Candice lança ses explications sous les regards attentifs de ses partenaires. La prochaine réunion devait avoir lieu en fin de journée à 17h. Cela leur laissait le temps de tout organiser et d'obtenir les accords légaux pour cette infiltration. Avec la confidence et la confiance de l'association, Candice et Val devaient se faire passer pour des victimes de violences conjugales et Antoine devait intervenir dans le rôle du bourreau. L'idée étant d'observer la réaction de Maria et in fine qu'elle vienne se livrer à la commandante.
« C'est très tordu mais… bougrement intelligent ! lâcha Marquez avec entrain.
Val leva les yeux au ciel.
- François Pignon sort de ce corps ! lâcha la lieutenante en rigolant.
- Non… plus sérieusement… j'suis pas hyper fan de ce plan moi… intervint Antoine.
- On en a déjà parlé tout à l'heure Antoine ! Je t'ai dit que je saurais faire la part des choses et puis de toute façon… c'est la seule solution ! Non ?
- Donc vous pensez que c'est le compagnon de Maria c'est le tueur, c'est ça ? demanda Ismaël.
- Exactement.
- Et si c'était Maria ? demanda le capitaine.
- Oh non j'y crois pas…! En tout cas, si c'est elle j'me tape une bonne sœur ! lâcha-t-elle sous les yeux perplexes de ses collègues. Bah quoi ? Vous connaissez pas l'expression ?
- Non… répliqua le commissaire légèrement amusé par la situation. »
Ils passèrent le reste de la journée à préparer leur intervention. Plus l'étau se resserrait, plus Candice se sentait envahie d'une impétueuse tension qu'elle espérait pouvoir dompter à l'instant-T.
Tous les membres de l'association étaient désormais prévenus et tous les agents étaient en poste. La partition pouvait enfin commencer à être jouée. La pièce était grande, composée en son centre d'un cercle formé par des chaises molletonnées. Candice siégea à deux chaises de celle de Maria et Val décida de s'asseoir sur celle d'en face. Une victime osa prendre la parole en première pour exprimer ses souffrances et ses besoins. Au terme de son monologue, l'assemblée applaudit, reconnaissante de son courage. Un lourd silence s'invita avant que la commandante ne se décide d'entrer en scène.
« Voilà je m'appelle Candice… Et… enfin, je ne vous dis pas pourquoi je suis ici, car nous sommes toutes là pour les mêmes raisons. Ça fait des années que je subis ça, cette situation… J'arrive pas à m'en sortir, je… J'ai plus personne autour de moi… J'ai que lui mais…
- DONC C'ÉTAIT VRAI ? intervint une voix masculine en entrant dans la pièce d'une vivacité remarquable. T'AS PAS HONTE ?
- Je…
- NON TAIS-TOI ! TU SAIS QUOI ? TU ME FAIS HONTE. J'AI TOUT SACRIFIÉ POUR TOI. ET C'EST COMME ÇA QUE TU ME REMERCIES ? TU VAS TE PLAINDRE À DES INCONNUES ? MAIS SANS MOI, T'ES RIEN ! TU ME DOIS TOUT !
- MONSIEUR ! Sortez maintenant !
- JE NE PARTIRAI PAS SANS MA FEMME !
- MONSIEUR ! JE LE RÉPETERAI PAS TROIS FOIS ! SORTEZ D'ICI OU J'APPELLES LES FLICS ! s'énerva une des membres de l'association. »
Jouant l'individu récalcitrant, Antoine força à nouveau quelques minutes avant de se plier aux demandes de l'association. Il sortit et rejoignit Ismaël resté en voiture depuis le début de leur mise en scène. Candice quant à elle, était restée prostrée sur sa chaise. Sentant le regard de Maria, elle joua la femme tétanisée et s'excusa avant de s'isoler dans la pièce avoisinante. Comme convenu, l'organisatrice de la réunion décida d'instituer une pause et autorisa les victimes à sortir. Maria hésita quelques instants et se décida finalement à rejoindre Candice. Val l'observa discrètement et s'arrangea pour la maintenir dans son champ de vision.
« Je peux entrer ? demanda la jeune brune après avoir toqué.
- Euh… Oui… accepta Candice en faisant mine d'essuyer ses yeux.
- Ça va… ?
Candice haussa les épaules.
- J'ai l'habitude… C'est rien…
- Je vous comprends vous savez… Il vous a séduite, au début tout allait bien et… il a fini par se montrer possessif, agressif et violent… Mais vous devriez pas vous laisser faire !
- C'est pour ça que je suis ici… Faut que ça s'arrête !
- Non… Vous comprenez pas ce que je veux dire… C'est pas lui le problème… C'est elles.
- Comment ça ?
- À votre avis… pourquoi c'est la dernière fois que je viens ici ?
Candice fronça les sourcils, ayant du mal à cerner où la jeune femme voulait en venir.
- Je comprends pas… On est là parce qu'on a besoin d'aide, non ?
- Bien sûr… mais… on fait pas le poids. À votre avis, qu'est-ce qui va se passer pour vous quand vous allez rentrer ? Bah je vais vous le dire moi. Ça va être l'enfer. En fait, vous croyez qu'elles vous aident mais non. Ça nous enfonce plus qu'autre chose tout ça !
- Vous vous trompez de coupable…
- Non… lâcha-t-elle franchement dans un sourire. J'ai finalement accepté mon destin, c'est différent. Vous aimez votre mari ?
- Oui…
- Et bien moi c'est pareil. Malgré tout je l'aime et… je lui en veux pas…
- Il a compris lui aussi que vous étiez venue ici ?
- Oui. Ça l'a mis dans une rage folle… Mais je le comprends… Il a vécu ça comme une trahison. Et il a raison… Vous voyez, je pensais qu'intégrer cette association serait gage de bonheur, mais non. En réalité c'est tout le contraire… Il est pire maintenant et je souffre encore plus. Alors, par pitié, partez d'ici. Parce que dans tous les cas, les choses ne pourront jamais changer. »
Secouée par cet aveu, Candice parvint à faire un signe discret à Val. La lieutenante s'incrusta dans la pièce, accompagnée d'Antoine, et se plaça derrière Maria de sorte à pouvoir la retenir en cas de fuite volontaire. Candice fouilla dans son sac et sortit son étui rose pour le présenter à la jeune brune qui ne broncha pas. La commandante l'observa dans son mutisme. Seuls ses yeux s'exprimaient et se recouvraient d'un voile humide. Tout était presque terminé.
« C'est vous qui avez tué Mélanie ? demanda Candice avec compassion.
- Oui. Affirma-t-elle en hochant positivement la tête. Mélanie m'avait proposé de participer à cette manifestation ce soir-là… Elle avait rien compris… À cause d'elle mon mari souffrait et il déversait sa propre souffrance sur moi. Elle était censée me libérer putain. Au lieu de ça, elle m'a faite plonger avec lui. Pourtant, je lui avais demandé de me lâcher, mais elle voulait pas ! Elle me suivait partout, elle m'appelait… J'en pouvais plus… Alors je suis passée à l'asso, j'ai mis de la belladone du jardin dans sa gourde et… j'suis partie. Vous allez peut-être croire que je suis folle mais…. En fait ça m'a libéré. Alors merci à vous.
- À moi ? s'étonna la commandante.
- Oui… Grâce à vous je vais aller en prison, alors je serai peut-être entre quatre murs, mais au moins je serai en paix.
- Vous savez Maria, vous dites accepter votre destin mais… on n'accepte pas un destin… le principe même du destin c'est de faire des choix et de les assumer. Il faut arrêter le fatalisme. Arrêter de se cacher derrière cette idée de chemin tout tracé et il faut se battre... pour sa liberté... parce que c'est la quête de toute une vie... parce qu'on est libre qu'en acceptant qui on est, et en assumant ses propres choix. Alors il faut pas se tromper de coupable. On ne mérite pas de recevoir le malheur des autres. Il faut vous déculpabiliser Maria… On ne doit pas être responsable du comportement des autres ! Vous êtes avant tout responsable de vous ! Vous êtes votre seule guide ! Alors certes, aujourd'hui vous voyez peut-être votre action comme salvatrice, mais en réalité, votre vraie liberté vous l'obtiendrez quand vous prendrez conscience de votre propre valeur et de ce que vous êtes, vous, en tant que femme. Parce que, quoique vous pouvez penser, vous aussi vous méritez le bonheur. Mais pour parvenir à le tutoyer, il faut que vous acceptiez de vous éloigner du malheur, même si c'est douloureux. La souffrance aussi, peut être salvatrice. À condition de comprendre pourquoi elle est nécessaire...»
En retrait, Antoine resta bouche bée face au monologue de sa compagne. Ses paroles étaient sorties d'une telle force et d'une telle assurance qu'elle était parvenue à le déstabiliser. L'intégralité de son propos faisait écho à la situation qu'elle avait vécue mais prenait une tout autre tournure que précédemment. À travers ses mots, il comprit que Candice avait finalement réussi à apaiser ses doutes et qu'enfin, elle parvenait à s'émanciper de cette histoire qui l'avait tant malmenée par le passé. Décidément, elle ne cessait de l'impressionner...
Il fit signe à Val d'embarquer Maria et de la rapatrier à la BSU avec Ismaël et observa sa compagne qui restait mutique. Il s'approcha doucement d'elle et posa sa main dans le bas de son dos.
« Ça va ?
- Ouais… Je…
- T'inquiète pas. Prends ton temps. Je t'attends dehors. »
