Avril 2011

- Allez, Kame, relève-toi.

Cette consigne, Kazuya l'entendait cinquante fois par jour, alors que, au bord de l'épuisement, physique et nerveux, il levait un regard haineux vers les barres parallèles qui lui servaient d'appui pour la rééducation et à Tôma qui, n'ayant jamais abandonné son patient, jouait les tyrans en blouse blanche. A chaque « relève-toi », il avait envie d'enserrer son cou entre ses mains et de l'étrangler jusqu'à ce que mort s'en suive. Il y était depuis des heures, sur ces maudites barres et il se cassait toujours aussi peu glorieusement la figure avant même d'avoir pu appuyer son poids sur ses bras. Ca faisait des semaines que ça durait. Il n'avançait pas d'un pouce.

- Nan, c'est bon… Ca suffit, j'en ai… ma claque, haleta-t-il en rampant vers son salut : son fauteuil.

- La fuite, encore et toujours… constata Ikuta, les bras croisés et le regard sévère. Tu compte vraiment reprendre la danse un jour ou tu as enterré ta carrière ?

- Quoi ?

- Tu m'as très bien compris, asséna Tôma, impitoyable. Personne n'a jamais dis que recouvrer l'usage de tes jambes serait une sinécure. Quand tu m'as dis que tu avais de nouveau des sensations, est ce que je ne t'ai pas prévenu que tu allais en baver sérieusement mais que c'était le prix à payer pour remarcher ?

Seul un silence fut sa réponse, aussi insista-t-il.

- Réponds-moi, Akanishi Kazuya. Est-ce que je ne t'ai pas prévenu ?

- Si… répondit le concerné de mauvaise grâce.

- Alors maintenant tu arrête de geindre, tu te concentre et tu recommence.

Le cadet fusilla de nouveau son aîné du regard, mais il avait raison. C'était ça le plus énervant. Il avait beau avoir été mis en garde, avoir la sensation de ne faire aucun progrès était plus que rageant. Mais l'idée de pouvoir remonter sur scène, de pouvoir à nouveau se tenir debout auprès de ses amis de KAT-TUN, de pouvoir à nouveau danser fut plus forte que sa déconvenue devant la difficulté de l'exercice. Levant les bras, les mains de Kazuya crochetèrent les barres de bois et, puisant dans ses forces, il banda ses muscles pour se redresser une fois de plus. Péniblement, centimètre par centimètre, il y parvint et, une fois debout, serra ses appuis à s'en faire blanchir les articulations. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front alors qu'il raidissait ses bras, luttant pour ne pas retomber.

- Bien, tu vois que tu peux le faire. Maintenant avance une jambe, l'encouragea Tôma.

Ca, c'était le plus difficile. Se relever allait encore à peu près, mais ses traîtresses de jambes n'obéissaient au mari de Jin que quand elles en avaient envie. Et ça ne coïncidait pas toujours avec le moment lui le voulait. Sa concentration était visible, palpable même, dans ses bras tendus à se rompre, son souffle presque suspendu, son cœur battant à en exploser, ses dents serrées à se les casser. Le temps sembla ralentir et suspendre sa course inexorable, alors que, millimètre par millimètre, son pied droit glissait vers l'avant sur le linoléum fatigué du centre de rééducation. Toujours douloureusement appuyé sur ses mains, Kazuya avança celles-ci d'autant, puis fit laborieusement glisser son pied gauche. Il sentait ses bras commencer à trembler et savait que ça annonçait une nouvelle chute, imminente. Il ne se trompait pas. Lorsqu'il essaya à nouveau d'avancer le pied droit, le tremblement devint si fort, qu'ils l'abandonnèrent et il tomba de nouveau à terre entre les barres, exténué. Son coeur cognait si fort dans sa poitrine que s'en était douloureux ; ses mains, ses bras, qu'il avait contractés à l'extrême, lui faisaient mal et son souffle, qu'il avait retenu malgré lui, en revenant trouver sa place dans ses poumons, rendait sa respiration sifflante. Comme d'habitude, il n'avait fait que deux pas. Deux misérables petits pas, avant de s'effondrer. Il en aurait hurlé de rage, de frustration... mais il n'en avait même plus la force.

- Je sais que tu n'as pas l'impression de progresser, Kame, pourtant je t'assure que c'est le cas, fit Tôma en rapprochant son fauteuil, estimant que c'était assez pour le moment.

- Te fous pas de moi, je me casse la gueule toutes les minutes.

- Oui, tu tombe, mais tu avance et c'est l'important. Ca ne servirait rien de chercher à aller trop vite.

- Sans aller trop vite, j'aimerais juste réussir à aller au bout de ces foutues barres ! rétorqua le plus jeune en reprenant place dans son fauteuil avec soulagement.

- Ca viendra, lui assura son thérapeute en poussant son fauteuil hors de la pièce, en direction de sa chambre.

Sa chambre oui, car à leur retour des Etats-Unis, Johnny-san et Tôma avaient décrété qu'il était temps de commencer une rééducation sérieuse. Ils avaient donc contraint le jeune homme à transférer ses quartiers dans un centre de rééducation sportive, de façon à ce que ses journées ne soient occupées qu'à ça. De plus, ils avaient interdit toute visite à Jin, sachant que Kazuya ne pourrait se concentrer sur sa guérison tant qu'il aurait son mari avec lui. Bien évidemment, les protestations du patient et de son époux n'avaient rien changé à la décision. Kazuya comprit alors que, jusqu'à sa guérison complète, il ne serait qu'un pantin entre les mains de ceux qui décidaient pour lui : son patron et son kiné. Et bien qu'ils n'agissent que pour son bien, constater ça et comprendre qu'il ne verrait son Jin que très occasionnellement dans les mois à venir, avait rendu à Kame un mauvais caractère qu'il avait plus ou moins discipliné avant cet isolement forcé. Les sautes d'humeur, les aboiements furieux, les silences interminables, les crises de colère, avaient repris leur ancienne place, restaurant ses querelles avec Tôma, qui n'arrivait pas à rester de marbre devant la mauvaise volonté effarante que mettait son patient. Jin avait un droit de visite seulement une fois par mois et de façon très encadrée. Leurs relations s'étaient donc réduites à de simples et presque chastes baisers, ce qui les frustrait tous les deux, mais hélas, ils n'y pouvaient rien. Des volontés plus fortes que les leurs gouvernaient.

- Bien, je te laisse, décréta le thérapeute lorsqu'il eut emmené son ami dans sa chambre. On reprendra les exercices cet après-midi.

Oui, comme tous les après-midi depuis deux mois.

Août 2011

- Voilà, comme ça, continue, c'est parfait.

Cet encouragement, Kame l'entendait maintenant depuis plusieurs semaines, au gré de ses progrès. Ca faisait maintenant un moment qu'il ne chutait plus, il arrivait à décoller ses pieds du sol quand il s'appuyait sur les barres et il allait jusqu'au bout presque tous les jours maintenant. Ses progrès devenant visible même à ses propres yeux, il avait cessé de freiner des quatre fers quand il était l'heure des exercices, abolissant par là ses disputes avec Tôma, qui redevint amical. Seule ombre au tableau, Jin lui manquait énormément. Il avait beau l'avoir au téléphone quotidiennement, ne pas pouvoir le voir chaque jour était une torture. La seule chose qui le consolait au moins un peu, était la pensée que chaque jour où il arrivait à faire un pas, était une étape de plus vers la scène.

Novembre 2011

Kazuya avait fait le compte, au début de la semaine suivante, ça ferait un an jour pour jour, qu'il avait eu ce maudit accident. Un an qu'il ne marchait plus. Un an qu'il avait disparu du devant de la scène. Un an qu'il se morfondait. Mais aujourd'hui...

- Quand tu veux, lui dit Tôma.

- Allez, mon Kazu, tu peux le faire.

Jin. Pour une fois, son mari avait été autorisé à venir le voir en dehors de l'unique jour auquel il avait droit depuis maintenant neuf mois. Il rayonnait de le voir enfin et d'avoir l'opportunité de faire ça devant lui. De lui prouver que sa mauvaise volonté passée était bel et bien passée. De lui monter.

Le coeur battant, il inspira profondément, crispa légèrement les mains sur les accoudoirs de ce fauteuil qui était devenu comme une partie de lui-même et poussa sur ses jambes. Centimètre par centimètre, il quitta l'assise de son engin, se levant petit à petit sous le regard presque émerveillé de son kiné et de son compagnon. La crainte de tomber toujours présente malgré l'assurance qu'il avait prise, le cadet des trois fit un pas prudent, les bras écartés comme un équilibriste dansant sur son fil. Il chancela, mais se rétablit et fit un second pas incertain en direction de son bien-aimé. Il avait l'impression d'être un enfant qui apprend à se déplacer sous l'œil attentif de ses parents, mais il marchait, ce qui était un bonheur indescriptible. Il était encore loin d'avoir retrouver toutes ses facultés motrices, mais ce n'était pas grave. Il y arrivait, donc il n'avait plus qu'à s'entraîner avec acharnement. Au bout du parcours laborieux, Jin le serra fort contre lui, manifestement étreint par l'émotion.

- Tu marches, Kazu... Tu marches... murmura-t-il, le nez dans son cou.

Décembre 2012

- Ca va aller, t'es sûr ? demanda Jin pour au moins la vingtième fois de la journée.

Luttant contre l'envie de l'envoyer bouler, Kazuya lui sourit malgré son agacement.

- Pour la millième fois, oui ça va aller. File-moi mes béquilles au lieu de t'inquiéter.

- D'accord, céda Akanishi en faisant le tour du véhicule pour aller au coffre.

Il sortit lesdites béquilles, puis les lui passa et, avec une joie sans cesse renouvelée depuis le jour où il l'avait vu faire ses premiers pas hésitants trois mois plus tôt, l'observa se relever du siège passager, se lever et s'appuyer sur les engins. Sa démarche n'était pas encore assurée ni bien rapide, mais au moins il se déplaçait seul et debout. Il avait insisté pour aller à la Jimusho et Jin n'avait trouvé aucun argument pour l'en empêcher, ils étaient donc partis pour l'agence. Tandis que Akanishi numéro un verrouillait le véhicule, Akanishi numéro deux se mit en route vers l'entrée du bâtiment, en se disant qu'il était heureux que ce parking soit souterrain et donne sur un couloir menant à l'agence, sinon il y aurait eu une émeute.

- Kazu, essaye de ne pas trop t'appuyer dessus, tu sais ce que Tôma a dis. Il faut...

- Fortifier mes jambes, je sais. Bon, tiens-les moi alors. J'espère que t'es pas pressé.

- Tu sais bien que non, répondit Jin en les lui prenant.

Ce fut donc en clopinant, que Kazuya émergea à l'intérieur du building. Il traversa le hall et se dirigea vers le bureau de leur patron, afin de le saluer, de lui montrer les progrès réalisés... et de lui prouver qu'il était encore là et qu'il fallait toujours compter avec lui. ce dernier le reçut avec une satisfaction visible, bien que le sigle Yen sembla apparaitre à plusieurs reprises dans les prunelles du vieil homme en voyant son si rentable poulain de nouveau sur pieds. Il passa un bon quart d'heure à lui parler des projets qu'il avait pour le groupe et de tout ce qui serait à faire dès qu'il pourrait à nouveau danser et se produire sur scène.

- My boy, est ce que tu pourrais appear dans une émission ? finit-il par lui demander.

Pris au dépourvu par la question, Kame le dévisagea.

- Quand ça ?

- As soon as possible.

- Heu... je préfèrerais éviter tant que je suis pas totalement remis, vous voyez. Je sais que tout le monde sait, mais... Pour être franc, j'ai pas envie de parler encore et encore et encore de cette histoire.

- My boy, sans être méchant, la presse va de toute façon te poser des questions à ce sujet dès qu'elle t'auras sous la main.

- Il a raison, Kazu, appuya Jin. Ils vont pas attendre que tu sois prêt à en parler. Ce qui t'es arrivé est trop grave pour qu'ils se privent d'un tel scoop. Tu les connais.

- Je sais pas. Je peux réfléchir ?

- Of course, my boy. Rien ne presse.

- Merci, fit Kame en se levant lentement.

Il sortit en clopinant et prit la direction de l'ascenseur. Une fois au troisième étage, il croisa plusieurs collègues de News et quelques sempais de Tokio, qui manifestèrent bruyamment leur joie de le voir debout, à grand renfort de claques dans le dos qui manquèrent le jeter par terre. Ils ne se rendaient manifestement pas compte à quel point le simple fait de se tenir debout, justement, tenait du miracle, ni à quel point la moindre chose pouvait briser son équilibre encore précaire. Pourtant, les revoir fit tellement plaisir à Kazuya, qu'il ne râla même pas, recevant avec le sourire leurs vœux de santé et leurs souhaits d'un retour rapide parmi eux. Ca faisait si chaud au cœur, cette camaraderie. Depuis tous ces mois, il avait presque oublié ce que c'était. Réussissant enfin à leur "échapper", il alla ouvrir la porte de la loge de KAT-TUN. La pièce lui était si familière, que c'était pratiquement comme s'il rentrait chez lui.

- Me voilà, annonça-t-il en entrant.

Immédiatement, les regards de Junno, Koki, Maru et Ueda se braquèrent sur lui, porteurs d'une même stupéfaction et ils se figèrent, aucun ne semblant en mesure de s'exprimer dans l'immédiat.

- Woh, j'ai échoué dans un musée de cire ou quoi ? Modérez votre enthousiasme, les gars, rigola-t-il.

- Ka' ! finit par s'exclamer Tanaka en se précipitant vers lui, avant de l'étreindre presque à l'étouffer. Putain t'es debout et tu marche ! Comment ça fait trop plaisir !

- C'est gentil... Mais si tu me tue, tu devras en répondre devant Johnny-san, plaisanta-t-il de nouveu.

Riant à son tour, le rappeur le lâcha, laissant la place à Taguchi, qui le serra très brièvement, en souriant.

- Ireguchi... commença-t-il.

- Non, stop. Ca c'est un truc qui m'avait pas manqué du tout, fit Akanishi bis, néanmoins amusé.

- Salut mon pote, le salua Tatsuya d'une virile poignée de main.

- Salut Tat-chan, répondit-il.

- Salut Kame, content de te revoir, lui dit à son tour Maru.

- Pareil. Ca fait du bien de vous revoir.

- Et nous donc, fit Koki. C'est génial que tu remarches. C'est pas trop dur ?

- Je mentirais si je disais que j'en chie pas, mais ça vaut le coup.

- Tu m'étonne.

- Ouah, c'est génial d'être devenu invisible, insinua alors Jin, que tout le monde avait oublié.

- Désolé. Salut, Bakanishi. Ca va vieux ? se reprit Tanaka.

- L'appelle plus comme ça, se rebella Kame en riant. Maintenant c'est à nous deux que ça s'adresse quand tu le dis je te signale.

- Ah merde c'est vrai, rigola le rappeur.

- Vous répétiez ?

- Ouais, on bosse nous pendant que certains se la coulent douce, rigola à son tour Tatsuya.

- Vous répétiez quoi ? questionna Kazuya sans relever le gentil sarcasme.

- On était sur "Run for you".

"Run for you", la chanson à laquelle il n'avait participper que vocalement avant de disparaitre plusieurs mois pour sa rééducation. Ils avaient même du bidouiller informatiquement, pour faire croire qu'il était là et en forme sur ses deux jambes pour le tournage du PV. Et visiblement, tout le monde n'y avait vu que du feu.

- Je peux regarder ?

- T'as pas à demander, crétin, rétorqua Junno en souriant.

- D'ailleurs, depuis quand tu demande la permission pour faire des trucs ? releva Koki.

Heureux de retrouver cette ambiance qui lui avait tant manqué, Kame alla s'écrouler sur le canapé et fixa ses amis.

- Soyons sérieux, on a récupéré notre leader, rigola Taguchi en se mettant en place.

En les regardant se défouler, se déhancher, Kazuya fut pris de nostalgie. Il s'était certes rapproché de la scène depuis qu'il pouvait de nouveau marcher, mais il se contentait de l'effleurer du doigt. Y remonter, il ne fallait pas y penser pour le moment.

Février 2012

Les costumes à paillettes moches, les coiffures assorties... ou pas, la mise en scène démentielle, les hurlements du public à chaque geste, le gigantisme du Tokyo Dome, la chaleur des projecteurs... Tout ça, Kazuya le vivait comme si c'était la toute première fois. Sa première scène depuis l'accident et la première date de leur nouvelle tournée. Des coulisses, il entendait le public enflammé scander leur nom, siffler, crier et s'en imprégnait comme pour se donner du courage. il était incertain. Certes tout allait bien maintenant, il marchait sans trop de problèmes, dansait de nouveau et avait réussi par miracle à rattraper son retard sur les autres, mais il restait incertain. S'il se cassait la figure en plein milieu d'une chanson parce que ses jambes ne le portaient plus, il aurait tellement honte... Il avait fait part de ses craintes à ses amis, qui l'avaient assuré qu'il n'aurait qu'à juste s'asseoir s'il avait un problème. Tout le monde savait. Personne ne lui en tiendrait rigueur.

Le moment était venu. Plus que quelques secondes et ils feraient leur entrée sur scène. Son cœur battait à en exploser, comme s'il était redevenu un jeune Johnny's débutant. Il regarda ses amis, qui lui sourirent d'un air rassurant et tourna la tête vers Jin, resté en retrait.

- Ca ira, Kazu. Tu es toujours le seul et unique Kame, alors tu peux le faire, lui dit celui-ci. Le public t'aime toujours. Ecoute.

En effet, en tendant l'oreille, il s'apperçut qu'aux "KAT-TUN !" scandés par le public, le cri "Ka-me !" prenait de la force, s'amplifiait, finissant par supplanter le premier et, bientôt, ce fut la salle entière qui se mit à hurler son nom en rythme. Son nom à lui. Ils ne l'avaient ni oublié, ni abandonné. Tous ces mois où il n'avait pas donné signe de vie, où il avait fait le mort ou presque, le public le l'avait pas lâché...

L'émotion lui étreignait toujours le cœur lorsqu'il entra sur scène. Quel que soit ce qui lui était arrivé, il était toujours Kamenashi Kazuya. Le KA de KAT-TUN était de retour pour de bon.

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