Playlist : Le lien, Grégory Lemarchal.

CHAPITRE 3


LOS ANGELES TIMES

Masen appuie sur pause, ou stop ?

Les fans se lamentent et pleurent leur icone...

Cet après-midi, le rêve de milliers de fan de voir Masen sur scène vient de s'effondrer.

Edward Masen, le chanteur à la voix remarquable, vient de nous informer, devant un parterre de journalistes, sa décision de mettre sa carrière en pause jusqu'à nouvel ordre. Cette annonce inattendue arrive après une tournée en Europe, passionnée et passionnante, qui semble avoir été éreintante pour le chanteur de 34 ans qui parait plus fatigué que jamais.

Les Européens ont su apprécier notre star au charme envoûtant. Notre correspondant outre-Atlantique nous a confirmé que, sur toutes les dates, toutes les places avaient été réservées des mois à l'avance (comme ici d'ailleurs). Les critiques locales ont été dithyrambiques... Masen aurait-il charmé toutes les journalistes du vieux continent ?

Celui-ci enchaîne depuis plus de dix ans succès sur succès sans que la passion des foules ne s'essouffle. Ce dernier devait d'ailleurs reprendre les concerts sur le continent d'ici un mois.

Concernant les raisons de son absence annoncée et désormais officialisée suite à l'annulation de tous les concerts de l'année, ce dernier n'a été que très vague, comme toujours. Masen aime garder sa vie privée secret, n'en déplaise à ses dames...

Les pauvres américains (et américaines !) que nous sommes devront se contenter pour l'année à venir - au moins - de se repasser en boucle les sept très beaux albums déjà existants... En souhaitant qu'ils ne soient pas les seuls de cette brillante carrière.

En direct de New-York

I. Swan


NEW YORK - 17 décembre

Mon réveil est si brutal que j'ai la sensation d'avoir la gueule de bois... ce qui ne peut être le cas : je n'ai pas bu une goutte d'alcool.

Le cœur battant, il me faut un moment pour m'habituer à la pénombre de ma chambre d'hôtel. Les grands rideaux opaques cachant la rue de dehors, si bien il m'est difficile de savoir quelle heure il peut être.

Pendant plusieurs minutes, je reste immobile dans le lit froid, incapable de ne pas me perdre dans le souvenir des rêves qui troublent mon sommeil depuis deux nuits.

Deux nuits.

Peut-on avoir le cœur qui s'accélère rien qu'à l'entente d'une voix ?

Je suis puérile !

Les évènements des derniers jours me perturbent plus qu'ils ne le devraient.

J'ai loupé une conférence que je n'aurai jamais dû louper.

J'ai écris un article de presse -que je déteste et trouve nul comme jamais- seulement parce que je n'ai pas eu le choix.

J'ai senti mon cœur décollé à la vision d'une ombre.

Je me suis retrouvée enfermée dans les toilettes d'un bar au milieu de Manhattan.

J'ai eu la sensation que mon âme se retrouvait quand ma main à touchée celle d'un homme dont je ne connaitrais jamais le visage.

J'ai rêvé de ce même homme au visage caché pendant deux nuits. Deux nuits durant lesquelles je me suis réveillée en sursaut, incapable de calmer mon cœur qui battait trop fort... beaucoup trop fort.

Et j'ai la sensation de ne plus être la même personne depuis qu'il s'est enfuit sans mot dire, me plantant au milieu d'un bar bondé où je me suis sentie plus seule que jamais.

Encore un homme que je fais fuir à toutes jambes... ma vie est d'un ennui mortel !

Franchement, New-York me déteste-t-elle au point de me faire vivre toutes ces choses étranges, perturbantes et détestables ?

Heureusement pour moi, Jasper et Alice ont sauvés ma soirée et par chance je me suis retrouvée à ne pas être obligée d'être agréable avec le frère d'Alice qu'elle voulait absolument me présenter -il a eu une urgence personnelle lors de la coupure d'électricité et à dû filer, ce qui m'a largement arrangé. Après l'épisode plus que perturbant des toilettes, j'avais besoin de tout sauf de me forcer à m'intéresser à quelqu'un dont je me fichais éperdument.

L'électricité n'est jamais revenue dans la bar et nous avons atterri au bar de mon hôtel jusqu'à tard.

La compagnie d'Alice m'est agréable... il y a longtemps que je n'ai pas apprécié autant quelqu'un. Quand je les vois, elle et Jasper, je me dis que les âmes sœurs existent.

Je soupire après plusieurs secondes en repoussant la couverture de mon corps pour me lever. Mes yeux maintenant habitués à l'obscurité environnante, mon regard fait le tour de la pièce.

Ma vie est vraiment un beau bordel.

Assise sur le bord du lit à observer mes affaires en vrac ici et là, mon attention se perds sur le pass' de la conférence que j'ai balancé sur ma valise quand je suis rentrée avant-hier dans ma chambre d'hôtel... il n'a pas bougé de là... j'ai la sensation que moi non plus. Tout depuis cette journée est... étrange. J'ai le sentiment d'être en suspend sans en comprendre la raison. Est-ce le cas ?

Dehors, il neige.

New York est tapie de blanc et, malgré mon humeur oscillant entre désespoir et agacement, je reste un moment à la fenêtre à déguster mon café tout en admirant la ville qui s'éveille enneigée sous mes pieds. C'est beau, il n'y a rien à redire... mais j'ai hâte de rentrer à L.A. et de retrouve une vie normale, sans tout ce que cette ville me fait ressentir.

Je ne reverrai jamais l'inconnu du bar.

Je me répète ça depuis cette nuit... sans réussir à me dire que ça a un sens.

En me forçant à bouger et à aller prendre une douche, je ne peux m'empêcher d'y penser... c'est étrange, il obsède mes pensée alors que je ne connais ni son visage, ni son prénom... je ne sais pas qui il est.

Je connais son rire.

Je connais sa voix, sa façon de parler.

Je connais son odeur, son parfum.

Epices, musc et ambre.

Epices, musc et ambre.

Je me fige à l'entrée de la salle de bain quand je réalise que quelque chose n'est pas... commun.

Tout s'emboite parfaitement tandis que mon cœur s'accélère dans ma poitrine, me faisant froncer les sourcils face à ce qui me percute.

Epices, musc et ambre.

L'inconnu de la loge.

Est-il possible... non... Non. C'est impossible que...

C'est la même personne ?

Mon cœur semble remonter dans la gorge alors que je me laisse envahir par l'émotion que cette pensée provoque en moi. Ca n'est pas possible ! C'est... c'est possible ?

Je me force à fermer les yeux pour tenter de me souvenir plus précisément de chaque détails de ces rencontres fortuites avant de frissonner lourdement... quelque chose en moi que je ne contrôle pas me crie que j'ai raison.

Je sais que j'ai raison, sans pour autant pouvoir en être sûre...

C'est lui ? L'inconnu de la loge ? Et l'inconnu des toilettes, du bar ? C'est... le même homme ? Une seule et même personne ? Est-ce possible ?

Si c'est le cas, quelque chose de plus fort que moi, que nous veut me mettre sur sa route mais cette même chose ne veut pas que je sache qui il est, ce à quoi il ressemble... La frustration me donne envie d'hurler et je dois puiser dans mes forces les plus profondes pour ne pas virer totalement folle.

Quand je sors de la douche, je me rends compte qu'il est déjà bien tard et que, une nouvelle fois, je suis en retard.

Je quitte en trombe de l'hôtel, portant mes deux sacs de voyage et jonglant pour attraper mon téléphone qui sonne encore. Il ne s'arrête pas depuis deux jours, mes collègues s'affolent de tout et n'importe quoi, mon patron veut absolument tout savoir de la conférence et il veut surtout que j'écrive encore un article dessus pour en donner plus de détails... j'ai déjà détesté écrire le premier pour une raison qui me dépasse... s'il faut que j'en écrive un autre...

Je hèle le premier taxi qui passe et lui indique ma destination : l'aéroport.

Hors de question que loupe l'avion qui va enfin me ramener chez moi, loin de NY et de mes pensées torturées qui ne font que tourner en rond. Je suis puérile et ridicule.

Je m'assois lourdement dans la voiture qui démarre pour s'insérer dans la circulation avant de fermer les yeux et d'inspirer lentement.

Un instant pour souffler, enfin.

Je suis dans les dernières personnes à monter dans l'avion pour L.A. Je regagne ma place avec maladresse, manquant de tomber par deux fois et bousculant une femme d'âge mure sans le vouloir.

Une fois assise, la place vide autour de moi me fait plaisir. Si personne ne vient d'assoir ici, cela m'arrangerait... je n'ai pas envie de supporter qui que ce soit et surtout pas envie de faire la conversation à des inconnus dont je me fiche éperdument.

Attendant que tout le monde finisse de prendre place, que l'avion démarre ses moteurs et décolle enfin, j'observe les gens autour de moi. Tout le monde ou presque a prit place. Un homme finit par s'installer à mon côté ce qui me fait soupirer. Il n'a cependant pas l'air bavard, caché derrière ses lunettes grises et ce signe me fait plaisir. J'ai besoin de silence et j'ai besoin de réfléchir posément à tout ce qui m'est arrivé ces dernières heures avant de virer complètement folle... si ça n'est pas déjà fait.

Mon regard se pose sur une silhouette dans l'allée de l'appareil tandis que mon voisin boucle sa ceinture maladroitement tout en jurant.

Me tournant le dos, une casquette enfoncée sur la tête, ce que je comprenais être un homme échange avec deux hôtesses qui semblent être gênées.

Quelque chose chez lui m'interpelle sans que je ne comprenne bien pour quoi, ma curiosité s'éveille tandis que mes sourcils se froncent.

Ses doigts, le long de sa cuisse tressautent légèrement, comme si la nervosité le rongeait, ou comme sur un rythme musical.

Elle regarde ma main

Elle s'accorde une pause

Mes yeux remontent jusqu'à sa nuque.

Mon cœur sursaute imperceptiblement.

Quelque chose en moi change, si bien que mon ventre se serre.

Cette silhouette... cette sensation de déjà vu...

Il me faut une longue seconde pour comprendre... pour saisir réellement ce qui me tombe dessus.

Mais l'univers conspire contre moi, et le monde cesse de tourner.

Est-ce... non...

J'ai le sentiment de le connaitre, de savoir... tout et rien à la fois.

Tout se mêle, tout s'emballe... je me perds dans le tourbillon de mes pensées alors qu'une chute vertigineuse dans mes brides souvenirs veut me saisir et m'engloutir.

Serait-il possible...

Est-ce... l'homme des coulisses ?

Je déglutis.

J'ai presque du mal à respirer.

Est-il également l'homme du bar ? Celui qui a disparu sans explications ? Celui qui a mis mes sens en feu et dont j'ai rêvé pendant deux nuits sans pouvoir aller contre ? Le destin le remet-il une troisième fois sur ma route ? Suis-je en train de devenir folle où tout ceci a-t-il vraiment un sens ?

J'appelle à mon destin

Mon cœur lourd se repose

A l'instant où il fait demi tour pour gagner sa place, j'ai le sentiment qu'il faut que je me cache sans réussir à le combattre.

Baissant la tête rapidement, je me planque derrière le rideau de mes cheveux pour ne pas risquer qu'il ne me voit... bien que cela soit totalement idiot : il ne me connait pas. Il n'a jamais vu les traits de mon visage et, quand bien même, jamais il ne saurait me reconnaitre, savoir que je suis ici dans le même avion que lui... ce qui est totalement fou et improbable.

Putain, j'ai envie de me marrer et de pleurer à la fois ! Comment est-ce possible ? Pourquoi suis-je obligée de réagir ainsi ?

L'homme à coté de moi me jette un coup d'œil furtif, jugeant certainement mon comportement incroyablement bizarre. J'm'en fou... rien ne semble me sortir de mes pensées qui s'entremêlent hystériquement.

Je ne sens que le bien

Et le mal se suppose

L'inconnu passe si près de moi que son parfum m'atteint de plein fouet.

Mon cœur a un soubresaut si intense que mon souffle se coupe.

Mes yeux se ferment alors que je tente de contrôler les émotions qui me submergent.

J'en ai maintenant la certitude : c'est lui.

C'est lui.

Le lien...

Je dois battre des paupières plusieurs fois pour réussir à trouver la force de pouvoir poser les yeux sur lui, à nouveau. Pendant un moment, il me tourne le dos, rangeant ses affaires dans un coffre en hauteur.

Je ne peux détacher mes yeux de lui... impossible.

L'effet qu'il me fait est le même que dans les coulisses... Je n'ai aucune idée de ce à quoi il ressemble mais j'ai le sentiment que tout en lui parle à mon instinct, aussi fou que cela puisse paraitre.

Il s'assoit de l'autre côté de l'allée, à moins d'un mètre de l'endroit où je me trouve.

Consciemment, à moitié dissimulée derrière mes boucles, je n'ose prendre la décision de le regarder, de savoir à quoi il ressemble et comment sont les traits de son visage... comment le pourrais-je ?

Du coin de l'œil, j'observe ses longs doigts nerveux tapoter ses genoux.

Mon corps semble renaitre alors que le souvenir de sa voix dans le bar résonne... j'aimerais tant qu'il parle, que sa voix vienne jusqu'à moi et que je puisse enfin savoir si toutes les pensées folles qui tournent, tournent encore et encore dans mon cerveau malmené sont réelles... si tout ça... si tout ça est réel.

Suis-je définitivement folle ?

Je ne veux pas l'être mais, soudain, la vie semble vouloir renaitre en moi... et mes envies se bousculent.

Je dois le voir... je crois n'avoir jamais eu le sentiment que je devais faire quelque chose aussi fort naitre en moi, tout en étant terrifiée à l'idée de le faire...

Définitivement, je suis folle à lier.

J'ose finalement lever la tête, ralentie par les émotions qui me secouent, pour le regarder le plus discrètement que je suis capable.

Elle remonte trop loin

Les souvenirs s'essoufflent

Je me sens pâlir aussi vite que mes pensées fusent.

Non...

Une centaine de jurons se bouscule dans ma bouche alors que je serre les dents.

Ces cheveux ébouriffés, cette mâchoire décidée, ces lèvres parfaitement dessinées qui ne sourient pas aujourd'hui... Ce visage caché derrière des

lunettes de soleil qu'il ôte sous mes yeux.

Putain.

Non.

Je trouve un peu de moi

Dans cette vie sur ces routes

Paralysée, mon corps figé dans cette contemplation presque irréelle, je n'ose pas émettre le moindre son...

Je n'ose pas bouger, ni même respirer.

C'est comme aux bords d'un rien

Que le lien me revient

Edward Masen.

Enfin

L'assimilation des informations que je détiens se fait très vite en moi alors que tout s'affole : la salle de conférence et les coulisses... l'interview, mon émotion... Et quelques heures plus tard, cette voix dans les toilettes... cette façon de parler, de rire... comment n'avais-je pu y penser plus tôt ? Comment ai-je pu passer à côté ? Ne pas le reconnaitre ?

Certes, ça n'est pas comme si je le connaissais et l'avais déjà rencontré mais...

Dieu, c'est lui.

C'est lui.

Merde, c'est lui.

L'inconnu, mon inconnu est Edward Masen.

C'est une blague c'est ça ? Un mauvais rêve ? C'est ça, l'ironie du sort ? Les cieux qui veulent se foutre impunément de moi ? J'ai envie de me pincer pour vérifier que je suis éveillée !

Est-ce pour ça qu'il a disparut, au bar ? Qu'il m'a laissée seule au milieu de la foule, dans le noir, alors qu'il m'avait dit aller chercher de la lumière ? A-t-il été découvert ? Chassé par des fans ? Des paparazzis ? Avait-il prit peur de... de ma réaction ? De mon hystérie possible ? Il aurait été surpris, certainement si j'avais pu voir qui il était... je n'aurai en aucun cas été hystérique... jamais.

A ceux qui rêvent sans fin

Qui s'accordent un repos

Je le regarde pendant de longues minutes tandis que les derniers passagers s'installent lentement, incapable de détacher mes yeux de lui. Il discute encore avec une hôtesse penchée vers lui.

Le minuscule sourire qu'il lui lance pourrait faire décoller le cœur de n'importe quelle femme. Je lève les yeux au ciel... ils sont vraiment... incroyable ces goujats !

J'observe l'hôtesse se redresser et repartir à travers l'allée sur ses talons hauts en me sentant agacée par leurs attitudes.

Lui, obtiendra tout ce qu'il veut avec un simple sourire et elle... Si elle pouvait juste... trébucher... et s'étaler sur le sol avec son 1m80 et son tailleur moulant !

Je soupire désespérément en tentant de me remettre de ma découverte et d'ignorer tout ce que cela provoque en moi.

Le trajet va être long, très long.

L'avion n'a pas encore décollé et les moteurs démarrés qu'elle revient déjà, lui apportant une sélection de journaux accompagnés d'un grand sourire plaqué sur ses lèvres. Je manque de lever les yeux au ciel devant sa puérilité.

Je repère le L.A. Times parmi eux, sentant mon sang se figer quand la réalité me percute.

Oh ! Mon article...

Bon sang !

Il boucle sa ceinture et, indiffèrent aux personnes autour de lui, se plonge dans la lecture des quotidiens nationaux.

L'inquiétude monte en moi à mesure qu'il feuillette les articles. Bordel. Va-t-il tomber sur le mien ? Est-ce les unes d'hier que je vois là ?

J'ai presque envie de vomir tant je redoute le moment où il lira mes mots.

Je suis pourtant certaine qu'il les a déjà lu mille fois s'il lit les journaux, en d'autres occasions certes, mais j'écris pour le Times depuis tellement d'années que c'est certain qu'il m'ait déjà lu.

Cette pensée me fait respirer plus difficilement.

Partagée entre l'inquiétude et la curiosité, refoulant tout ce que cette sordide histoire me fait ressentir, je me contente de le regarder presque... prudemment.

J'ai vu son visage des dizaines de fois dans les journaux, sur les réseaux sociaux, à la télé... mais j'ai l'impression que, ce midi dans cet avion, c'est la première fois que je le vois, que je le regarde... n'est-ce pas le cas, finalement ?

Son téléphone sonne, ce qui me reconnecte à la réalité alors que je me perds dans le dessin carré sa mâchoire. Il y répond immédiatement après avoir jeté un coup d'œil à l'écran de son portable.

- Ça va. Non, pas de problème. Tout s'est déroulé comme prévu.

Sa voix... bon sang, comment n'ai-je pas compris plus tôt que c'était lui, hier soir ? Et que c'était lui, cette silhouette dans le noir ? Suis-je totalement idiote ou sourde et aveugle ? Il fait une légère pose avant qu'un sourire étire ses lèvres. Bordel de dieu. Ai-je déjà été aussi vulgaire ?

- Je l'ai vue hier. Elle va bien. Elle rentre dans une semaine, je crois. Et toi de ton côté, tu as des nouvelles ?

Le ton de sa voix et les rides se creusant entre ses sourcils traduisent son inquiétude. Ma curiosité presque malsaine me crie qu'elle aimerait vraiment, vraiment beaucoup savoir qui est la personne au bout du fil, et ce qu'ils se racontent. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?!

- D'accord, je note. J'y serai. Non, inutile te déplacer... Je préfère y aller seul, je te remercie.

Il fait une pause à nouveau pendant de longues secondes. Je retiens mon souffle.

- Bien sûr... Je serai à la maison dans 5 heures. Je passerai dès demain vous voir. Embrasse maman pour moi.

En raccrochant, il soupire, bascule sa tête en arrière et ferme les yeux.

Le temps se suspend.

Comme la veille, dans les coulisses de la salle de conférence, sans même savoir que c'était lui, mon cœur fait un bond.

Sauf qu'aujourd'hui, ce matin dans cet avion c'est juste... c'est juste trop.

Je me lève aussi rapidement que mes jambes fatiguées me le permettent et fonce jusqu'au toilettes sans même faire attention au fait que nous allons décoller d'une minute à l'autre.

Enfermée à l'intérieur de la petite cabine, j'insulte entre mes dents le monde, le destin et la moindre petite chose qui ait pu m'attirer ici, jusqu'a Masen. Sérieusement, qu'ai-je fait au ciel pour qu'il m'en veuille autant ? Pour qu'il me... me torture de la sorte ? Quelle sorte de vie puis-je avoir pour que ça, ça m'arrive ? A moi ? C'est quoi ? De la curiosité beaucoup malsaine ou un coup du sort ?

Après une interminable minute à me lamenter sur mon sort et haïr l'existence elle-même, je décide qu'il est temps que j'arrête d'agir comme une enfant capricieuse et idiote qui rejette la faute sur les autres.

Je dois agir en adulte et arrêter d'analyser chaque petite émotion qui me traverse.

En regagnant ma place, je remarque deux choses :

La première, Masen et ses foutus cernes sont toujours là. Il n'a pas disparut comme par magie et n'a pas été remplacé par un vieil homme bedonnant à la barbe trop fourni. -Ce qui est franchement dommage étant donné les réactions beaucoup trop disproportionnées de mon corps que je vais devoir supporter tout le voyage rien qu'à le savoir dans le même avion.

La deuxième, ma place à disparue.

Littéralement.

Si je m'en réfère à Masen et à la distance qu'il y avait entre nous, une femme rousse d'une quarantaine d'années est assise à ma place, écouteurs sur les oreilles et lunettes de soleil sur les yeux -qui porte des lunettes dans un avion d'ailleurs ? A-t-elle la gueule de bois ? Est-je finis d'être insupportablement idiote ?

La femme à ma place m'ignorant quand je l'interpelle pour lui faire comprendre que la place est prise, je réussis à attraper une hôtesse passant entre les passagers pour leur demander de boucler leurs ceintures de sécurité

- Excusez-moi, j'étais assise là et je...

- Il faut regagner votre place Mademoiselle.

- Je sais, grincé-je malgré moi en manquant cruellement de patience, mais cette femme y est assise. Regardez, c'est ma place !

Je lui tends mon billet en même temps histoire qu'elle dise à cette imbécile de me laisser ma place, mais son sourire trop parfait pour être vrai semble avoir pitié de la personne que je suis en détaillant rapidement mon billet.

- Ici, c'est l'allée BC, m'explique-t-elle comme si je n'étais qu'une enfant perdue au bout d'un court instant. Votre place est dans l'allée BD. Juste ici.

J'avale ma salive maladroitement, sentant mon cœur commencer à résonner dans mes oreilles. Je vais surement tomber si ça continue, ou mon coeur va simplement me lâcher.

- C'est impossible, m'entêté-je en regardant mon billet à mon tour. L'allée BD devrait être là, dans l'ordre alphabé...

- J'ai bien peur que non, l'allée BD est ici.

- Ca n'est pas l'ordre alphabétique, répété-je, incapable de calmer mes nerfs prêts à exploser.

- Votre place est ici, près du hublot.

Son sourire est glacial tandis que l'enfer s'ouvre sous mes pieds.

Je suis certaine que la grimace que je fais ne lui échappe pas. Le sol peut-il m'aspirer ? S'il vous plait ?

- Allez vous asseoir Mademoiselle, nous allons décoller.

Bordel.

Comme une condamnée à mort, le cœur résonnant maintenant dans ma gorge, je fais les quelques pas qui me séparent de Masen avant de déglutir presque difficilement.

Putain. Sérieusement ?

Je dois puiser en moi de toutes mes forces pour réussir à ouvrir la bouche.

- Pardon, je... cette place est la mienne... apparemment...

Il ne lève pas la tête mais repli ses jambes pour me laisser passer. Bon sang il est beaucoup plus grand que ce que j'imaginais ! Espérant arrêter d'agir aussi idiotement, je ravale un soupire en serrant les dents et passe devant lui pour regagner la place à son côté. Oui, à son côté.

Bien entendu, comme je suis une idiote doublée d'une imbécile manquant cruellement de courage et de jugeotte, je fais tomber plusieurs de ses journaux en étouffant un juron.

Brillant Swan.

- Pardon, m'horrifié-je en me penchant en même temps que lui pour les ramasser.

- Laissez c'est bon.

Sa voix est tellement sèche que j'ai le sentiment qu'il vient de me passer un savon avec trois petits mots.

Dans un geste beaucoup plus rapide que moi, il ramasse ses journaux avant de les poser sur ses genoux pendant que je m'assoie maladroitement, espérant être aspirer par le sol ou par le ciel tandis que l'avion démarre avec une lenteur exagéré.

- Pardon, répété-je encore, incapable de le regarder.

Bordel Swan ! Où est passé la journaliste sûre d'elle qui n'a peur de rien ?

Je sens brièvement son regard brûler ma joue avant que je ne m'enfonce dans mon siège en me cachant derrière mes cheveux au mieux, les yeux rivés sur le hublot tandis que l'avion démarre très lentement.

Pendant plusieurs minutes, alors que l'appareil rejoint la piste pour démarrer son décollage, je suis incapable de dire un mot. J'ai même l'impression que tout en moi a été aspiré par la honte.

Plusieurs fois alors que l'avion -et mon cœur- décolle, je sens son regard me bruler le visage, les mains.

Autant de fois, je me mords les joues à la recherche de mon courage et de ma raison.

Je suis presque incapable de respirer calmement.

Sait-il qui je suis ? Non, pourquoi me connaîtrait-il ?

Sait-il qu'on s'est... croisés, déjà ? J'en doute. J'en doute sérieusement.

N'essaierait-il pas de me parler, si c'était le cas ? Et moi ? Qu'est-ce que je suis en train de faire ?

Après plusieurs minutes de vole où je compte jusqu'à 30 plusieurs fois pour retrouver mon calme, je finis par oser lui jeter un coup d'oeil. Concentré, il survole les articles avec concentration me faisant manquer d'air. Va-t-il me lire ?

Pour retrouver la raison et cesser de me ronger les sangs pour quelqu'un dont je me fiche éperdument -malgré nos rencontres fortuites étranges- je finis par ouvrir mon propre journal et me plonge dans ma lecture.

Je passe plusieurs minutes à relire la même phrase sans jamais la comprendre avant de l'entendre soupirer lourdement.

- Ces journalistes sont prêts à dire n'importe quoi pour faire un papier, grogne-t-il d'une voix sourde.

Je ne suis pas certaine que sa remarque est pour moi... j'en suis même sûre, mais j'ai l'impression qu'il vient de me faire la leçon du siècle. Il soupire à nouveau en marmonnant une nouvelle fois.

Je sens son regard se poser sur moi un instant avant qu'il ne se racle la gorge. Attend-il une réponse ? Vraiment ? Ne décollant pas les yeux de mon propre journal, je dois compter plusieurs fois pour réussir à ouvrir la bouche et contrôler le tremblement de ma voix.

- Certains font correctement leur travail, soufflé-je avec assurance.

Je suis ridicule.

Un petit rire moqueur, presque lasse l'anime, ce qui me fige.

C'est vraiment le type du bar.

Nom de...

- Personne n'a jamais écrit d'article sur vous alors.

Je ne sais si c'est l'agacement, la fatigue ou bien mon imagination débordante, mais sa voix me parait d'autant plus rauque qu'il y a quelques jours, à New York.

Sa remarque me parait presque ironique et me fait lever les yeux au ciel.

- Je n'ai pas encore eu cette chance, non.

- Je ne vous le souhaite pas, répond-il immédiatement.

Si j'en avais eu la force et le cran, je l'aurai regardé droit dans les yeux en me présentant comme le rapace écrivant des articles sur lui. Mais ma fatigue et mes interrogations sont trop grandes pour que j'arrive à aligner deux mots sans me ridiculiser.

Comme je ne réponds rien, il se mur dans le silence à son tour avant qu'un autre soupire ne le secoue.

- Encore un mauvais article ?

Ma voix transpire la moquerie sans que je ne le fasse exprès, me -et lui- donnant l'impression de le narguer ouvertement... et dire que je ne me sens même pas capable de respirer profondément rien que pour ne pas sentir son odeur, ni même m'adresser à lui en le regardant !

Il y a un léger silence entre nous avant que sa respiration ne s'arrête un instant. Quoi ? Qu'a-t-il... oh, sait-il que je... que je suis... moi ? L'inconnue du bar ? Celle qu'il a planté sans...

- Vous êtes journaliste ?

Sa question me soulage sans que je ne comprenne pourquoi... au fond de moi, je n'ai pas envie qu'il me reconnaisse, pas envie qu'il... qu'il sache qui je suis. Pas envie de savoir que, lui aussi, trouve ça... étrange et déroutant...

- Oui, répondis-je sans réfléchir.

Je me pince les lèvres, me demandant vaguement si je n'aurai pas mieux fait de me taire.

- Je comprends mieux.

Mes sourcils se froncent alors que, pour la première fois, je quitte mon journal des yeux pour me forcer à le regarder. Il ne me regarde pas. Son attention est fixée sur son journal entre ses mains qu'il serre trop fort pour que cela soit innocent.

Pendant un instant, mon regard caresse la perfection de son profile avant qu'un léger sourire n'étire ses lèvres sans qu'il ne me regarde pour autant.

Je suis presque heureuse de me rendre compte qu'en le regardant, en le regardant vraiment... mon coeur n'explose pas. Mon corps cesse-t-il d'avoir des hallucinations et tout redevient-il normal ?

Il est trop prétentieux pour son bien. Je sais qu'il sait que je sais qui il est. Je le sens, sa façon de se comporter, son manque de civisme... ce mec manque clairement de politesse pour jouer à l'inconnu... et je crois qu'il s'en fou complètement. Est-il toujours comme ça ?

- Vous comprenez mieux ?

- Votre agacement concernant le nom des allées tout à l'heure. J'ai cru que vous alliez faire un procès à la compagnie parce que vous vous êtes trompée de place.

- Je...

- Il n'y a que les journalistes pour faire ce genre de choses, pour avoir le soucis du détail à ce point. Vous allez contre tout, vous commentez tout. Alors... je ne suis pas étonné vous concernant.

J'ouvre la bouche une première fois sans être capable d'émettre le moindre son. Il finit par reprendre sa lecture en m'ignorant à nouveau.

- Ca s'appelle le perfectionnisme, finis-je par réussir à dire après un temps interminable. Même les chanteurs peuvent y arriver, vous devriez essayer.

S'il reste silencieux pendant que j'ai le sentiment d'être en train de faire littéralement n'importe quoi, je le sens se figer légèrement avant de poursuivre la lecture de son journal, m'ignorant à nouveau.

Sans réussir à comprendre pourquoi, ni comment je me sens vexée par ce qu'il vient de dire... en soi, il n'a pas tord. Je sais que le soucis du détail est un trait de caractère que mon patron adore chez moi et que beaucoup de collègue ont... il faut faire attention à tout, tout le temps... mais venant de lui... ça sonne et résonne comme une insulte.

Pendant un moment, je reste le plus silencieuse possible, me contentant de refouler l'agacement que je ressens et le fait de me sentir vraiment, vraiment idiote. J'ai presque envie de lui expliquer la raison pour laquelle je suis devenue journaliste avant de me raviser.

Pourquoi chercher à lui expliquer mes raisons d'écrire ? De communiquer aux gens ce que les personnes comme lui ne savent pas faire, pas dire ? Si les journalistes n'étaient pas là, sa carrière serait-elle ce qu'elle est aujourd'hui ?

Je n'ai pas à me justifier, mais je me sens furieuse, troublée et infantile.

Et je déteste ça, littéralement.

Après ce qui me parait une éternité où je fulmine dans mon coin tout en me trouvant ridicule au possible, je finis par chercher mes écouteurs et m'enfonce dans la musique en fermant les yeux pour tenter de trouver l'apaisement.

Il n'a rien de particulier et pendant le reste du voyage, je continue à le maudire et à espérer ne plus jamais avoir à me le coltiner d'une quelconque manière que cela soit.


Plus qu'une heure de vol et je serai enfin de retour chez moi.

Dans ma famille. Retrouver mes proches, mes parents, ma sœur et mon frère, et Matthew, mon rayon de soleil... c'est ma plus belle raison de me battre. Dans une heure, je serai très loin de l'effervescence de New-York... loin de ces journalistes bien trop curieux, provocateurs et indiscrets.

Il faut que je me repose, que je garde mon calme pour pouvoir affronter ce qui m'attends à L.A... Je n'ai jamais eu d'endroit au monde où je me sens plus chez moi que dans cette ville.

Comme ceux qui meurent pour rien

Si loin sans une rose

Je repense brièvement à ma conversation avec Carlisle avant de soupirer. Je n'aurai pas beaucoup de temps à la sortie de l'aéroport pour gagner l'autre bout de la ville. Hors de question d'affronter la foule et les journalistes... pas aujourd'hui.

Je me dis que soudain

Mes peurs ce n'est pas grand-chose

Pas grand-chose

Je glisse un regard, encore un, vers cette journaliste qui est assise à côté de moi.

Une journaliste qui fait un voyage tel que celui-ci à côté de moi... la vie a un drôle d'humour.

Son attitude crispée sur son siège pendant plus d'une heure m'a clairement fait comprendre qu'elle était en colère contre moi.

Tant mieux.

Je serre encore les poings et je crie pour demain,

et je crie pour demain...

Je regarde discrètement son profil.

Depuis presque deux heures, son corps et son visage se sont apaisés... je crois qu'elle s'est endormie.

Pendant longtemps, sans savoir trop pourquoi, je la regarde.

Sa peau pâle, ses cheveux longs et ondulés, son nez fin... je détaille tout d'elle. Peut-être est-elle la seule distraction que mon cerveau abimé à trouver pour survivre à tout ce qui me tombe dessus ou peut-être me fait-elle me poser trop de question... toujours est-il que la regarder me fait quelque chose.

Elle a l'air différente, le visage apaisé comme ça. Moins agacée, moins... moins lassée des cons comme moi.

Différente.

J'ose un sourire presque ironique avant de m'installer plus confortablement et de fermer les yeux à mon tour.

Tout sera différent.

Le lien, le lien

J'ouvre les paupières brusquement, me reconnectant à la réalité si rapidement que ma tête tourne.

L'hôtesse au dessus de moi arbore un sourire désolé.

- Le pilote vous prie de le rejoindre dès maintenant dans sa cabine afin que vous puissiez descendre de l'appareil avant le débarquement des autres passagers.

Je secoue légèrement la tête en tentant de reprendre pied dans la réalité. Allions-nous atterrir ? Ai-je fermé les yeux si longtemps que ça ?

Je jette un regard aux autres passagers qui sont pour la plupart encore endormis, ou aspirés par les écrans ici et là.

La place à mon côté est vide. Quelque chose en moi ne peut s'empêcher de me demander où la journaliste peut-elle être bien partie avant de soupirer. Il faut vraiment que je prenne l'air.

Ma gorge me brûle affreusement tandis que je me lève pour suivre l'hôtesse à travers l'appareil après avoir récupéré mon petit sac de voyage.

Plus loin, alors que j'étouffe une toux qui envenime la sensation dans ma poitrine, je croise le regard sombre de la journaliste qui traverse l'appareil dans l'autre sens pour regagner sa place.

Elle s'écarte de l'allée pour nous laisser passer, non sans avoir dégluti en m'apercevant.

Se dit-elle, elle aussi, que nous nous sommes comportés comme des imbéciles ? Que nous aurions pu passer le vol à discuter, à savoir si l'autre aime le café ou si le froid de New York n'a pas été trop difficile à supporter ? Vit-elle à L.A. ou dans la Big Apple ?

Sans en comprendre réellement la raison, j'ai envie de lui sourire, mais je crois n'en avoir pas la force.

Pendant une seconde, qui me parait une éternité, son regard affronte le mien sans ciller.

Pendant une seconde, j'ai envie de savoir qui elle est, au delà de la journaliste têtue et perfectionniste qu'elle laisse paraitre.

- Vous pouvez entrer Monsieur Masen, m'indique l'hôtesse d'une voix posée en ouvrant la cabine du pilote.

Je suis à la limite de l'étonnement en posant les yeux sur elle une brève seconde... j'avais presque oublié que je la suivais, que j'étais ici, là et maintenant.

Quand je jette un dernier regard sur l'endroit où était la journaliste un instant avant, elle a disparue.

Après une brève inspiration, je rentre dans la cabine du pilote qui me salut poliment en amorçant l'atterrissage avant de soupirer.

Je serre encore les poings et je crie pour demain,

et je crie pour demain


Coucou vous !

Je ne sais plus trop si je suis en retard ou non dans mes publications -je perds un peu le fil tant le temps passe vite- mais toujours est-il que la suite est là !

Si vous voulez la suite, il faudra écrire une petite review.

Ca prends 30 secondes et ça change énormément de choses pour moi...

J'vous embrasse

Tied