For a Sick Boy

Chapitre cinq :

"Love, carved in my chest"


Je ne la déteste pas, tu sais.

Je n'aurais pas pu.

Ce serait hypocrite de ma part- et probablement cruel. J'ai beaucoup de défauts (timide, égoïste, tordu. Humain, tellement humain que ça en fait mal, parce que nous avons tous des failles et des défauts, pas vrai ?) mais je ne pense pas que j'ai jamais essayé de faire du mal à quelqu'un délibérément.

Au moins, j'espère.

J'ai sûrement dit des choses cruelles à des gens parfois, qui très vraisemblablement ne le méritaient pas mais je n'aime pas blesser les sentiments des autres.

Ce…

Ce n'est pas un sentiment plaisant, vraiment.

Et à cause de cela je ne pourrai jamais me résoudre à la mépriser.

Pas moi.

Et pourtant dans ma classe beaucoup de gens l'ont fait. Ils étaient vraiment horribles avec elle.

Mais ils n'avaient pas besoin de l'être.

Ils n'avaient pas besoin de la haïr.

C'était évident qu'elle se détestait déjà assez elle-même.

Oh… ?

Tu veux savoir de qui je parle ?

Je ne te l'ai pas dit… ?

Aah- c'est un peu embarrassant. Je suis désolé. J'ai pensé que tu aurais su. Radotais-je ? Peut-être aurai-je du t'expliquer un peu plus avant. Mais je fais toujours ça- parlant toujours, sans jamais clarifier mes mots, sans que c'ait un sens.

Non- c'est pas grave.

Je vais essayer d'être un peu plus sensé la prochaine fois.

Je parle d'Akita Neru.

Tu la connais ?

Oui- encore une fois, je vois la compréhension s'allumer dans tes yeux. D'ailleurs, je devrais arrêter de te demander si tu connais certaines personnes- parce que je pense que tu connais beaucoup de monde.

Beaucoup.

Aha- puis-je te tester ?

A quelle vitesse l'aile de l'hirondelle peut-elle provoquer une tornade au Mexique ?

Ahahahaha- n'ait pas l'air si concentré, je plaisante.

Je n'attends pas de toi que tu saches ça.

…Je pense.

Pardon- c'était insensé.

Je continue à m'excuser, pas vrai ? On n'ira nulle part comme ça.

…Peut-être suis-je en train d'essayer de me distraire.

De te distraire.

C'est plus facile de contourner un problème plutôt que de l'affronter.

Tu n'es pas la première personne que je viens de rencontrer qui connaît Neru- et tu sembles avoir une certaine opinion sur elle, toi aussi. Je peux voir que tu fronces les sourcils. Tu essayes de le cacher- ton regard désappointé- mais c'est toujours .

Tu es vraiment un terrible menteur.

Tu le savais ?

Tu sais déjà qui est Neru, j'en suis sûr- mais ça pourrait m'aider si j'en parlais.

Okay.

Neru est…

Eh bien, Neru, avec d'autres filles, a harcelé incessamment Tei- et elle était le leader.

Je ne sais même pas sur quoi elles harcelaient Tei; en tout cas, je ne sais pas tout. Je pense qu'elles ont commencé sur son apparence. Elles insultaient la peau pâle de Tei, ses cheveux blancs et ses yeux rouges. C'est parti après les apparences, ensuite. Ces filles- menées par Neru- ont vite fait de choisir à de très mauvaises choses. Des choses qu'elles n'auraient jamais dû dire. Ca n'a pas pris très longtemps avant que Neru reprenne ces rumeurs autour de la famille de Tei- et ensuite elle a commencé à parler de sa vie chez elle. Est-ce que sa mère était morte ? Est-ce qu'elle s'était suicidée parce que c'était trop déprimant de regarder Tei ? Ou est-ce que la mère de Tei avait à peine jeté un coup d'œil au bébé moche, livide et aux yeux rouges à qui elle avait donné naissance avant de partir pour toujours- dégoûtée ?

…Je sais.

C'est cruel.

C'est horrible.

Et…c'est aussi incroyablement humain.

S'en prendre aux plus faibles que soi tout le monde le fait. Même si généralement tu ne passes pas ta rage sur d'autres humains, on trouve toujours des jeunes à qui arracher les ailes et à écraser le cœur.

Peut-être que tout le monde naît cruel.

Si les animaux n'étaient pas cruels- si les lions ne plantaient pas leurs crocs dans le thorax des zèbres et que les serpents n'injectaient pas de poison à leurs proies- ils ne survivraient pas.

Les humains sont aussi des animaux et même si (généralement) au lieu de planter nos dents dans le thorax des autres, on se fait du mal les uns les autres en existant- avec des mots coupants comme les crocs des lions et empoisonnés comme ceux du serpent.

Peut-être que nous, les humains, comme les animaux pour la chaîne alimentaire, sommes cruels pour survivre.

Nous sommes cruels pour se sentir mieux.

Nous sommes cruels pour nous protéger.

Et tu n'appellerais pas l'autoprotection cruelle, pas vrai ?

C'est une nécessité.

Je me demande de quoi Neru voulait se protéger, tout de même.

Je me demande…

Je ne veux pas avoir l'air d'un psychologue- je suis probablement la pire personne pour ce métier- mais Akita Neru peut-être était… incroyablement malheureuse…

Alors c'est pourquoi.

Elle s'est défoulée sur Tei afin de se sentir mieux pour elle-même.

Les lions mangent les zèbres.

Les serpents empoisonnent leurs proies.

Et Akita Neru a harcelé Tei.

Tout ça pour l'autoprotection.

Pour la survie.

Est-ce égoïste ?

Ben, ça dépends.

Ca dépend de ce que tu penses que les humains sont, et de comment on devrait agir. Est-ce que la race humaine peut s'élever assez haut pour contrer nos désirs dissimulés de cruauté ? Ou…si nous essayons de supprimer nos vraies natures, n'allons-nous pas- éventuellement- nous faire du mal nous-mêmes ?

Je ne sais pas.

Je ne sais vraiment pas.

Lentement, le harcèlement de Neru s'est étendu après les parties obscures de la vie de Tei. Ca s'est étendu à d'autres aspects de sa vie, et Neru n'a eu aucune pitié à les utiliser pour humilier Tei.

Neru a commencé à choisir ces petites, stupides choses sans intérêt.

Des choses qui ne se voyaient même pas mais que Neru a prises pour l'enfoncer.

Elle s'est amusée sur la main-araignée de Tei, lorsqu'elle écrivait, ou comment elle était toujours perdue dans ses propres pensées, à rêvasser, ou sur la manière éthérée dont elle marchait dans les couloirs.

Ca n'était même pas important.

Et alors- qu'est-ce que ça faisait que le mouvement de la main de Tei soit maladroit ? Peu importe que ses doigts écartés comme les pattes d'une poule, complètement inélégant quand on compare sa manière gracieuse de marcher.

Ce n'était pas une raison pour Neru de la harceler.

Ce n'était pas une raison suffisante pour que personne puisse la harceler.

Mais Tei était « différente », Tei était « étrange »- alors peut-être, peut-être, pour Neru, c'était une raison suffisante pour l'humilier.

Les humains sont cruels, après tout.

Ca ne servira à rien d'essayer de supprimer cette cruauté elle restera toujours là.

Après Tei…

Eh b-bien…

Tu sais ce q-qui est arrivé à Tei. M-mais après qu'elle…

A-après la mort de Tei…Neru…

Je…

Ca doit sonner étrange.

Mais après, je suis une personne étrange- alors s'il-te-plaît, ne prends pas ça au sérieux. Mon opinion est vastement différente de n'importe qui, et tu n'as pas besoin d'être d'accord, alors…

Hum.

C'aurait été facile de détester Neru.

C'aurait été facile de pointer du doigt et de dire les noms- dire que c'est de ta faute que Tei s'est fait ça parce que tu ne lui as jamais laissé de pause, Neru. Tu as attaqué et attaqué et attaqué Tei jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, comme un vautour; comme un animal. Tu as fait en sorte qu'une jeune fille se détruise elle-même à cause de quelque chose d'aussi stupide que de son écriture et de comment étaient ses yeux, er tu l'as rendue misérable; tu n'es même pas humaine.

C'aurait été facile de dire ça.

Peut-être, si j'avais placé toute la faute sur Akita Neru, je me serais senti moins coupable à propos de la mort de Tei. Je veux dire, je n'ai pas aidé Tei, même si je savais qu'elle souffrait même si je lui ai parlé, et j'ai élevé ses espoirs…

Pour les écraser en un instant.

En un froncement de sourcils.

En un pivot de tête.

J'ai prétendu ne pas voir- et j'ai évacué de ma tête la souffrance de Tei.

J'ai fait tout ça.

Mais je n'aurai pas eu besoin d'aider Tei si Neru ne l'avait pas poussée et poussée et poussée et poussée jusqu'à ce qu'elle se brise en morceaux.

C'était la faute de Neru.

Seulement sa faute.

Et presque toute la classe semblait contente de croire en cela.

Mais…

Je ne pouvais pas.

Je ne pouvais pas haïr Neru.

Comment veux-tu haïr une fille qui clairement se hait déjà elle-même ?

Neru n'a jamais vraiment été bavarde. D'après ce dont je me souviens, elle préférait communier via son téléphone, en passant sa vie à envoyer des textos. Pourtant, après l'incident avec Tei, elle…

Elle est devenue complètement silencieuse.

Neru a arrêté de parler aux autres.

Tout le monde dans la classe jetait des regards en coin à Neru, faisant des commentaires à voix basse du genre :

-Ils disent que c'était un « accident », mais on en sait beaucoup plus, pas vrai, Neru ?

Ils ont tous détesté Neru parce que c'était facile de la détester.

Même les anciennes « amies » de Neru- des filles qui avaient participé à la brimade collective (en déversant du lait et du yaourt à boire sur ses livres, en l'injuriant dans les couloirs, en ricanant sur sa peau pâle et ses cheveux blancs)- ont retourné leur veste. Elles chuchotaient des commentaires également et chaque mot semblait entrer dans la peau de Neru, comme des aiguilles.

Ces filles- ces hypocrites- qui s'étaient moquées de Tei avec le même plaisir animal que Neru- qui avaient suivi Neru- qui avaient écouté Neru et, comme une lionne enseigne à ses lionceaux comment chasser, ces filles ont appris de Neru comment être cruelles.

Elles ont appris comment blesser les gens pour se protéger elles-mêmes.

Et ces filles ont fait du mal à Tei.

Peut-être ces filles avaient été des gentilles filles il y a longtemps. Je n'en sais rien- je ne leur ai jamais vraiment parlé.

Tu les connais probablement.

Lily.

Iroha.

Gumi.

Est-ce que ça te met la puce à l'oreille ?

Peut-être que Lily et Iroha et Gumi étaient juste comme moi. Des personnes calmes- timides- qui avaient vu Neru harceler Tei, et s'étaient inquiétées à l'idée qu'elles pouvaient être les prochaines cibles. Ces trois filles avaient les mêmes caractéristiques; elles possédaient toutes trois des traits qui, potentiellement, pouvaient les rendre victimes.

La plupart des gens peuvent en être.

Si tu cherches- comme Neru le faisait, dans un étrange désespoir entêté- tu peux trouver des traits dont tu peux te moquer chez n'importe qui.

Lily était incroyablement belle.

Iroha était petite pour son âge.

Gumi était l'une des filles les plus intelligentes de la classe.

Et n'importe laquelle d'entre elles aurait pu être harcelée après, quand Neru se serait lassée de Tei. Alors, peut-être pour se protéger, elles ont appris à être cruelles.

Elles ont appris à aiguiser leurs crocs et distiller leur poison dans l'esprit des personnes brisées. Les gens plus faibles qu'elle.

Est-ce « mal » ?

J'sais pas.

Juge par toi-même.

Peut-être étaient-elles de gentilles personnes.

Je suis sûr qu'elles l'étaient- sinon elles n'auraient pu avoir d'amis. Comme tout le monde, ces filles ont des qualités et des défauts.

Si tu vois seulement le mal, une personne normale ressemble à un monstre.

Si tu vois seulement le bien, une personne normale ressemble à un ange.

Mais les gens ne sont ni des gens ni des monstres- et tu ne peux les ranger dans les catégories « bien » et « mal » si facilement. Le manichéisme est absurde. Tous les humains ont ce mélange des deux.

Peut-être, au plus profond d'elles-mêmes, Gumi, Lily et Iroha détestaient ce qu'elles faisaient à Tei.

Peut-être que ça les faisaient se haïr elles-mêmes.

Peut-être voulaient-elles arrêter- mais elles ne savaient pas comment et quand elles ont essayé de sortir leurs crocs du corps de Tei c'était trop tard.

Le cadavre de Tei est froid et mort maintenant.

Tei est enterrée sous terre- et même si elles sont venues à son enterrement, elles ne peuvent s'excuser.

C'est trop tard.

Etait-ce leur faute ?

Etait-ce la faute de Neru ?

Etait-ce…ma faute ?

Je ne sais pas. Peut-être était-ce la faute de tout le monde- mais tu ne peux blâmer « tout le monde » tu dois choisir une personne.

Une cible.

Elles avaient besoin d'un bouc émissaire sur qui jeter toute leur frustration, leur douleur, leur culpabilité et leur dégoût.

Et elles ont choisi Neru.

Elles ont blâmé Neru pour cela- et ces trois filles, comme le reste de la classe, ont retourné leurs griefs, leurs crocs et leurs poisons contre cette fille; la fille qui était considérée comme la « plus responsable », parce que c'était elle qui avait commencé.

Mais personne n'avait essayé d'arrêter.

On l'a même encouragée.

Nous étions tous à blâmer- et nous nous sentions tous coupables.

Nous n'avons pas sauvé Tei.

Personne ne l'a fait.

Et je pense…que tout le monde était désespéré de trouver quelqu'un à blâmer.

Quelqu'un qui n'était pas eux.

Alors ils ont tout jeté- leur douleur, leurs griefs- sur Neru.

Ils avaient pensé que ça les aideraient.

Mais ils n'avaient pas l'air de réaliser (ou alors ils ont réalisé, et ça les rendaient encore plus coupables, et les brimades ont continué de plus en plus fort) qu'ils faisaient la même chose qu'avant.

Avant, la victime était Tei.

Maintenant, la victime, c'était Neru.

Si Tei ne s'était pas jetée au beau milieu de la route, est-ce que quelqu'un se serait retourné contre Neru.

…J'en doute.

J-je pense…

Que cela fait un cycle.

Là encore, tous les mouvements des humains sont circulaires, pas vrai ? Comme, la guerre, et la discrimination, et la destruction, nous n'avons jamais appris des erreurs passées pas vraiment. On dit qu'on peut apprendre de par l'histoire- qu'on fera mieux que nos ancêtres, mais…

Ca n'est jamais arrivé.

Nos ancêtres- les gens du passé- restaient des humains. Ils étaient comme nous- seulement sans cette technologie moderne ou cette capacité à « prendre du recul ».

Tandis que les âges vieillissent, la race humaine également, mais rien ne change pourtant.

Il y aura toujours des guerres.

Il y aura toujours de la discrimination.

Et les humains vont toujours, sans jamais échouer- que ce soit dans une classe ou un champ de bataille- se détruire les uns les autres.

Et ils disent qu'on peut apprendre des erreurs passées- mais on ne l'a jamais fait.

Les gens d'autrefois sommes exactement comme nous, et nous sommes juste comme eux, et nous n'avons pas bougé; nous n'avons pas changé. La technologie autour de nous a changé, et nos idées sur l'espace et la science, oui- mais fondamentalement, nous n'avons pas changé.

Pas le moindre petit changement.

Et une race qui ne peut change est condamnée à répéter ses anciennes erreurs- encore et encore et encore et encore.

…Ca sonne très nihiliste, pas vrai ?

Déprimant.

Je ne suis pas dépressif, vraiment. Je suis juste « réaliste ».

Ne me regarde pas comme ça. Ce n'est pas comme si j'étais misanthrope ou que je haïssais les humains. J'adore l'histoire- européenne, surtout (parce que tu sais, deux guerres mondiales) et j'adore apprendre des choses sur les gens, et les décisions que les gens ont prises, et comment les gens ont un impact sur d'autres gens…

C'est intéressant.

Et je pense que c'est confortable- juste un peu- de savoir que la race humaine restera toujours un peu pareille.

Constante.

Ce qui est constant est bien personne n'aime les changements radicaux.

Et c'est…probablement pourquoi ces filles se sont retournées contre Neru.

Il y a toujours quelqu'un à harceler. Au début, c'était Tei. Mais après Tei est partie- et ces filles, dans leur culpabilité et confusion et peur, se sont tournées vers leur prochaine cible vulnérable.

Elles avaient le besoin de continuer le cycle.

Le cycle de la haine.

Neru a harcelé Tei parce qu'elle se sentait insécurisée à propos de son poids et sa silhouette (je peux le dire qu'elle savait, à cause de la manière dont elle regardait Tei) et Tei était bien plus jolie qu'elle.

Les autres filles ont harcelé Tei parce que Neru était la plus forte, avec ses mots cruels et ses yeux perçants, et elles n'avaient pas envie d'être blessées elles-mêmes.

Quand Tei a disparu, Lily et Iroha et Gumi se sont senties coupable. D'une culpabilité étouffante. Elles ne voulaient plus vivre dans cette culpabilité.

Personne ne le voudrait.

Alors elles ont déversé cette culpabilité sur Neru.

C'était un acte de protection.

Et je ne pense pas que ce soit aussi égoïste.

C'est la nature humaine.

Je ne pourrais jamais détester Neru, tout de même. J'ai vu comment les autres filles la traitaient- et j'ai vu à quel point elle se sentait coupable (mais Neru ne pouvait verser sa culpabilité sur quelqu'un de la même façon que faisaient les autres avec elle. Neru n'était plus assez forte- plus maintenant).

J'ai vu comment Neru est devenue dépressive.

Et j'ai vu comment les autres ont brisé Akita Neru.

Certains jours, elle ne venait plus à l'école.

Quand elle venait à l'école, elle ne parlait pas.

Et…Neru n'a jamais riposté- même si elle savait exactement quoi dire.

Je suis sûr que Neru pensait que c'était de sa faute, aussi.

A l'âge de quinze ans, Akita Neru- sous les yeux de ses camarades- tué une autre fille.

Elle était une meurtrière.

Comment peux-tu vivre avec quelque chose comme ça.

Comment peux-tu avancer les pieds et marcher de jour en jour, quand tu sais qu'une fille est décédée à cause de toi ?

Et si c'est ce que Neru pensait, alors comment moi- sachant à quel point Neru souffrait- aurais-je pu ajouter ma culpabilité en plus de la sienne ?

Je ne pouvais pas.

Je ne voulais pas.

Alors je ne l'ai pas fait.

Je…

J-je…

J'ai trouvé un autre moyen d'évacuer ma culpabilité.

Et personne n'avait à souffrir à ma place.

C'était ce que je méritais de toute façon.

J'ai pris mes sentiments envers Rin et ma douleur pour Tei, ma pitié de Neru et la haine de moi-même, et j'ai tout mixé jusqu'à ce que je me sente malade.

Douleur à l'estomac- à l'âme.

Après avoir appris la mort de Tei, j'ai commencé à la voir partout; ses yeux carmins me fixant, sans cligner, dans la pénombre. Quand je fermais les yeux, je voyais son visage- et quand je prenais le chemin où elle s'était tuée, je voyais son corps les membres déboîtés et un liquide rouge fuyant de sa tête.

Quand je rêvais, j'avais mes mains autour de sa pâle gorge évacuant toute couleur sur ses joues. Prenant sa vie dans une mer d'eau salée.

Sang rouge, cheveux blancs.

Hurlements.

Rincer et recommencer, encore et encore.

Parfois la fille de mon rêve n'était pas Tei.

C'était Rin.

Je serrais mes mains autour de sa gorge- mes doigts longs et pâles, fins comme les pattes d'une araignée- tandis que je tenais la tête de Rin au-dessus des vagues (il n'y avait plus ces fantasmes sur Rin- plus maintenant). Rin essayait; de crier- elle essayait toujours de crier (elle n'avait jamais essayé de me résister, à mes avances comme à ma folie même plus dans mes rêves), mais ensuite l'eau salée entourait son visage- et entrait dans sa bouche- dans ses yeux écarquillés- et elle s'étouffait et recrachait de l'eau et je la regardais baver.

Les cheveux blonds de Rin flottaient comme de l'herbe desséchée.

Les yeux bleus de Rin me fixaient- vides, vitreux, comme ceux d'une poupée sans cligner des yeux tandis que l'eau de mer irritait ses iris azurins.

Je ne pouvais jamais détacher le regard d'elle.

Même morte, Rin restait magnifique.

Et- même si elle était morte- la voix de Rin hantait ma tête.

M'accusait.

Tu m'as tuée.

Tu as tué Tei et maintenant tu vas me tuer.

Stupide.

Egoïste.

Malade.

Mais…

Mais c'était pas grave.

C'était pas grave- vraiment- parce que je pouvais porter le corps froid, mort et rigide de Rin contre ma poitrine bougeant ses membres maladroitement comme si elle était une poupée de cire- et j'essayais de consoler la fille morte dans mes bras, ignorant le trou dans mon cœur.

Rin était à moi.

Quand elle était morte personne d'autre ne pouvait l'avoir.

Kaito ne voudrait plus de Rin- pas quand elle serait morte.

Mais je l'aimerais toujours.

Même quand je plongeais la tête de Rin en dessous des ondes- la regardant hurler et avaler de longues gorgées d'eau salée qui bouchait sa gorge et qui ressortiraient et glisseraient le long de son corps- je souriais, parce que je savais que Rin ne souffrirait pas toujours. La douleur de Rin allait bientôt s'arrêter, ce serait terminé; avale plus d'eau salée, je lui disais, ça va aller- et tu peux pleurer si tu veux, parce que l'eau va nettoyer tes larmes.

Souris pour moi, Rin.

On va être ensemble pour toujours, Rinny.

Rien que toi et moi.

Quand ton cœur s'arrêtera de battre et tes cils seront couverts de sel- et que de l'eau s'échappera de ta bouche quand je te serrerai contre moi- tu seras à moi pour toujours.

Ma Rin.

Ma magnifique poupée.

Je n'aurais à la partager avec personne.

Pas même avec Kaito.

Ces rêves étaient si…consolants…

Ils me faisaient penser que la mort n'était pas si mal.

Pas si je pouvais rester avec Rin pour toujours.

Peut-être essayais-je de me consoler de la culpabilité envers Tei mon esprit me disant :

-Ne t'inquiète pas. Tei est heureuse maintenant. Personne ne peut lui faire de mal.

Mais la Rin dans mes rêves continuait à changer, à se tordre, et elle ne restait pas Rin longtemps.

Quelques fois- alors que je serrais le corps sans vie de Rin, l'eau gouttant de ses cheveux- son cadavre commençait à se changer en un squelette et sa bouche ouverte et crispée à force d'hurler pelait de peau sur la mâchoire osseuse.

L'odeur de pourriture et de putréfaction empuantissait l'air.

L'eau devenait rouge rubis.

Le ciel au dessus de nous (auparavant bleu et sans nuages et innocent, la même couleur que les yeux de Rin- mes yeux) devenait noir.

Ma sœur jumelle décédée devenait la Tei décédée.

La Tei de mes rêves avait ce corps pourri, la moitié de son visage manquant. Elle hurlait silencieusement même si un crépitement raclait le fond de sa gorge du sang mêlé à de la commissure au coin de ses lèvres gercées. Un des yeux rouges et brillants manquait de son orbite; la cavité aussi vide et sombre qu'une cannette en aluminium. Ses cheveux argentés et chatoyants étaient mouillés et emmêlés teintés de cette eau rouge, rouge, collés ensemble en paquets- et des parties de la tête de Tei étaient complètement fendues, comme si quelqu'un avait planté un bâton pointu dans son crâne. Ses plaies suintaient de sang qui n'avait jamais semblé s'arrêter, en filets de sang pourpre qui glissaient sur sa peau; nattant ses jolis cheveux (ils étaient jolis avant) jusqu'à ce qu'ils deviennent plus rouges qu'argentés et que la puanteur soit insupportable.

Le corps de Tei n'était plus qu'un paquet de bâtons et d'os et d'arêtes aigues, enveloppés dans son uniforme déchiré et froissé avec des plaies béantes sur son ventre, ses bras, ses seins, avec la peau exposée et les os et le rouge liquide- tout cela mélangé comme dans une cuillère- et aussi compact qu'un flan huileux.

Quand je serrais le corps froid et rigide de ma sœur contre ma poitrine, écoutant mes battements de cœurs (c'était assez fort pour nous deux), Rin semblait si…paisible, même avec ses yeux qui fixaient le vide et sa bouche ouverte.

Rien ne pouvait blesser Rin quand elle était dans mes bras.

Mais quand le corps de Tei remplaçait celui de Tei- un gâchis en décomposition qui n'a jamais cessé de suinter ce liquide fétide de chaque blessure et qui exposait ses os- Tei n'avait jamais l'air paisible.

Son corps était ravagé par les vers par des asticots qui grouillaient dans les os du cadavre- tels les minuscules remuants qu'ils étaient, leurs corps se tordant et se tordant sur la peau glacée dont ils se nourrissaient; abondant depuis cette profonde cavité où se trouvait autrefois l'œil rubis de Tei, brillants comme de microscopiques petites lumières de Noël- oh, comme sous le sapin ou Rin et moi échangions nos cadeaux.

Le corps entier de Tei se décomposait en morceaux.

Je n'en sais pas beaucoup sur les blessures causées par les accidents de voiture- mais je suis sûr que les blessures que Tei avait dans mon rêve étaient ne correspondaient pas du tout et étaient absolument exagérées.

…Même si ça ne changeait rien.

Tei…n'a pas eu une mort paisible.

Pas du tout.

Elle est morte mais la mort n'était pas ce dont elle avait besoin.

La mort n'a pas sauvé Tei.

Et je suis sûr, tandis que son corps fantomatique et ruisselant d'eau- et de sang poisseux autour de mes ongles- ma peau- mes habits- gisait dans cette étendue d'eau sombre, elle m'a…

Elle m'a blâmé pour sa mort.

C'était ma faute.

J'avais tué Tei.

En tout cas- j'avais contribué à sa mort.

Neru avait payé sa pénitence pour ce qu'elle avait fait, mais pas moi.

Je ne l'ai jamais fait.

Personne ne savait à quel point je suis tordu.

La première fois que j'ai rêvé de Tei ainsi, j'étais déjà écœuré avant d'atteindre la salle de bains- j'ai essayé d'arrêter les vomissures en collant mes doigts contre ma bouche, mais ça ne marchait pas.

L'odeur me rend encore plus malade.

Je n'étais même plus capable de manger pendant toute la journée, même si Rin avait fait des crêpes pour moi (c'était rare- mais je pense qu'elle s'inquiétait pour moi). J'ai pris la fourchette dans mes mains, regardant les petites traces de brûlure sur la nourriture- et, devant mes yeux, les crêpes se transformaient en une autre pléthore d'asticots grouillants et de plaies sanglantes à demi-couvertes par de plaies brunes et d'hématomes pourpres et de chair pelée et d'os.

L'odeur des pancakes brulés me rendait encore malade- et je n'ai pu en manger aucun. J'ai dû repousser l'assiette.

Je pense que j'ai vraiment bouleversé Rin.

Je pense que je l'ai également inquiétée.

La douleur de Tei semblait devenir mienne; une horrible, palpitante sensation à l'arrière de mon crâne- et j'avais besoin de l'enlever; il me fallait la purger; je devais nettoyer (son sang était sur mes mains, et je ne pouvais rester comme Neru- pas comme tout le monde) je devais…je devais…

Je…

Je ne suis pas sûr de savoir ce que j'avais dans la tête…

Quand j'ai pris le rasoir.

Probablement pas grand-chose.

Ou peut-être que je pensais trop…

J-j'ai ce problème quelquefois.

Peux pas éteindre mon cerveau.

Alors je peux pas dormir.

Une insomnie le jour d'un examen de maths n'est jamais drôle- même si j'ai réussi à avoir un 18 (je suis un étudiant modèle, après tout).

Je m'éloigne du sujet.

Heh…

T-tu vois…

Durant toute ma vie j'ai fait…de terribles choses.

A Rin.

A Tei.

A Neru, aussi, je suppose- parce que je n'ai jamais essayé de l'aider aussi et c'était une fille qui avait besoin d'aide, même si elle prétendait le contraire.

Et ensuite- dans mon dégoût, ma peur, ma honte, ma pitié, mon horreur (mon essai pour payer ma pénitence, mon essai pour me racheter)- j'ai commencé à me faire d'horribles choses.

Et déjà, même maintenant, je ne peux me rappeler quoi, exactement…

Je ne me rappelle pas ce qu'il y avait dans ma tête quand j'ai fait la première coupure.

Peut-être que ça ne compte pas vraiment.

Hahaha…

C'était idiot.

Superficiel.

C-c'est stupide de penser que se faire mal aide les autres.

Et, en même temps, peut-être pensais-je…J-je ne sais pas ce que je pensais- mais je crois que peut-être, peut-être… si je m'infligeais cette douleur- je pourrais comprendre celle des autres.

Je pourrais m'excuser auprès de Tei.

Et je pouvais me punir, sans déverser ma culpabilité sur Neru.

Peut-être, avec le recul, j'aurais dû…

J'aurais dû blâmer Neru.

Ou peut-être que j'aurais dû en parler à Miku- mais je ne veux pas la bouleverser…

M-mais j'aurais dû en parler à quelqu'un.

Parce que je ne pouvais porter ma culpabilité tout seul.

C'était trop pour moi.

Et ça a commencé à me déchirer en morceaux.

Petit à petit.

Et puis en énormes pièces.

Je me coupais- ruisseaux de sang coulant sur mes bras en laids zigzags, depuis des cicatrices ouvertes et des plaies douloureuses. Je me souviens encore, ma petite, tremblante forme, assise- complètement habillé- dans la baignoire froide, l'eau du pomme de douche battant mes épaules et au-dessus de ma tête. C'était trop chaud- l'eau était presque bouillante- mais quand j'ai voulu toucher le robinet pour changer la température, j'ai glissé- du coup j'ai décidé de continuer à m'accroupir, sous le jet d'eau qui semblait transpercer ma peau, de la même manière qu'un enfant.

Même si l'eau était trop chaude, je ne pouvais m'arrêter de trembler. Le souvenir de Tei pesait si fort sur moi que je me sentais comme si ses doigts pourris et morts pressés contre ma gorge- le frisson de la carcasse glacée et du cadavre entourant ses bras autour de ma peau.

Me tuant.

Lentement.

J'ai tenu le couteau dans mes mains les doigts tremblants- tremblant tellement que je l'ai fait tomber une fois, deux fois, et je me suis coupé quand je l'ai repris.

Ca n'est pas important.

J'ai remonté mes manches, tâtonnant bougeant soudainement et faisant tomber une bouteille de shampooing.

J'ai posé la lame au dessus de la partie inférieure de mon poignet

et j'ai coupé

coupé

coupé

et continué à coupé

je ne sais pas pendant combien de temps

mais le temps semblait se brouiller

jusqu'à ce qu'il ne reste

que des mouvements saccadés

et

de la douleur partout

encore et encore et encore

Les cicatrices se croisant au-dessus de ma peau; il manque toujours des veines dansantes s'entrelaçant avec les fines lignes bleues; même s'il aurait été facile, peut-être que c'aurait été la meilleure chose à faire- si je plantais le métal froid au plus profond de ma peau (jusqu'à l'os s'il le fallait) pour que je puisse enfin saigner à mort.

L'eau qui battait douloureusement mes épaules est devenue rouge.

Et j'ai regardé, avec mes yeux bleus fixés sur ma peau pâle, si pâle que j'ai cru être un cadavre moi-même, tout mon sang se déverser dans l'eau qui ressemblait à une averse.

Même si je m'infligeais cette douleur, je ne me suis jamais senti aussi…mort.

Je ne me sentais même pas moi-même; je pensais que c'était une autre personne (un autre Kagamine Len) qui conduisait un rasoir à mon poignet, tandis que je m'asseyais là- et regardais.

Je me regardais moi-même saigner à mort.

Je ne me rappelle pas pourquoi je l'ai fait- pas la première fois.

J-je peux me rappeler que ça faisait mal quand même.

Et pourtant…

Ca m'aidait.

C'était une chose stupide- égoïste, puérile; ça n'a rien résolu. Mais tandis que je regardais le sang coaguler sur mes poignets, je me suis senti…bien. Comme si toutes les émotions négatives s'échappaient de mon corps.

J'étais égocentrique encore.

En pensant seulement à moi.

Et pourtant…

Je n'ai pas rêvé si souvent de Tei après cela.

Alors je pense que c'était mon mécanisme d'autoprotection.

Les gens abusaient Neru.

Je m'abusais personnellement.

E-Et c'était bien.

Vraiment.

J-je vais bien…


A/N : C'est tellement ~glauque~ je ne comprends même pas ;A;

Je m'excuse si cela traumatise quelqu'un XD La vie est belle et magnifique vraiment~

:D

C'était censé être un chapitre avec du Rin/Len mais finalement cela s'est métamorphosé en "c'est pourquoi l'humanité craint" XD Je suis vraiment désolée~ XDD

L'histoire est presque terminée. Yayayayaya.

~renahhchen xoxo


T/N : Ce chapitre est le plus terrible de l'histoire. Je le sais, puisque je l'ai lu, relu, et re-relu, et je peux l'affirmer : c'est le plus terrible/horrible/voire insoutenable. Le paroxysme du gore, ici. Mais pas le paroxysme de l'histoire. C'est glauque ;D j'aime ça /PAN/

On a reçu tellement de commentaires TT_TT j'en ai eu les larmes aux yeux. Merci à Nemeseia, Vanille Cup, et Sarabeka. Dites-donc, que des filles x)

Mon rythme de traduction est très rapide, à vrai dire. Ce n'est vraiment pas compliqué. Je m'assois et je réfléchis pendant une vingtaine de minutes, et je commence. En deux heures, j'ai terminé la grosse partie, puis j'affine avec mes "oh-so-good skills" de français. Je suis très contente de pouvoir updater si rapidement.

~Paru-ch4n