Il n'est point de secret que le temps ne révèle

Les yeux rivés sur son écran d'ordinateur, Antoine Dumas subissait l'entêtement de sa compagne. Derrière lui, fermement accrochée à son siège de bureau, Candice suivait ses moindres faits et gestes en s'assurant de les commenter.

« T'es sûr que t'as bien scanné ce document ?

- Mais oui je suis sûr ! Écoute Candice, ça fait cinq fois que tu me demandes… s'agaça-t-il. Tu me fais confiance ou pas ?

- Mais oui… mais si le dossier est pas complet l'appartement va nous passer sous le nez. Pour une fois qu'on était d'accord en plus…

- Mais ça va… On a vérifié le dossier plusieurs fois et tout est complet.

- Et si notre offre est pas acceptée ? demanda-t-elle avec inquiétude.

- On verra à ce moment là… Pour l'instant on va envoyer ça à l'agent et on attendra sa réponse… Ok ?

- Ok… acquiesça-t-elle sans pour autant être plus rassurée.

Quelqu'un frappa à la porte.

- Oui !? lâcha Antoine en haussant le ton avant de voir un officier pénétrer dans son bureau.

- Y a quelqu'un pour vous commissaire. Annonça-t-il.

- Eh bah faites-le entrer Loïc ! le pria-t-il en regardant sa compagne perplexe. Papa !? lâcha-t-il d'étonnement.

- Bonjour Antoine… Je… On peut se parler ?

- Assieds-toi ! accepta-t-il sèchement.

- Pas ici…

- Bon ! Je vous laisse… déclara Candice qui était restée en retrait. T'envoies bien le dossier hein !

Antoine hocha positivement la tête avant d'observer sa compagne quitter le bureau. Elle lui adressa un sourire en guise de soutien et s'éclipsa, laissant les deux hommes dans le bureau.

- Je finis ça et on y va. »

Une dizaine de minutes plus tard, ils se retrouvèrent autour d'un café. L'ambiance était pesante, le silence lourd et rempli d'amertume. Antoine avait fermé son visage, les mâchoires serrées, il se contentait de scruter sa cuillère qui remuait son café.

« Écoute Antoine…

- Ah non ! Je connais ce ton… alors commence pas s'il-te-plaît.

- Oui ! Je sais… Ça fait cinq ans qu'on ne s'adresse plus la parole. Cinq ans qu'on fait comme si on existait plus l'un pour l'autre… Mais là j'ai besoin de toi…. Expliqua-t-il d'un air suppliant.

- Besoin de moi ? répéta-t-il dans un rire jaune. C'est l'hôpital qui se fout de la charité là… T'étais où quand j'avais besoin d'un père ? T'étais où quand j'ai subi votre divorce avec maman ? T'étais où quand ma fille est née ?

Son père baissa la tête.

- Suzanne va bien ?

- Ah ! Tu te souviens de son prénom ? Pourtant… T'as jamais cherché à la voir…

- Oh ! Je te signale que c'est toi qui m'as demandé de partir avant que Jennifer accouche.

- Je préférais ça plutôt que de les exposer à ton dédain là… Tu m'excuseras de ne jamais avoir été à la hauteur de tes attentes…

- Mais… C'est parce que tu valais mieux que ça Antoine… Tu comprends ?

- Tu t'es jamais demandé si j'étais heureux ? Si c'était ce que je voulais ?

- J'aurais pas dû réagir comme ça… J'suis… J'suis désolé.

- Ooooh ! Monsieur Harold Dumas qui s'excuse… C'est que ça doit vraiment être important…

- Oui. Je… Tu te souviens d'Henri ?

- Henri de Vernet ?

- Ça fait deux jours que je suis sans nouvelles. On devait dîner hier soir mais il est jamais venu… Chez lui ça répond pas…

- Bah il est peut-être parti sans rien dire ? Ça lui arrivait souvent ça à l'époque. Puis il a pas d'attaches ici...

- À l'époque oui… Mais il a 70 ans maintenant… C'est pas normal…

- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Que je lance un avis de recherches ? C'est beaucoup trop tôt… Faut encore attendre…

- Antoine… Est-ce qu'on peut mettre notre rancœur de côté juste pour lui s'il-te-plaît ? Je te rappelle que c'est ton parrain et que tu passais tout ton temps avec lui…

- C'est sûr que lui au moins… Il était présent… lâcha-t-il amer. »

Intrigué par cette disparition, Antoine finit par accepter l'aide demandée par son père. Il le pria de le suivre à la BSU afin qu'il alerte Candice de la situation. Il fit asseoir son père sur une chaise du couloir et se dirigea vers l'openspace. À peine s'était-il approché de la porte qu'il vit sa compagne sortir. Elle fit quelque pas et s'approcha de lui, tournant la tête vers Harold assis au fond du couloir.

« Ça va ? demanda-t-elle sincèrement en caressant son avant-bras.

- Ouais… C'était un peu tendu mais je t'expliquerai. Euh… Y a un vieil ami de la famille qui a disparu. Je vais aller voir chez lui… On sait jamais…

- Ok ! Tu veux que je vienne avec vous ?

- Non t'inquiète pas ! Je fais un saut là-bas et je reviens… Tu… Tu peux gérer le bureau en mon absence ?

- Bien sûr… lâcha-t-elle en souriant.

- Merci… Bon j'y vais !

- Tu me tiens au courant ?

- Oui… À tout à l'heure ! »

. . . . .

Le trajet se fit en silence jusqu'à la demeure d'Henri de Vernet où Antoine se gara. Ils sortirent de l'habitacle et affrontèrent une large grille noire qui clôturait un vaste domaine dont le centre était occupé par un manoir. Antoine poussa la grille et s'aventura sur le chemin de graviers qui conduisait à une grande porte anthracite. Harold attrapa la cordelette et fit résonner la cloche. Ils attendirent quelques minutes avant de réitérer le geste sans toutefois obtenir de réponse.

« Je vais faire le tour… annonça Antoine.

- Je l'ai déjà fait trois fois… On voit personne…

- Pourtant c'est sa voiture ça non ?

- Oui ! C'est pour ça que je te disais qu'il ne pouvait pas être parti…

- Bon… commença-t-il en sortant son téléphone portable.

- T'appelles qui ?

- Candice.

- C'est ta collègue blonde de tout à l'heure ?

- Ouais… Ah ! Oui Candice, euh est-ce que tu pourrais me lancer une géolocalisation du numéro que je t'ai envoyé ?

- Je te fais ça… Deux petites minutes…

- Merci…

- Ça va sinon ? Tu tiens le coup ?

- Ça va… Même si je t'avoue que je commence à trouver ça bizarre aussi…

- Bon… A priori son téléphone borne à son domicile…

- Merde… Bon on va essayer de récupérer les clés… Dans mon souvenir la voisine avait toujours un double.

- Ok. J'arrive… Je vous rejoins.

- À tout de suite. On se tient au courant.

Antoine raccrocha son téléphone et s'adressa à son père.

- Tu sais si Maryvonne habite toujours là ?

- Euh… Je crois oui.

- Bien. On y va ! »

Les deux hommes rebroussèrent chemin et se rendirent sur le terrain d'à côté. Antoine engagea la marche dans le jardin de la maison et toqua à la porte. Sans plus attendre, une dame âgée vint lui ouvrir.

« Antoine ?! Harold ? Qu'est-ce qui vous amène ?

- On cherche Henri… Il a pas donné signe de vie depuis deux jours et on s'inquiète… commença le plus âgé.

- T'as rien vu de particulier ces derniers jours ?

- Non… Enfin, personne n'a bougé…

- Est-ce que tu as toujours le double des clés qu'il t'avait remis à l'époque ? demanda Antoine.

- Ah tu t'en souviens… Elles sont là… affirma-t-elle en lui tendant le trousseau.

- Merci. J'aurais besoin de toi pour venir ouvrir la porte avec nous. Faut qu'on rentre chez lui et légalement vous serez mes deux témoins, expliqua le commissaire avec autorité. »

La dame grisonnante accepta et suivit les Dumas jusqu'au domicile de son voisin. Antoine glissa les clés dans la serrure et ouvrit la porte. Tout paraissait en ordre. Le salon était impeccable. La cuisine également. Le commissaire alla de pièce en pièce avant de monter les escaliers pour rejoindre l'étage. Il débarqua dans son bureau et eût un cri de stupeur.

« Merde ! PAPA ! cria-t-il en s'approchant d'Henri qui gisait sur sa chaise de bureau.

- Quoi ? demanda-t-il avant d'arriver dans la pièce. MERDE ! hurla-t-il à son tour.

- Il s'est tiré une balle… constata Antoine quelque peu remué par cette découverte.

- Et il a laissé une lettre… rajouta Harold en approchant sa main du papier.

- TOUCHE À RIEN ! J'appelle une équipe… lâcha Antoine en tournant les talons. »

Il croisa Maryvonne attristée sur le palier et descendit les escaliers. Il contacta la PTS afin qu'elle vienne s'occuper de faire des relevés sur la scène de suicide. Dans la foulée, il appela sa compagne et lui expliqua la situation. En les attendant, il fit sortir son père et renvoya Maryvonne chez elle, visiblement déstabilisée par l'évènement.