For a Sick Boy

Chapitre quatre :

"This is (not) a love song"


Tu sembles savoir beaucoup de choses sur moi.

Comment les connais-tu, d'ailleurs ?

Je vois.

Tu n'es pas « autorisé » à me le dire. C'est une information classée, pas vrai ?

C'est d'accord, exactement ce à quoi je m'attendais.

Es-tu un harceleur ?

Ahahaha- non, c'est bon, n'ait pas l'air si choqué je plaisante.

Je ne pense pas que les harceleurs s'habilleraient tout en blanc- on les verrait de loin, beaucoup trop.

Du coup tu n'es pas un harceleur.

Haha- n'ait pas l'air si nerveux. Je n'ai jamais considéré cela comme une sérieuse possibilité.

Mon esprit vagabonde et je dis beaucoup de choses que je ne pense pas. N'y fais pas attention, ce n'est pas important.

Tu semble posséder beaucoup d'informations sur moi. C'est un peu choquant. Je devrais être inquiet, mais je ne le suis pas. En fait, il semble naturel que tu en saches tant sur moi, quoique je ne sais pas pourquoi j'ai ce sentiment.

...Ce n'est pas important, je suppose.

Eh bien, ça l'est sans doute, mais je ne veux pas m'attarder sur ce sujet. Tu m'as posé beaucoup de questions sur moi, tu sais ? Ca devrait être à mon tour maintenant !

Puis-je te poser une question?

Huh?

Ca ne fonctionne pas de cette façon?

Cela ne semble pas très juste. Permets-moi de te demander une chose.

Une petite chose.

Ca ne prendra pas longtemps.

Je te promets.

Croix de bois croix de fer si je mens je vais en enfer.

D'accord ?

D'accoooord ?

Ahaha- je ressemble à Rin. Je ne suis pas aussi chiant d'habitude, je t'assure; je me sens juste un peu agité.

Puis-je poser ma question?

... Je te remercie.

Connais-tu une fille qui s'appelle Sukone Tei?

Ah ... Je vois tes yeux s'illuminer.

Donc, tu la connais.

Là encore, je ne suis pas surpris. Beaucoup de gens savaient qui était Sukone Tei- car elle était une sorte de légende dans notre lycée. Mais pas dans le bon sens.

Elle était... une jolie fille, je suppose, quoique bien trop maigre. Son uniforme marin- si je me souviens bien- avait toujours l'habitude de flotter autour de son corps, sa jupe tombant jusqu'aux genoux tandis que les autres filles (Rin incluse) aimaient porter des jupes indécemment trop courtes. Les manches de l'uniforme d'hiver de Tei étaient beaucoup trop longues, recouvrant complètement ses mains, même quand elle tendait ses doigts au maximum. Tei devait toujours retrousser ses manches une fois, deux fois, à plusieurs reprises, de façon à ce qu'elles ne les gênent pas pendant qu'elle écrivait, et je ne peux me souvenir qu'elle se mordait les lèvres avec irritation, tandis qu'elle tirait ses manches avec plus de force que d'ordinaire. Dans son uniforme scolaire- et je ne veux pas être cruel ici, car elle avait un certain type de beauté éthérée, une autre façon d'être belle- Tei ressemblait à un paquet de bâtons enveloppés dans du tissu.

Soit ça, ou un cadavre.

Sa peau était livide, comme si elle était sortie d'une tombe, et il y avait toujours d'épaisses rainures noirâtres-violacées autour de ses yeux fatigués et bordés de rouge. Personne ne savait réellement ce qui se passait chez elle, mais on en connaissait assez pour imaginer.

Eh bien.

Il y avait des rumeurs sur sa « vie familiale », et ça n'avait pas l'air très « confortable ».

Mère décédée.

Père alcoolique.

Trop pauvre pour acheter un uniforme scolaire qui lui aille.

Typique histoire mélodramatique.

Je ne suis pas sûr à quel point c'était vrai- mais tu en sais probablement plus sur Tei que moi.

Tu sembles en savoir beaucoup.

Surtout sur des gens…troublés…comme Tei.

Et moi.

Ahahaha ...

Je peux voir la compréhension dans tes yeux, et je sais que j'ai raison.

Ca me fait étrange de savoir que je suis classé dans la même catégorie que Tei maintenant- d'autant plus que j'ai passé toute ma scolarité au collège à essayer de l'éviter.

Essayer d'éviter d'être classé dans la même catégorie qu'elle.

Tei hantait les couloirs de nos couloirs comme un fantôme, les yeux mi-clos : bougeant comme le brouillard sur la plage. Il y avait quelque chose de très étrange chez cette fille et ses splendides et longues vagues de cheveux argentés ne faisaient qu'ajouter à cette image spectrale.

J'ai toujours pensé qu'elle était belle.

Déprimante...

Mais belle.

Peut-être que c'est pour cela que les autres filles la détestaient autant.

Par jalousie.

Sukone Tei, peu importe qu'elle soit squelettique, faisait tourner les têtes partout où elle allait ; sa brumeuse, onirique présence atteignait tels des doigts obscurs le cœur de tout ceux qu'elle rencontrait.

Je...

C'est un peu difficile pour moi de parler de Tei maintenant, avec sa peau laiteuse et ses cheveux blancs, ses lumineux yeux carmins soulignés de ses paupières sanguines, ses pommettes du plus pur ivoire, comme une princesse de conte de fées, mais je suis sûr ...

Je suis sûr que j'ai raison quand je dis que jamais aucune fille sur la planète ne ressemblera trait pour trait à Sukone Tei.

Peut-être que si Tei avait été moins jolie, les autres filles l'auraient laissée tranquille.

Peut-être ...

Peut-être qu'elles n'auraient pas été si cruelles envers elle.

Mais si elles n'avaient pas choisi Tei, ça aurait été quelqu'un d'autre ils auront toujours choisi quelqu'un d'autre- car les être humains sont cruels, ils aiment se regrouper pour s'en prendre aux faibles carcasses.

Ils aiment se sentir plus fort que les autres.

Les gens sont victimes d'intimidation pour toutes sortes de raisons, tu le sais, parce qu'ils sont un peu trop intelligents, ou un peu trop timides, ou un peu trop gras, un peu trop laids...

Ou, dans le cas de Sukone Tei…

Parce qu'elle était trop jolie.

Et quelque chose d'aussi joli ne peut exister dans notre monde sans que quelqu'un d'autre essaie de le détruire pour son propre plaisir.

Si Tei avait été laide- si elle n'avait pas été cette jeune fille blafarde et mélancolique entrée au collège, à l'air tout droit sortie des pages d'un livre aux illustrations d'encre noire (une princesse à la peau de porcelaine et aux cheveux blancs comme de la neige, aux lèvres rouge pomme et aux yeux rêveurs, brumeux, embués)- je ne pense pas qu'elle serait devenue si misérable.

Mais s'ils n'avaient pas intimidé Tei-

Ils auraient trouvé une autre victime.

Je suis sûr de ça.

Peut-être c'aurait été Miku.

Peut-être c'aurait été Kaito.

Peut-être...peut-être c'aurait été moi-même.

Et je me souviens avoir pensé- m-mais ça fait mal d'y penser maintenant…

Que c'était b-bien que ça soit Tei-

C-car au moins ce n'était pas moi.

Alors c'était bien.

C'c-c'était…

C'était très bien.

Je ne sais pas ce qu'a fait Tei pour piquer la curiosité et l'attention d'Akita Neru- mais, peu importe la raison (ça devait sûrement être quelque chose de petit, stupide, complètement ridicule), les rumeurs sur Tei ont commencé à circuler dès qu'Akita a posé les yeux sur elle.

Des rumeurs horribles.

Moi, je n'ai pas envie…de les approfondir, mais…

Euh…

Il y avait des histoires... des histoires stupides sur elle, complètement exagérées, et je suis sûr qu'aucune d'entre elles étaient vraies... mais certaines disaient que Tei avaient un étrange... fétiche pour la torture, et qu'elle aimait faire souffrir de petits animaux pour son propre plaisir, et il y avait d'autres histoires, aussi- sur la façon dont elle s'était prostituée- un problème qui affecte un grand nombre de filles, n'est-ce pas ? Mais ce que fait une fille avec son corps pendant son temps libre…C-ce n'est pas pertinent- des choses privées comme ça…

Ha ...

Je me suis probablement plus préoccupé de ces histoires plus que de mes « sentiments » envers Rin, mais je pense- même si je... eh bien. Tu sais ce que je ressens à propos de Rin. Il ne faut pas essayer de me faire rouvrir de vieilles blessures, d'accord ?- que je ressentais la même chose que maintenant.

Il y a certaines choses que le public en général n'a pas besoin de savoir.

Je ne croyais pas les rumeurs.

Je ne pense pas que quelqu'un qui les croyait.

Mais tout le monde dans ma classe- comme moi- était si... si lâche, et si incroyablement heureux, ce fut Tei- faible, rêveuse, jolie Tei, qui ne pouvait pas se défendre contre les mots cruels de ses agresseurs pas plus qu'un oisillon tout juste sorti de l'œuf pouvait se défendre contre les mâchoires d'un serpent- qui a été prise pour cible, et non pas eux, alors ils ne l'ont pas aidée.

Personne ne l'a aidée.

Je me souviens une fois... C-c'est juste un incident, sur une longue suite d'incidents, mais je me souviens que quelqu'un a volé les chaussures d'intérieur* de Tei, de sorte que Tei était obligée de marcher pieds nus, et le professeur a exclu Tei de la classe « parce qu'elle n'adhérait pas à l'éthique vestimentaire de l'établissement ».

Tei n'est pas revenue en classe ce jour-là.

Elle ne pouvait pas- parce que ses chaussures avaient été retirées de son casier, et elle n'avait pas la moindre idée d'où elles avaient pu aller.

Une autre fois, quelqu'un- je ne sais même pas qui- a volé son compas et a griffonné sur le bureau de Tei des choses horribles que je ne veux même pas répéter.

Ce ne sont pas les seuls incidents qui sont arrivés- et je suis sûr qu'il y avait plus (beaucoup, beaucoup plus)- mais je...

Je ne veux pas en parler.

Cette histoire est restée confinée dans notre classe et je ne suis pas sûr que les autres élèves étaient au courant et je me suis dit souvent si j'étais Rin (si j'étais fort comme elle) je serai intervenu contre la personne qui avait volé les chaussures de Tei et j'aurai arrêté celle qui a gribouillé ces choses malveillantes sur son bureau.

Si j'avais été plus comme Rin, j'aurai essayé de l'aider.

Je serai intervenu.

Mais je n'étais pas Rin.

Je ne serai jamais Rin.

Rin n'était pas dans ma classe; Rin n'était pas là pour nous aider, et j'étais seulement l'ennuyeux, le trop calme Kagamine Len; l'enfant placide qui était assis dans un coin à lire, tandis que Tei était exclue de cours au bord de larmes, comme si c'était habituel en ce jour normal.

Je n'ai jamais rien dit…

Je n'ai rien fait.

Parce que je savais à quel point j'aurais pu facilement devenir une Tei Sukone moi-même.

Mais ...

Tei n'était pas un fantôme qui a traversé ma vie, ses pieds ne laissant pas de traces sur mon cœur parce qu'elle a réussi à faire une impression.

J'ai parlé à Tei.

Il ya bien longtemps.

Juste une fois.

Il y a ... environ un mois avant...

Eh bien ...

Tu sais.

Tu sais.

Je suis sûr que tu sais.

J'ai rencontré Sukone Tei dans le bus du retour, et je ne prends jamais le bus (j'ai l'habitude de marcher)- mais je me sentais inhabituellement lourd ce jour-là, et le temps avait été beaucoup trop froid, ou peut-être que je me sentais paresseux, mais, quoi qu'il en soit, j'ai pris le bus.

C'est tout ce qui compte vraiment.

Ce jour-là dans ma vie, ce jour stupide, cette stupide décision- j'ai stupidement pris le bus.

Et il y avait un seul siège libre.

Il était à côté de Tei.

Si j'avais vu cela à temps, je me serai retourné et sorti du bus- et peut-être alors Tei aurait eu le même impact dans ma vie que les premiers pas d'un bébé dans un couloir- et c'aurait été bien.

Mais j'avais déjà payé mon ticket- et je n'avais pas envie de le gâcher.

En fait…

J'aurai pu le faire, mais j'ai toujours été têtu (pas tout à fait têtu comme Rin, mais je peux encore être assez obstiné, surtout quand il s'agit de choses comme les devoirs), et je n'avais pas envie de perdre mon argent.

Je ne voulais pas faire demi-tour et ressembler à un idiot.

Je me souviens que j'étais resté debout- prétendant que je n'avais pas vu que le seul siège qui restait était à côté de Tei- mais mes yeux ont rencontré son regard rubis et elle…

Elle m'a fait un petit sourire.

Le plus petit des sourires de toute petite taille ; éphémère, nerveux, timide, mais toujours un sourire inimitable.

Je n'avais jamais vu Tei sourire auparavant.

Après cela, j'ai su que je ne pouvais pas tout simplement l'ignorer- pas après qu'elle m'ait vu, alors je lui retourné son sourire avec un des tremblants, peu convaincants sourires de mon cru- et j'ai pris la place libre à côté d'elle tandis que le bus commencé à se déplacer à nouveau. Je n'étais pas tout à fait assis quand il a commencé à rouler- et le mouvement brusque m'a fait voler vers l'avant, pour presque me frapper la tête sur le siège en face de moi ...

Et puis la main pâle et osseuse de Tei a agrippé mon épaule, me tirant vers l'arrière, avant que je ne m'explose les dents contre le dos du siège de l'autre personne ; et elle a...

Elle a ri.

Si doucement.

Son rire avait sonné clair dans le bus- mais assourdi par les sons de personnes qui toussent, de ceux qui parlaient dans leurs téléphones portables, par un bébé à l'avant en train de pleurer, et le vrombissement des moteurs, le crissement des pneus, tandis que le bus continuait à rouler inlassablement; mais elle avait ri.

Un rire silencieux.

Discret.

Tout comme son sourire.

-Ne te blesse pas, avait dit Tei- d'une voix sérieuse, mais elle était toujours souriante. Ce serait une honte si tu gâchais ce visage.

Tei avait paru si...

Si normale.

Sa voix s'est estompée lentement dans l'oubli, et elle s'est mise à rougir- comme si elle était gênée, et, compte tenu de sa peau d'une pâleur mortelle, toute couleur sur ses joues blêmes était absolument notable.

Je ne sais pas ce que j'attendais. Je pensais à moitié à toutes ces rumeurs qui ont circulé au sujet de Tei dans notre école- que ...

Je ne sais pas.

Qu'il y avait eu quelque chose d'étrange à son sujet après tout.

Mais, pendant que je me suis assis là, regardant son visage rougissant (et elle a baissé la tête, essayant de se cacher derrière la cascade de ses cheveux d'argent, je suis sûr qu'elle était nerveuse)- il n'y avait ... Il n'y avait rien d'ouvertement « étrange » à propos de Tei.

Elle semblait être une gentille fille.

Une fille normale.

Un peu comme Miku.

Puis à nouveau...

Qu'est-ce que « normal » signifie, de toute façon?

C'est juste une étiquette.

Peut-être que cela ne signifie rien du tout.

Parce que- même si Tei était douce et aimable, mais très timide (je crois qu'elle était timide à cause de ces mois et ces mois de brimades qui s'empilaient comme de lourdes couches de neige sur son corps fragile jusqu'à ce qu'elle puisse à peine respirer), elle avait été persécutée comme si elle était une sorcière, ou une lépreuse.

En fait...

Ahahaha.

La persécution n'est pas quelque chose de nouveau. Ca arrive toujours; à travers les siècles.

Peu importe combien l'être humain à évolué, et à quel point nous nous sommes consacrés dans cette quête d'« égalité » nous avons toujours piétiné les gens sous nos pieds; les faibles, fragiles personnes comme Sukone Tei, qui sont écrasées si facilement- écrabouillant leur cœur dans la poussière jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.

Il s'agit d'un mécanisme d'adaptation.

« Au moins il y a quelqu'un de plus mal loti que moi ... Au moins, je suis dans une meilleure position qu'eux... »

C'est comme ça.

C'est pourquoi des étiquettes comme « normal » et « anormal » ont été créées, de sorte que nous et seulement nous puissions trouver les autres personnes- les personnes différentes des normaux- et que nous puissions les battre à terre, encore et encore, jusqu'à ce qu'ils n'en peuvent plus.

J'ai parlé à Sukone Tei, dans ce bus, par cette froide journée, et je ne me souviens pas quel jour de la semaine c'était, exactement, mais je ne pense pas que ce soit important. Je ne peux même pas me rappeler de ce dont nous avons discuté- mais je peux me rappeler comment Tei est lentement, lentement, sortie de sa coquille. Comme les pétales d'une fleur s'ouvrent avec grâce, Tei a fleuri quand je me suis assis avec elle- parlant tranquillement, nos voix masquées par le bavardage des autres- jusqu'à ce qu'elle soit presque méconnaissable de la fille rêveuse et calme que j'ai vu dériver comme de la fumée dans les couloirs de notre école.

Tei aimait les films d'horreur; en particulier les vieux, avec ces horribles effets spéciaux.

Le légume préféré Tei était le concombre, mais elle ne savait pas pourquoi.

-Juste parce que.

Sa saison préférée était l'hiver, parce qu'elle aimait faire des empreintes de pas dans la neige blanche- elle se réveillait tôt, parfois à quatre ou cinq heures du matin, pendant l'hiver, juste pour qu'elle puisse examiner l'étendue immaculée de blanc dehors depuis la fenêtre de sa chambre; et elle avait dit, les yeux pétillants, que c'était :

-Magique.

Elle n'avait jamais eu peur du sang, et une fois elle était partie jouer dehors avec une de ses amies, et Tei avait trébuché- tombée à cause d'un mauvais pas sur le trottoir- et s'était écorché son genou sur du verre brisé, elle avait eu besoin de cinq points de suture. Son amie avait paniqué- s'était enfuie et, en fin de compte, ce fut Tei, assise sur le sol, qui avait dû demander à quelqu'un si elle pouvait emprunter leur téléphone portable pour qu'elle puisse appeler une ambulance elle-même.

J'ai appris beaucoup de choses sur Sukone Tei pendant ce court trajet de bus- pendant vingt minutes, et nous étions assis très près, en souriant, partageant des histoires d'enfance comme si nous étions de bons amis.

Comme si nous étions connus l'un l'autre pendant toute notre vie.

Nos voix se mêlaient avec la conversation des gens autour de nous- avec cette fille derrière moi qui éclatait des bulles de chewing-gum, et la musique de la radio voletant dans l'air, et du bourdonnement du moteur et, à ce moment-là, on...

Nous nous appartenions.

Tous les deux.

Tei et moi...

Nous n'étions pas si différents.

Les êtres humains, en général, si tu peux regarder au-delà des rumeurs et des histoires et des mots cruels qui les entourent, sont assez semblables... Si tu leur donne une chance de s'ouvrir à toi.

Si tu leur donne une chance de sourire.

Mais personne n'avait donné à Tei cette chance.

Je...

J'aime à penser que j'ai pu la faire sourire…

Pendant quelques instants.

Même si un bref sourire dans une vie de solitude ne vaut pas beaucoup.

Peut-être que ça ne vaut rien du tout...

M-mais j'aime à penser...

J'ai raté mon arrêt de bus, j'étais tellement absorbé par lui parler; essayer de faire ce que cette solitaire et brisée jeune fille sourie parce qu'elle ne souriait jamais à l'école, et j'ai rougi quand Tei avait dit, si innocemment :

-Je suis contente que tu apprécies ma compagnie, mais tu ne peux pas venir chez moi…

Et nous avions tous les deux ri- nous deux en train de rougir.

Nous étions tous les deux en train de sourire.

Je ne savais pas...

Je ne savais pas grand-chose sur Tei.

Je ne savais pas qu'elle allait se suicider juste un mois après notre conversation.

Et elle n'avait même pas su que j'étais amoureux de ma sœur jumelle; que je rêvais chaque nuit de Rin, et même dans mes rêves Rin pleurait, parce que même dans mes fantasmes je n'arrivais pas à ignorer l'idée que ce n'était pas bien.

Je me suis trompé.

Je ne savais pas ...

Tei et moi avions tellement parlé mais je ne savais pas (comment aurais-je su?) que j'étais peut-être... la dernière personne à avoir vu Sukone Tei sourire.

Je pense qu'après qu'on se soit parlé- après qu'on soit devenus « amis », je suppose- elle imaginait que je resterais près d'elle à l'école.

Que j'essaierai... de la protéger.

Parce que je savais.

Je savais qu'elle était parfaitement normale et juste un peu seule.

Mais je ne l'ai pas fait.

Je n'ai rien fait.

Je suis ...

Je ne suis pas courageux, d'accord ? Et je pensais que j'allais tenir à elle- que j'allais essayer de faire sourire Tei- parce que ... Parce qu'elle ne méritait pas d'être victime d'harcèlement, elle ne le méritait pas du tout, et peut-être… si tout le monde avait arrêté de jeter des pierres et de propager de rumeurs et d'agresser Tei dans les couloirs et de voler ses affaires et de se moquer d'elle, toujours en se moquant d'elle- Tei aurait pu être heureuse aussi.

Mais dès le lendemain à l'école, quand je suis entré dans la classe et me suis assis sur mon siège près de la fenêtre- ma résolution a volé en éclats.

Tei s'était assise à son propre siège à l'arrière de la classe, la tête enfouie dans ses mains et, tout autour d'elle il y avait eu quatre ou cinq filles, mais Akita était le leader, les mains sur les hanches, un sourire cruel sur le visage.

Je ne sais pas ce qu'elles disaient.

Je n'ai pas envie d'entendre ce qu'elles disaient.

Tei- pauvre, persécutée Tei, avec ses yeux rouges et sa peau pâle (son plat préféré était les concombres, elle aimait faire des empreintes de pas sur la neige fraîchement tombée, et elle aimait les vieux films d'horreur clichés avec des effets spéciaux peu convaincants)- s'était tournée pour me regarder, moi, assis à l'avant de la classe.

Et je pense qu'elle m'a supplié de l'aider.

N-non…

Je suis sûr qu'elle m'a supplié de l'aider.

Mais je ...

Eh bien ...

Je- je préfère que ce soit Tei plutôt que moi-

Je préfère que ce soit elle qui soit blessée-

Parce que cela signifiait que je ne l'étais pas.

E-et, bien qu'il y avait eu des rumeurs qui circulaient sur Tei disant qu'elle était mentalement instable, ou une harceleuse, et mille autres choses encore- qu'elle était anorexique, qu'elle avait été abusée par son père, qu'elle avait été transférée dans notre école parce qu'elle était si bizarre et impopulaire que personne ne l'aimait- j'étais pire.

J'étais bien pire.

Je le suis encore.

Je suis dégoûtant.

Malade...

Je suis le seul étrange.

J'aurais dû être celui que Neru et ses amis auraient dû harceler- mais d'une certaine manière, je suis doué à jouer la comédie, à porter un masque, à prétendre être celui que je ne suis pas.

A faire semblant d'être « normal ».

Mais certaines pommes ont l'air délicieuses à l'extérieur, n'est-ce pas ? Cependant quand tu mords dedans, elles sont à l'intérieur flétries- brunes, dégoûtantes- et leur goût est celui de la pourriture, de la décomposition plutôt que d'un fruit savoureux.

Tei était une fille normale qui avait simplement l'air étrange.

J'étais une personne étrange qui semblait « normale ».

E-et si elles voulaient intimider Tei…

Alors ce n'était pas grave.

C'était très bien.

Parce que ce n'était pas moi.

Je...

Moi, je ...

Je suis seulement humain.

Et même pas un être humain très bon, d'ailleurs.

Parce que, quand Tei m'a regardé, les yeux remplis de crainte et d'inquiétude et d'espoir, tant d'espoir coulant de ces yeux rouges, de son cœur, et sur le sol parce que nous avions parlé et nous avions ri et je savais quelle était sa couleur préférée et Tei savait que j'aimais le Studio Ghibli et Tei m'avait dit qu'elle détestait les romans d'amour dégoulinants et j'ai ri et j'ai été d'accord avec elle, nous avions tous les deux ri ensemble comme si nous étions des amis et peut-être qu'elle pensait que nous l'étions peut-être pensait-elle que quelqu'un enfin faisait attention à elle- je n'ai pas pu soutenir son regard.

Je ...

Pendant quelques secondes, je me suis demandé.

Je me suis demandé comment ça serait si j'étais plus fort.

Plus courageux.

Et pendant ces quelques secondes…

J'ai détourné les yeux.

Je lui ai tourné le dos.

Mais, avant que je ne le fasse- j'ai vu la lueur blessée dans ses yeux, et j'ai su que je venais de déchirer son cœur dans sa poitrine.

Nous avions ri ensemble la veille ...

Mais je n'ai plus jamais revu Sukone Tei sourire après.

Et, un mois plus tard, quand nous avons appris qu'elle s'était suicidée ...

C-c'était horrible, vraiment; elle avait dérivé jusqu'au milieu de la route, en mouvement, comme toujours, comme si elle était faite de vapeur plutôt que de chair et de sang, mais elle avait été faite de chair parce que son corps avait frappé la voiture avec un crissement écœurant et il y avait eu du sang tant de sang partout sur la route, se mélangeant avec la pluie.

Et Tei aurait pu ressembler à une princesse de conte de fées

Mais elle était encore un être humain

Elle était toujours faite de chair et de sang

Elle est quand même morte

Son corps volant dans l'air

Frappant la route

Et je n'ai pas pu la voir

je n'ai pas pu la voir

Mais je peux imaginer

toujours

J'ai imaginé, dans mes états demi-endormis, quelle expression Tei avait sur le visage quand elle est morte (et ce n'était pas instantané c'est arrivé très vite, elle a perdu du sang trop de sang- c'est drôle, elle avait tellement sang en elle alors qu'elle était si pâle c'est drôle pas vrai ?)

et je me suis demandé si elle me détestait

et à quoi pensait-elle

quand elle est morte...?

m'a-t-elle condamné ?

est-ce que ça me ferait sentir mieux

Est-ce que ça me satisferait ?

Si elle me détestait...

me sentirai-je moins coupable?

Mais je ne pense pas qu'elle me détestait

Je ne pense pas qu'elle me haïssait.

Au lieu de cela, je pense qu'elle était...

Déçue.

Et peut-être, quand elle est morte, elle a été trop absorbé en elle-même et par ses propres problèmes et sa propre douleur et l'inquiétude et la peur-

Pour se rappeler il était une fois, un garçon blond appelé Kagamine Len qui n'a jamais essayé de l'aider du tout.

Elle a été frappée par une voiture et ils ont dit qu'ils n'étaient pas sûrs de savoir si c'était ou non un accident, mais comment peux-tu te faire heurter par une voiture par accident? C'était calculé elle l'avait fait pour elle-même parce que ces filles lui avaient fait vivre un enfer et elles n'ont jamais cessé, elles n'auraient jamais arrêté et la seule personne en qui elle croyait pouvoir faire confiance l'avait quittée parce qu'il était un lâche et il ne voulait pas être le prochain Sukone Tei.

Il avait su que Tei aimait la neige et qu'elle n'aimait pas la nourriture épicée, et il avait su que Tei aimait les vieux films d'horreur et haïssait les romans d'amour et il avait su (il avait su, même si Tei ne lui avait pas dit) qu'elle était seule, tellement seule-

Péniblement solitaire et criait à l'aide.

Elle m'avait tendu la main.

Je l'ai prise.

Et puis je l'ai lâchée.

Je l'avais tuée.

Je l'ai tuée.

B-bien sûr, ce n'était pas moi directement, et je ne l'ai pas poussée sous la voiture, elle l'a fait elle-même.

Mais je l'ai conduite à la mort.

Mais ce n'était pas grave.

Parce que c'était Tei qui avait été victime de brimades, pas moi, et mon secret était sûr et personne ne savait-

Et ce n'était pas grave.

Ahaha ...

Ahahaha ...

J-Je ne sais pas pourquoi je ris ...

Q-quand j'ai envie de pleurer.

N-nous, les humains avons de drôles de façons de faire face au stress, ne pas nous?

Ah ...

Ahaha ...

T-tu sais c'est drôle.

Je- j'ai jamais parlé de ce sujet à personne avant.

Je n'ai même pas dit à Rin.

Je ne lui ai jamais dit- parce que je sais, elle va me juger.

Si Rin avait été dans ma situation- si elle avait su ce qui se passait pour Sukone Tei tous les jours, si elle avait su que le cœur de Tei avait été broyé sous les pieds par un groupe de filles pathétiques, rancunières, déprimées et incroyablement humaines qui ont été effrayées et entachées d'irrégularités et imparfaites tout comme moi parce que nous étions tous des êtres humains et nous avons tous fait des erreurs (et ils n'ont pas voulu en faire, pas du tout- elles n'étaient pas d'horribles personnes- elles avaient juste fait fausse route et elles avaient besoin de faire du mal aux autres pour se sentir mieux)- elle aurait sauvé Tei.

Je sais que Rin l'aurait fait.

Rin est ce genre de personne.

E-et je ne pourrais jamais dire à Rin ...

Que j'ai tendu ma main à Sukone Tei-

Pour la retirer ensuite.

Pathétique.

Je suis pathétique.

A-alors…

J-Je ne sais pas pourquoi je ris ...

Je suppose que, dans un sens, je me sens étrangement lourd; une horrible libération.

Bien sûr, je n'ai rien fait de « mauvais ».

Mais je n'ai rien fait de « bien » non plus- et je pense que c'est la pire chose.

J'aurais pu aider.

Mais je ne l'ai pas fait.

J'ai laissé cette pauvre fille aller en enfer pour sauver ma propre peau, et je l'ai laissée se jeter sous une voiture et éclabousser tout son sang sur la route parce que j'ai des fantasmes malades sur ma soeur jumelle et je ne voulais pas qu'on sache- je voulais rester invisible; rester l'enfant timide qui lit des livres.

Pas le gamin qui a essayé de sauver des filles qui criaient à l'aide avec leurs yeux rouges et sanglants et qui fermaient leurs bouches douloureusement.

Et je n'ai certainement pas envie d'être ce malade garçon perturbé qui voulait baiser sa soeur jumelle.

Même si c'est qui je suis ...

Et ce que je suis.

M-mais je n'ai pas envie d'être ce Len Kagamine.

Pas à l'école.

Nulle part, sauf à l'intérieur de ma propre tête- où je peux être qui je suis vraiment.

Ainsi, à la place ...

Poussé par la peur égoïste, égoïste, je...

Je...

Je...

Je suis devenu le garçon qui a laissé Sukone Tei mourir ...

E-et…

Ca...

C'est juste la nature humaine, n'est-ce pas?

Il est ...

Tu n'as pas à me pardonner, même si tu aurais pu faire la même chose dans ma position (il est facile de condamner les gens quand tu n'est pas dans la même situation, n'est-ce pas? C'est facile- tellement facile).

Ne me pardonne pas.

Je ne me suis jamais pardonné.

M-mais c'est juste une autre chose ...

Je peux ajouter à la liste des choses terribles que j'ai fait ...

S-si ce n'est pas grave ...

Ca n'a pas d'importance.

...

N-non...

Je ne pleure pas ...

J-je vais bien. Je serai...

N-Ne t'inquiète pas.

Je suis toujours là.

Je ne suis pas celui qui s'est jeté sous une voiture, hein ?

Ahahaha...

Hahaha...

...

Ca fait mal de rire…

Mais j'ai...

peur

d'arrêter…

...
E-et je ne t'ai même pas raconté le pire…


*chaussures d'intérieur : Au Japon, et en Asie parfois, les étudiants rangent leurs chaussures dans des casiers à l'entrée du lycée avant d'enfiler des chaussons d'intérieur.


A/N : J'ai l'impression qu'il n'y a pas assez d'émotion dans ce chapitre ._.

J'ai personnellement été dans une situation comme celle présentée dans ce chapitre et...ouais. Une culpabilité de ce poids-là n'est jamais cool- même si dans ce quoi j'ai été impliquée n'est pas aussi terrible que ça x)

Je promets qu'il y aura plus de Rin/Len dans le prochain chapitre- celui-ci existe simplement parce que j'aime être méchante et rendre la vie de Len encore plus compliquée qu'elle ne l'est déjà et oui, il pense beaucoup trop ce qui fait que les situations compliquées dans lesquelles il est embourbé le sont encore plus xD

renahhchen xoxo


T/N : Je vous écris ici en écoutant un superbe arrangement d'Osamuraisan, un guitariste très connu. Oui, lui-même, celui qui a repris l'épique "World's End Dancehall", et "Mozaik Role". Dans la vidéo que j'écoute, d'à peu près une quarantaine de minutes, il a repris vingt-cinq chansons de Vocaloid à la guitare acoustique, et folk. C'est tout bonnement apaisant, superbe, et sa technique est juste trop magnifique, tout ce que vous voulez."[Medley] 25 Vocaloid Songs Arranged on Acoustic Guitar by Osamuraisan [Working BGM]" Enfin, dans un ton plus sombre, il y a la chanson éponyme à cette histoire, "For a Sick Boy" de Megurine Luka, produite par Yuyoyuppe (oui celui-là même qui a fait "Palette" et "Leia". Ca tue, hein ?)

Pour ceux qui sont perdus, Sukone Tei (ou Scottei) n'est pas une OC de l'auteure, mais une Utauloid Vipperloid. Sa voix est assez particulière, et dans sa personnalité de base, on écrit qu'elle est obsédée par Len. C'est pourquoi jerry à la situation absurde à laquelle on faisait face ici xD

Enfin, comme l'a dit renahhchen, le ton devient plus dépressif, plus sombre. Préparez-vous pour le prochain chapitre, qui est moins joyeux, haha. Merci à Miyuki-Horanai et Vanille Cup, encore *-*

~Paru-ch4n