Murée dans le silence, Candice suivit son compagnon qui devint mutique à son tour. Rempli de colère, Antoine serrait la mâchoire. Il en voulait à son père pour son comportement insultant et s'en voulait d'avoir fait subir ça à Candice. Silencieux, le couple grimpa dans la voiture et le commissaire démarra le moteur. Sur le chemin, il osa jeter le regard vers sa partenaire qui avait appuyé sa tête sur sa main contre la fenêtre. Il hésita à s'excuser mais se ravisa finalement, ne voulant remettre ce dîner sur le tapis. Antoine se gara chez Candice et le couple entra dans la maison.
« Bonsoir ! lâcha Antoine.
- Papaaaaaa ! cria de joie la petite en courant dans ses bras.
- Eh bah ! Tu dors pas encore toi ?
- Non ! On allait la monter au lit justement… On s'attendait pas à vous voir revenir si tôt…
- Ça a pas l'air d'aller… constata Sacha en les observant s'ignorer.
- Ça s'est pas bien passé ? demanda innocemment Emma à sa mère qui continuait de ne pas parler.
- On va faire dodo ma chérie ?
Suzanne acquiesça et se laissa porter jusqu'à l'étage par son père. Emma observa sa mère dans la cuisine et s'approcha doucement.
- Ça va maman ? T'as pas l'air bien…
- J'ai pas envie d'en parler. Je vais me coucher ! affirma-t-elle les larmes aux yeux en rejoignant sa chambre.
- Laisse… Ils ont dû s'engueuler encore ! plaisanta Sacha en accueillant Emma dans ses bras. »
Une vingtaine de minutes plus tard, Antoine redescendit au salon. Suzanne était couchée et endormie et par chance, ce moment avec sa fille avait réussi à lui faire redescendre la pression. Antoine Dumas s'était juré de ne jamais se comporter comme son père l'avait été avec lui, et encore ce soir, il venait d'en faire la promesse à sa fille. Il fit quelques pas dans le salon et constata l'absence de sa compagne.
« Elle est où ? demanda-t-il intrigué.
- Partie se coucher… Elle a pas dit un mot…
- Ok… Bon ! J'y vais aussi alors… bonne nuit ! »
Les jeunes le saluèrent et se décidèrent à aller se coucher à leur tour. Ils éteignirent les lumières et disparurent à l'étage alors qu'Antoine tirait sur la porte coulissante de la chambre. Il la vit allongée sur le lit, dos à la porte. Il respira intérieurement et se déshabilla avant de s'installer sous les couvertures, dos à elle. Ils restèrent quelques minutes dans cette position avant qu'Antoine craque et ose prendre la parole.
« Je… Je suis désolé pour ce dîner… J'aurais jamais dû accepter qu'on y aille tous les deux. J'ai été bête de penser qu'il avait changé… s'excusa-t-il en se retournant vers elle.
Antoine la vit hausser les épaules et le silence s'installa à nouveau.
- De toute façon… Il a pas tort… Tu mérites mieux… lâcha-t-elle tout bas en restant dos à lui.
- De quoi tu parles ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
- Bah de moi… Tu pourrais avoir n'importe qui à tes pieds Antoine… Moi je suis là, avec mes quatre enfants, mes cinquante ans, mes kilos en trop et ma vie chaotique… Je suis une plouc à côté de toi… avoua-t-elle les larmes aux yeux.
- Tu dis n'importe quoi là… répliqua-t-il outré.
- Non… murmura-t-elle. Y a plein d'autres femmes mieux que moi…
- Mais je m'en fiche des autres… commença-t-il en s'approchant d'elle. Je m'en fiche de ce que pense mon père ! C'est avec toi que je suis bien… Antoine arrêta son monologue en attendant une réponse de sa compagne. Face au silence, il l'interpella.
Candice…
La commandante osa enfin se retourner et le vit, surélevé, appuyé sur son coude.
- Tu penses vraiment ce que tu dis ? demanda-t-elle d'une voix fragile.
- Mais évidemment… La preuve… lâcha-t-il en saisissant son annulaire gauche. Sinon je serai déjà parti depuis longtemps… confirma-t-il en souriant. Puis… Je te signale que ma vie n'est pas meilleure que la tienne, que j'approche aussi les cinquante ans et qu'en plus… de nous deux… c'est moi qui ai le plus grossi ces derniers mois… continua-t-il pour la faire rire.
- T'es bête… lâcha-t-elle en souriant.
- Allez viens là…
Antoine se rallongea sur le dos et ouvrit ses bras pour l'accueillir. Candice ne se fit pas prier et se réfugia dans ses bras, la tête sur sa poitrine.
Tu vois… En une seule soirée il a réussi à te faire perdre confiance en toi… Eh bah moi ça a été comme ça toute mon enfance…
- Ça a dû être dur… répliqua-t-elle d'une voix enfantine. Je comprends mieux maintenant…
- Ouais… Mais bon je suis habitué… C'est pour ça que je passais tout mon temps chez Henri. C'était le seul endroit où je me sentais vraiment bien… osa-t-il se confier. Tu sais… je lui ai jamais dit mais c'était un peu comme un deuxième père pour moi. Et pour le coup… lui je suis sûr qu'il t'aurait adoré. Avoua-t-il en embrassant son front.
Candice esquissa un large sourire, appréciant le geste et les mots de son compagnon.
- Pourquoi vous avez arrêté d'y aller alors ?
- C'était un peu compliqué… Mon père supportait pas qu'on passe tout notre temps chez lui avec Pierre. Ils se sont embrouillés à cause d'une histoire d'argent et il nous a interdit d'y remettre les pieds. Nous on trouvait ça con et ma mère aussi alors on a continué d'y aller en cachette. Il a fini par s'en rendre compte et puis après c'était fini…
- Pourtant, ils avaient l'air d'être redevenus proches tous les deux…
- Sûrement parce que ça servait leurs intérêts… Mon père aime l'argent et le prestige, le reste il s'en fout.
- Ça c'est sûr qu'il m'aime pas…
- Mais il aime personne de toute façon ! Et il se fait un malin plaisir à rabaisser n'importe qui… C'est pour ça que je lui ai jamais présenté personne.
- Et Jennifer ? demanda-t-elle étonnée.
- Il l'a rencontré en passant à l'improviste chez moi… C'est d'ailleurs ce qui a marqué la fin de notre relation... J'lui ai demandé de partir. Et là… il vient de me prouver qu'en cinq ans c'était toujours le même.
- Hum… Donc en fait… si je comprends bien entre ta mère qui s'occupait pas de toi et ton père qui n'était pas mieux, si ce n'est pire… t'étais un petit enfant malheureux en recherche d'affection… lâcha-t-elle d'une voix enfantine.
Antoine éclata de rire.
- C'est pour ça que maintenant j'ai plein d'amour à donner… répliqua-t-il en riant.
- C'est vrai… Finalement je devrais peut-être le remercier ton père…
- Hors de question… Ce serait lui donner trop d'importance !
- En tout cas c'est dommage pour lui…
- De ?
- De ne pas se rendre compte que son fils est une perle rare… affirma-t-elle fièrement.
- Une quoi ? fit-il mine de ne pas avoir compris.
- Tais-toi ! Je le répèterai pas deux fois.
- Dommage… lâcha-t-il en riant avant de l'enlacer davantage. »
. . . . .
Le lendemain matin, Antoine s'était levé aux aurores. Le commissaire avait eu du mal à trouver le sommeil et avait donc quitté le domicile de sa compagne en premier. Désormais enfermé dans son bureau, Antoine soufflait, focalisé sur le dossier qu'il avait à remplir. Impossible pour lui de se concentrer… Il ressassait en boucle les déboires du dîner de la veille et la problématique que soulevait la mort d'Henri. Il finit par lâcher violemment son stylo sur son bureau alors que la porte s'ouvrait virulemment.
« ANTOINE ! hurla une voix féminine.
- Maman ?! Mais ça va pas ? Tu m'as fait peur…
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Henri est mort ? Et personne me prévient !?
- Ça va… Excuse-moi, je n'ai pas eu une minute à moi hier…
- Il va falloir revoir tes priorités mon fils ! Je te rappelle qu'avant tout, Henri était mon ami.
- Oui je sais…
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Il… Il s'est suicidé… D'une balle dans la tête…
- Et il a rien laissé ?
- Si une lettre…
- Et qu'est-ce qu'elle disait ?
Antoine ne répondit pas et baissa la tête. Soudain, la porte s'ouvrit à nouveau violemment et resta ouverte.
- Mais c'est pas vrai ?! s'indigna Antoine.
- Harold ? s'étonna Isaure.
- Tiens ! Tu voulais savoir ce qu'il y avait sur la lettre ! Eh bah demande lui !
- Comment est-ce que t'es au courant déjà ?
- Parce qu'Henri et moi étions redevenus proches. Il s'excusait de quelque chose mais je n'ai aucune idée de ce dont il s'agit…
- Bah bien sûr… Non mais après nous avoir forcé à ne plus lui adresser la parole, tu retournes le voir. T'es gonflé quand même !
- Vous allez vraiment vous jeter sur la gueule devant moi là ? Sérieusement ?
- Moi j'étais venu te demander d'organiser ces funérailles…
- Bah voyons… rétorqua son ex-femme en riant jaune.
- Bah quoi ?! Il n'a plus personne ! Faut bien que quelqu'un s'en charge, non ?
- De toute façon on va pouvoir récupérer le corps. L'autopsie est terminée.
- Ah ? s'étonna l'ex-avocate. Et on doit pas attendre la fin de l'enquête ?
- Mais quelle enquête ? Henri s'est suicidé… Légalement, on peut rien faire. Raisonna Antoine.
- QUOI ? s'indignèrent-ils en chœur.
- Donc tu comptes en rester là ? Il aurait été très déçu de toi… de savoir que tu n'essayes même pas de comprendre pourquoi…
- Henri n'aurait jamais décidé de se tuer comme ça… On peut pas rester sans savoir… Surtout que… maintenant ton père est concerné.
- Comment ça je suis concerné ? s'emporta-t-il.
- Antoine ? lâcha une nouvelle voix féminine en arrivant dans le bureau.
- On vous a pas appris à toquer aux portes avant d'entrer ? lâcha Harold.
- PAPA ! s'énerva son fils.
- Je… Je repasserai plus tard. Continua-t-elle en faisant demi-tour.
- Non restez Candice ! insista Isaure en vain.
- Ça t'a pas suffit ce qu'il s'est passé hier soir ? lâcha-t-il sèchement à son père.
- Qu'est-ce que t'as encore fait ? demanda-t-elle d'un air las.
- Papa nous a gentiment invité à dîner soi-disant pour se faire pardonner et… il a passé la soirée à l'humilier…
- Tu changeras jamais…
- Vous avez fini de vous liguer contre moi là ?
- C'est ça ! Fais ta victime en plus !
- BON ! tenta Antoine pour temporiser la situation. Vous êtes venus pour Henri, je vais faire des recherches et je vous tiens au courant. Ça vous va comme ça ?
- Enfin quelque chose de raisonnable. Merci Antoine.
- Moi je vais aller contacter le notaire et les pompes funèbres. Annonça Harold.
- Et bien fais donc ! cria-t-elle alors qu'il sortait du bureau.
- Tu vas pas lâcher hein Antoine ?
- Je vais faire ce que je peux avec les moyens qu'on a… T'es bien placée pour savoir que sans cadres légaux… on marche sur des œufs !
- Je sais… Mais je te connais et malgré tout… t'es tenace… Tu y arrives toujours… »
Antoine conclut l'entretien et discuta avec sa mère encore quelques minutes avant qu'elle ne quitte le bureau à son tour. Elle traversa le couloir d'un pas vif et tourna la tête vers l'ouverture donnant sur la salle de repos où Candice préparait son thé. Elle hésita quelques secondes et se décida à entrer.
