For a Sick Boy
Chapitre neuf :
"Love is war"
Je ne sais même pas par où commencer pour te décrire les sentiments que je ressentais quand Rin est venue à la maison. Je ne pense même pas les comprendre. Le meilleur équivalent de mes émotions…je ne se pas. C'est comme si on écrasait ses doigts sur un clavier d'ordinateur les yeux fermés et à une vitesse folle.
Je ne peux même pas narrer l'impression de peur qui aiguillonnait tout mon corps- et pas seulement de la peur, mais de la culpabilité et de la surprise, de la jalousie et de la joie de voir Rin et également le désir de m'enfuir et…
Je pense que j'étais soulagé.
Juste un peu.
Soulagé.
Je n'avais pas ressenti ça depuis un long, long moment.
Mais je savais.
Je savais, même si mon corps tremblait et que j'avais l'impression que j'allais me briser en morceaux, j'allais tout lui dire. Je l'avais décidé, peu importe ce que ma tête me disait- et je ne pouvais m'enfuir.
Je ne voulais plus être lâche.
Rin valsa dans le salon comme si elle possédait le monde à elle seule. Elle souriait, et ses cheveux blonds dansaient sur ses frêles épaules en vagues ensoleillées. Ses bracelets en plastique vert et rose (le genre de bijoux que les petits enfants aimaient mettre) tintaient sur ses poignets. Ses yeux bleus brillaient.
Elle avait l'air si heureuse.
Je…
Je ne voulais pas ruiner ce bonheur.
Je ne voulais pas être celui qui empêcherait Rin de sourire.
Je ne voulais pas lui dire.
Je ne voulais vraiment pas.
Mais je savais que je n'avais pas le choix.
Tandis que Rin avançait vers moi, toujours en souriant, j'ai remarqué plein de choses que je n'avais jamais remarqué avant. Les fossettes quand elle souriait. La manière dont ses yeux brillaient quand elle était enthousiaste. Comment son ruban à cheveux surdimensionné (elle était bien trop vieille pour le porter maintenant- mais si elle l'enlevait, ce serait comme si une partie intégrale de Rin avait été arrachée) rebondissait quand elle marchait. Elle avait de légères paillettes sur les paupières, et elle sentait les oranges.
Je pense que mon esprit tentait de prendre une photo mentale de Rin, parce que je pensais que ce serait la dernière fois que je la verrais heureuse pour moi- ainsi, si elle se retournait contre moi quand je lui annoncerais mon secret, je serais toujours capable de me rappeler d'elle comme une personne qu'elle avait été.
Je serais toujours capable de me rappeler de son joyeux sourire.
J-je…
Argh.
Je vais probablement dire quelque chose de ringard (incroyablement banal), e-et si Miku m'avait dit quelque chose de ce genre, je lui aurais tiré une de ses couettes sans merci, mais…
J-je pense, alors que Rin marchait vers moi, les cheveux au vent, et un sourire béat-
Je pense…
Je pense que je suis tombé amoureux à nouveau.
D'accord.
Je sais.
Tu peux te moquer de moi maintenant- ha ha ha ha.
C'est une blague drôle, pas vrai ?
Mais ce n'était pas une blague- bien loin de là.
J-je ne l'aime pas seulement d'une manière sexuelle, ou à cause de mes hormones, ou de luxure, ou d'un autre instinct animal qui m'attirait vers ma sœur jumelle.
Il y avait autre chose.
Plus que ça.
Et j'ai su, à ce moment, même si je voulais continuer à dire des mensonges à Rin, je ne pouvais pas.
Je ne pouvais lui cacher la vérité.
Plus maintenant.
Je l'aimais.
Je l'ai toujours aimée.
Et j'ai su que si je cachais la vérité une nouvelle fois, je lui ferais encore plus mal.
Et l'idée de faire du mal à Rin me rendait malade.
J'ai remarqué, tandis qu'elle s'avançait, qu'elle avait un œil au beurre noir et une lèvre fendue. C'était assez difficile de ne pas discerner cela, même si elle avait sûrement posé une rapide couche de maquillage par-dessus et que ses cheveux tombaient sur ses yeux. La paupière était d'une couleur légèrement différente que le reste de sa peau, et je devinais qu'elle avait appliqué du fard avec des mains tremblantes pour la masquer.
J'ai pensé que tout ce manège pour cacher l'œil au beurre noir était bien plus grave que ça ne l'était réellement. Et en dépit de la légère blessure, Rin souriait toujours.
-Est-ce que tu t'es battue ? j'ai demandé, essayant de garder ma voix neutre- même si mon cœur martelait ma poitrine si fort que je pouvais à peine respirer.
-Hein ? Tu as remarqué ? m'a-t-elle demandé en retour, l'air surprise.
Evidemment, elle pensait réellement qu'elle était super douééééée pour le maquillage ou quoi ?
Peut-être qu'une fille plus expérimentée avec le maquillage- un peu plus féminine, comme Miku- aurait pu cacher un peu mieux l'hématome. Même si je pensais que même Miku ne pouvait masquer complètement un œil au beurre noir. Rin n'était pas vraiment une adepte du maquillage- disant que c'était une « perte de temps ». En tout cas, la « super technique » de Rin pour cacher la blessure était désastreuse, vraiment. C'était terrible- et plus elle s'approchait, plus le mal était grand- son œil était carrément violacé, et la peau autour était pelée.
-Evidemment que j'ai remarqué, j'ai sifflé, je ne suis pas aveugle. Tu as l'air épouvantable.
Peut-être que ce n'était pas la chose la plus gentille à dire à une fille pour qui tu nourris un amour sans espoir- mais Rin était toujours ma sœur jumelle, et on s'est toujours taquinés de cette manière. L'atmosphère, ainsi, se détendait et j'avais l'impression de pouvoir respirer plus facilement.
-Qu'est-ce qui s'est passé ? ai-je demandé, tandis que Rin ouvrait le robinet du lavabo pour laver son œil.
-Je ne veux pas te dire. C'est un secret, a-t-elle rétorqué en pouffant de rire.
J'ai deviné que l'œil au beurre noir n'était pas trop sérieux.
Mais tout de même, ça avait l'air douloureux. Je ne pouvais m'empêcher de me sentir concerné.
-On n'a pas de secrets entre nous. On est jumeaux, souviens-toi ! je me suis exclamé, essayant d'être joyeux.
J'ai réalisé à quel point c'était hypocrite. C'était comme être un zèbre et reprocher au drapeau américain de porter trop de rayures.
Ce n'était pas quelque chose d'intelligent à dire.
Rin me faisait face à ce moment.
Pour que la prochaine partie ait un sens, je vais te faire une petite description de la maison. D'accord, euh…Notre maison a été construite un peu étrangement. Il n'y a pas de mur qui sépare le salon et la cuisine. J'étais debout dans le « salon » tandis que Rin était adossée à l'évier de la « cuisine », essuyant son œil assez rapidement- et je pouvais toujours la voir.
J'ai vu les épaules de Rin se tendre quand je lui ai parlé.
Rin s'est arrêtée- figée dans le temps.
Ca m'a pris quelques secondes pour dire quelque chose. Douze secondes, presque. Je pouvais voir la pendule, et je comptais. Mes yeux étaient fixés sur chaque frisson la trotteuse. C'était, d'une certaine manière, captivant.
Je pense que je devenais lâche à nouveau.
C'était plus facile de regarder la pendule plutôt que de regarder Rin.
Et pourtant, le temps avançait à l'envers. J'avais l'impression qu'il se moquait de moi.
-Tu as raison. On n'est pas censés avoir de secrets entre nous, a-t-elle finalement lâché- en se tournant vers moi.
Des gouttes d'eau coulaient le long de son visage, et elle n'avait pas enlevé tout son fond de teint. Ca me donnait la désagréable impression que le visage de Rin fondait.
-Qu'est-ce qu'il y a ? ai-je demandé.
Là encore, ce n'était pas intelligent de dire ça.
Je suis doué à ça : dire des choses pas très intelligentes au mauvais moment- au cas où tu n'aurais pas remarqué.
C'est un talent.
Les yeux de Rin se sont plissés si forts que je ne voyais qu'un mince rai bleu foncé- contraste complet quant à sa précédente joie d'avant. Rapidement, le fond de teint hâlé- presque orange- a roulé le long de son menton.
Elle criait.
Son visage était en train de fondre.
Sa peau semblait s'écailler sous ses doigts.
Et je ne pouvais la sauver je ne pouvais rien faire c'était ma faute je-
…
Je pense…que je l'ai vraiment bouleversée.
Rin avait essayé d'être joyeuse et heureuse quand elle était triste au fond- mais au moment où j'ai ouvert ma stupide bouche et j'ai commencé à parler à propos de secrets, sa joie a fondu comme neige au soleil.
Rin était si brillante avant.
Maintenant…
Plus du tout.
Sa peau tombait et elle pourrissait- comme dans mes cauchemars- e-et je ne savais pas quoi faire, comment l'arrêter, comment l'aider…
E-est-ce qu'elle voudrait réellement de l'aide d'une personne malade comme moi ?
Rin continuait à crier- quelque chose comme-
J-je ne me rappelle pas.
Ca fait mal.
T-tu veux que j'essaye… ?
…
D'accord.
Je vais essayer.
-Q…qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que tu veux dire par « qu'est-ce qu'il y a ? » Tu m'ignores depuis trois mois comme si j'étais une sorte de lépreuse- Comme- comme si tu me détestais- e-et à chaque fois que j'essayais de te parler t-tu regardais ailleurs et tu prétendais que je n'existais pas ! hurla-t-elle, sa voix augmentant de volume, presque hystérique.
Elle avait essayé de cacher son inquiétude, aussi- mais ça n'avait pas marché.
A la place, elle avait explosé.
C'était la seule vraie « conversation » que Rin et moi ayons eu en trois mois- et ce n'était pas du tout une conversation.
Rin criait.
Chaque mot était un morceau de verre qui s'enfonçait dans mon cœur, et un coup sur ma fierté (ce qui, admettons-le, n'était pas à un niveau énorme. Je n'avais pas beaucoup de fierté pour avoir laissé Rin hurler de cette manière).
-Je p-pensais que nous étions jumeaux. Je pensais ça…ça veut dire qu'on doit partager nos secrets, pas vrai ? Rin a articulé en reniflant, essuyant de l'eau avec la manche de son baggy cardigan (c'était un joli cardigan- couleur citron vert et ça s'associait très bien avec ses bracelets enfantins et collier aux couleurs acidulées)
J'ai grimacé.
Pas de secrets.
Bien sûr que non.
Aucun entre jumeaux.
C'était une promesse que nous avons faite (une promesse de l'auriculaire) quand nous avions six ans.
« Pas de secrets entre jumeaux. Si je mens, j'avalerai mille aiguilles. »
C'est une incantation assez sombre lorsque l'on a six ans. Tu ne trouves pas ça tordu ?
Mais nous avons fait cette promesse il y avait des années- quand nous avions encore des joues rondes et de grands sourires et quand le monde n'était qu'un immense terrain de jeu- nos plus « grands secrets » étaient de taire le nom de celui qui avait mangé le dernier biscuit et qui avait enregistré La Petite Sirène sur les épisodes de Dragon Ball Z.
Ce n'était pas des secrets importants.
Mais ça…
C-c'était le plus grand secret que j'avais jamais caché à Rin- et cela me mangeait tout cru. Me déchirait en petits morceaux.
Si je mens, j'avalerai mille aiguilles.
Eh bien, je n'ai jamais menti- pas vraiment. Je n'avais pas raconté toute la vérité à Rin. Du moins, je ne pense pas. A la place, j'esquivais le sujet de mes sentiments; je repoussais Rin lorsqu'elle essayait d'attaquer le sujet (je n'ai jamais répondu à ses questions par « Je vais bien » comme avec Miku), et je m'enfermais dans ma chambre, ou la salle de bains, quand Rin tentait de continuer.
Je n'ai jamais menti.
Mais maintenant…Rin me posait les questions directement.
-P…pourquoi t'éloignais-tu de moi ? Pourquoi m'ignorais-tu ? Pourquoi étais-tu si cruel ?
Elle a dit ça dans ses propres mots; son ruban à cheveux semblait tomber, le maquillage grotesque coulant toujours sur son visage comme de la cire fondue.
Rin.
Ma sœur.
Ma sœur que je n'ai jamais voulu voir blessée, ou pleurer, ou à qui mentir- parce que je l'aimais.
Et je ne voulais vraiment pas avaler mile aiguilles.
Le silence s'installa, lourd de secrets et d'autres clichés une centaine de fois déjà-vu, qui aurait mieux fait d'appartenir à un drama télévisé qu'à la vraie vie.
Les mains de Rin étaient sur ses hanches, et elle me regardait. Elle tapait un pied contre le sol.
Elle attendait une réponse.
Elle attendait de voir si je lui donnerais un mensonge ou lui dire la vérité. La vérité qu'elle voulait désespérément parce qu'elle s'inquiétait pour moi.
Parce qu'elle m'aimait.
Rin attendait cette vérité depuis trois ans.
Et c'était maintenant le moment pour elle de savoir.
Rin était ma sœur.
Elle ne se retournerait pas contre moi.
J-j'étais sûr qu'elle ne le ferait pas.
Je lui ferais comprendre.
-O…okay. Je vais te dire pourquoi, j'ai finalement articulé, ma voix fragmentée.
Je parlais doucement, et pourtant j'avais l'impression que c'était bien trop fort, étant donné le silence de mort qui planait.
C'était déconcertant.
Ca donnait le frisson.
Puis, j'ai essayé de sourire- mais mon sourire s'est brisé en deux, et je ne pouvais le maintenir pour longtemps. Ca faisait mal. C'est physiquement douloureux de sourire.
J'avais l'impression que c'était un mensonge.
-Mais avant cela, tu vas me dire comment tu as eu cet œil au beurre noir- et on va s'asseoir et discuter de ça autour d'un chocolat chaud, j'ai dit.
Rin sembla se ragaillardir à cela. C'était évident qu'elle essayait de garder sa colère- mais la simple perspective d'un chocolat chaud était trop pour elle. Je pense qu'elle ne voulait pas rester en colère contre moi; ça me faisait autant mal qu'elle. Elle voulait revenir à l'époque des joyeux jumeaux Rin-et-Len et elle ne pouvait maintenir longtemps son regard glacial.
Un petit sourire étira le coin de ses lèvres à la place.
-Tu promets ? demanda-t-elle.
-Je promets, j'ai dit, en lui ébouriffant les cheveux, rendant bancal son ruban à cheveux.
Rin fronça les sourcils- a marmonné quelque chose du genre « ne me touche pas » et repoussé mes doigts mais je savais qu'elle plaisantait.
Elle a souri.
Rin et moi étions assis sur les vieux et noirs matelas mous avec nos tasses de chocolat qui brûlaient nos doigts. Rin était assise les jambes croisées, un coussin sur ses genoux. Elle était enroulée autour du coussin comme un enfant- ou un chat qui cherchait un endroit chaud où dormir.
C'était bon.
J'avais l'impression que nous étions des enfants à nouveau.
Pendant les nuits humides, quand le chauffage était cassé (beaucoup de choses à la maison étaient défectueuses), Rin et moi étions blottis ensemble sous de lourdes couettes, à prendre des petites gorgées de chocolat et à se raconter des histoires.
…
…J-je…
Je suis désolé.
Je viens juste de me faire frapper par une vague de nostalgie.
Est-ce que je regardais dans le vide ?
Ahahaha, n-ne fais pas attention.
Bon sang, je suis un très mauvais conteur, pas vrai ? Toujours à m'éloigner du sujet.
Restons concentrés.
-Comment as-tu eu cette blessure ? ai-je demandé, après avoir pris une gorgée de chocolat.
-Iroha me l'a faite, a répondu Rin en haussant les épaules.
Je devais admettre, que j'étais un peu surpris de savoir que Rin était « amie » avec Iroha. Je connaissais à peine cette fille- mais elle était dans ma classe, et elle faisait partie de ceux qui insultaient quotidiennement Neru. Elle était du côté de ceux qui harcelaient Neru, oui, mais Iroha restait dans ma mémoire peut-être parce qu'elle était très petite, et qu'elle était assez jolie.
…Je sais, c'est frivole.
Mais je suis un garçon.
Pas comme si le genre comptait vraiment.
Je suis un être humain.
J'aime regarder les jolies choses.
Comme la plupart des gens.
Quand je parle ainsi j'ai l'impression d'être une pie, attirée par les choses brillantes. Je t'assure, je ne suis pas obsédé par les jolies choses, comme si je les prenais dans ma tanière. Je n'ai même pas de « tanière ».
Rin disait qu'elle connaissait Iroha depuis un moment. Elles étaient dans la même équipe de volleyball, et toutes deux aimaient…Hello Kitty. Je n'arrive pas à croire qu'elles achetaient ce genre de chose- encore moins qu'il existait des chaussures de sport de cette marque- mais apparemment, il y en avait.
Hé bien, le business de Sanrio est incroyable, pas vrai ?
Hello Kitty lave le cerveau des gens.
Rin et moi avons eu une petite discussion sur Iroha. Elle me disait qu'Iroha n'était pas « méchante »- même si elle avait (supposément) donné à Rin un œil au beurre noir. Rin ne me disait toujours pas pourquoi elle lui avait fait cet hématome, ce qui me faisait pensait que sûrement, Rin avait dû la taquiner. Rin embarrasse beaucoup les gens- et certaines personnes ne sont pas douées pour prendre les blagues au premier degré…
Tout de même- Iroha devait avoir un sacré punch- étonnant pour quelqu'un de sa taille. Et pourquoi Rin n'avait pas essayé de se défendre ? Je pensais que ça resterait un secret pour toujours. Rin n'était pas d'humeur à en discuter- elle disait que ce n'était pas son secret mais celui d'Iroha.
C'était intrigant- mais je n'ai pas insisté.
Je n'avais pas le droit de demander à propos des secrets de Rin, considéré que j'en cachais tant. Ca semble juste.
L'atmosphère entre nous était plus légère, avec le chocolat et tout.
Rin…
Rin a commencé à retrouver son ancien sourire.
Un sourire comme des centaines de fleurs de tournesols personnifiés et-
T-tu sais quoi, je vais arrêter et fermer ma bouche pour éviter de dire à quel point Rin est belle. Je ne suis pas un poète ou un truc du genre. Ni Shakespeare ou Wordsworth. Je n'ai jamais « vagabondé solitaire comme un nuage » et je n'ai aucune inclination innée à parler des jonquilles.
Je ne suis pas un poète.
Je suis juste un enfant qui est tombé amoureux.
J-je me demande si c'est normal pour les gens amoureux de parler de leur « âme sœur » comme ça… ?
Ou est-ce que c'est seulement moi ?
Suis-je bizarre ?
Ca ne me surprendrait pas.
Je vais t'éviter la mélasse rose bonbon, quand même. D'un, parce que c'est embarrassant, et de deux, parce que Rin se moquerait de moi si elle m'entendait.
L'ambiance plus relaxée que nous avions créée est soudainement devenue amère, puisque Rin me fixait avec « le regard ».
Tu sais ce que je veux dire par là ! Je suis sûr que tu as des amis qui ont « le regard » comme ça, toi aussi. « Le regard » qui veut dire clairement « tu ferais mieux de répondre à ma question ou je vais enfoncer ta tête dans un mixeur ».
Ouais, ce genre de « regard ».
-Iroha m'a raconté toutes les choses horribles qui sont arrivées dans ta classe, m'a-t-elle dit.
J'ai considéré un instant à jouer l'innocent- mais je ne voulais plus mentir. Plus maintenant.
-Je veux dire, je savais déjà pour Tei…Tout le monde savait. M-mais je n'avais pas réalisé qu'elle avait été harcelée si horriblement…a continué Rin.
Eh bien, ce n'était pas une surprise. L'école nous avait tous appelés en assemblée importante dans le gymnase de l'école quelques jours après la mort de Tei. Mais, ils n'avaient pas parlé du « harcèlement ». Je ne suis pas sûr de savoir combien de professeurs dans l'école savaient qu'elle était harcelée. Le principal nous avait fait un petit discours, nous avait dit que si on se sentait déprimés, nous pouvions voir l'infirmière de l'école ou parler à d'autres personnes, parce qu'on se sentirait moins seuls et parce que « l'école se soucie de chacun d'entre vous », ou quelque chose du genre. Je ne me rappelle pas.
Mais ils n'avaient pas mentionné le harcèlement.
Peut-être que c'était parce qu'ils ne savaient pas.
Ou peut-être qu'ils essayaient d'étouffer l'affaire.
Je ne peux pas imaginer en gros titres « une lycéenne se suicide à cause de harcèlement dont son établissement n'avait même pas conscience » sur le journal local, ça ne donnerait pas une très bonne réputation à l'école, tu sais ?
Là encore…
Je ne sais pas. Pas vraiment. Si tu me demandes, je te dirais plus que l'école essayait d'étouffer l'aff- mais tu sais quoi, tu ne me demandes pas. Je réponds à une question que tu n'as jamais posée.
La question :
-Est-ce que ton école est corrompue, Kagamine Len ?
Elle n'est jamais sortie de ta bouche, donc je passer ça.
De toute façon, je suis incroyablement cynique. Mon opinion sera sûrement biaisée.
-I-iroha m'a dit tout ce qui était arrivé à Tei. J-je n'ai jamais su…Iroha a dit…que la plupart des gens avait rejoint Neru. Lily et G-gumi…Je n'arrive pas à croire que quelqu'un comme Gumi harcèlerait quelqu'un de cette manière. Je lui ai seulement parlé quelques fois, mais elle est trop gentille, a-t-elle continué.
Rin avait fini son chocolat chaud depuis longtemps. La tasse vide était posée sur le sol, des tâches brunes sur les bords. Rin pressait le coussin captif entre ses bras si fort que je me demandais s'il pouvait éclater.
-Iroha m'a tout raconté. E-elle a dit…Elle a dit qu'elle avait harcelé Tei aussi- m-mais qu'elle n'avait pas réalisé que c'en était vraiment à ce moment. Au début, elle pensait que c'était juste pour s'amuser. Quelques blagues seulement. M-mais c'est allé trop loin…E-et elle se sentait vraiment…coupable…P-parce qu'elle savait qu'elle devait arrêter, et qu'elle ne pouvait pas. C'était allé trop loin, beaucoup trop loin. E-et elle avait peur de Neru qui pouvait se retourner contre elle. E-et Iroha a dit…Que beaucoup de gens étaient dans son cas. P-parce que personne n'avait été exactement pareil qu'après…après que ce soit arrivé, a-t-elle conté, d'une voix fragmentée.
Ma tasse de chocolat ébouillantait mes doigts- mais le reste de mon cœur était froid.
Rin m'offrait un moyen de sortir de mon dilemme.
Je pouvais hocher la tête avec Rin, puis lui dire que c'était pour cela que j'avais été si abattu ces derniers temps.
C'était à cause de Tei.
Je pouvais cacher mes sentiments par la mort de Tei, et Rin n'aurait jamais à savoir comment je me sentais vis-à-vis d'elle.
Mais je ne pouvais plus mentir.
Plus maintenant.
Où serais-je si je mentais ?
Je sais où.
Je serais de retour dans la baignoire, enfonçant la lame dans ma peau- ou enroulé dans mes couvertures, des images de Rin hantant mon esprit dans un mélange de douleur, de culpabilité et de plaisir.
Je devais avancer.
-La mort de Tei m'a…Ca m'a…toujours…Ca…Ca m'a affecté, ai-je lâché.
J'avais sûrement l'air aussi éloquent que…c'est quoi déjà- une chose inéloquente (est-ce que ce mot existe seulement ?), mais ce n'est pas important.
J'essayais de dire la vérité- et je n'avais jamais réalisé avant à quel point c'était difficile.
Mais la mort de Tei m'a affecté.
Tei me hantait autant que Rin; ses yeux morts et froids, son squelette brisé, son corps fourré de grouillants et d'asticots se tortillant. Mais elle était morte, et je ne pouvais plus l'aider. J'aurai pu avant- mais plus maintenant.
Ca ne servait à rien de ressasser le passé.
Rin a posé une main sur mon épaule- le coussin tombant de ses genoux pour s'écraser au sol dans un bruit inaudible. Il poussa la tasse vide de Rin- heureusement qu'elle avait déjà bu son chocolat chaud, ou le tapis aurait été tâché de marron foncé.
De toute façon, je ne m'intéressais pas au tapis.
Les yeux de Rin avaient l'air si bleu…
Si chaleureux.
Si confiants.
(Ne me fais pas confiance s'il-te-plaît je vais te faire mal regarde tu cries-)
-Ne t'inquiète pas, Len. Je ne sais pas ce qui est arrivé- mais ce n'était pas ta faute. T-tei…Tei est morte…M-mais ce n'était pas la faute d'Iroha, ni la tienne, ou- ha…ce n'était même pas celle de Neru. L-le harcèlement a sûrement contribué, mais elle avait d'autres problèmes dont nous n'étions pas au courant ! Ce n'était pas ta faute, a dit Rin, les yeux acier. Sa poigne était acérée, aussi.
Elle m'obligeait à être d'accord.
Elle me forçait à jeter ma culpabilité au loin.
Rin…avait tort.
Je pense.
Je ne pouvais pas simplement lever les mains au ciel et dire :
-Ouais, Tei avait probablement d'autres problèmes, donc ça ne me concerne pas.
Je sais, au plus profond de moi, que ça me concernait. Les problèmes de Tei lui appartenaient à elle seule et elle a été exacerbée par Neru, par Gumi, par Iroha- qui, apparemment, avait pensé que tout ça n'était qu'une bonne blague jusqu'à ce que ça aille trop loin.
Et elle a été exacerbée par moi, également.
Les êtres humains vont, invariablement, se faire du mal les uns les autres- mais ils ne peuvent vivre seuls.
Chaque action que tu vas faire affectera quelqu'un d'autre- peu importe leur taille.
Aucun problème n'appartient qu'à « une personne ».
Ils appartiennent à toutes les personnes qui étaient en contact avec cet individu et qui on laissé une marque sur lui, d'une manière ou d'une autre.
Si tu vois quelqu'un d'autre souffrir- si tu les vois tendre leurs mains vers les précipices au risque de tomber- alors c'est ton problème, également. Si tu vois quelqu'un se noyer dans un lac, est-ce que tu dirais « ca ne me concerne pas » et continuer ta route ?
Les êtres humains ont beau être égoïstes…
Mais je pense que la plupart d'entre eux s'arrêteraient.
La plupart d'entre eux se sentiraient un peu responsable.
Et la plupart d'entre eux essaieraient d'aider.
Le problème de Tei était ainsi. Tei ne se noyait pas, pas physiquement mais, au figuré, elle était une nageuse débutante dans un océan et un poids aux pieds.
Tei avait coulé.
Je l'avais envoyé couler.
Et je ne lui ai pas tendu la main.
Ni Gumi.
Ni Iroha.
Ce n'était pas juste le « problème de Tei »- il appartenait à nous tous.
J'étais coupable.
Mais…
Je ne pouvais pas m'enterrer sous ma culpabilité pour toujours.
Me détester ne ramènerait pas Tei.
Et donc, même si Rin avait, essentiellement, tort- je savais, au plus profond de moi, qu'elle disait la vérité.
Ce n'était pas important pourquoi ou comment Tei était morte.
Tout ce qui importait c'était qu'elle était morte- et c'était triste- et peut-être que quelqu'un aurait pu l'aider, mais personne ne l'a fait.
Et la vie continuait.
C'est cruel de penser comme ça- mais Rin avait raison autant qu'elle avait tort.
On ne peut ressasser le passé- ou ça nous détruit.
« Avec des si on met Paris en bouteille ».
Tu ne peux retourner en arrière et les changer.
Alors ce n'est pas digne de s'en soucier.
Je pense que je suis devenu silencieux alors que je comprenais cela- et Rin m'a donné un regard inquiet, les yeux écarquillés.
-Len…Est-ce que c'est pour ça que tu étais distant ? Tu te sentais coupable pour Tei ? a-t-elle demandé.
Rin était si fraternelle.
Si confiante.
Si ignorante au sujet de mes sentiments.
Tei avait été le catalyseur, peut-être.
C'était à cause de Tei que je me suis enfermé dans la salle de bains pour la première fois, tremblant comme une feuille, sous la douche le jet d'eau frappant mes épaules, masquant mes sanglots entrecoupés de larmes de douleurs.
Mais Tei…
J-je me sens horrible de dire ça, c-comme si j'avilissais sa mort, ou que j'étais sans cœur, mais…
Mais Tei n'était pas le vrai problème.
C'était Rin.
Et ça l'a toujours été.
C'est parce que j'aimais Rin- parce que j'étais malade, tordu- que je n'avais pas aidé Tei au début. Je savais, au plus profond, que si quelqu'un avait découvert mon secret, j'aurais pu devenir une victime à la place de Tei.
Ca- ajouté à la lâcheté- était pourquoi je n'avais rien fait.
Le problème avait toujours été Rin.
Ou, pour être plus précis- le problème avait toujours été mes sentiments pour Rin.
Toujours.
Et pour toujours.
Si je mens, j'avalerai milles aiguilles.
J'ai regardé Rin.
Rin m'a regardé.
-N…non…C-ce n'est pas tout, j'ai dit, ma voix se brisant- mes doigts tremblants, incertain de savoir comment formuler ma confession.
…Peut-être que je n'avais pas besoin de mots.
Ils se mettraient en travers de mon chemin.
Et je n'ai jamais été doué pour les discours, de toute façon.
-Ce n'est pas tout ? Tu veux dire qu'il y a une autre tournure de cette sordide histoire ? Rin a demandé en plaisantant- essayant d'injecter un peu d'humour dans la lourde atmosphère, je suppose.
Son malheureux choix de vocabulaire (« sordide ») m'a fait me dérober.
J'avais l'impression que Rin me condamnait.
M'appelait être une « saleté ».
Ma propre sœur.
Mais c'était juste ma paranoïa.
Mais c'était une paranoïa sans fondement.
Je me suis assis là pendant un moment, regardant la trotteuse tant détester continuer son tic-tac régulier au-dessus de la télévision. Ecoutant le son de mon propre rythme cardiaque.
Essayant de me rappeler comment respirer.
-R-Rin ne me…ne me déteste pas… ai-je finalement réussi à articuler, ma voix tremblante.
Je me demandais si Rin m'avais entendu ma gorge semblait si sèche en dépit du chocolat et je pouvais à peine me comprendre.
-Je ne pourrais jamais te détester, a dit Rin, souriante. Sauf si tu effaces ma sauvegarde de Final Fantasy XII. Là, je peux considérément te détester. Beaucoup, beaucoup, d'ailleurs.
J'ai ri de tout ça, sans faire attention à la gravité de la situation. Je ne pouvais m'en empêcher. Il y a quelque chose en Rin qui me fait toujours sourire.
Chaque fois que je la vois, ma journée…s'illumine.
-Je n'ai pas effacé ta sauvegarde de Final Fantasy. Je ne suis pas suicidaire- et je ne veux pas t'entendre râler et gémir sur comment tu n'as pas pu battre Barthandelus* encore, ai-je rétorqué.
-H-hé ! Je l'ai battu à la fin ! Je lui ai botté les fesses ! s'est-elle exclamée.
-Ouais, après avoir regardé les réponses sur le Net ! ai-je répliqué une nouvelle fois.
Nous nous sommes chamaillés pendant plusieurs minutes- échangeant des insultes comme lorsque nous étions enfants dans le bac à sable. C'était…nostalgique, comme le chocolat chaud, et la note que Rin m'avait laissée sur le frigo.
Ca me faisait penser au bon vieux temps.
Des temps plus heureux.
Et j'ai su, alors que Rin me souriait…
J-je ne peux pas vraiment l'expliquer avec des mots- mais c'était réconfortant.
J'ai su, tout d'un coup, qu'elle ne me détesterait pas.
Pas même si je l'aimais.
Parce que…c'était une gentille personne.
Elle était toujours ma sœur.
Elle se tiendrait toujours à mes côtés.
Et j'avais été stupide de douter d'elle.
Stupide…
J'étais si stupide.
-R-rin…J-j'ai un secret à te dire. Un secret que je t'ai caché…depuis longtemps, j'ai dit.
Rin ne m'a pas répondu avec une blague cette fois- ni a essayé de continuer nos chamailleries. A la place, elle a dit :
-Qu'est-ce que c'est ?
D'une voix si sérieuse qu'on n'aurait dit qu'elle ne lui appartenait pas.
Ou alors elle avait mûri en tant que personne.
Ou peut-être qu'elle avait toujours été mature, et que je n'avais jamais réalisé cela.
Les cheveux de Rin étaient ébouriffés et son ruban de travers, d'un angle étrange. Son visage était rouge de bonheur, elle avait toujours la lèvre de travers, et la blessure noire autour de son œil était plutôt peu attractive. Elle portait ce vieux cardigan vert avec des taches de ketchup sur les manches, ses chaussettes enroulées autour de ses chevilles et les bijoux plastiques sur ses poignets cliquetaient.
Elle était un vrai désastre.
Une masse de couleurs et de cheveux en nid d'oiseau et d'angles bizarres avec un sourire taquin.
Et elle était la chose la plus magnifique que j'avais jamais vue.
Quand le soleil entra par la fenêtre, ses cheveux sont devenus dorés.
Comme une princesse de contes de fées.
-R-Rin…j'ai balbutié- et j'avais probablement l'air stupide, mais Rin n'a rien dit.
Elle ne m'a pas taquiné.
Je n'étais pas sûr de savoir comment je pourrais lui communiquer mes sentiments- mais j'ai su, alors que je regardais dans les yeux de Rin, ce que j'avais à faire.
Avec des doigts tremblants, j'ai touché son menton doucement- très doucement. E-elle a laissé échapper une suffocation, mais elle ne m'a pas repoussé, ou essayé de me frapper. Elle n'a…rien dit.
J'ai regardé dans ses yeux et dit son nom à nouveau.
-Rin.
Et ensuite.
-Je t'aime.
E-et je me suis approché-
et j'ai pressé mes lèvres contre les siennes.
*Final Fantasy XII : Barthandelus est un boss de jeu assez difficile à vaincre, et on le croise plusieurs fois dans le jeu. C'est une sorte de visage, un masque volant, qui pousse des cris gutturaux une fois touchés. Selon les joueurs, la manière façon de le vaincre est d'utiliser à bon escient la panoplie de personnages- comme par exemple Snow, Vanille, Fang, ou Lightning en les plaçant sur différents modes (heal, pour le soin, ou attack, pour l'offensive). Cet opus de Final Fantasy est l'un des meilleurs, selon moi.
A/N : Devinez quoi, les gars ?
J'ai bientôt terminé d'écrire l'histoire.
Faudra juste que je vérifie un peu.
Et, comme toujours, votre soutien est sans faille, je suis très heureuse que vous aimez l'histoire ^_^
~renahhchen xoxoxo
T/N : Deux updates, pour pallier à mes cinq jours d'absence.
A vot' bon coeur, une p'tite review ?
