L'arme pointait en sa direction. Elle était menaçante. Dangereuse. Et pourtant le commissaire était bien vivant, assis dans cette salle d'attente. Il l'avait visé lui. Il l'avait touché elle. Antoine songea à cette fraction de seconde qui avait tout fait basculer.

À peine le brigadier avait-il commencé à appuyer sur la gâchette, que Candice s'était décalée devant lui. Elle s'était mise en danger, pour lui.

Elle qui l'avait pourtant quitté quelques semaines plus tôt. Elle avait décidé de risquer sa vie pour qu'il préserve la sienne. Il l'avait vu s'effondrer sur le sol dans un cri de douleur. Il l'avait vu perdre conscience alors qu'il tentait de la maintenir animée pendant qu'il maintenait sa plaie. Il l'avait vu être emmenée jusqu'à ce bloc opératoire devant lequel il était assis depuis des heures. Alors, la tête dans les mains, il patientait, attendant désespérément des nouvelles.

Une heure plus tard

« Monsieur ?

- Oui ?, demanda Antoine avec inquiétude en se levant de sa chaise, Co…comment elle va ?

- Ça va… Y a eu quelques complications pendant l'opération mais on a réussi à la stabiliser.

- Ok... lâcha-t-il à peine audible, Et j'peux la voir ?

- C'est trop tôt… La balle a perforé le thorax. Pour l'instant on l'a mis sous sédatifs pour éviter qu'elle ne souffre.

- Elle… Elle est dans le coma ?

- Mais c'est provisoire !

- D'accord… Je… Enfin, je pourrais la voir quand ?

- Revenez demain. Allez-vous reposer. Ne vous inquiétez pas, on va prendre soin de votre femme.

- Non ! Je reste ici…

- Ça ne servirait à rien.

- Allez viens Antoine. On reviendra demain, ok ? Ça sert à rien de rester là pour aujourd'hui… tenta doucement Mehdi qui l'avait rejoint plus tôt dans la journée »

Convaincu par son brigadier, le commissaire déclara forfait et accepta de rentrer chez lui. Il se sentait tellement coupable de son état. Cette balle lui était destinée. C'était à lui de payer les frais de son manque de considération envers ses Hommes. Parce que oui, Antoine Dumas avait eu conscience des dysfonctionnements chroniques que subissait son commissariat. Oui, Antoine Dumas n'avait pas su les gérer et l'avait faite plonger dans le chaos. Et oui, Antoine Dumas n'avait pas su protéger son équipe et l'avait exposée au danger. Mais surtout, il l'avait mise en danger, elle. Tous ces actes manqués le hantaient.

Si Candice Renoir était dans le coma, c'était à cause de lui.

Il s'affala péniblement sur son canapé, fixa son téléphone portable qu'il avait posé à côté de lui. Il devait le faire. Il prit une grande inspiration et le saisit. Il tapota sur l'écran et l'approcha de son oreille.

Une sonnerie.

Deux sonneries.

Trois sonneries.

Il s'apprêta à raccrocher lorsqu'une voix se fit entendre.

« Oui Antoine ?

- Ah ! Salut Emma. Lâcha-t-il hésitant.

- Qu'est-ce qui se passe ?, demanda-t-elle inquiète en entendant le son de sa voix.

- C'est ta mère. Y a… Y a eu un problème à la brigade et… on lui a tiré dessus.

Emma s'affaissa à son tour dans son canapé, les larmes aux yeux.

- Quoi ? Mais ? Elle est…

- Non… Non… Ça va ! Enfin… Ils l'ont opéré quoi.

- T'es avec elle là ? J'arrive !

- Non. On peut pas la voir pour l'instant. Ils l'ont placé sous sédatifs. Le médecin m'a dit de revenir demain…

- Elle est dans le coma ?

- Oui mais d'après eux c'est provisoire…

- Ok… Je…

- Ça va aller ? Tu veux que je vienne ?

- Je sais pas… Je…, balbutia-t-elle complètement sonnée et paniquée par la nouvelle.

- J'arrive !

- Merci… »

Le commissaire raccrocha et fila dans la salle de bain se changer. Il s'observa dans le miroir. Sa chemise était encore tachée de sang. Il jura entre ses dents et l'enleva avec énervement avant de la balancer dans le panier derrière lui. Il s'en voulait tellement, rongé par cette voix qui ne cessait de répéter que tout était de sa faute. Et maintenant le commissaire devait affronter sa fille. Comment allait-il pouvoir lui dire que sa mère était dans le coma à cause de lui ?

Allongée dans le canapé, Emma attendait l'arrivée d'Antoine en flânant sur les réseaux. Seule activité qu'elle avait trouvée pour éviter les ruminations. La sonnette retentit. Elle se leva et l'accueillit avant de se diriger vers le salon. Tous deux étaient si mal.

« Ça va ? Emma haussa les épaules. Ouais… balbutia-t-il conscient du ridicule de sa question.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Antoine baissa la tête.

- C'est un de nos brigadiers. Il a complètement vrillé et ça a dérapé. Emma acquiesça les larmes aux yeux. Ça va aller… Ok ? tenta-t-il de la rassurer en caressant son dos.

- Ouais… lâcha-t-elle tout bas en séchant ses larmes.

- Sacha est pas là ?

- Non… Il avait des rendez-vous pour un casting à Toulouse, il est parti deux jours là-bas. Je l'ai appelé avant que t'arrives. Il voulait revenir mais… je lui ai dit que ça servait à rien.

- Et t'as prévenu tes frères ?

- J'ai pas envie de les inquiéter pour rien…

- Mais ils vont finir par se rendre compte qu'il se passe un truc Emma.

- Je sais mais… J'ai pas le courage… pour l'instant. Tu…Tu veux boire un truc ?

-Ok... mais quelque chose de fort.

Emma se dirigea vers la cuisine et fouilla dans les placards. Elle s'empara d'une bouteille et la lui montra.

- Whisky ?

- Ta mère a ça chez elle ?

- Elle avait acheté la bouteille pour toi… Personne d'autre n'en boit ici…, avoua Emma en versant le liquide dans un verre.

Antoine acquiesça, touché par cet aveu. Il l'observa arriver vers lui et récupéra son verre. Il en avala une gorgée.

- Tu prends rien toi ?

- J'suis enceinte… lâcha-t-elle tout bas d'un air grave.

- Quoi ? rétorqua-t-il choqué, Ta mère m'a rien dit…

- Elle le sait depuis ce matin…

- J'imagine sa tête quand elle a réalisé qu'elle allait devenir grand-mère…, essaya-t-il de plaisanter pour détendre l'atmosphère. C'est super Emma ! Félicitations !

- Ouais… chuchota-t-elle en fixant le sol. Mais… Enfin… Comment je vais faire sans elle ?

Emma éclata en sanglots. Antoine posa son verre sur la table basse et s'approcha d'elle pour la prendre dans ses bras.

- Tout va bien se passer d'accord ? Je te jure que ça va aller. Ok ? Et puis moi je serai toujours là. Pour elle, pour toi, pour tes frères. »

La jeune Renoir avait tant besoin de réconfort. Loin des bras de Sacha, loin de ceux de ses frères, elle n'avait trouvé refuge que dans ceux d'Antoine. Une présence rassurante, semi paternelle qu'elle connaissait depuis maintenant dix ans. Dix ans qu'il gravitait autour de la famille Renoir sans toutefois posséder d'étiquette. Tantôt collègue, tantôt ami, tantôt amant voire amoureux... Et ce soir, il avait encore une fois prouvé sa bienveillance. Malgré cette distance imposée par son ex-compagne, il restait présent. Chez elle. Mais sans elle.

Emma s'apaisa peu à peu. Elle se défit des bras du commissaire et le remercia. Il avala son verre d'une traite et lui préconisa d'aller se reposer. Elle acquiesça et grimpa dans sa chambre après l'avoir raccompagné jusqu'à la sortie.

Elle dormit peu cette nuit-là. Par mimétisme, il fit de même, parvenant tout de même à fermer les yeux quelques heures.

. . . . .

10h00. Antoine Dumas pénétra à l'intérieur de la BSU. Le silence glaçant qui y régnait témoignait de la récence des évènements qui s'y étaient produits. Exceptionnellement, il n'y avait plus ces téléphones qui sonnaient sans intermittence. Il n'y avait plus ces allers et venues d'uniformes bleus dans les couloirs. Il n'y avait plus ces rires complices qui traversaient les murs de l'openspace. Et surtout il n'y avait plus ce petit soleil blond qui rayonnait au quotidien. Son soleil s'était éteint dans son bureau, aujourd'hui rendu inaccessible par cette rubalise.

Il fixa la porte close de son bureau et ferma les yeux, frappé par les images de la veille. II souffla doucement et reprit ses esprits pour rejoindre l'openspace où les membres de son équipe l'attendaient en silence. Tous étaient encore sous le choc. Il entra et sentit tous les regards se poser sur lui. Il acquiesça simplement pour les saluer et commença son discours.

« Bon… Vous vous doutez bien qu'on va de nouveau récupérer l'IGPN dans nos pattes. C'est comme ça… Ils vont vouloir comprendre ce qui a poussé Monge à aller jusque-là, et les circonstances précises de sa mort, déclara-t-il l'air grave.

- Et Candice ? osa Nathalie qui était venue soutenir Marquez.

Antoine marqua un temps.

- Elle… Elle est dans le coma. C'était préférable pour éviter qu'elle ne souffre. Le médecin avait l'air plutôt optimiste mais… elle a eu chaud. J'attends des nouvelles, lâcha-t-il d'un air volontairement rassurant.

Nathalie hocha la tête en guise de remerciement.

- Et qu'est-ce qu'on fait nous ? demanda Mehdi.

- Rien ! Enfin… Pour l'instant vous vous reposez en attendant que ça se calme. Sylvie Leclerc ne devrait pas trop tarder… En attendant, si vous avez besoin, j'ai demandé à Paul Périer d'être présent. Donc il peut vous recevoir dans son bureau.

- C'est de ma faute… Si j'avais pas essayé de rentrer au dernier moment, il aurait pas vrillé comme ça… s'excusa Ismaël.

- Non. C'est entièrement de ma faute, ok ? J'aurais pas dû négliger ses plaintes. J'aurais dû l'écouter et comprendre qu'il était fragile.

- Dis pas n'importe quoi… Même Candice avait rien remarqué… précisa Chrystelle pour le rassurer.

- Ouais, enfin en attendant c'est elle qu'a tout pris alors que c'était à moi qu'il en voulait, putain ! craqua-t-il en s'emportant avant de rapidement quitter la pièce. »

Tous se regardaient, comprenant la réaction de leur supérieur. Pourtant, tous étaient impuissants. L'enchaînement des derniers évènements avait été si rapide que personne n'avait pu le contrôler.

« Quelqu'un devrait peut-être aller le voir, non ? proposa Marquez.

- Je pense qu'il a plutôt besoin d'être seul… rétorqua Chrystelle.

- Toi tu devrais rentrer chez Candice, t'es là depuis hier…

- Je sais mais… J'peux pas… J'ai tué Monge putain ! jura-t-elle les larmes aux yeux.

- Mais c'était de la légitime défense ! T'as pas à t'en vouloir !, lâcha Ismaël.

- Va voir Paul Périer… J'te jure que c'est un bon psy. Puis il est cool. Fais-moi confiance… lui recommanda Mehdi en s'approchant d'elle. »

Sentant sa vulnérabilité de plus en plus perceptible, le commissaire avait décidé de s'isoler à l'extérieur de la brigade. Il devait rester droit, impassible devant eux. Mais au fond, il était rongé par l'angoisse de la perdre. Rongé par les remords de ne pas avoir su les protéger eux, et surtout elle. Il fixait le doux mouvement de l'eau lorsqu'il entendit la sonnerie de son téléphone. Il le sortit de sa poche et décrocha rapidement :

« Oui Emma ?

- Y a… Y a un problème avec maman. Faut que tu viennes… articula-t-elle difficilement.

- J'arrive ! lâcha-t-il paniqué »

Assise sur une chaise, la jeune brune aperçut le quadragénaire débarquer à vive allure. Il s'approcha d'elle. Elle se leva difficilement.

« Qu'est-ce qui se passe ?

- L'infirmière m'a dit qu'il y avait eu des complications.

- Quoi ? Mais il est où le médecin là ?

- J'en sais rien… Je sais pas…

Antoine se retourna et l'aperçut sortir d'un box. Il l'interpella.

- Ah. Bonjour ! Justement j'allais vous appeler.

- Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Il y a eu quelques complications dans la nuit… On a dû l'intuber.

- Pardon ? Mais… Je croyais que tout allait bien hier, lâcha-t-il les yeux embués.

- Oui… Mais comme je vous ai dit, son état s'est subitement dégradé. On a pas eu le choix.

- Ça va durer longtemps ? demanda fébrilement Emma.

- On ne peut pas se prononcer… Je suis désolé. Malheureusement son pronostic vital est engagé. »