobilité totale de son cadet l'étonna et, pensant, à la position de sa tête, que ce dernier s'était endormi, il retourna le fauteuil pour le regarder. Il écarquilla les yeux d'horreur et lâcha ce qu'il tenait en apercevant le corps ensanglanté et le poignet entaillé.

- KAZUYAAAAAAAAAAAAAAAA ! hurla Jin, les traits figés dans un masque de douleur indescriptible.