Playlist : Possibility - Lykke Li.
CHAPITRE 1
New York - 15 décembre
- Parce que tu crois que c'est en restant planquée dans ton appartement miteux que tu vas réussir ta vie ?
Je lève les yeux au ciel pour la énième fois de la matinée. Jacob et sa délicatesse valent franchement le détour.
- Je serais bien rester dans mon appartement miteux, l'ignoré-je en me laissant tomber sur le lit blanc et froid.
- La fameuse conférence de presse ? reprend-il sadiquement, un sourire dans la voix.
Note à moi-même : Oter la vie à Jacob Black, précédemment mon meilleur ami et mangeur de burgers invétéré, dans d'atroces souffrances.
- Laisse-moi mourir tranquille, agonisé-je théâtralement en faisant tomber mon bras libre contre mon visage.
Son rire sonore résonne dans mon téléphone alors que je ferme les yeux pour tenter d'apaiser la boule d'appréhension qui nait dans ma poitrine. Peut-on parler d'autre chose ? Puis-je rester cloitrer ici ?
- Je ne comprends pas pourquoi t'en fais tout un cirque…
- Je ne fais aucun cirque !
- Bella, ça fait un quart d'heure que tu ronges tes ongles en faisant les cents pas dans ta suite !
Mes dents se figent sur l'ongle que je suis en train de déchiqueter avant de ravaler une grimace. Ce type... il me connait trop bien pour que je reste en contact avec lui.
- Je ne fais pas les cents pas, maugréé-je de mauvaise foi.
- Tu vas aller à cette conférence, ça sera un job comme un autre et tu vas ramener tes fesses ici pour qu'on se fasse un burger. J'ai la dalle.
- Je ne serais pas rentrée avant plusieurs jours, m'amusé-je pour me détendre.
Mon meilleur ami étouffe un grognement dans le combiné alors que je me surpris à sourire pour la première fois depuis mon arrivée ici ce matin.
- Et puis tu sais, pour Jess...
- Je sais Jake mais je... je ne peux pas faire comme si ce mec... comme si ça n'était pas arrivé.
Un soupire nous traverse d'un même ensemble alors que je pose une main sur mon front en tentant de me penser à autre chose.
- A quelle heure tu dois y être ?
- Quinze heures, répondis-je mollement, en jetant un coup d'œil au réveil numérique sur la table de nuit de la suite qui clignote en rouge.
Je réalise qu'il est déjà tard et qu'il faut que je me prépare pour cette conférence tant attendue par tout le monde...
Jacob raccroche après s'être foutu de moi une dernière fois et m'avoir souhaité bonne chance avec un air sadique que je lui connais que trop.
C'est dans des moments comme celui-ci que je déteste mon boulot.
Être journaliste, c'est génial.
Etre journaliste à L.A. pour autre chose que des torchons crachant leurs venins sur ces foutus stars, c'est une chance inouïe.
Être journaliste au L.A Times, c'est... c'est parfait. C'est la chance, le job de ma carrière.
C'est mieux que dans tous les rêves que je faisais quand j'étais enfant. C'est mieux que quand je rêvais de pouvoir faire des reportages qui changeraient la vie des gens, leurs façons de voir les choses.
Ce boulot, c'est le rêve de ma vie...
Mais devoir aller à une conférence de presse au pied levé, parce que le journaliste qui était censé y aller n'est finalement pas assez compétent, c'est le comble de la connerie. D'autant plus quand c'est mon cher patron qui ne lui fait assez confiance pour lui laisser ce boulot, et qui me refile le bébé... rien ne m'énerve plus prodigieusement. Surtout lorsque celui-ci ne m'a pas laissé le choix que de gérer cette mission au dernier moment, m'imposant de devoir réserver l'avion pour NY et l'hôtel en l'espace de quelques heures avant de décoller pour la grosse pomme.
Je déteste les imprévus. Peut-être bizarre pour une journaliste ? Certainement.
Ma vie est parfaitement rangée, parfaitement organisée. Tout est millimétré, et, bon sang, je n'ai pas de place et de temps pour les imprévus. Que m'apporteraient-ils d'autre que du désordre et de l'instabilité ?
Depuis des mois, je ne me laisse plus surprendre par ce qui ne m'apporterai que des problèmes. J'ai besoin de ma sécurité, de mon environnement stable et parfaitement prévisible.
C'est triste, vous trouvez ? D'en être arrivé a ne souhaiter que rien d'imprévu ne m'arrive pour être heureuse ? Mais dans cette vie, je le suis. Je suis heureuse. J'ai tout ce qu'il faut pour l'être, et ce, simplement parce que rien ne pourra plus me surprendre.
Je soupire en regardant mon reflet dans le miroir de la salle de bain de l'hôtel. La baignoire dans mon dos me fait de l'œil mais cela devra attendre ce soir. Pour l'heure, je dois me bouger avant d'être en retard à mon rendez-vous.
Le stress commence à monter. J'ai toujours ce sentiment d'appréhension avant d'assister à un évènement tel que celui-ci. Mais cette fois, en plus, je suis largement agacée.
Je déteste devoir accompagner et manager un collègue au pied levé.
Je déteste devoir me forcer à bosser sur un sujet que je ne veux plus aborder.
Je déteste devoir aller à une foutue conférence de presse pour écouter les caprices d'une foutue star.
Je finis par me secouer et prends une douche rapide, enfile un pantalon de toile bleu nuit et une chemise blanche dont j'ouvris quelques boutons. J'enfile mes escarpins rapidement avant d'attraper à la voler le reste de mes affaires et me précipiter à sortir de la chambre quand je vois l'heure qu'il est. Hors de question qu'on arrive en retard. Et hors de question que Newton ne vienne frapper à ma porte. Sa tendance à vouloir me draguer alors que je l'ai recalé à peu près 500 fois ces trois derniers mois m'exaspère prodigieusement.
Cette conférence me rend déjà bien assez nerveuse, pas besoin d'ajouter ses pénibles et récurrentes tentatives de drague loupées.
Je finis par le retrouver dans le hall de l'hôtel après un temps interminable à pester contre lui et le monde entier (nous allons être en retard) et nous sautons dans le premier taxi qui passe sur l'avenue.
Je comble le silence avant que Newton n'ouvre la bouche pour le briefer rapidement sur ce qui va se passer lors de la conférence.
J'ai profité de notre voyage du midi dans l'avion pour me documenter sur Masen et consulter sa biographie récente.
Ce type est une star, si jamais j'avais encore des doutes, je n'en ai plus aucun. Une de ces têtes en vogue sur les radios du pays -et de l'Europe- qui a réussit dans la musique et surf sur la vague du succès depuis plusieurs années.
Jusque là, tout est... tout est fluide. Il chante, il fait de la musique et ça marche. Les fans l'adulent, chantent ses chansons en cœur pendant les concerts et les jeunes filles crient sur son passage sur les tapis rouges et les plateaux télé.
Cependant, sa vie privée est presque bizarrement très... privé. Il n'a jamais fait de vagues... Quelques photos avec des femmes ont fuitées ici et là mais pas d'informations sur sa vie amoureuse, pas de scandales, pas d'histoires compromettantes... en apparences, du moins.
Aujourd'hui, le fait qu'il convoque en urgence une conférence de presse de cette envergure n'est pas dans ses habitudes... quelque chose me dit qu'un truc cloche.
Est-ce un coup de pub ? Si c'était le cas, il a réussit. Les journalistes du pays entier se ruent vers la grande annonce que Masen va faire. Tout le monde ne parle plus que de ça.
J'étouffe un soupire dans le taxi qui s'enfoncent dans les bouchons New-Yorkais.
Pendant le vol, j'ai même eu le temps de visionner plusieurs interviews plus ou moins récentes pour me faire une idée de ce a quoi m'attendre.
Il est drôle, c'est indéniable. Je me suis surpris à sourire plusieurs fois devant mon écran de portable avant de me sentir aussi niaise que... qu'une fan l'adorant.
Je n'ai pas envie de me mentir et de ne pas être totalement en accord avec ce que je pense et ressens -plus jamais je ne le ferai.
Il est... particulier.
Il est plutôt beau.
Il a un charme indéniable. J'ai eu le sentiment en le voyant échanger avec les journalistes que la gente féminine ne lui est pas indifférente. Quelque chose me chiffonne... rien ne colle avec l'image qu'il cherche à avoir. Je ne saurais comment le décrire réellement mais, finalement, je l'ai trouvé quelque peu autoritaire et certainement manipulateur. Il a l'air de savoir parfaitement jouer de ses charmes tout en faisant croire qu'il ne sait absolument pas ce qu'il fait.
Chaque interview, il mène la danse. Sourires enjôleurs, rires et le tour est joué. Il joue de son charme pour mener les choses comme il le veut, réponds aux seules questions qui ne le dérangent pas et auxquelles il a envie de répondre.
Sa carrière est son entreprise. Il sait parfaitement comment la mener, comment s'y prendre... ça m'a fait sourire : une chose que nous avons en commun.
- C'est une star depuis longtemps, il connait parfaitement ce monde... expliqué-je à Mike lorsque nous approchons de notre destination. Il sait implacablement faire ce qu'il veut, il sait amener les gens là où il le veut.
- Il n'a pas l'air d'être aussi intelligent, se moque Mike en levant les yeux au ciel.
- Détrompe toi. Je suis certaine qu'il sait parfaitement ce qu'il fait, ce qu'il dit au mot près.
Un sourire se dessine sur son visage rond alors qu'il me lance un regard presque... complice.
Je réprime un frisson désagréable.
- C'est pas parce que je viens du journalisme sportif que je ne connais rien à ces mecs qui se prennent pour des stars. Sois cool, je serai là !
Je retiens très mal une moue dubitative.
Je sais par expérience que chacune de ces stars ont des lubies et qu'il faut savoir comment les prendre... On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.
Je préfère donc me mordre la langue et me taire le reste du trajet plutôt que d'exprimer à Mike ce que je pense vraiment de lui et de son travail... je ne veux pas me le mettre à dos avant ce rendez-vous qui me noue l'estomac.
Je fais rapidement un bilan de ce que je sais sur Masen.
Son truc c'est de garder une réserve et une politesse presque surannée tout en menant la danse comme il le souhaite tout en jouant de ses charmes. Bien, donc l'attaque de front serait avec lui un échec cuisant.
Les bouchons se succédant et amplifiant mon appréhension, le taxi nous dépose à notre destination à peine 10 minutes avant le début de la conférence.
Le service de sécurité est impressionnant. Quelle que soit la cause de notre invitation, il doit avoir un foutu ego pour faire déployer autant de monde autour de sa petite personne.
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
All I'm gonna get is gonna be yours then
(Tout ce que j'aurai sera à toi ensuite)
En voyant l'agitation autour du bâtiment et le monde grouiller tout autour de nous, quelque chose monte en moi.
Mon cœur bat plus sourdement, mon ventre se noue.
Ce monde, cet environnement... je le connais par cœur.
Pourtant, ce déjà vu me fait monter la bile dans la gorge.
Le passé semble agir sur moi et pas dans le bon sens.
Je prends quelques secondes pour respirer avant de réussir à sortir du taxi.
Dehors, le bruit m'assaille.
Des dizaines de journalistes sont là, tous armés de micro, de caméras et de tablettes derniers cris. Pourtant, je sais que presque tout le monde est déjà entré dans la salle. Mon incompréhension augmente en même temps que mon estomac se noue plus fort alors que mes jambes tremblent.
On finit par réussir à pénétrer dans le hall de la conférence où un brouhaha intense règne.
Le bruit autour m'étouffe, la chaleur des corps me donne la nausées.
Le trac habituel avant une interview n'a rien à voir avec ce que je ressens à l'instant.
Je ne saisi pas exactement ce que c'est et pourquoi c'est en train d'arriver mais je préfère prendre une minute pour calmer les tremblements de mes mains avant que je ne perde mon but des yeux.
Cette interview peut être la chance de ma carrière si je la mène à bien.
- Va t'installer, dis-je à Mike qui me rejoint à l'entrée de la salle de conférence après une seconde. J'ai besoin de deux minutes.
Il acquiesce sans mot dire, pour une fois. Je suis cependant trop occupée à tenter de comprendre pourquoi je me sens si... fébrile. Presque perdue, angoissée.
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
All I'm gonna get is gonna be yours then
(Tout ce que j'aurai sera à toi ensuite)
Je m'éloigne alors que Mike part à contre sens pour pénétrer dans la salle de conférence à la recherche de nos places.
Recherchant le calme, je me dirige vers les toilettes à l'autre bout du hall.
En l'espace de quelques secondes, les groupes se dissipent pour rejoindre la conférence qui va commencer d'une seconde à l'autre.
J'étouffe une plainte quand ma main se heurte à la porte des toilettes verrouillée à clé.
Bordel.
Pourquoi rien aujourd'hui ne marche comme je le veux ?
Pestant entre mes dents, je scanne le hall des yeux à la recherche d'une issue avant de tomber sur une porte au fond, à ma droite.
Ma chance.
Rapidement, tremblante, j'atteins la porte et lorsqu'elle s'ouvre en silence, un soupire de soulagement passe mes lèvres.
Je n'ai aucune idée où je peux arriver, mais finalement peu importe, j'ai besoin de quelques secondes de calme pour combattre les démons qui veulent renaitre.
Lorsque je referme la porte derrière moi, l'appréhension qui me secoue depuis plusieurs heures s'atténue immédiatement. Le silence de la pièce m'apaise et j'ai la sensation, enfin, de pouvoir respirer à nouveau.
So tell me when you hear my heart stop
(Alors préviens moi quand tu entendras mon coeur s'arrêter)
You're the only one that knows
(Tu es le seul qui sait)
L'obscurité de la pièce me rends presque aveugle.
Il me faut plusieurs secondes pour que mes yeux s'habitue à la noirceur qui m'entoure.
Un grand rideau sombre fini par se dessiner à quelques pas de moi.
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
Je m'appuie contre le mur pour faire le point en silence, essayant de respirer calmement pour calmer mon cœur.
Bon sang, ai-je déjà été plus nerveuse qu'aujourd'hui ?
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
Inspire. Expire.
Mes paupières se ferment quelques secondes pour tenter de contrôler mes pensées qui s'éparpillent, mélangeant le passé, le présent, ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu... j'ai la sensation déroutante que là, à cet instant, plus rien au monde ou dans ma vie n'a de sens.
Je dois me remettre.
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
Il me faut faire un effort surhumain pour maîtriser mes pensées qui s'emballent et le tremblement de mes doigts.
- Respire Swan.
Le son de ma propre voix me permet de reprendre pied avec la réalité alors que je rouvre mes paupières difficilement.
Je dois rejoindre Mike et quitter cette foutue conférence au plus vite... Quoi qu'il soit un train de m'arriver, cela ne présage rien de bon. Mes angoisses sont trop loin pour que j'accepte qu'elles reviennent dans ma vie.
Tell me when you hear my silence
(Dis moi quand tu entendras mon silence)
There's a possibility I wouldn't know.
(Il y a une possibilité que je ne voudrais pas connaître)
Un léger bruit dans la sombre pièce me fige de peur alors que mon cœur s'arrête.
Mon corps entier se raidit violemment, presque honteuse de ne pas être seule dans cette pièce dépourvue de lumière.
Quelques secondes, je reste sans bouger, sans respirer.
Mes sourcils se froncent d'eux même alors que la curiosité augmente dans ma poitrine, mélangeant l'angoisse qui me secoue depuis mon arrivée ici à l'envie de savoir qui est là, et pourquoi.
Quelles peuvent être les intentions de la personne qui a échappée, comme moi, au service de sécurité ?
A nouveau, mes yeux désormais plus habitués à la pénombre, je remarque que le rideau sombre est aussi présent à ma droite, découpant certainement la pièce en plusieurs morceaux. Mes pieds avancent d'eux même de deux pas, me rapprochant de celui-ci.
Un nouveau bruissement de l'autre coté du tissu ne m'échappe pas avant qu'un profond soupire passe au travers, me faisant frissonner.
Il y bien quelqu'un de l'autre côté du rideau clos, je sens sa présence au travers sans être capable de le voir, de l'expliquer.
Know that when you leave,
(Je le sais quand tu pars)
By blood and by me, and I fall when you leave.
(Par le sang et par mon corps, et je tombe quand tu pars)
Mes doigts glissent sur le tissus épais et poussiéreux du rideau qui nous sépare alors que, muée par une force inconnue qui me tord l'estomac, je me sens obligée d'ouvrir le rideau de quelques centimètres à peine.
Aveuglée par mon instinct qui me crie de savoir, de rester, je m'entends déglutir quand l'autre partie de la pièce se dessine sous mes yeux.
Aussi sombre que l'endroit où je me trouve, je bats des paupières plusieurs fois pour être capable de distinguer quoi que ce soit... et c'est presque un échec.
Pourtant, mon cœur accélère légèrement sa course alors que mon ventre se noue.
Depuis quand NY brouille-t-elle tout mes repères et mon instinct ? Depuis quand mon corps réagit-il de façon si... si étrange ?
Un mouvement tout près me fait sursauter si fort que mon souffle se coupe.
Je distingue non sans mal une silhouette longiligne qui marche nerveusement dans la pièce avant de ce figer après quelques secondes à peine.
Un soupire profond passe les lèvres de l'inconnu qui est venu trouver un peu de paix ici alors que mon estomac se retourne. Je ne sais pas qui est cet homme -ce que je devine à sa carrure- mais au plus profond de moi, quelque chose se passe, quelque chose change.
Quelque chose -moi- attire son attention après une demie seconde, figeant mon sang dans mes veines.
Dans le noir presque total qui nous entoure, j'en suis certaine sans pouvoir pour autant en être physiquement sûre tant la lumière est manquante : on se dévisage.
J'ai du mal à ignorer la lourde émotion qui me secoue alors que sa carrure se dessine plus précisément dans le noir, le néon vert écrit sortie dans son dos me confirmant qu'il s'agit là bien d'un homme.
Le silence qui m'entoure semble accentuer chaque émotion, chaque frisson qui passe sur ma peau.
Est-ce ce monde, qui me fait ça ?
Est-ce les souvenirs bien trop présents et nombreux ?
Ne m'en suis-je encore pas remise ?
Comme une enfant surprise en train de faire la plus grosse bêtise de sa vie, je prends brutalement conscience que je suis en train d'espionner littéralement quelqu'un qui vient de me prendre sur le fait.
Je sais que je trouble là un instant si intime qu'il m'est impossible de le décrire avec des mots... j'ai la sensation que, l'espace d'une seconde, le monde se met à tourner différemment.
Est-ce le cas ? Est-ce de la colère, de la peur, que je ressens là, sur ma peau, jusque dans mes os ?
Je le sens, je le sais... il a mal... quelque chose de troublant me percute aussi fort que si l'on me mettait une claque.
La seconde d'après, je me sens stupide comme jamais... je ne devrais pas être là... vraiment, vraiment pas.
Mes jambes ont si violemment du mal à supporter mon poids que je recule d'un pas, comme étourdie par les sensations étranges qui me traversent alors que le rideau revient caché l'inconnu de l'autre côté à la seconde même où il semble prendre réellement conscience de ma présence dans la pièce.
Quelque chose dans l'atmosphère change aussitôt, aussi imperceptiblement que mon souffle s'accélère lorsque je l'entends faire un pas vers le rideau sous mes yeux.
Je devrais partir, m'enfuir, mais j'en suis incapable. Mes pieds sont cloués au sol, attendant que quelque chose se passe, que quelque chose arrive.
Au même instant, une voix résonne de l'autre coté, là où l'inconnu est et m'a démasquée.
Je ne suis même pas capable de comprendre ce qui se dit.
L'appréhension monte plus en moi alors que je serre mes mains en poing pour contenir les émotions qui se mélangent à ce sentiment étrange que quelque chose ne sera jamais plus pareil.
Ils vont me découvrir ici alors que je n'ai absolument rien n'a y faire et je vais me faire jeter comme une malpropre.
So tell me when you hear my heart stop,
(Alors préviens moi quand tu entends mon coeur s'arrêter)
You're the only one that knows.
(Tu es le seul qui sait)
Je ne saurai jamais qui il est, ce qu'il fait là et pourquoi cela me questionne autant.
Tell me when you hear my silence,
(Dis moi quand tu entends mon silence)
There's a possibility I wouldn't know.
(Il y a une possibilité que je ne voudrais pas connaître)
Malgré un échange discret de voix de l'autre côté du rideau, ce dernier bouge légèrement.
Incapable d'acquiescer le moindre pas en arrière, j'ai un mouvement de sursaut quand je sens un léger courant d'air près de moi. A-t-il... a-t-il fait demi-tour ?
Ca n'est pas grand chose, pourtant, je frissonne lourdement.
Epices, musc et ambre.
So tell me when my silence's over,
(Alors préviens moi quand mon silence est terminé,)
You're the reason why I'm closed.
(Tu es la raison pour laquelle je suis bloquée)
Avant même de comprendre que c'est un parfum, le rideau se fige, l'odeur disparait aussi vite qu'elle est arrivée à moi.
Je ferme à peine les paupières sans le contrôler réellement, souhaitant uniquement prolonger cet instant avant qu'il ne s'évapore aussi vite que ce souvenir, cette sensation...
Tell me when you hear me falling,
(Dis moi quand tu m'entends sombrer)
There's a possibility it wouldn't show.
(Il y a une possibilité que je ne voudrais pas montrer)
Une voix dans un micro fait vibrer le sol sous mes pieds, faisant apparaitre le brouhaha qui m'entoure et je n'ai même pas remarqué. La réalité me rattrape et je réalise avec stupéfaction que je me trouve finalement dans les coulisses, à deux pas de la scène.
Une ruée d'acclamation s'envole.
Je comprends brutalement que je suis en train de louper la conférence.
Je force mon cœur et ma respiration à reprendre un rythme normal avant de faire demi-tour et regagner ma place le plus rapidement possible.
En pénétrant dans le hall, la lumière m'aveugle, la vie, la vraie, revient me percuter. Fort et violemment.
Surprise de m'être perdue si loin, si bizarrement l'espace de quelques courtes minutes, je secoue la tête en traversant le hall avant de me rendre compte que je n'ai plus mon invitation pour la conférence : Mike les a gardées toutes les deux.
J'insulte ce dernier entre mes dents avant de finalement m'insulter moi-même : qu'ai-je eu besoin d'aller m'isoler ainsi ? Bordel il m'arrive quoi ?!
Evidement, le personnel de Masen refuse catégoriquement de me laisser passer ou même de parler à un responsable.
Je fais tout mon possible pour qu'ils acceptent de me laisser entrer mais, vaincue, je dois accepter après 3 minutes à me battre et à me comporter certainement comme une folle dans ce foutu hall que je suis en train de louper l'interview de ma carrière.
Putain de conférence !
Putain de ville !
By blood and by mean, and I'll fall when you leave.
(Par le sang et par moi, et je tomberai quand tu partiras)
En colère contre moi-même et contre le monde entier, je sors du hall à la recherche d'une solution avant de trouver refuge dans l'annexe de l'auditorium, où les invités qui n'ont pas pris place dans la salle principale, se sont installés pour regarder la retransmission de l'interview sur grand écran et même, comme je le comprends en voyant bon nombre d'eux sur leur téléphone et ordinateurs portables, sur le net et sur les réseaux privés des grands groupes de presse.
Je soupire en me frottant le visage, essayant de reprendre le contrôle de la situation.
Je refuse de penser aux 10 dernières minutes, à ce que j'ai ressentis et ressens encore au creux de mon ventre. Qu'est-ce d'ailleurs ? Pour quoi suis-je... tremblante à ce point ?
Respire Swan, on verra ça plus tard.
Mes yeux finissent par se poser sur l'écran à ma gauche qui diffuse la conférence en temps réel. Une femme est derrière le micro posé au milieu de la scène et fait patienter les journalistes qui s'agitent.
Je me surprends à sourire.
Une célébrité qui se fait attendre et désirer ? Etrange n'est-ce pas ?
Je me sens rassurée, la journaliste cynique en moi semble avoir refait surface... et j'ai la sensation de respirer à nouveau.
By blood and by mean, I follow your lead.
(Par le sang et par moi, je suis ton exemple)
Je m'assoie au moment où Masen arrive sur scène sous une ruée de flash.
Son attitude est comme toujours... désinvolte et élégante. Brièvement et sans que je ne sache vraiment pourquoi, je repense à l'inconnu des coulisses en réprimant un frisson qui court de ma nuque à mes doigts.
Quelques secondes, j'ai dû mal à me concentrer totalement sur Masen qui a commencé à parler.
La fatigue est en train de me faire perdre pieds, littéralement.
- ...premiers à twitter la nouvelle à vos responsables préférés...
Sa voix rauque est sèche, hachant les mots comme autant de petits coups de baguette sur les doigts des journalistes imprudents. Plusieurs questions résonnent pourtant dans la salle de conférence, rendant son écoute, sa compréhension presque impossible.
Le regard clair du chanteur en gros plan sur l'écran parcourt la foule, nouant mon estomac. A-t-il toujours eu l'air si... si fatigué ? Si en colère ?
Un sourire froid et vide ourle ses lèvres lentement sans atteindre ses yeux à une énième question qu'il laisse suspendre dans le silence. Il a l'air vide de tout sentiment mais... est-il... content, fier de l'effet qu'il produit ? Qu'est-ce d'ailleurs que cette annonce ? A-t-il déjà dit tout ce qu'il avait à dire ? Est-ce un coup de pub comme je l'ai déjà pensé ? Va-t-il finalement annoncé qu'il sort un énième album surprise ?
By blood and by mean, and I'll fall when you leave.
(Par le sang et par moi, et je tomberai quand tu partiras)
- ... je tiens à vous redire une nouvelle fois que la raison de cet arrêt restera personnelle et que vos interrogations à ce sujet seront vaines...
Mon cœur sursaute alors que la colère me secoue à nouveau. Putain mais de quoi il parle ? Je ne comprends rien ! Qu'est ce que j'ai manqué ? Depuis quand suis-je une aussi mauvaise journaliste ?
La salle bruisse et j'entends quelques des journalistes en sortir sans attendre que le chanteur arrête de parler. Quoi ? Déjà ! Mais non ! Pourquoi partent-ils ?
Au comble du désespoir, j'ai envie de m'arracher les cheveux, presque de pleurer alors que le calme revient dans la salle. Bon sang, suis-je la seule à ne rien comprendre ? Que se passe-t-il ?
By blood and by mean, I follow your lead...
(Par le sang et par moyen, je suis ton exemple...)
Je fixe à nouveau mon attention sur le chanteur. A-t-il tout dit ?
Mes yeux détaillent le visage de l'homme qui vient de -certainement- rayer ma carte de journalisme de mon monde. Ce dernier soupire discrètement... mon cœur affaibli par la fatigue et les émotions qui s'abattent sur moi depuis que je suis ici loupe un battement.
L'espace d'un instant, j'ai le sentiment que l'état de léthargie dans lequel je me suis retrouvée dans les coulisses revient m'envelopper et faire trembler mes mains.
Je me concentre sur la conférence sous mes yeux, ignorant ce qui se passe en moi lorsque j'y repense... je ne veux plus faire n'importe quoi.
Pendant plusieurs minutes, je me concentre sur le chanteur de la décennie. Je n'entends même plus les questions des autres journalistes. Son discours est parfait. Il a l'air tellement sûr de lui, tellement... faux. Joue-t-il un rôle ?
Il est parfait... trop parfait, et quelque chose en moi bouillonne.
Quelque chose dans ses yeux me fait tiquer, me trouble... quelque chose cloche.
Ses iris sont... terriblement profonds, mais terriblement tourmentés. Les cernes qui habillent son regard sont bien présents, bien qu'il ne montre aucun signe de fatigue.
Il fixe régulièrement un point neutre au fond de la salle, comme pour garder le fil, comme pour souvenir de son texte.
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
Quelque chose en lui transpire un sentiment que j'ai du mal à identifié alors qu'à mesure que plus les minutes passent, plus mon ventre se noue.
Il a peur. J'en suis certaine.
Son regard reflète une peur profonde qu'il essaie à tout prix de dissimuler, de cacher... tout ça, rien n'a aucun sens. Ma gorge se noue alors que la vérité s'impose à moi de manière violente et incontrôlable.
Je ne saurai dire comment, pourquoi et de quelle façon mais je sens qu'il a peur, qu'il est même terrifié.
Malgré cette apparence qu'il veut désinvolte et naturelle, malgré qu'il fasse tout pour garder la face... je sens qu'il y a autre chose.
Quelque chose de plus grand, de plus terrifiant que je ne suis pas en mesure de comprendre.
Son attitude est plus rigide que d'habitude. Il a dû mal à tenir en place. Ses doigts serrent et desserrent le pupitre devant lui, il s'éclaircit régulièrement la voix, ses doigts triturent le bouton de sa bouteille d'eau... Rien ne colle, et tout se mêle.
Brièvement, je jette un regard autour de moi.
Je suis étonnée de m'apercevoir que personne n'a l'air de comprendre ce que je comprends, que personne n'a l'air de... de voir ce que je vois. Sont-ils aveuglent ? Ne voient-ils pas que tout ça... que tout est faux ? Que tout est joué ? Ne voient-ils pas que l'être humain sous nos yeux souffre ? Qu'il est tourmenté, terrifié et épuisé ?
Au moment où il se recule pour prendre congé, ma poitrine se serre si fort que mon souffle se coupe, accentuant le malaise qui me broie le corps.
There's a Possibility,
(Il y a une possibilité,)
Des rires retentissent dans la salle après ses dernières paroles pour une raison que je ne comprends pas. Mes yeux me brûlent sans que je n'arrive à comprendre pourquoi.
Quelque chose dans son regard change un quart de seconde avant qu'il ne disparaisse... l'espace d'un trop court instant, j'ai le sentiment bouleversant qu'il est lui-même aussi perdu que moi alors que je le vois disparaitre de l'écran devant lequel je suis incapable de bouger.
Comment un être que je ne connais pas et dont les mots m'échappent peut-il me troubler, me bouleverser au point de faire tomber le masque ?
Il n'a jamais été question de le détester, de le mépriser. Je ne supporte pas ce qu'il représente, son monde, sa condition... mais n'en reste-t-il pas moins un être humain ? Depuis combien de temps ai-je oublié que les stars ont une âme, un cœur ?
Les larmes brouillent ma vue alors que la salle de conférence disparait pour laisser la place à un journaliste armé d'un micro qui commente ce qui vient de se passer.
All I'm gonna get is gonna be yours then
(Tout ce que j'aurai sera à toi ensuite)
Soudain, j'ai du mal à respirer.
Il me faut toute la force du monde pour ravaler mes larmes qui veulent déborder et trouver la force de traverser la foule qui emplit le hall d'un bruit peu supportable pour atteindre l'extérieur.
Le froid de décembre fouette mon visage alors que mes jambes tremblantes me portent plus loin encore, mais ça n'a aucune importance. Je n'ai pas l'impression de rien ressentir... au contraire, j'ai le sentiment de tout ressentir... absolument tout.
Au croisement de la 96ème rue et de la 3ème avenue, à bout de souffle, je prends conscience de ce qui est en train de m'arriver : mes larmes ont débordées et les émotions m'étouffent.
All I'm gonna get is gonna be yours then.
(Tout ce que j'aurai sera à toi ensuite.)
Lentement, je ralentie le rythme jusqu'à me stopper sous les bourrasques de vent glacé qui me fouettent le visage, faisant voler mes cheveux.
Je n'arrive pas à comprendre pourquoi je pleure, pourquoi je me sens aussi... aussi touchée, aussi atteinte par ce qui vient de se produire... et je ne veux pas le comprendre... pas maintenant, pas encore.
Je ne suis pas prête.
Dans une nouvelle bourrasque de vent, alors que j'essuie piteusement mes joues, le sillon d'un parfum m'effleure et fait accélérer mon cœur...
Je ferme les yeux une brève seconde en inspirant profondément...
Rien de cette journée n'a de sens.
Un flocon de neige vient s'échouer sur ma joue à l'instant où mes paupières lourdes s'ouvrent.
Le ciel remplit décharge sa colère, sa peine, lui aussi.
J'inspire en faisant taire les émotions qui me secouent depuis que je suis dans cette ville et, lentement, très lentement, mon cœur reprend un rythme quasi normal.
Je veux savoir. Je veux comprendre.
So tell me when you hear my heart stop,
(Alors préviens moi quand tu entends mon coeur s'arrêter)
You're the only one that knows...
(Tu es le seul qui sait...)
Coucou vous !
Un premier chapitre que je publie un peu tardivement (je n'ai pas pu faire autrement)
Pour celles qui connaissent déjà "Respire", vous allez me dire que j'ai changé pas mal de chose... dans le fond, c'est vrai.
Cette histoire à presque 10 ans et, en la relisant, je me rends compte que tout à changé, que mon écriture est si différente aujourd'hui... comme moi, finalement. Alors, certaines choses vont changer. Je la retravaille à ma manière, j'y mets ma patte et mon coeur et j'espère que ça vous plaira. Quoi qu'il en soit, je garderai l'histoire en elle-même inchangée... c'est important de ne pas la dénaturer, parce que vous l'aimiez à l'époque, et que je l'aimais aussi.
Je vais essayer de publier un chapitre par semaine (en espérant trouver assez de temps pour tout gérer)
Merci à celles qui l'ont déjà suivi et mise en alerte dès les premières heures et merci pour vos mots encourageants.
J'ai hâte, et peur de savoir ce que vous pensez de ce chapitre, ce que vous ressentez là, maintenant.
Vous me laissez un mot pour me le dire ?
Je vous embrasse.
Tied.
