Playlist : Queen - Show must go on

CHAPITRE 2

NEW YORK - 15 décembre

Un sas et un petit couloir me séparent de la rue. Au moment du départ, je n'aurai que quelques pas à faire et je sèmerai aisément les journalistes trop curieux.

Je marche de long en large depuis de longues minutes dans la pénombre, tête baissée, yeux mi-clos à la recherche des mots adéquats, planifiant mon discours et mon attitude.

Pour tenter d'éliminer le mal de tête qui s'est déclaré à mon arrivé ici, j'ai éteint la lumière. La pénombre me fait du bien autant qu'elle me terrifie. Jetant un bref regard au cadran lumineux de ma montre, je vois qu'il est bientôt quinze heures. Quinze heures.

J'ai le sentiment que mon estomac se retourne à l'instant où mes yeux voient et assimilent les chiffres digitaux.

15:00

Nom de Dieu.

Tout va changer.

Un des shows les plus stressants de ma vie va commencer... Le trac qui, habituellement participe au plaisir de mes représentations, est aujourd'hui totalement paralysant.

Je passe pour la énième fois mes mains qui se crispent dans mes cheveux, détruisant en un instant le travail de la coiffeuse.

La gorge en feu, je tente de respirer calmement : l'envie d'une cigarette est en train de me détruire littéralement.

Je finis par écarter un peu le rideau qui sépare la loge de la salle pour chercher l'endroit où Alice peut bien se trouver. Je l'ai perdue à la sortie de la voiture en entrant dans le bâtiment, les bousculades des fans et des agents de sécurité mêlés, je n'ai pas réussi à la maintenir à mes côtés. Et maintenant... maintenant j'ai besoin d'elle. Presque immédiatement. Comme si elle seule pouvais garder le monstre tapis en moi qui ne demande qu'à exploser.

Je soupire fortement en ne la trouvant pas parmi la foule de journalistes qui s'installe déjà. Presque inconsciemment, j'entame un nouvel aller-retour dans la petite pièce plongée dans le noir, le cœur battant fort et douloureusement.

Another hero, another mindless crime

(Un autre héros, un autre crime stupide)

Behind the curtain, in the pantomime

(Derrière le rideau, dans la pantomime)

Ils sont venus en nombre... comme prévu.

J'ai appris mon texte par cœur... comme prévu.

Mon angoisse me ronge en même temps que le reste... comme prévu.

Si je m'écoute, je joue les lâches et me barre par la porte de sortie arrière qui se trouve tout près, si près qu'elle semble m'appeler comme une sirène appelle un marin.

Bordel.

Je me fige alors qu'un nouveau soupire à m'en briser la poitrine passe entre mes lèvres.

Hold the line

(Tiens le coup)

Does anybody want to take it anymore ?

(Est-ce que quelqu'un peut encore y arriver ?)

Presque aveugle, je ne vois rien, mais je ressens, seulement. Un mouvement du rideau à ma gauche attire mon attention.

Mon instinct se trompe rarement lorsque je suis épié ou suivi et là...

Je reste plusieurs secondes figé à fixer le noir qui m'entoure, les sourcils froncés et la mâchoire serrée, espérant apercevoir quelque chose dans la pénombre.

Le néon vert dans mon dos éclaire à peine l'endroit, mais je suis presque sûr de voir une silhouette à moitié dissimulée derrière le rideau me faire face. Qui peut bien être ici malgré les limites imposées par le service de sécurité ? Malgré mes limites ?

Quelque chose se passe en moi à l'instant où mes yeux prennent conscience qu'il s'agit bien de quelqu'un qui est là, immobile. Une femme. Elle est presque entièrement cachée par le rideaux mais mon instinct me crie qu'il s'agit d'une femme. La taille, la carrure... cette chose au fond de moi me fait prendre conscience qu'une femme est là, à quelques pas et qu'elle me fixe comme je la fixe en retour, semblant incapables de bouger, de parler.

Bizarrement, mon corps semble se réveiller d'un long sommeil alors que j'appréhende les contours de ses traits dans le noir, à moitié cachée par le rideau... je suis pour autant incapable de savoir à quoi elle ressemble. Le néon dans mon dos doit l'empêcher de voir, de savoir qui je suis et... pour la première fois de ma vie, je m'en réjouis.

Je n'ai pas envie d'être vu. Je n'ai pas envie qu'elle me voit, je n'ai pas envie d'être vu par qui que ce soit... mais quelque chose chez cette intrue m'intrigue plus fort qu'est mon besoin de me protéger, de me cacher.

Ses cheveux ont l'air longs, peut-être ondulés ?

J'aimerais faire un pas vers elle pour la chasser ou réussir à parler, à lui dire de partir, à lui demander pourquoi elle se trouve ici mais quelque chose m'en empêche.

Est-ce sa respiration que j'entends être courte ?

Est-ce le sang qui boue en moi, de mes jambes au bout de mes doigts ?

Does anybody know what we are living for ?

(Est-ce que quelqu'un sait pour quoi nous vivons ?)

Un seul pas nous sépare... mais j'ai le sentiment qu'il s'agit là de l'univers entier. Mon estomac se retourne lorsque que je prends une grande inspiration, aspirant le léger parfum de l'inconnue courant jusqu'à moi et empoisonnant mes sens. Je frissonne sans raison apparente, refoulant mal ce que cette odeur provoque en moi alors que mon souffle s'accélère légèrement.

I guess I'm learning

(Je devine que j'apprends)

I must be warmer now

(Je dois être plus aguerri désormais)

Elle recule d'un pas à l'instant même où mes jambes avancent d'un pas dans sa direction, semblant incapable de ne pas avoir envie de m'approcher, de l'atteindre, de savoir qui elle est.

J'ouvre la bouche au moment où la voix d'Alice résonne dans le noir, me faisant sursauter en même temps que l'inconnue face à moi.

La pression dans mes tympans redescend aussi vite qu'elle est apparue.

- Ed ? Qu'est ce que tu fous dans le noir ?

Des pas légers et rapides résonnent tout près de moi, le rideaux effectue un mouvement lent en se remettant en place alors que l'inconnue s'évapore, laissant dans son sillage un léger parfum de freesia. Je reste planté là comme un con, à contempler l'espace vide qu'elle laisse derrière elle.

Légèrement déconnecté, j'ai du mal à supporter la lumière que rallume Alice et qui m'éblouie.

- Ca va ? demande-t-elle en me voyant grimacer.

Je hoche la tête sans grande conviction avant de me frotter le visage. J'ai la sensation de me réveiller avec une énorme gueule de bois.

- C'est à toi, ajoute-t-elle d'une voix un peu plus grave. Ils t'attendent.

On se dévisage quelques secondes sans que je ne réponde, sans que je ne bouge avant qu'elle ne tente de me sourire pour me donner du courage. J'ai la sensation que ça me fait l'effet inverse. Je jette un coup d'œil au rideau maintenant parfaitement immobile avant de soupirer...

Ai-je rêver de cette fille ? Est-ce le seul truc que mon cerveau ait trouvé pour dissoudre mon agonie ?

Je finis par inspirer profondément avant d'ouvrir mes bras à Alice. J'ai besoin de courage, et elle, c'est le mien. Le regard que nous échangeons est si plein d'émotions mêlées qu'il semble me revigorer pour avoir la force d'affronter la presse.

Elle vient se blottir contre moi après une seconde. Son parfum de fruit me fait sourire. Elle a toujours eu la même odeur, d'aussi loin que je me souvienne... elle est ma famille, ma maison.

Inside my heart is breaking

(A l'intérieur mon cœur est en train de se briser)

- Je t'attends ici, murmure-t-elle contre moi après un petit silence où je tente de ne penser à rien.

- Ne vide pas le mini bar.

Son rire résonne contre mon torse, me tirant un sourire alors que je la serre un peu plus fort contre moi.

Je finis par quitter la pièce sans me retourner, marchant jusqu'à l'entrée de la scène plus loin, dans les multiples cloisonnement de rideaux. Mes yeux ne peuvent s'empêcher de faire le tour de chaque parcelle que je découvre... l'inconnue est-elle partie ? A-t-elle trouvé une autre cachette ? Est-elle réelle ?

Fouillant nerveusement dans mes cheveux en repoussant mes pensées de plus en plus puériles, je passe rapidement ma main sur mes joues. Je réalise trop tard que j'aurais dû me raser ce matin.

- Mesdames, Messieurs, nous vous prions de faire silence. Nous vous remercions d'être venus aussi nombreux. Edward Masen est ici afin de faire le communiqué de presse que sa maison de disque a organisé. Il sera ensuite à votre disposition pendant 30 minutes pour répondre à vos questions.

Malgré l'appréhension qui me fit frissonner, j'inspire profondément, jette un dernier regard aux environs trop vide avant de me jeter dans la fosse aux lions.

My make-up may be flaking

(Mon maquillage est peut-être en train de s'écailler)

But my smile still stays on

(Mais mon sourire reste encore)

The show must go on...

(Le spectacle doit continuer...)

- Tu n'as pas oublié que tu m'as promis une sortie dans New York ?

La voix d'Alice me tire de mes pensées alors que la voiture accélère pour doubler un taxi.

Je lui lance un regard noir qu'elle ignore royalement, les yeux rivés sur son portable.

- C'est ce soir, explique-t-elle sans même me regarder, pianotant rapidement.

Ses doigts virevolte plus vite sur son téléphone que les miens sur ma guitare.

Je soupire en ne répondant même pas ; cela serait inutile. Je suis claqué. Beaucoup trop claqué pour me battre contre elle ou lui tenir tête. Je perdrais mon énergie à lui dire non : donc nous allons sortir... je vais sortir.

I'll top the bill

(Je tiendrai l'affiche)

I'll overkill

(Même si ça doit me tuer)

Une toux me secoue à m'en tordre avant que je n'inspire lentement, doucement. J'ignore le regard d'Alice qui a enfin lâché son téléphone pour se poser, inquiet, sur moi.

Tout va bien.

I have to find the will to carry on

(Je dois trouver la volonté de continuer)

Au bar, la musique résonne et les clients sont nombreux. La soirée va être vraiment très, très longue. Sûrement peu agréable, aussi, au vu des fréquentations féminines audacieuses et vulgaires de ce genre d'endroit.

- J'peux savoir pourquoi tu nous as trainé là ? demandé-je à Alice de mauvaise foi.

- Pour te détendre ! argue-t-elle en attrapant son cocktail.

Je l'observe une minute sans savoir pourquoi quelque chose me fait m'interroger. Elle a l'air... différente ces derniers temps... dans son élément. Malgré... malgré tout, j'ai la sensation que ma sœur est heureuse.

Son regard balaye la foule à plusieurs reprise alors que j'avale ma bière en petite gorgée, observant ma sœur agir presque... bizarrement. Du moins, plus bizarrement que d'habitude pour elle.

- Tu attends quelqu'un ? finis-je par demander après plusieurs minutes à la regarder être de plus en plus sur le qui-vive.

Son regard revient sur moi brièvement puis elle boit une gorgée de son cosmopolitan.

Elle hésite une seconde avant de me regarder de manière un peu plus figée.

- Ca se pourrait bien.

Je fige mon mouvement pour prendre ma bière en fronçant les sourcils, pas certain de comprendre ce qu'elle raconte.

- Alice ?

- Edward...

- Qu'est ce que tu me caches ?

Un léger sourire traverse son visage mais elle se reprend aussi vite.

- Ne pose pas de question, conseille-t-elle en me regardant.

Quelque chose que je n'identifie pas brille dans son regard. ce qui agite mon cerveau et ma curiosité.

- J'ai quelqu'un à te présenter, poursuit-elle lentement, jaugeant ma réaction par la même occasion.

Mes sourcils se froncent d'eux mêmes.

- Quelqu'un ?

- Un copain, commence-t-elle avant de se mordre légèrement la lèvre. Mon copain.

Un léger sourire presque moqueur veut étirer mes lèvres. Je le retiens du mieux que je peux alors qu'elle lève les yeux au ciel.

- Ca va ! s'exclame-t-elle avant que je n'ai pu ouvrir la bouche. J'ai plus 20 ans, tu savais bien que ça arriverait !

- J'n'ai rien dit, rigolé-je malgré moi.

Elle lève les yeux au ciel à nouveau. Il y a un léger silence qui s'installe alors que j'ai envie de l'assaillir de questions... cela serait certainement trop lui en demander. Alice n'a jamais été une grande cachotière mais parler de ses relations amoureuses avec moi ou Emmet... jamais de la vie. Si elle veut nous le présenter, me le présenter, c'est que c'est important.

- Ca fait longtemps ?

- J'ai dit pas de questions ! s'agace-t-elle alors que j'éclate de rire.

Rire qui se transforme en toux, ce qui m'agace prodigieusement, me faisant jurer. Le visage d'Alice est sérieux quand que je retrouve un semblant de respiration.

- Alors ? insisté-je.

Ma question la fait soupirer, faussement agacée.

- Quelques mois.

- Il vit à NYC ?

- Dieu non ! J'me taperai pas un mec qui vit à l'autre bout du pays !

Sa remarque me fait grimacer, ce qui la fait rire.

- Il est là en déplacement cette semaine alors quand tu m'as proposé de t'accompagner pour la conférence, je me suis dit que... tu vois. C'est l'occasion de vous présenter.

Elle hausse les épaules comme si ça n'était pas important alors que, le dernier petit ami qu'elle m'a présenté était son premier amour... celui qui compte vraiment et qui vous brise le cœur. Concernant leur histoire, c'est Alice qui lui a brisé le cœur. Ce pauvre type n'a rien vu venir et Alice en est sortie plus... plus grandie, plus sûre d'elle.

- Je vois, dis-je juste ne sirotant une nouvelle gorgée.

J'ai la sensation qu'elle ne me dit pas tout... quelque chose commence à m'intriguer autant que me gêner dans cette histoire. Je connais ma sœur par cœur et là, elle me cache un truc.

- Crache le morceau Alice.

- Quoi ? Quel...

Elle se stoppe en me dévisageant avant de soupirer.

- Bon ok. Il ne vient pas seul, avoue-t-elle en me regardant noir.

- Pas seul ?

Mon cerveau fulmine alors qu'elle me dévisage comme si j'étais le dernier des imbéciles.

- Vous êtes une espèce de... de ces trucs que font les gens parfois ? Un couple à plusieurs ?

- Quoi ?! Non mais ça va pas la tête !

- Un trouple, ajouté-je en me moquant littéralement d'elle.

L'expression choquée qu'elle arbore vaut franchement le détour.

- T'es vraiment tordu ! s'exclame-t-elle en grimaçant. Un trouple ?! Non mais...

- Je plaisantai, la coupé-je en poussant légèrement contre son épaule de la mienne.

- T'as plutôt intérêt à te tenir à carreaux... c'est important ok ? Il... il est important.

Son expression s'adoucit en même temps qu'elle rougit légèrement sous la confidence qu'elle vient de me faire.

- Ok, abdiqué-je en retrouvant mon sérieux. Ok, je me tiendrais bien.

- T'as intérêt oui.

Je repense pendant quelques secondes à ce qu'elle vient de me dire avant de froncer les sourcils, comprenant que quelque chose ne sent vraiment pas bon.

- Il vient avec qui ?

Elle finit son cocktail d'un trait avant de reposer son verre sur le bar lustré dans un bruit claquant.

- Une copine à lui.

Sa phrase met quelques secondes à pénétrer mon cerveau embrumé par la fatigue, la musique et le bruit omniprésent autour.

- Une copine ? répété-je comme un abruti.

Elle me lance un regard si cynique que je pourrais en pleurer.

Vient-elle de me tendre un piège dans lequel j'ai sauté sans même tenter de me débattre ?

- Alice qu'est ce que...

- Ah Lily, t'es là ! Ca fait 5 minutes je tourne en rond dans ce fichu bar !

On se tourne d'une même ensemble vers un grand blond qui fonce vers ma sœur pour la serrer contre lui.

Le grand frère immature en moi grogne de désapprobation : d'où est-ce que tu poses tes sales pattes sur ma sœur ?

Le grand frère mature en moi apprécie qu'il la serre contre lui avec autant d'affection sans l'embrasser à pleine bouche devant moi -Dieu merci.

- Jazz', je te présente Edward, mon frère, finit par dire Alice en s'écartant légèrement du blond pour nous présenter. Ed, c'est Jasper dont je t'ai parlé...

Son sourire est franc et, bizarrement, alors que je devrais probablement le prendre par la nuque et le menacer de le tuer si jamais il ose faire du mal à ma sœur, je sens que c'est quelqu'un de bien. Je ne saurai dire pourquoi, mais son regard bleu foncé, son sourire sincère et la façon dont il regarde ma sœur me donne envie de lui laisser une chance de le connaitre.

- Que veux-tu boire ? demandé-je après des rapides salutations en bonnes et dues formes.

- Une bière. La même que toi. T'en veux une autre ? Je vais commander !

- Bella ne devait pas venir ? questionne Alice après une seconde.

- Elle est partie aux toilettes, elle arrive.

Je lance un regard pas content à Alice qui m'a tendu un piège que je ne veux plus depuis des mois -des années. Les rencarts organisés de la sorte ne devraient-ils pas être bannis de la surface de la Terre ? Qui hormis ma sœur fait encore ça ?

Une minute plus tard, nos bières fraiches sont servies et résonnent l'une contre l'autre. La copine de Jasper n'est toujours pas dans le coin et je commence à espérer qu'elle se soit enfuit. Je déteste les coups de la sorte qu'Alice m'a très souvent organisé lorsque nous étions plus jeunes... je crois que je les déteste encore plus aujourd'hui. Hormis le fait que cela soit largement gênant et ennuyeux pour moi, cela sera d'autant plus frustrant pour cette fille qui repartira le cœur encore plus vide qu'à son arrivée : il n'est pas question que je rencontre qui que ce soit... surtout pas maintenant. Je n'ai en aucun cas la tête à ça, et Alice le sait très bien.

Pendant les 3 minutes qui suivent, je remarque plusieurs groupes de filles nous jetant des regards curieux. Je me tourne pour m'appuyer contre le bar et rabat ma capuche sur ma tête. Comme si cela suffirait...

- Tu veux qu'on aille ailleurs ? demande Alice après avoir croisé mon regard une seconde plus tard.

- Tout va bien. Je reviens.

Sur le trajet pour rejoindre les toilettes, je regarde le sol et me faufile entre les corps dansant. Les lumières éclairent les corps en rythme avec la musique, tantôt rouge, tantôt vert, les stroboscopes sont éclatant et mon mal de tête de fait que s'amplifier depuis le début de la soirée. Je tuerai pour une cigarette brulante.

Je pousse la porte des toilettes avant de m'apercevoir que je me suis trompé de porte. Les toilettes pour femme sont, par chance, vide et personne ne me voit refermer la porte qui grince lentement, comme si rien ne venait d'arriver. Pourquoi je suis là déjà ? Pourquoi n'ai-je pas tenu tête à Alice cet après-midi dans la voiture ?

- Il y a quelqu'un ?

Mes sourcils se fronce alors que je réouvre la porte des toilettes pour dames.

- Il y a quelqu'un ? répète-t-elle la voix tremblante.

- Hum... oui ?

- Oh... super ! Je suis coincée... la porte ne veut plus s'ouvrir...

Je retiens mal un sourire moqueur au son désespéré de la voix de l'inconnue coincée dans les toilettes.

- Vous voulez bien m'aider ?

- Ce sont les toilettes pour dames, m'amusé-je en pénétrant quand même dans ceux-là.

Je l'entends pouffer légèrement avant de soupirer.

- S'il vous plait, ajoute-t-elle d'une petite voix. J'n'ai pas très envie de dormir coincée ici.

Je m'approche de la porte en question et tente de pousser un peu dessus. Sans succès.

- Vous avez déverrouillé la porte ?

- Vous me prenez pour une demeurée ?

Je me fige avant de ravaler un rire et une toux qui me brule la poitrine.

- Je demande au cas où. C'est arrivé à ma sœur une fois.

Mes yeux font le tour de la petite pièce vide contenant un lavabo et un sèche main avant de me gratter la nuque pendant que l'inconnue reste silencieuse une seconde.

- Désolée pour votre sœur. Je ne voulais pas dire qu'elle est demeurée. Le verrou est coincé...

Cette fois, un léger rire m'échappe. Je finis par tousser avant de respirer profondément.

- Oh rassurez vous, elle l'est.

A son tour, elle rit légèrement. Je reste immobile une seconde, découvrant ce son alors qu'elle est toujours coincée derrière cette fichue porte. Je ne sais pas pourquoi, mais le son de son rire me donne envie de réussir à la libérer de ces toilettes. Il y a ce... ce je ne sais quoi qui me donne envie de l'aider, de la voir.

- Je vais essayer d'aller voir si je trouve de quoi vous ouvrir.

- Oh... donc vous allez partir ?

Je me fige dans mon mouvement pour faire demi tour avant de me surprendre à sourire.

- Je vais revenir, si c'est ce qui vous inquiète.

Elle soupire quand je l'entends s'appuyer contre la porte.

- Je suis navrée de gâcher votre soirée. Cette foutue porte... bon sang, vous pouvez ne jamais revenir si vous le souhaitez et je mourrais de honte dans des toilettes. J'aurai eu une bien triste mort.

- Ca serait dommage en effet, argumenté-je, amusé par sa tirade. Je reviens.

Je sors des toilettes à la recherche d'une solution miracle.

Malheureusement pour moi, il y a maintenant beaucoup plus de monde qu'il y a deux minutes et les corps s'agglutinent partout, me donnant du mal à voir quoi que ce soit.

Pourtant, près de la porte des toilettes, il y a une porte de service dans laquelle je me glisse pour tenter de trouver quelque chose qui pourrait m'aider -et aider la fille des toilettes.

Après une recherche ponctuée de jurons en trouvant tout et n'importe quoi dans le débarra, je finis par trouver un pied de biche. Je soupire en sortant de la petite pièce. Je ne suis pas certain que cela marchera mais j'espère que ça fera l'affaire.

- Dites moi que vous êtes le monsieur qui veut me sauver, s'exclame l'inconnue derrière la porte quand je pénètre à nouveau dans les toilettes pour dames.

- Je ne sais pas, êtes vous une demeurée coincée dans des toilettes verrouillées ?

Il y a un léger silence avant qu'elle n'éclate de rire.

Ce son me colle la chair de poule sans que je ne me l'explique.

- J'ai trouvé un pied de biche, lui expliqué-je en m'approchant de la porte. Je vais tenter d'ouvrir mais écartez vous. Je n'aimerais pas vous blesser.

- Un pied de biche ? répète-t-elle, la voix soudain moins amusée.

- Ca n'est pas pour vous tuer, promis.

- Les tueurs en série disent ça.

- Vous en connaissez beaucoup ?

- Beaucoup trop. Vous êtes le quatrième que je rencontre aujourd'hui !

Je secoue la tête, amusé bien qu'étonné par l'échange que nous avons. Une fille est coincée dans les toilettes d'un bar et fait de l'humour avec un inconnu ? Quel genre de fille est-elle ?

J'ai une vague appréhension en coinçant le pied de biche entre la porte et le montant de celle-ci. Quand elle me verra, quand elle découvrira que je suis... moi, quelle sera sa réaction ?

Je repousse mes pensées en appuyant un peu sur le montant qui craque sous ma poussée.

- Ecartez-vous, conseillé-je en forçant un peu plus.

Le bois mêlé au plastique craque, mais la porte ne s'ouvre pas pour autant.

Elle soupire, désespéré alors que je tente de la rassurer.

- Je vais trouver une solution, insisté-je en reculant un peu.

- Vous ne pouvez pas taper dedans comme font les flics dans les séries ?

Mon sourcil s'arque en même temps que mon sourire fend mon visage. Pense-t-elle toujours à haute voix ?

- Vous regardez trop la télé.

- Sûrement oui, avoue-t-elle à mi-voix.

Est-elle toujours aussi spontanée ?

Je réfléchis plusieurs secondes en silence alors que la musique du bar fait vibrer le sol de la pièce pourtant en retrait.

- Vous êtes toujours là ? demande l'inconnue d'une petite voix après un instant.

- Je pense pouvoir vous sortir de là, m'exclamé-je en appuyant le pied de biche à un autre endroit de la porte. Si je pousse ici, ça va lever légèrement la porte, expliqué-je comme si elle pouvait voir ce que je suis en train de faire. Vous tirer le loquet et la pousser pour qu'elle s'ouvre. Je pense que ça va fonctionner.

Malgré la fatigue, mon corps douloureux en plein décalage horaires, mes mains poussent sur le pied de biche qui soulève la porte. L'instant d'après, le verrou saute dans un bruit sourd en tombant au sol et la porte s'ouvre non sans faire un bruit vraiment très suspect.

La fierté qui m'envahit me fait sourire. Depuis quand suis-je devenu le sauveur de ses dames ? Depuis quand aider une inconnue me donne autant de satisfaction ? Si seulement elles étaient toutes aussi drôles, aussi spontanées !

Le bois de la porte disparait pour laisser place au corps de l'inconnue qui s'écrit de soulagement en soupirant dans ses mains, m'empêchant de la voir, de voir son visage.

- Oh mon dieu ! Vous avez réussi !

J'ai le droit à une micro seconde.

Une seule petite, toute petite, trop petite seconde pour avoir à peine le droit d'entre apercevoir son visage avant que les lumières ne sautent dans un fracas et s'éteignent. La musique se stop au même instant, provoquant une huée de l'autre côté de la porte.

Plongés dans le noir, je distingue à peine l'inconnue, les murs de la pièce et le léger filet de lumière provenant de la rue l'extérieur qui passe par la toute petite fenêtre.

- C'est une blague ? s'écrit-elle avant de rire nerveusement.

- Ca va revenir !

Plusieurs secondes passent sans qu'aucun de nous ne bouge. J'ai même l'impression qu'elle ne respire plus.

La lumière ne revient pas, si bien que je me demande franchement si ce que j'ai dit est vrai. J'aimerais pouvoir la voir mieux que ça, mieux que seulement pouvoir distinguer à peine sa silhouette.

- Je suis maudite, soupire-t-elle après un instant. Je hais New-York. Je jure que je ne reviendrais plus jamais ici !

- C'est une très belle ville.

- Ah vous trouvez ? Excusez-moi de vous contredire mais depuis que je suis arrivée ce matin, il ne m'arrive que des emmerdes !

Le ton mi-désespéré, mi-agacé de sa voix me fait sourire malgré moi. L'obscurité amplifie les bruits tout autour et l'ambiance étrange qui règne dans la pièce depuis que la lumière a disparue mais... je ne sais pas, je n'ai pas vraiment envie de bouger, de partir d'ici.

- Je sens que vous souriez, ajoute-t-elle à mi-voix après une seconde dans le silence de la pièce.

- Désolé... vous êtes... drôle.

Elle soupire avant de rire avec... lassitude ?

- Si seulement c'était vrai !

- Je vous trouve très drôle, insisté-je en levant les bras théâtralement.

Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes, si bien que j'ai un léger doute quant à sa réalité.

- Je crois que... qu'on devrait... sortir, reprend-elle après un silence où je tente de la voir malgré l'obscurité.

- Je ne sais pas si les lumières vont revenir, avoué-je un peu dépité par la situation.

Quelque chose en moi me donne envie de la voir, de la voir réellement... j'ai envie de savoir à quoi elle ressemble, de quelle couleur sont ses yeux et si son sourire est comme celui que je lui imagine. Je me racle la gorge après une seconde de silence où l'air devient plus lourd.

Sans savoir pourquoi, ni comment, cette situation me ramène à celle de l'après-midi où, dans les coulisses, j'ai aperçue la silhouette d'une inconnue... Cette femme me semble plus petite et sans vraiment comprendre pour quoi, j'ai envie de la connaitre...

Je soupire en faisant demi-tour, espérant trouver la porte de sortie sans me ridiculiser ou me prendre un mur.

La réalité me percute cependant à l'instant où ma main frôle le mur jusqu'à la poignée de la porte à l'aveugle et que j'étouffe une toux qui veut me ronger la gorge et les poumons. Je ne peux me permettre de la connaitre. Il suffira qu'elle comprenne qui je suis pour s'enfuir ou devenir hystérique... et je n'ai pas besoin de ça.

- Vous avez trouvé la sortie ? s'étonne-t-elle en entend le bruit de la porte qui s'ouvre en grinçant, et les voix de l'autre coté qui s'élèvent et envahissent les toilettes.

Quelques lumières provenant de portables éclairent le bar, mais l'électricité n'a pas l'air de vouloir revenir. Tout le monde peste et cherche à trouver une solution dans le bar.

- Je suis définitivement votre sauveur.

- Je crois toujours en cette histoire de tueur en série, marmonne-t-elle un sourire dans la voix.

Par celle-ci, je me rends compte qu'elle n'a toujours pas bougé.

- Vous ne sortez pas ?

Elle hésite une seconde avant de soupirer.

- J'ai... je ne suis pas super confiante de marcher quand il fait si noir... je préfère attendre que les lumières reviennent.

- Il se peut que l'électricité soit coupée jusqu'à demain, lui fais-je remarqué en maintenant la porte entrouverte derrière moi.

Elle grogne presque, ce qui me fait largement sourire.

Ralenti par l'obscurité, je reviens vers elle à tâtons, plissant les yeux pour tenter de la voir... mais rien y fait, et la frustration n'en est que plus grande.

- Venez, dis-je juste en tendant la main quand je le sens plus très loin.

- C'est gentil mais je...

- Venez, insisté-je plus fermement, désireux de sortir d'ici et de pouvoir enfin mettre un visage sur la personne qu'elle est.

Je ne sais pas si elle la voit ou si elle la sent, mais son bras se lève lentement et quand ses doigts effleurent légèrement les miens dans un mouvement qu'elle ne contrôle pas, j'ai la sensation que mon cœur vient de sortir d'un sommeil trop long.


Salut vous !

Je publie ce soir et c'est un miracle ^^'

J'ai (normalement) répondu à toutes les reviews. Si ça n'est pas la cas : sorry !

Merci pour vos follows et vos mots, ça m'encourage à continuer d'écrire, de publier.

J'ai besoin de vos reviews pour savoir si ça vous plait, si ça vous intrigue... j'espère que c'est le cas.

Vous me dites vos théories ? Vos sentiments ? Je veux vous lire.

J'vous embrasse,

A bientôt, ici ou ailleurs.

Tied