Note : merci beaucoup pour vos reviews, elles m'ont sacrément motivée pour terminer et poster cette deuxième partie en un temps record ! Le début est un peu triste, heureusement Tony apparaît pour mettre de l'ambiance !
2. Save the last dance for me
Épaules voûtées et tête basse, Steve se penche au-dessus de la pierre tombale. Ses yeux sont humides mais il ne pleure pas.
L'agent Carter, Sharon de son prénom, se tient en retrait. Droite comme un i, dos rigide et poings serrés dans les poches de sa veste, elle était persuadée d'avoir accompli et dépassé toutes les phases du deuil. Pourtant, elle se sent touchée par la détresse presque palpable de cet homme venu de si loin. Un homme qui a connu sa tante dans sa jeunesse et qui, peut-être, a nourri l'espoir de la retrouver dans ce monde-ci.
Ils ont oublié que la marche du destin avance à un rythme implacable, et se joue des humains avec une ironie cruelle.
Steve finit par s'agenouiller. Du bout des doigts, il caresse le prénom de la disparue.
Margaret.
« Peggy », soupire-t-il tout bas.
Il reconnaît qu'il est en retard à leur rendez-vous. Mais elle lui a promis une danse. Huit heures, au Stork. Le troquet existe-t-il toujours ? Et que sont devenus les autres ? Le colonel Phillips, son équipe... Dugan, Morita, Jones, Falsworth, Dernier... Morts, eux aussi ? Son esprit égrène les noms comme une prière, chuchote celui de Bucky au plus profond de son cœur.
Son monde a disparu pendant son si long sommeil. Reste-t-il encore une chose, un être auquel il puisse se raccrocher ?
La voix de Sharon résonne à travers la brume de ses souvenirs et perce la culpabilité nostalgique qui l'oppresse.
« Elle nous a quittés l'année dernière. Elle était très entourée, et très heureuse, je pense... Son fils, mon cousin, venait d'avoir une petite fille. Elle était grand-mère, ajoute-t-elle d'une voix qui se brise un peu. Les derniers temps ont été durs. Elle ne nous reconnaissait plus à cause de la maladie. Je crois cependant... qu'elle ne vous a jamais oublié. Il lui arrivait de parler de vous ; elle nous disait qu'elle gardait l'espoir de vous revoir. »
Steve se surprend à sourire.
« Elle a toujours eu la foi, dit-il simplement avant de se lever. Merci de m'avoir laissé la voir une dernière fois. »
Ils échangent un salut militaire. La force de l'habitude pour l'un. Le témoignage d'un respect infini pour l'autre.
Steve rejoint le parking d'une démarche lente. La voiture est facile à repérer. Aussi flashy et tape-à-l'œil que son propriétaire, qui se tient nonchalamment appuyé contre le flanc rutilant de la machine. Une présence déplacée, presque obscène, dans ces lieux remplis de douleur silencieuse.
« Ça y est, tu as fini ? » demande Tony avec une pointe d'agacement.
La proximité du cimetière semble le mettre mal à l'aise. La réponse de Steve est sèche et laconique.
« J'ai terminé. »
Ils prennent place dans le bolide. Tony démarre en faisant vrombir le moteur et ils partent sur les chapeaux de roue. Le bitume arrache de noires traces de gomme aux pneus.
Assis tout en haut de la tour Stark, Steve contemple New York, cette ville qui l'a vu naître et qui pourtant n'est pas encore tout à fait sienne.
Les travaux sont pratiquement achevés. Son propriétaire ne l'a pas reconstruite à l'identique plus grande, plus imposante, plus majestueuse, elle dit l'ambition sans égale et l'aspiration de Tony à dominer le monde à sa manière, sans d'autre argument que le charisme de son génie et sa très discutable tendance – selon son entourage et ses collègues de travail – à se considérer comme le soleil autour duquel le genre humain graviterait.
Non que Tony Stark soit affublé d'un quelconque complexe du dieu vivant – il laisse ce genre de névrose au petit frère de Thor, merci bien. En revanche, il adore se la jouer diva en fourreau lamé ou rock star arrachant sa chemise sur la scène avant de la jeter à une foule en délire. Du moins est-ce le diagnostic de miss Potts, se rappelle Steve, et quoi que cela veuille dire, il acquiesce volontiers aux remarques de la jeune femme qui pratique le milliardaire depuis si longtemps.
Le soldat se demande si lui aussi finira par devenir l'un de ces satellites tournant autour de Tony. Le mal n'est-il pas déjà fait, si l'on tient compte du fait qu'il se trouve chez lui en ce moment même ? Et d'ailleurs, est-ce vraiment un mal…
Il lève les yeux comme Tony s'assied près de lui. Tout au bord de la tour, les pieds dans le vide. Un verre à la main, le playboy porte le liquide ambré à ses lèvres et en avale une gorgée.
« Cognac millésimé, dit-il en levant sa coupe. Il n'y a vraiment que les Français pour avoir élevé le processus de distillation au rang d'art.
— Si tu le dis, fait Steve d'un ton légèrement amusé.
— Je t'en sers un doigt, cap' ?
— Tu sais bien que mon métabolisme ne me permet pas d'apprécier l'alcool à sa juste valeur. Autant me servir un diabolo grenadine.
— Si tu le dis », lui renvoie Tony avant de se lever.
Souple comme un félin, il disparaît à l'intérieur, ne laissant pas à Steve le temps de réagir ni de le rattraper.
Lorsqu'il revient, il tient dans une main un grand verre rempli de sirop écarlate mêlé aux bulles pétillantes de la limonade.
Steve a envie de lever les yeux au ciel, mais il se contente de fixer son regard bleu sur l'autre homme.
« Tu es insupportable, note-t-il avec un semblant d'affection dans la voix.
— Je sais, et c'est aussi pour ça qu'on m'aime », réplique Tony avec un sourire en coin.
Les deux hommes savourent la boisson et l'instant en silence. Silence qui ne dure pas, évidemment, avec Stark dans les parages.
« Parle-moi de cette femme. Tu l'as aimée ? »
Steve ouvre la bouche, hésite, ne sait que dire. Il considère ses sentiments, ses souvenirs. Se dit qu'il pourrait ne pas répondre, ou bien voiler la vérité derrière un petit mensonge. Mais il est Captain America. Toujours droit, toujours sincère.
« Elle a été la première femme…
— Qui t'a fait découvrir l'amour ? » termine Tony avec un clin d'œil.
Vous pouvez toujours compter sur lui pour ruiner le moment des confidences.
« La première femme avec laquelle j'ai parlé, rectifie Steve, agacé. Vraiment parlé, insiste-t-il. Et… embrassé. »
Bon, Tony n'est pas obligé de connaître tous les détails, et surtout pas ce semblant de premier baiser, forcé, même pas échangé, avec une secrétaire un peu trop entreprenante...
« C'est tout ?
— Qu'est-ce que tu croyais ? Que j'allais te révéler toutes les débauches de ma jeunesse ?
— Hum. J'espérais au moins deux ou trois détails croustillants qui auraient valu un encart dans les pages des tabloïds.
— Ce n'est pas drôle, Tony.
— Désolé. L'humour est un réflexe d'auto-défense, chez moi.
— Pourquoi, tu te sens en danger en ma compagnie ? note Steve d'un ton presque narquois.
— Ma parole Captain, serais-tu en train de développer un sens de l'humour ? fait Tony en prenant un ton faussement stupéfait. Si tu continues sur cette voie, on va finir par croire que tu me côtoies d'un peu trop près »
Steve se frotte inconsciemment la mâchoire, comme s'il venait de recevoir un uppercut.
Il termine sa grenadine – se sent comme un petit garçon avec ce goût délicieusement sucré au fond de la gorge. Et avoue, tout à la fois nostalgique et embarrassé :
« Nous nous étions promis une danse. Mais nous n'avons jamais eu le temps… »
Finalement, sa mémoire se replie sur elle-même, ses souvenirs sont enfermés à double tour.
« J'ignore pourquoi je te dis tout ça. Quelle importance, ce temps-là est révolu. Les gens, les lieux, tout ce que j'ai connu n'existe plus. »
Il se lève, et constate que Tony lui tend la main.
Steve fait la moue, puis la serre sans conviction.
« Mais quelle andouille ! s'exclame le milliardaire. Je ne veux pas d'une poignée de main, je suis en train de t'inviter à danser !
— Ah… Oh ! »
Décidément, Steve a du mal à réagir au quart de tour, aujourd'hui. Les paroles de Tony coulent dans ses veines comme du feu liquide. Il regarde le fond de son verre, se demande si son excentrique camarade n'aurait pas mélangé à la grenadine un alcool indétectable et assez fort pour l'enivrer… Non, impossible.
Ils sont toujours main dans la main et Tony en profite pour l'attirer vers lui.
« Alors, c'est pour aujourd'hui ou dans soixante-dix ans ?
— Tony… attends.
— Oh, mais j'attends. Je bous légèrement d'impatience, mais j'attends.
— Écoute. Je ne sais pas danser. »
Stark hausse un sourcil.
« Dans ce cas, je vais t'apprendre. Ce sera juste un domaine de plus dans lequel j'aurai été ton premier », ajoute-t-il avec un sourire plein de luxure.
Steve pique un fard avant de se reprendre. Que voulez-vous, l'effet Stark.
« Ce ne serait pas prudent, refuse-t-il mollement. Avec ma force… et ma maladresse, si je te marche sur les pieds… ou si je te broie la main…
— Aucun problème », coupe Tony avant de disparaître à nouveau.
Cette fois, son retour est salué par un concert de pistons et de joints métalliques.
Soupir fortement désapprobateur de Captain America.
« Tony !
— Eh bien quoi ! rétorque Iron Man à travers son haut-parleur. Avec cette armure, tu pourras même me serrer contre toi comme un vieux doudou usé sans faire exploser mes vertèbres. Allez, viens dans mes bras !
— Je n'aurais jamais dû me confier à toi, marmonne Steve tandis que ses pieds avancent, un pas après l'autre, comme si son cerveau n'avait rien à dire sur le sujet.
— Je suis un excellent danseur.
— Et le pire des professeurs, j'en suis sûr.
— Tu aurais préféré Bruce et son géant vert ? Ou tiens, pourquoi pas Thor… mais à mon avis, son répertoire doit se limiter à la gigue asgardienne. Tu ne risques pas de briller en société avec ça. »
Steve se tient à présent devant Tony, ou plutôt son armure. L'imbécile a même activé son masque. Il sursaute lorsqu'une main gantée de métal se pose sur sa taille. Tony noue ses doigts à ceux du soldat, le force à lever le bras.
« Nous allons commencer par quelque chose de simple, tout en restant élégant et mondain, déclare-t-il avant de s'adresser à son majordome. JARVIS ?
— Monsieur ? répond la voix désincarnée.
— Le capitaine Rogers et moi aurions besoin d'un fond sonore. Une valse à trois temps.
— Pourquoi pas Le beau Danube bleu, monsieur ?
— Excellent choix. »
Après un « je conduis, tu me suis » énoncé d'un ton péremptoire, l'armure se met en branle, entraîne Steve dans un énigmatique tourbillon de pas comptés, pas chassés, aussitôt suivis d'écrasement de botte de métal, pile à l'endroit où se trouvent les orteils de Tony.
Steve s'emmêle les pinceaux, trébuche, s'excuse.
Tony ne le laisse pas s'en tirer à si bon compte et l'oblige à recommencer le même enchaînement. Encore et encore, jusqu'à ce que le ciel au-dessus de leurs têtes se colore des feux du crépuscule.
« Foi de Stark, je te jure que tu finiras par danser la valse aussi bien qu'un Viennois pure souche ! s'écrie Tony.
— Je crois bien que je suis une cause perdue », soupire Steve.
Le casque se soulève. Les lèvres de Tony frôlent le lobe de son oreille.
« Ça tombe bien, murmure-t-il. Je suis un fanatique des causes perdues. »
