5. If I had a hammer
Tony émerge du sommeil tel un plongeur en apnée remontant à la surface de l'océan : avec une lenteur douloureuse assortie d'infinies précautions. À mesure qu'il récupère sa conscience, il prend note des divers symptômes qui accompagnent habituellement un lendemain de fête. Les membres engourdis, la bouche pâteuse, l'odeur plus ou moins douteuse de transpiration mêlée à l'alcool. Et surtout, migraine de tous les diables, à croire qu'un dieu extraterrestre s'est amusé à lui taper sur le crâne avec son marteau.
Paupières closes, il savoure non sans un certain masochisme sa déchéance matinale. Ce n'est pas la première fois qu'il se réveille avec une monumentale gueule de bois, et il est prêt à parier toutes ses voitures de collection que ce ne sera pas la dernière.
La douce chaleur du soleil caresse son visage à travers la baie vitrée. Il en déduit qu'il se trouve dans sa villa de Malibu et non plus à New York. Bizarre… il ne se rappelle pas avoir pris le jet, ni la veille ni les jours précédents. En fait, il ne se souvient pas de grand-chose. Sa mémoire semble avoir été victime d'un bug informatique, ou d'un piratage orchestré par quelque hackeur de génie. Un peu à la manière de Legolas se faisant tripatouiller le cerveau par Loki – quel petit farceur, celui-là ! L'agent Barton n'avait pourtant pas apprécié la blague, et sa non-petite amie encore moins…
Voilà qu'il a perdu le fil ténu de sa pensée. Il parvient à le récupérer dans un effort de concentration qui lui arrache une grimace de souffrance. Impossible de mettre la main sur la réponse à cette grande question qui envahit son esprit : que s'est-il passé la veille ?
Ça a dû être une bringue phénoménale. Peut-être sur la plage, autour de grands feux allumés pour l'occasion et brillant sous une nuit étoilée. L'alcool a certainement coulé à flots, et il en a profité pour expérimenter des mélanges que lui seul est capable d'ingurgiter. Il se demande qui figurait sur la liste des invités – membres du gotha, politiciens véreux, célébrités éphémères, journalistes ambitieux… ?
Il obtient une première réponse lorsqu'il tourne la tête sur le côté et ouvre finalement les yeux.
« La vache », soupire-t-il avant de se reprendre.
Sa voix n'était qu'un murmure, mais il se retient de respirer durant quelques secondes, craignant un instant d'avoir troublé le profond sommeil du dormeur qui gît à ses côtés.
Lorsque tout danger est écarté, Tony prend enfin la mesure de la situation, ainsi que de la série d'emmerdements qui ne vont pas tarder à lui tomber sur le coin de la figure.
Car il s'agit bien de Thor, fils d'Odin Père de Toutes Choses, qui partage actuellement son lit. La bouche entrouverte sur un léger ronflement, le dieu de la foudre porte un t-shirt à l'effigie de Black Sabbath, bien trop petit pour son impressionnante carrure, ainsi qu'un kilt tout ce qu'il y a de plus écossais – et Tony jugerait que l'Asgardien a respecté la tradition en ne portant aucun dessous.
Depuis quand est-il revenu sur Terre, d'ailleurs ?
Faisant fi de cette interrogation supplémentaire et prenant son courage à deux mains, il glisse hors du matelas, rampe jusqu'à la porte et crapahute à quatre pattes dans le couloir en direction du salon.
Il est en train d'effectuer un contournement périlleux du canapé lorsqu'il manque entrer en collision avec une paire de jeans, occupée par un docteur Banner outrageusement bien réveillé à cette heure si matinale.
« Tu sais, Tony, l'évolution de l'espèce humaine nous permet de tenir sur nos deux pieds depuis un bon bout de temps, fait remarquer Bruce d'un ton amusé.
— J'ai perdu… quelque chose, se défend le milliardaire avant de se redresser, mâchoires crispées, tandis que sous son crâne résonnent les cloches de Pâques.
— Besoin d'aide ?
— Non, ça ira. C'était un truc sans importance.
— Ah. Je suppose que ça n'a aucun rapport avec la personne qui se trouve dans ta chambre.
— Absolument pas. Tu… serais au courant de quelque chose ? teste Tony en prenant son air le plus indifférent.
— Peut-être bien, répond Bruce sur le même ton.
— Il se peut que tu aies été témoin d'activités inhabituelles de ma part…
— Voilà un bel euphémisme, Tony.
— Aïe.
— Ça, tu peux le dire.
— J'ai merdouillé à quel point ?
— Sur une échelle de un à dix, je te donne soixante-quatorze.
— Quelle précision effrayante…
— Étant donné que je suis levé depuis plusieurs heures, j'ai eu tout le loisir d'affiner mes calculs. »
Tony marmonne dans sa barbe, avant de prendre conscience d'un manquement capital dans la situation qui est la sienne.
« Où est Rogers ? »
Bon, vu la tête de Banner, la réponse risque de lui déplaire. Sans compter Point Break qui joue les Belle au bois dormant dans son lit king size.
Par la pomme de Newton, cette fois, il a vraiment dû merdouiller.
oOoOo
« Tiens, avale ça. »
À moitié couché sur la table de la cuisine, Tony daigne lever un regard morne vers l'improbable mixture que lui présente le docteur Banner. Si son état physique n'a pas empiré, à l'exception d'une vague sensation de vertige, son moral en berne a dégringolé de plusieurs niveaux. Il a beau ne pas être homme à se soucier des conséquences de ses frasques, ses priorités changent d'une manière radicale dès lors qu'est impliqué le légendaire Captain America, que ce soit directement ou non.
Il reconnaît que c'est totalement absurde et incongru, mais voilà, le cœur de Tony Stark – pas le réacteur mais le vrai, l'organique – bat toujours un peu plus vite lorsqu'il songe au blond capitaine.
« Qu'est-ce que c'est ? s'enquiert-il en montrant le contenu du verre, histoire de ne pas creuser plus avant la question de ses sentiments à l'égard de Steve.
— Un remède traditionnel. Composition secrète mais très efficace.
— Traduction en langage non codé : je n'ai pas intérêt à savoir ce que tu as mis dedans.
— Bois, Tony », ordonne Bruce d'un ton affable.
Brave docteur, toujours patient, même face à quelqu'un d'aussi récalcitrant et de mauvaise foi que lui. Tony finit par se pincer le nez et entreprend de boire le fameux remède cul-sec. Il ne dépasse pas les trois premières gorgées et se voit contraint de reposer le verre, victime de hoquets nauséeux.
« C'est infâme, Banner ! On dirait du jus de chaussette sale additionné d'eau d'égout.
— Au moins, ça marche.
— Nan, pas du tout », ment Tony avec l'effronterie d'un gamin capricieux.
Il chipote encore un peu, juste pour voir s'il parvient à énerver son ami, mais l'autre hausse les épaules avant de replonger dans la lecture du quotidien du jour. Tony expire bruyamment et boit quelques gorgées de plus. Vraiment dégueulasse.
« Bruce.
— Oui ?
— Qu'est-ce que j'ai fichu hier soir ?
— Eh bien… » Le scientifique feuillette rapidement son journal. « Comme je n'aime pas jouer le rôle du porteur de mauvaise nouvelle, je te conseille la lecture de cet article. »
Tony tend le bras, se saisit du journal et commence à lire.
Révélation fracassante lors d'une soirée de charité sur Carbon Beach
La plage la plus huppée de Malibu fut hier soir le théâtre du scoop le plus croustillant de ce début d'année. Nos plus généreux philanthropes étaient réunis autour de la sauvegarde du dauphin rose d'Amazonie, l'une des espèces de cétacés les plus vulnérables blablabla…
Avec impatience, le playboy saute le petit topo sur la charmante bestiole en voie d'extinction et passe à la suite.
… Le richissime et héroïque Tony Stark, l'un des invités les plus remarquables et les plus remarqués de la soirée, semble avoir gardé quelques fabuleux secrets en réserve. On pourrait croire qu'il ne parviendrait plus à nous surprendre après son spectaculaire aveu de l'année précédente : « Je suis Iron Man », avait-il déclaré devant un parterre de journalistes complètement abasourdis.
Hier soir, notre milliardaire préféré a frappé encore plus fort ! La croyance populaire veut que l'alcool délie les langues, et Mr Stark n'a pas échappé à la règle malgré une longue pratique – souvenez-vous de ses célèbres sauteries très arrosées durant lesquelles il se montrait exceptionnellement loquace et désinhibé.
S'ensuit une liste plus ou moins véridique de ses exploits présents et passés les journalistes ont toujours tendance à gonfler et enjoliver les faits pour vendre leurs feuilles de chou. Tony hausse à peine un sourcil, mais lorsque son regard tombe sur la photo en couleurs qui accompagne l'article…
Il se reconnaît sans peine, en costume froissé et nœud pap' de travers, une chope vide et démesurée dans une main. Son autre bras est enroulé tant bien que mal autour d'une taille fort virile en dépit de la jupe écossaise – un kilt qu'il vient d'apercevoir il n'y a pas si longtemps dans son propre lit. Quant à ses lèvres, elles jouent les ventouses contre la bouche de son très improbable partenaire.
La légende affichée en-dessous de la photographie ne laisse place à aucune interprétation équivoque.
L'incroyable romance de Tony Stark avec un mystérieux Laird écossais !
« Oh merde », jure Tony entre ses dents.
Il remarque alors une silhouette familière en arrière-plan, et se penche sur le journal pour en scruter les traits.
Pas de doute, il s'agit bien du capitaine Rogers qui, les bras croisés, observe la scène d'un air à la fois furieux et blessé.
« Merdemerdemerde », s'exclame-t-il dans un même souffle.
Il se lève précipitamment, grince des dents en sentant la douleur se réverbérer contre les parois de son crâne. Les mains posées à plat sur la table, il se penche vers Banner.
« Où est-il ?
— Tony, je ne crois pas que dans ton état, il soit très raisonnable…
— Où est Steve ? réitère-t-il, et cette fois son ton sans appel fait ciller le docteur.
— Il est toujours ici, à Malibu… commence Bruce. Mais je ne pense pas qu'il voudra t'écouter.
— J'en fais mon affaire, coupe Tony. Quel hôtel ? »
Un soupir désabusé s'échappe de la poitrine de Bruce.
« Il est resté sur la plage. »
Les mots ont à peine été prononcés que Tony disparaît déjà.
oOoOo
Le regard de Bruce accompagne la silhouette de son ami jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse au détour du couloir. Il replie le journal, dépose le verre à moitié vide dans l'évier, puis se tourne en direction de la chambre.
Doit-il aller s'enquérir de l'état du dieu d'Asgard ? Il n'a pas très envie de le réveiller les réactions de Thor peuvent être aussi imprévisibles que violentes malgré sa bonhomie.
Son dilemme prend fin lorsque arrive l'objet de ses préoccupations.
Thor se courbe tandis qu'il passe à travers l'encadrement de la porte, puis déplie sa grande carcasse avant de s'étirer bruyamment.
« Docteur Banner ! Que voilà une charmante journée qui commence ! s'exclame le dieu en se dirigeant vers Bruce à grands pas.
— Pas vraiment, grimace celui-ci en hochant la tête. Je vous sers du café ?
— Ah, l'élixir midgardien ! Ce sera avec plaisir. »
Thor prend place sur une chaise, et Bruce détourne précipitamment le regard car la position nonchalante du dieu de la foudre, jambes écartées, offre une vue pour le moins dégagée sur ses divins attributs.
« Vous… avez bien dormi ? demande le scientifique tout en versant le contenu de la cafetière dans le plus grand verre disponible.
— Aussi profondément qu'après un combat victorieux contre les géants de Jötunheim, docteur », répond Thor avec un grand sourire satisfait.
Bruce ne décèle sur son visage aucune trace de la gueule de bois dont souffrait Tony un peu plus tôt. Visiblement, être un dieu offre de sérieux avantages au niveau du métabolisme.
« Vous vous souvenez de la soirée de la veille ? hésite-t-il en posant le verre de café devant Thor.
— Bien évidemment, fait celui-ci d'un air surpris. Pourquoi me posez-vous cette étrange question ? »
Il ne répond pas directement et préfère montrer le kilt d'un index insistant.
Thor éclate de rire.
« Une tenue tout à fait agréable à porter en cette période estivale, n'est-ce pas ? »
Bruce ne dit toujours rien, mais attrape à nouveau le journal et agite l'incriminante photo sous le nez de son vis-à-vis.
« Ah, l'homme de métal est un vaillant guerrier. Je me devais de lui faire honneur en le saluant à la manière de mon peuple, explique-t-il d'un ton sentencieux.
— Je vois, marmonne Bruce. Choc des cultures…
— Je demande votre pardon, docteur ?
— C'est-à-dire que, sur Midgard, ce genre de témoignage de respect prend une tout autre signification.
— Expliquez-vous, l'enjoint Thor en fronçant les sourcils.
— Eh bien, comment dire… Ici, ce type de salut est plutôt compris comme une marque de grande affection. Bref, toutes les personnes présentes ont cru que Tony Stark et vous… étiez engagés dans une relation romantique.
— Vos coutumes sont absolument désopilantes, dit le dieu avant de se frapper le front. Par la barbe d'Odin, je viens à présent de comprendre… Jane Foster ne saluait donc pas seulement mes qualités de guerrier !
— Il est fort possible que non », répond Bruce en levant les yeux au ciel.
Laissant le dieu à ses réflexions sur les sentiments de la jeune astrophysicienne à son égard, il regarde du côté de la baie vitrée. La plage se trouve non loin de là, en contrebas. Bruce nourrit très peu d'espoir que Tony réussisse à dissiper le regrettable malentendu qui s'est installé entre le capitaine et lui.
Avec un soupir, il compose les numéros des agents Romanova et Barton afin de leur communiquer les derniers rebondissements de l'affaire.
