CHAPITRE 4

LOS ANGELES - 15 décembre

Deux heures plus tard, je me trouve dans une salle d'attente vide. Pour autant, je garde ma casquette vissée sur ma tête, comme si j'étais incapable de l'enlever.

Mes doigts serrent nerveusement le paquet de cigarettes dans ma poche histoire de tester ma résistance, il est là depuis des semaines... autant de semaines que je n'ai pas touché à une cigarette.

Evidement, aujourd'hui, comme à chaque rendez-vous ici, l'envie est plus forte que tout. De toute façon, ces derniers jours j'ai eu plus envie d'une cigarette que de n'importe quoi dans ma vie.

Plusieurs fois j'étire mes jambes devant moi avant de les ramener rapidement sous le fauteuil dans lequel je suis assis. La fatigue me broie et pendant les longues minutes où j'attends mon rendez-vous, je lutte contre le sommeil qui veut m'emporter.

- Monsieur ? Nous allons commencé.

La petite brune de l'accueil rougit légèrement derrière ses grandes lunettes rouges quand elle croise mon regard. J'ignore sa nervosité, trop rongé par la mienne.

Je suis déjà venu ici... et plusieurs fois. Mais à chaque fois, je ne peux contrôler l'angoisse qui nait et grandit en moi.

Encore une série d'examens, de clichés, de mots compliqués et d'explications sur les suites pour mon cas. Je suis un cas, un dossier, un numéro parmi des milliers. Je voulais avoir des réponses, savoir contre quoi je devais me battre et, bon sang, je sais...

J'entre dans le couloir qui sert de cabine avant d'accéder à la salle de radiologie. Tout m'a l'air presque familier. Je commence à connaitre cet endroit par cœur.

- Vous pouvez me confirmer votre date de naissance ?

La voix fluette de l'assistante me fait sursauter. J'avais presque oublié qu'elle était juste derrière moi.

- 20 juin 1990.

Ma voix rocailleuse me fait moi-même froncer les sourcils. Je détaille son visage une demie seconde, espérant que celui-ci provoquerait quelque chose en moi... mais rien. Le vide. Je la vois brièvement hocher la tête, rougir légèrement lorsqu'elle se rends compte que je l'observe avant de baisser les yeux sur le dossier -mon dossier- qu'elle tient entre ses mains.

- Vous pouvez enlever vos vêtements et les éventuels colliers ou bijoux que vous portez. Le radiologue vous attends de l'autre côté pour l'examen.

Je hoche la tête brièvement, ne l'écoutant qu'à peine. Je commence, aussi, à connaitre par cœur le protocole.

Elle disparait en refermant la porte derrière elle, me laissant enfin seul. Je me déshabille rapidement, repliant mon tee-shirt et mon pantalon avec soin avant d'inspirer lentement.

Je déteste l'odeur de cet endroit.

Je secoue mes doigts légèrement engourdis en pénétrant dans la salle de radiologie.

Une petite cabine vitrée me sépare de l'opérateur en blouse bleue, lunettes sur les yeux, qui pianote frénétiquement sur le clavier de son ordinateur.

Après un instant il en sort pour venir me rejoindre. Mécaniquement, il vérifie mon nom, mon prénom, ma date de naissance avant de me demander de m'installer.

J'ai un bref sourire face à l'anonymat que je rencontre depuis mes débuts ici... ça me ferait presque du bien d'être autre chose qu'un musicien. Ici, je suis... comme tout le monde. Ici, je suis Edward. Personne ne me demande de photos, d'autographe et les filles n'hurlent pas sur mon passage.

Je m'exécute sans rien dire. Il regagne sa cabine pour se protéger des rayonnements avant de fermer la porte derrière lui.

Pendant quelques secondes, le silence résonne malgré les dizaines de machines autour de moi. Pour la troisième fois en peu de temps je trouve le silence angoissant. J'ai la sensation que le show va commencer mais cette fois je n'en serai pas la star...

La voix presque mécanique de l'opérateur vient jusqu'à moi par les haut-parleurs.

- Bien, nous allons commencer. Veuillez ne pas bouger s'il vous plaît.

La colonne froide de l'appareil s'approche de moi et l'œil indiscret de la plaque radiographique se colle contre mon torse nu. Je réprime mal un tremblement face à là différence de température entre ma peau et le métal gelé.

Un bruit sec, un cliché.

- Inspirez puis bloquez votre respiration.

Le bruit sec, encore.

- Bien. Respirez profondément.

J'inspire lentement, étouffant mal la brûlure que cela crée dans mon torse. J'ai la sensation que l'on écarte les côtes à mains nues alors que tout en moi brûle douloureusement.

La colonne gelée tourne autour de moi pendant un temps interminable, à gauche, à droite, plus bas, plus haut... j'ai la sensation que cette séance ne se terminera jamais. Je me concentre durant un moment sur les ordres directs de l'homme en blouse pour ne pas m'écouter et m'enfuir d'ici.

- Patientez un instant, je vérifie les images, grésille la voix de l'opérateur dans les haut-parleurs.

Le silence résonne dans la salle inanimée.

Je me force à ne pas bouger.

Ne pas réfléchir.

Ne pas voir.

Ne pas ressentir.

- Nous avons terminé. Les clichés sont bons. Vous pouvez vous rhabiller et remonter au deuxième étage, le docteur Giulani vous attend.

Les clichés sont bons ?

Est-ce une façon de dire que ma tumeur est assez grosse pour être nette ?


La sensation d'être en dehors de mon corps est saisissante... à chaque fois. Après un rendez-vous comme celui-ci, il me faut toujours un moment pour réussir à sortir de ma torpeur.

A chaque fois, j'erre dans les rues comme un fantôme qui chercherai la paix pour disparaître.

A chaque fois, j'ai le sentiment de ne plus pouvoir respirer.

Je marche sans vraiment savoir où je vais. Mes pieds avancent, presque indépendamment du reste de mon corps et je les laisse faire. Je ne veux pas réfléchir. Je n'ai pas envie de comprendre.

Mon corps semble ne plus m'appartenir. Mes doigts sont gelés et douloureux. Mes articulations me font mal, j'ai l'impression que mes mains ne sauront plus me répondre.

Vos radiographies thoraciques ne sont pas bonnes...

Est-ce que le monde, l'univers a une logique précise ? Est-ce qu'il nous arrive des choses parce qu'on les mérites ? Ne récolte-t-on que ce que l'on sème ?

C'est probablement dû à votre exposition chronique au tabac...

Je secoue la tête, tente de sortir de mes pensées, de reprendre pied dans la réalité.

Nous allons vous faire un IRM afin de confirmer ce premier diagnostic...

Quelqu'un me bouscule, ou est-ce moi qui le bouscule ?

- Hé ! Tu pourrais faire attention mec !

- Désolé, marmonné-je en accélérant légèrement le pas.

Je tire un peu plus ma capuche sur ma tête, plusieurs personnes me scrutent.

L'image montre clairement une tache sombre très visible et très localisée sur le poumon gauche... Vous la voyez ?

Le monstre tapis en moi se régale alors que mon cœur résonne douloureusement. J'ai la sensation d'être épié de tous les cotés et que chaque personne dans la rue peut entendre les mots qui tournent et tournent en boucle dans mon esprit malmené.

Je me faufile entre les silhouettes floues autour de moi, marchant toujours plus rapidement, jusqu'à me bruler les poumons insupportablement.

Nous ne voulons pas nous avancer... mais ça n'est sûrement pas bon.

Je traverse la rue sans vraiment m'en rendre compte, sans vraiment regarder si une voiture arrive.

Putain, j'ai presque envie qu'une voiture me fauche.

La biopsie nous permettra de déterminer quel type de traitement mettre en place...

3 semaines après l'avoir apprit, ses mots me font toujours le même effet dévastateur.

Vous avez une croissance cellulaire chaotique dans les tissus du poumon. On les appelle des carcinomes épidermoïdes.

C'est du charabia. Mais j'ai compris, même si mon cerveau a certainement mis beaucoup de temps à réellement assimiler ses mots.

Je bouscule encore une personne, ne m'excuse même pas. Je n'en ai plus l'envie, plus la force. Mes poings se serrent dans mes poches, mes doigts aux ongles rongés et douloureux s'enfonçant dans ma chair.

Je crains que ça ne soit la vérité pourtant Edward... vous allez devoir vous battre...

Me battre. Contre quoi ? Contre qui ? J'entends Alice, Rosalie et Esmée d'ici... Tu n'es pas seul, nous sommes la raison de te battre... ta famille a besoin de toi... Tes fans ont besoin de toi...

Mes fans. Putain. Comme si avoir des fans allait me sauver !

Je m'attends presque à ce que chacun d'entre eux me voit déjà mort et enterré. Mes concurrents sont très certainement en train d'ouvrir une bouteille de Krug Champagne Vintage de 1928.

Je vais crever seul pendant qu'eux videraient la bouteille de champagne la plus chère du monde.

Mon manager est sûrement déjà en train de prévoir un album posthume.

Edward, ce que je vais vous dire n'est pas facile à entendre... vous avez très certainement un cancer des poumons.

D'autres examens n'ont fait que confirmer son diagnostic.

Je ne qu'un chanteur à la con, chantant des chansons à la con, à qui on vient d'apprendre qu'il a un cancer des poumons à la con...

3 semaines que j'enchaine les rendez-vous, les examens, les interrogatoires médicaux.

3 semaines que je me traine les mots du docteur qui à mis le doigt sur la tumeur qui me ronge.

3 semaines que je me réveille chaque matin en ayant la sensation de ne plus réussir à respirer.

Putain de vie.

- Ed ? Qu'est-ce que tu faisais ? Ça fait trois plombes que je t'attends ! S'exclame une voix puissante.

Je cligne des yeux plusieurs fois et relève les yeux. Je sais que je le connais. Cette voix m'est familière, ce visage et cette silhouette toute en muscles aussi.

- T'as l'air bizarre, ça va ? Insiste-t-il, en avançant vers moi.

Mon frère.

- Ouais je...

Je me racle la gorge pour reprendre pied dans la réalité, pour reprendre contenance et tenter d'avaler l'angoisse qui m'étouffe. Le souffle court, la poitrine en feu, je me rends compte que j'ai marché jusqu'à chez moi.

- Qu'est ce tu fais là ? Demandé-je en tentant de paraitre le plus normal possible.

- J't'attendais, je voulais te voir.

Je jure entre mes dents.

- On t'a jamais appris à prévenir avant de débarquer chez les gens comme ça ?

Il fronce les sourcils en croisant les bras sur son torse. Mes mains serrent mon trousseau de clés dans ma poche. J'ai simplement envie -besoin- d'être seul après avoir évoqué le cancer qui me bouffe pendant deux heures, est-ce trop demandé ?

- On t'a jamais appris à être plus cool ?

- J'ai pas envie d'être plus cool Em ! M'énervé-je en avançant jusqu'à chez moi.

Il me suit tout en grondant à voix basse tandis je grince des dents en entrant. Je jette ma veste dans le salon avant de pénétrer dans la cuisine, ignorant royalement le fait d'être impoli. Ce soir, je ne crois pas être en état de supporter quoi que ce soit... j'ai simplement envie de plonger dans mon lit et d'y rester jusqu'à ce que le temps s'arrête. La porte d'entrée résonne quand il la referme derrière lui. Je sens son regard me suivre alors que les secondes passent. Il semble surveiller chacun de mes gestes, comme si je n'étais qu'une bombe prête à exploser.

- Tu vas finir par me dire ce qu'il y a ?

Mes mains tremblantes s'appuient à plat sur le bord de l'évier tandis que je tente de contrôler le peu de patience qu'il me reste et la colère qui boue en moi et ne demande qu'à éclater. Ma respiration se fait trop rapide, trop courte et j'étouffe un juron en sentant une quinte de toux me bruler les poumons.

Dehors, la nuit est tombée depuis un moment. Combien de temps ai-je marché ?

Je respire pour essayer surmonter la colère qui gronde en moi... en vain.

J'aurai voulu pouvoir être capable d'en parler avec lui. Lui dire que j'étais mal barré. Que la tumeur avait grossit depuis la dernière radiographie il y a quelques jours et que les spécialistes n'étaient plus si confiants qu'il y a trois semaines quand on a découvert pourquoi mes poumons m'empêchaient de respirer correctement.

J'aurai voulu lui dire qu'il allait falloir qu'il soit fort, pour moi, pour lui.

J'aurais voulu lui dire que Matthew allait souffrir à cause de moi et que je ne pouvais pas supporter une telle chose.

J'aurais voulu lui faire face et pouvoir affronter son regard en lui disant que j'avais un cancer, oui, et que ça n'était pas en bonne voie. Mais le dire avec ces mots là, ce soir dans ma cuisine... J'en suis incapable. Ils trottent dans ma tête, inlassablement depuis des heures... mais mes lèvres ne peuvent pas les prononcer. Je ne peux pas l'accepter.

Tout est trop... brutal, trop douloureux. Impossible à dire, encore plus à accepter. Je n'accepterai pas ça... Jamais. Je n'ai même pas trente cinq ans et déjà un putain de cancer ! Qui peut accepter ça ?

- Ed ? Lâche cet évier... Parle moi.

En une seconde, la colère semble m'aveugler... tellement, que je n'arrive brutalement plus à réfléchir, à respirer.

- J'n'ai pas envie de te voir, pas envie de parler et si je veux démolir mon putain d'évier ou ma cuisine, c'est mon problème ! Fous-moi la paix ! Fous-moi la paix ! M'écrié-je en me tournant vivement vers lui.

Ma voix se brise sous la colère qui m'engloutie alors que ma vision se trouble de rage. Depuis 3 semaines, la colère bouillonne en moi. J'ai la sensation qu'elle est en train de ronger tout ce que je suis de jour en jour.

Je n'ai pas le temps de reprendre ma respiration, ni lui de réagir qu'une toux me plie en deux et me donne la sensation de m'arracher l'intégralité de mes poumons et de ma gorge. Mes cotes sont si douloureuses que j'arrive à peine à respirer. Il me faut plusieurs minutes pour réussir à reprendre pieds, à ne pas m'effondrer sous la pression dans mon torse.

Brièvement, je croise le regard blessé et inquiet de mon frère.

Lorsqu'il amorce un pas vers moi, je recule difficilement, refoulant une autre quinte de toux qui veut me briser les os.

- Em, s'il te plait... j'ai juste... j'ai besoin de rester seul.

Ma voix est tellement sifflante que je peine à la reconnaitre. Ce sentiment m'oppresse la gorge sous le poids des larmes que je retiens et de la détresse qui veut m'engloutir.

Il hésite un instant, restant silencieux alors que j'essaie de respirer du mieux que je peux pour ne pas le supplier de me laisser.

Emmett finit par se reculer d'un pas, ce qui provoque un réel soulagement en moi. Je crois que c'est la première fois de notre vie qu'il ne me tient pas tête... et cette fois, j'apprécie. Je prends appui sur le plan de travail derrière moi et tente de me redresser pour me tenir droit. Mes jambes tremblent tellement que je me demande vaguement comme elles peuvent encore me supporter.

- D'accord, finit-il par souffler d'une voix sombre. Tu ne bouges pas de là ? Carlisle passera demain.

Je ferme les yeux, épuisé de ne plus trouver mon souffle.

- Je serais là, murmuré-je sans pour autant bouger.

Il faut plusieurs secondes avant qu'il ne fasse demi-tour et sorte de chez moi. La porte d'entrée se referme derrière lui dans un silence pesant alors que je compte les secondes pour essayer de contrôler ma respiration.

Puis le silence.

A bout de force, à bout de tout, je me laisse glisser le long du meuble derrière moi, jusqu'à me retrouver assis sur le sol de ma cuisine.

Enfin, je laisse la chance à mon corps et mon âme de lâcher prise.


Je reste là, assis sur le carrelage froid de ma cuisine, les jambes étendues devant moi pendant ce qui me parait une éternité.

Les derniers mois, les derniers jours, les dernières heures repassent en boucle devant mes yeux vides. La tête lourde, je finis par replier mes jambes contre mon torse pour poser mon visage sur mes genoux en respirant lentement.

La colère est partie... ce qui est pire que tout. La fatigue extrême, les douleurs de mon corps... j'ai l'impression que tout s'abat sur moi en un instant. C'est comme si je sentais quelque chose se rompre physiquement en moi.

Est-ce ça, perdre espoir ?

Lorsque mon portable sonne dans ma veste, je sors de cet état de léthargie dans lequel je me trouve depuis des heures et finis par me lever difficilement. Comme anesthésié, je rejette l'appel avant d'éteindre mon téléphone sans même prêter attention à qui veut me contacter.

Je me laisse tomber sur le canapé et allume la chaîne Hi-Fi, me laissant engourdir par le rock crasseux des Kings of Leon.

Four Kicks résonne dans la maison et je monte le volume le plus fort possible, jusqu'à faire trembler le sol, grincer les enceintes. Je veux oublier et la musique va m'aider. Elle m'a toujours guéri de tout.

Je voudrais anesthésier cette douleur plantée dans ma poitrine...

Je voudrais hurler à m'en arracher la gorge...

Mais je suis trop las, trop désespéré.


Dès mon arrivée à l'accueil, l'assistante me fait entrer dans une petite salle réservée au personnel. Une sorte de pièce de repos chichement meublée : un canapé, une table, deux ou trois chaises avec un petit frigo et un micro-ondes. Rien de spécial... Mais là, sans arriver à comprendre vraiment pourquoi, je suis à l'aise.

Ici, je n'ai plus cette peur d'être reconnu... c'est presque devenu une obsession ces derniers jours, une terreur.

Passé le seuil de cet endroit protégé, je n'attends généralement pas longtemps que le Docteur Giulani puisse me rejoindre. Elle est chaleureuse et attentive. Elle prends le temps d'échanger longuement après chaque examen. Elle prends le temps de m'expliquer, de répondre à chacune de mes questions, de tenter de me rassurer.

Elle a été d'une prévenance exemplaire pour la tomographie passée il y a une semaine... Si j'ai déjà été refroidi, et plusieurs fois, par une simple radiographie, cet appareil, ce tunnel ronflant et bruyant a été une horreur.

Je n'ai pas souhaité que Carlisle m'accompagne bien que le docteur Guilani et lui soit collègue depuis longtemps. Avoir un père chirurgien à des bons et des mauvais cotés... les bons, c'est que dès les premières fois où je lui ai décrit mes symptômes il a su que ça n'était pas normal... Grace à lui, j'ai pu avoir un rendez-vous deux jours après avec un spécialiste de renom. Le mauvais coté, c'est qu'il connait le charabia médicale et sait pertinemment ce qui va se passer pour moi désormais.

Plusieurs fois, il m'a proposé de m'accompagner tout au long du parcours de soin mais je préfère qu'il ne soit pas là... Ni là, ni ailleurs. Je veux être seul... et je crois qu'il comprends mon choix.

- Bonjour monsieur Masen.

La porte s'ouvre dans son grincement habituel. Avec son éternelle blouse blanche et son sourire chaleureux, le docteur Guilani entre dans la petite avant de fermer la porte derrière elle quand je la salue, la voix cassée de n'avoir pas parlé depuis des jours.

Elle s'assoit autour de la petite table avant de soupirer.

- Je vous offre un café ? J'ai besoin de faire une pause...

- Ca ira, merci.

Je l'observe se servir un café en étant incapable d'agir normalement. Plus rien ne me parait normal... plus rien du tout. La réalité, ma réalité depuis un mois est assommante et je n'arrive définitivement pas à me sortir de ma léthargie.

- Bon, reprend-t-elle en regagnant sa place initiale armée de son café, l'équipe médicale a fait le tour de votre dossier. Vous devez maintenant savoir où nous en sommes exactement. Notre premier diagnostic a bien entendu été confirmé par l'IRM. Une tumeur localisée de petite taille dans les bronches du poumon gauche. Nous attendons le résultat votre biopsie pour déterminer quel est le meilleur traitement à prescrire. Suivant le type de tumeur une chirurgie peut suffire... Il faudra dans ce cas prévoir une hospitalisation rapidement. Dans d'autres cas, il faudra obligatoirement accompagner l'opération d'un traitement chimique.

Je suis son discours un peu perdu, un peu ailleurs, comme si elle parlait de quelqu'un d'autre, comme si je n'étais pas celui qui, d'ici peu de temps, passerait en salle d'opération parce qu'il a un cancer. Un carcinome épidermoïde.

Sa voix me parait brutalement plus lointaine alors que je m'enfonce dans les méandres de mon cerveau torturé.

Elle finit par se taire, puis me regarde attentivement, comme si elle avait détecté mon passage à vide. Ca n'est plus réellement qu'un passage... j'ai le sentiment que ce vide est devenu ma vie. Ses cheveux argentés scintillent sous les lumières froides de la pièce quand elle se penche légèrement vers moi au dessus de la table qui nous sépare. Elle pourrait être ma mère... elle est presque aussi douce et chaleureuse qu'elle.

- Vous avez des questions ?

J'en ai plein, des milliers. Mais je reste silencieux et secoue même la tête en réponse.

- Edward, votre tumeur a été détectée à un stade précoce. Il est rare de traiter une tumeur aussi localisée et de cette taille. Votre père et votre métier sont une chance pour vous. Les premiers symptômes qui passent généralement inaperçus, vous ont alertés... Je ne vous apprends rien en vous disant que, plus le traitement est appliqué tôt, meilleures sont les chances de rémission.

Rémission… Pas guérison.

Avoir un père médecin m'as appris à faire la différence. Quel que soit le traitement, quelle que soit sa réussite, il y aura toujours cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête... Toujours.

- Je vous propose de vous appeler dès que j'ai le résultat de votre deuxième biopsie, et nous fixerons un nouveau rendez-vous, reprend-elle face à mon silence. Nous allons vous laisser fêter Noël en famille et nous verrons tout ça après les fêtes.

Je reste terré dans mon silence encore une fois. Que pourrais-je lui répondre ?

- Nous pourrons programmer cela début pour janvier, si cela vous convient ?

- Très bien oui.

Dehors, malgré ce mois de décembre bien avancé, le soleil m'aveugle.

Je rabat ma capuche sur ma tête, mets mes lunettes et fonce tête baissée jusqu'à ma voiture garée dans le parking sous terrain.

Une fois à l'intérieur, je reste un long moment assis, les mains et la tête sur le volant.

Je vais faire quoi, maintenant ? Faire quoi du temps qu'il me reste ?

En allumant le moteur qui gronde sous mes doigts, la musique emplit l'habitacle. Je réprime un frisson en réalisant que ça fait des semaines que je n'ai pas joué, pas chanté.

Cette pensée me fait serrer les dents à m'en faire sauter la mâchoire.

Dehors, les rues décorés pour Noël me rappellent que l'année est presque écoulée... et que le temps m'est compté.

Nous allons vous laisser passer Noël en famille...

Je n'ai aucune envie de fêter Noël, je n'ai ni le cœur, ni la tête à la fête... pourtant, il y a Matthew.

La musique en sourdine, le cœur battant, je rejoins ma maison sans me presser.

Quand je me gare devant chez moi, je m'aperçois que la Mercedes de Carlisle est déjà là.

Je n'ai pas passé le pas de la porte d'entrée qu'une minuscule tornade me fonce dans les jambes en hurlant de joie.

- Papy a dit que tu viendrais ! s'écrit-il de sa voix cassée. Je suis trop content !

Je saisis la boule d'énergie dans mes bras et le soulève le plus haut que je peux ce qui le fait rire aux éclats.

- T'as failli me faire tomber p'tit bonhomme ! T'es drôlement costaud !

Son petit corps se blottit contre moi et son regard d'un vert étincelant croise le mien. Il me sert le cou avec ses petits bras, semblant me redonner de la chaleur, de la vie.

- Tu m'as trop manqué, sourit-il avant de plonger dans mon coup pour une étreinte.

Une bouffée d'amour et de vie m'envahit brusquement. Tellement, que je pourrais me mettre à pleurer comme un gamin. Trois ans, c'est trop tôt pour affronter ce genre d'épreuve... mais il y a-t-il finalement un âge où on est prêt ?

Pendant les quelques secondes où il m'étreint de toutes ses forces, j'ai l'impression de revivre. Je pose ma tête sur ses cheveux bruns ébouriffés, inspire son odeur familière et rassurante.

Sentir le corps plein de vie de Matthew contre moi est dévastateur. Je suis partagé entre le désespoir et l'espoir. Matthew... Je ne peux réprimer un sourire en le sentant gigoter dans mes bras, maintenant pressé de m'échapper pour retourner à ses jeux.

Ce gosse est le portrait craché de son père... Trente secondes de silence et c'est trop.

En reposant Matthew sur le sol, je croise le regard de Carlisle, debout, les mains dans les poches de son pantalon à pinces. Le soleil haut dans le ciel illumine ses yeux gris. Je repense brièvement à la première fois où il est apparu dans ma vie... il a toujours ce même regard sur moi. Mon père ne vieillira probablement jamais... il sera pour toujours cet homme élégant dont le charme fait chavirer chaque personne qu'il croise.

Le sourire discret qui orne sa bouche me fait presque frissonner. Avant aujourd'hui, j'ai la sensation de ne l'avoir jamais vu nous observer, de n'avoir jamais vu tout cet amour, cette fierté dans ses yeux...

Je baisse les yeux sur Matthew qui repart à toute vitesse dans le salon, manquant de bousculer son grand-père sur son passage. Il aura quatre ans au printemps... seulement 4 ans. Paradoxalement, j'ai le sentiment qu'il a toujours fait partit de notre famille.

- Tu viens tonton ? s'exclame sa voix fluette à travers la pièce. Monsieur Patate a encore mangé l'œil de Madame Patate...

Je ne peux m'empêcher de sourire malgré moi... Dieu que j'aime ce gamin. La complicité entre Matthew et moi est si intense... je l'avais presque oubliée. Rose dit que si nous sommes si proches tous les deux, c'est parce que j'ai oublié de grandir. Si seulement ça pouvait être vrai !

- Papy a mit dans la cuisine un gâteau de Mamie pour toi. Je voudrais en manger, j'ai un peu faim...

Ce gosse est définitivement le fils de son père.

J'étouffe un rire malgré moi pour la première fois depuis de nombreux jours.

Je respire... enfin.


Coucou mes petites cuillères !

Sorry, j'ai probablement 1000 ans de retard dans la publication de ce chapitre (que vous avez certainement détesté ^^') Attendre tout ce temps pour apprendre ça... c'est moche ! Mais, malheureusement... passage obligé dans cette histoire...

Merci pour vos mots encore une fois, votre soutien et vos encouragements. J'en ai largement besoin !

Je veux savoir ce que vous ressentez là, maintenant et vos théories pour la suite

La suite est prête et n'attends que vous !

J'vous embrasse,

Tied