Trois heures plus tard, réunies dans le fond de la cuisine, mère et fille s'affairaient à préparer le repas du soir.
« Tu vois ça ? Eh bah c'est super bon pour le bébé par exemple ! lâcha Candice en montrant une pousse de plantes.
- Ah ouais ? Je croyais que… »
Emma s'arrêta net dans son discours, perturbée par les éclats de voix qui résonnaient depuis le salon. Les deux femmes se regardèrent ébahis par l'énervement d'Antoine, d'habitude très calme.
- Bah qu'est-ce qu'il a ? demanda Emma tout bas alors qu'il s'énervait de plus belle après son interlocuteur.
Candice haussa les épaules et tendit l'oreille. Elle grimaça en l'entendant s'agacer et attendit qu'il termine avant d'intervenir.
- M'emmerde celle-là ! jura-t-il entre ses dents avant de se rasseoir devant son dossier.
Candice étouffa un rire avant de passer sa tête derrière le mur.
- Tout va bien mon amour ? demanda-t-elle d'une voix suraiguë alors que sa fille grimaçait.
- Super… s'exclama-t-il ironiquement. J'viens juste de m'en prendre plein la gueule par la proc' parce qu'elle est harcelée par les journalistes… mais à part ça tout va bien…
- Je vois… lâcha-t-elle tout bas avant de se diriger vers le frigo. Tiens ! Prends un petit verre, ça devrait te détendre… lui conseilla-t-elle en lui apportant son verre de vin.
- Ouais… marmonna-t-il en le réceptionnant. Toute façon, c'est simple depuis l'IGPN elle m'a dans le nez… J'le sens !
- Bah c'est pas la première fois que ça arrive une fuite dans la presse ! T'inquiète pas, y a rien de dramatique… précisa-t-elle en retournant dans la cuisine près de sa fille.
Alors on en était où ?
- Euh… réfléchit Emma en regardant sur sa feuille. Ah bah tu devais éplucher les tomates !
Candice s'empara d'un couteau et exécuta la tâche. Emma cherchait un plat dans le tiroir lorsque Fun fit son apparition dans la cuisine.
- Bah qu'est-ce qu'il a dans sa gueule ?
- Hein ? demanda Candice en se retournant. Beh j'en sais rien, il revenait d'où ?
- Euh bah de ta chambre je crois. FUN ! l'appella-t-elle alors qu'il se dirigeait vers le salon. On dirait un… FUN ! s'agaça-t-elle alors qu'il courait de plus belle. C'est un petit carnet je crois. Constata-t-elle alors qu'elle venait de réussir à l'attraper.
Soudainement paniquée, Candice lâcha son couteau et ses tomates et s'essuya les mains en trombe. Ses joues s'empourprèrent lorsqu'elle entendit sa fille commencer à lire à haute voix.
- « Te prendre par la… »
- Donne-moi ça ! ordonna Candice en s'emparant du carnet avant qu'elle ne termine de lire la phrase.
- C'est quoi ce truc ? demanda-t-elle malicieuse en voyant sa mère gênée et Antoine qui n'était pas mieux. Et comment Fun l'a attrapé ?
- Beh j'en sais rien… Je l'ai lu tout à l'heure et j'ai dû oublier de le ranger… C'est tout !
Antoine releva soudainement la tête et observa sa compagne qui n'osait pas le regarder.
- Ok…
Emma marqua un temps et observa sa mère tourner les talons vers sa chambre et Antoine qui la regardait en silence.
- Vous êtes bizarres tous les deux…
- Bah… non ! affirma-t-il en se levant de sa chaise.
- Va chercher Fun, il est parti dehors ! ordonna la commandante.
Le commissaire attendit qu'Emma obéisse à l'ordre de sa mère pour rejoindre cette dernière dans la chambre. Il se posa dans l'ouverture de la porte et l'observa remettre le petit carnet dans la boîte posée au-dessus de son lit. Candice n'avait toujours pas osé le regarder.
- Mon carnet donc ?
- De quoi ? fit-elle mine de pas comprendre.
- Candice… l'appella-t-il doucement alors qu'elle venait de repasser devant lui en baissant la tête pour rejoindre le salon.
Emma fit son retour dans la maison. Antoine l'observa et constata que sa compagne venait de disparaître à nouveau dans le fond de la cuisine. Il hocha la tête de gauche à droite avec un léger sourire et retourna devant son dossier.
Ils passèrent malgré tout une bonne soirée mais la commandante paraissait toujours gênée de l'épisode qui s'était déroulé plus tôt dans la soirée. Après le repas, elle laissa son partenaire à son labeur et s'octroya un moment de lecture dans son lit. Une petite heure plus tard, elle fut rejointe par Antoine bien décidé à lui faire sortir les vers du nez.
Il pénétra dans la chambre et l'observa en souriant doucement. Il la salua et la vit sourire légèrement, officiellement mal à l'aise par sa présence. Il s'installa à sa droite et s'approcha doucement d'elle, toujours faussement plongée dans son bouquin.
« Tiens t'as changé de lecture… fit-il remarquer en souriant.
- De quoi tu parles ? demanda-t-elle sans quitter son livre des yeux.
- Ton livre… Je préférais celui que tu lisais tout à l'heure… insista-t-il pour la taquiner gentiment.
- Euh… je vois pas de quoi tu parles Antoine… mentit-elle sans oser le regarder.
- Bon… après je peux comprendre… Parce que le mec qui a écrit ça a surement un sacré style d'écriture… insista-t-il à nouveau pour la charrier. Non ? Qu'est-ce que t'en penses ?
- Oooooh ! s'énerva-t-elle. Mais t'es chiant à la fin! Je te dis que je le lisais pas ton carnet ! avoua-t-elle involontairement avant de fermer son livre et éteindre la lumière.
Antoine éclata de rire en l'observant s'allonger en lui tournant volontairement le dos.
- Tu boudes mon amour ? demanda-t-il en se calant derrière elle avant d'approcher son visage dans son cou. Candice ne répondit rien, toujours gênée de la situation.
Bon… lâcha-t-il en se relevant les yeux malicieux avant de s'emparer de la boîte. Voyons voir ce qu'on a là-dedans…
- Tu touches pas ! s'exclama-t-elle en faisant volte-face avant d'essayer de lui prendre des mains. Antoine !
Antoine éclata de rire à nouveau en la voyant à genoux devant lui, prête à s'emparer de la boîte.
- J'attends des aveux commandant… affirma-t-il en maintenant la boîte en l'air.
- Roooh ! Oui bon ça va je l'ai relu ! T'es content ? s'agaça-t-elle en l'attrapant avant de la reposer au-dessus de son lit. »
Le commissaire esquissa un grand sourire, touché par ce qu'il venait d'entendre. Il l'observa se rallonger dos à lui. Il hocha la tête de gauche à droite tout sourire et se colla derrière son dos à son tour.
« Allez… Arrête de bouder… C'est mignon… la rassura-t-il avant de l'embrasser dans le cou. En plus tu m'en as jamais reparlé de ce carnet… lâcha-t-il d'une voix enfantine.
Candice resta silencieuse quelques secondes puis se retourna pour lui faire face.
- Passer le reste de mes jours avec toi... C'est mon préféré.. confessa-t-elle à son oreille avant de caler sa tête dans le creux de son cou.
- Hum… Alors comme ça on est deux… rétorqua-t-il avant de l'embrasser sur sa tempe. »
Plongée dans ses pensées, Candice se laissait câliner par son compagnon. Allongée dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine, elle s'amusait à dessiner avec ses doigts des formes abstraites sur son torse. Elle souriait, songeant à cette enveloppe protectrice qui la recouvrait. Mais soudain, elle fut rattrapée par la réalité. Elle perdit son sourire, songeant à cette proposition de poste qu'elle n'avait toujours pas osé évoquer avec lui. La commandante ferma ses yeux quelques secondes, tentant de trouver la force d'aborder le sujet et d'oser rompre cette harmonie qui avait envahit leur chambre. Elle finit par rouvrir ses yeux et releva la tête vers Antoine, les yeux clos à son tour.
« Antoine ?, tenta-t-elle en relevant son coude pour l'observer. Ok… capitula-t-elle face au silence qui lui répondait. Bonne nuit… lâcha-t-elle tout bas avant de se réinstaller dans ses bras et d'embrasser son torse. »
. . . . .
Le lendemain matin, tous s'affairaient à revoir leur coup de filet nocturne. Candice contacta Léa afin d'obtenir davantage de précision sur le déroulement de ce genre de soirées. La jeune femme accepta de les aider, y voyant le moyen de se délivrer de ce carcan qui l'enfermait depuis des semaines. Ils y passèrent la matinée, avant que l'équipe ne se prépare pour la cérémonie de la commandante.
Depuis le centre de la salle de réception, Antoine fixait sa compagne debout sur la scène. Vêtue de son costume traditionnel à l'instar de ses collègues, la commandante attendait avec beaucoup de stress son passage. Elle tourna la tête vers l'auditoire et rencontra le regard bienveillant du commissaire. Elle lui adressa un sourire avant d'entendre son nom. Candice fit quelques pas et se plaça à côté de l'homme qui lui adressait un discours élogieux et remerciant. Gênée, elle se contenta de fixer un point au fond de la salle, les pensées légèrement troublées par ses souvenirs.
Cela faisait dix ans qu'elle avait repris du service. Dix ans qu'elle avait à de nombreuses reprises montré son courage et son dévouement, parfois même au risque de s'y perdre. Et alors que la brigade était au cœur d'une tempête, elle avait une fois de plus fait preuve de courage et d'abnégation. C'était elle versus le bien commun. Et c'était ce dernier qui avait triomphé. Mais surtout, dans ce bien commun, il y avait lui. Lui pour qui elle avait finalement risqué de tout perdre.
Le corps droit, Antoine Dumas la fixait d'un regard bienveillant, fier et admiratif. Impassible, il l'observait recevoir l'insigne bleue de l'ordre national du mérite, couverte par les acclamations de la foule. Il la vit sourire, prenant soudainement conscience de la symbolique de cette cérémonie.
Candice remercia l'homme à sa gauche et s'empara du micro. Elle hésita quelques instants et l'approcha de son visage avant d'oser prononcer quelques mots.
« Merci… commença-t-elle par lâcher simplement avant de s'autoriser un rire gêné. Je… J'suis désolée je… j'crois que je suis un peu émue d'être ici, parmi vous… Candice marqua un temps avant de prendre une grande inspiration. Tout d'abord, je tenais à remercier l'institution d'avoir organisé cette belle cérémonie qui nous permet à tous d'être réunis aujourd'hui. Merci à elle également pour cette reconnaissance qui légitime ma présence sur cette scène, face à vous. Il est vrai qu'entrer dans l'ordre national du mérite est un privilège… et pourtant, je continue à me demander si ce dévouement dont j'ai fait preuve le justifie réellement. Oui, j'ai évité à mon… continua-t-elle en fixant Antoine, à mon commissaire, de se prendre cette balle. Acte de bravoure ? Peut-être… À qui bon lui semble ainsi ! Mais… il me semble qu'on s'use à dire que la police nationale est une grande famille. Et c'est encore plus vrai chez nous, dans cette BSU. Cette équipe… dont le fondement même repose sur la solidarité, est profondément liée par des liens plus ou moins étroits. Par des histoires plus ou moins personnelles qui justifient en réalité cette cohésion quasi perpétuelle qui existe entre nous. Alors je tenais à les remercier eux, qui chaque jour, par leur présence, contribuent à faire de moi ce que je suis aujourd'hui. Merci à eux de me faire confiance et… je reste convaincue, que ce que j'ai fait n'est pas quelque chose d'exceptionnel. Mais au contraire, quelque chose d'évident, qui témoigne simplement du respect que je porte à chacun d'entre eux. Merci… finit-elle par conclure les larmes aux yeux. »
Les applaudissements résonnèrent dans la foule alors que le divisionnaire autorisait les invités à accéder au bar. Toujours émue, la commandante observa Antoine qui lui souriait, visiblement ému lui aussi. Elle descendit de la scène, et fut rejointe par ses collègues placés devant. Ils la remercièrent pour ce discours avant de se diriger eux aussi vers les amuse-bouche. Cette fois, elle s'approcha de son compagnon qui n'avait pas quitté son sourire. Il passa discrètement sa main dans son dos et se mit à chuchoter tout bas.
« T'étais incroyable !
- Merci… répliqua-t-elle avec tendresse.
- Commandant ! Commissaire ! les salua le préfet. Félicitations ! lâcha-t-il en serrant la main de la blonde.
- Merci et… merci à vous pour… ça ! répliqua-t-elle en désignant sa médaille.
- Il me semble que vous le méritez amplement. D'ailleurs, Sylvie Leclerc vous a parlé du poste ?!
- Euh… Oui ! confirma-t-elle gênée devant Antoine qui ne comprenait pas.
- Ce serait une grande opportunité pour vous, Marseille… N'est-ce pas commissaire ?
- Mais tout à fait ! acquiesça-t-il en fixant durement Candice. »
