Note : Je crois que c'est un des chapitres qui contient le plus de points d'exclamation de toute ma modeste carrière ! ^o^

6. You've really got a hold on me

« Agent Romanova, quel est votre statut ? »

La voix de Fury est entrecoupée de grésillements à travers l'intercom. Natasha n'a pas le temps de répondre. Elle plonge derrière la carcasse renversée d'un camion citerne pour se mettre à couvert. Un bruit écœurant lui signale que l'ennemi vient de passer à nouveau à l'attaque. Elle compte, une seconde, deux secondes, se lève à la troisième, braque son arme vers la cible, vide le chargeur.

« Romanova, votre statut ! »

Elle reprend place derrière son abri de fortune. Ses dents s'enfoncent dans sa lèvre inférieure en un léger signe de frustration. Les balles n'ont absolument aucun effet sur la... créature, pas plus que les rayons pulseurs d'Iron Man, les flèches d'Hawkeye ou les coups de marteau de Thor.

« Agent ! Statut ! »

Oui, oui... Natasha lâche un petit soupir agacé. Confortablement installé derrière ses écrans de contrôle, Fury a tendance à oublier qu'ici-bas, le champ de bataille ressemble à un repas de cantine qui aurait mal tourné. Vraiment mal tourné.

« Colonel ? appelle-t-elle tout en rechargeant son arme.

— Miss Romanova, quel plaisir de vous avoir au bout du fil. Je ne vous dérange pas, au moins ? »

Le ton du colonel est passé de la colère noire à l'ironie la plus cassante. Voilà qui n'est jamais bon signe.

« Serait-ce trop vous demander de me décrire cette putain de situation ? »

Natasha prend le temps de choisir ses mots avec soin.

« La situation est... visqueuse. Et tentaculaire.

— ... Je vous ai connue plus précise, agent.

— Je ne peux pas l'être plus, colonel.

— Bon. » Elle l'imagine en train de se pincer l'arête du nez. « Où en sont les autres ? »

Natasha lève les yeux au ciel. D'un bond souple, elle grimpe sur le sommet de la citerne, tire deux coups de feu, saute sur le toit de la plus proche voiture, tire encore histoire de repousser un tentacule un peu trop entreprenant. Et poursuit son chemin tout en évaluant la position de ses équipiers.

« Ils sont toujours opérationnels, dit-elle en ignorant le fait que son regard s'est attardé sur Clint quelques dixièmes de seconde de plus que nécessaire.

— Avez-vous ne serait-ce qu'un début de plan pour nous débarrasser de ce machin ?

— Nous y travaillons, colonel. »

Natasha coupe la communication avant que Fury n'entame son habituelle bordée de jurons. Ce genre de distraction n'est pas vraiment indiqué alors qu'elle tente – non pas désespérément mais presque – de rester hors de portée de son adversaire. D'où sort-il celui-là, d'ailleurs ? D'une autre planète ? Ou bien du laboratoire d'un savant fou ? Des deux hypothèses, elle ne sait laquelle est la moins effrayante, puis se dit que cela n'a pas beaucoup d'importance.

Un éclair rouge et or déchire soudain le ciel au-dessus d'elle. Iron Man effectue un virage à quelques mètres à peine de la gigantesque bestiole et lâche une salve de micro-missiles. En vain. De l'autre côté du théâtre des opérations – une avenue de Malibu encombrée de gravas –Captain America lance son bouclier afin de...

Oups.

Natasha était persuadée que leur leader avait l'intention de couper quelques tentacules grâce au tranchant du bouclier. Contrairement à ses pronostics, la parabole suivie par le disque de vibranium vient à croiser la trajectoire d'Iron Man. L'objet lancé à pleine vitesse rebondit contre le pied du milliardaire protégé par son armure avant de repartir en sens inverse. Et de revenir entre les mains de son propriétaire comme si de rien n'était.

« Rogers ! Tu viens de bousiller l'un de mes propulseurs ! s'écrie Stark, qui peine à stabiliser son vol tout en évitant de s'écraser dans le décor.

— Je ne l'ai pas fait exprès », réplique le capitaine, avant de remonter à l'assaut.

Natasha n'est pas dupe, et elle est à peu près certaine que tous les autres ont perçu le manque total de sincérité dans la réponse de Steve.

Et voilà. Comme si ce n'était pas suffisamment compliqué de combattre une pieuvre géante extraterrestre – elle a finalement opté pour la solution "planète étrangère" – il faut que ces deux idiots en rajoutent une couche avec leurs problèmes sentimentaux. À côté de ce désastre, Budapest était une partie de plaisir...

Elle s'administre mentalement une baffe lorsqu'elle se rend compte que son regard a inconsciemment dérivé vers Hawkeye. Allons Natasha, tu n'es plus une petite fille. Concentre-toi, sinon tu risques d'y laisser ta peau et celle des autres par la même occasion !

Une profonde inspiration lui fait retrouver son calme impassible. Elle surgit des décombres d'un magasin, aperçoit le Hulk qui s'élance à son tour dans la mêlée. Elle entreprend de le couvrir, lui dégage une voie royale jusqu'à la pieuvre et le regarde d'un air appréciateur déchirer à mains nues plusieurs tentacules. Déséquilibrée, la bestiole s'affaisse sur un côté, mais ce n'est pas suffisant et elle persiste à leur donner du fil à retordre.

Finalement, leur salut sera le fruit de l'intervention conjuguée de Thor et Captain America. Ce dernier tranche à vif le flanc de la pieuvre, et le dieu s'y engouffre en poussant un cri terrible, Mjölnir en main. Bientôt, de lourds nuages noirs s'accumulent au-dessus des toits de la ville, le tonnerre roule et gronde de plus en plus fort. Des éclairs zèbrent le ciel, tombent en une pluie aveuglante et finissent leur course sur la pieuvre qui s'effondre enfin, grillée de l'intérieur.

Le combat est terminé, et Natasha expire doucement entre ses lèvres.

oOoOo

« Tu l'as fait exprès ! » s'exclame Tony sur le balcon, alors que les machines s'agitent fébrilement autour de lui pour l'extraire de son armure.

Steve le dépasse sans lui accorder le moindre regard.

« Rogers, je t'interdis de m'ignorer !

— Comme je te l'ai dit tout à l'heure, c'était involontaire de ma part, réplique Steve en posant son bouclier contre l'accoudoir du sofa.

— Menteur ! continue Tony en faisant des moulinés impatients avec ses bras, ce qui n'aide certes pas ses fidèles assistants à le débarrasser de son attirail.

— J'ai peut-être mal calculé la trajectoire de mon tir », admet l'autre homme en faisant la moue.

Tandis qu'Iron Man se lance dans une tirade particulièrement expressive et peu châtiée, Clint Barton se laisse tomber sur le canapé, juste à côté de Natasha restée debout. Son regard affûté observe un instant les deux hommes, et en même temps son visage se pare d'un petit sourire ironique.

« Comment ai-je fait pour louper ça ? murmure-t-il à l'intention de son équipière. Maintenant que je suis au courant, j'ai l'impression que ça se voit comme le nez au milieu de la figure !

— J'ai de la chance que tu sois plus observateur lors de nos missions communes, note Natasha avec une pointe d'humour acide.

— C'est ça, moque-toi de moi. En tout cas, tu ne m'ôteras pas de la tête l'idée que c'est très bizarre d'imaginer ces deux-là ensemble.

— Eh bien, n'imagine rien.

— Si tu crois que c'est facile... Tu sais, dit-il en baissant la voix. J'ai toujours été un peu fan d'Iron Man. Avant de le connaître », ajoute-t-il avec un sourire torve.

Natasha ne peut s'empêcher de sourire à son tour, puis elle pince les lèvres. Zut, pourquoi faut-il qu'elle se laisse aller à ce point chaque fois que Clint sort l'une de ses blagues à deux balles ? Franchement, elles ne sont pas si drôles que ça.

La jeune femme réprime un mouvement de recul lorsque le bras de Clint se tend vers elle. Ce dernier ne poursuit pas son geste, et au bout d'un instant de flottement qui semble durer une éternité, pointe le doigt en direction de sa chevelure.

« Tu as... un truc gluant, là... dans les cheveux, balbutie-t-il avant de se détourner.

— Oh. »

Elle passe une main agacée dans ses boucles rousses, grimace en enlevant le reste de pieuvre qui y est accroché. Génial. Vraiment glamour. Bravo Natasha, et merci pieuvre extraterrestre. Il lui semble que ses joues sont en feu, tant elle se sent ridicule, et que l'attention de toutes les personnes présentes est braquée sur Clint et elle. Son regard balaye l'immense salon de Stark, et sa poitrine se gonfle d'un soupir de soulagement. Chacun est occupé à ses petites affaires. Stark et Rogers sont empêtrés dans une dispute digne d'un soap-opera, Clint se met à vérifier consciencieusement les flèches restées dans son carquois, et un Thor dégoulinant de matière organique fait une entrée bruyante accompagné du malheureux docteur Banner. Malheureux et embarrassé, car le scientifique maintient pudiquement ce qui reste de son pantalon autour de sa taille.

« Très intéressant ce look minimaliste, docteur, se moque Tony, qui est finalement parvenu à s'extirper de son armure et de ses échanges fleuris avec le capitaine. Il faudrait vraiment qu'on pense à te prendre des vêtements de rechange, la prochaine fois.

— Ce serait très aimable, marmonne faiblement Bruce.

— Ce fut une bataille digne de figurer dans une saga ! s'exclame Thor avant de frapper l'épaule de son camarade, qui chancelle sous la force du coup et manque lâcher son pantalon. Docteur Banner, une fois encore vous avez fait preuve d'un admirable sens du combat.

— Ah... vous m'en direz tant... »

Bruce jette un coup d'œil dans son dos et frissonne de dégoût en y découvrant le plasma visqueux déposé par l'amicale tape de Thor.

« Emprunte le couloir, troisième porte à droite. Tu trouveras la salle de bains, lui dit obligeamment Natasha.

— Merci, souffle Bruce en lui adressant un regard empli de gratitude.

— Hé, Mata-Hari ! l'apostrophe Tony. Tu permets que je fasse les honneurs de ma propre maison ? Bon, il y a une autre salle de bains au deuxième étage, alors honneur aux dames... »

Stark ravale sa proposition lorsque Natasha darde sur lui son regard le plus noir. Évidemment, cela n'impressionne le milliardaire que le temps de dire ouf ; Tony reporte aussitôt sa morgue sur une nouvelle victime.

« Robin des Bois, arrête de jouer avec tes flèches et va te débarbouiller. Tu es tout collant de... de machin-chose.

— Un jour, Stark, je te tuerai dans ton sommeil, gronde Clint, qui commence à en avoir assez des noms d'oiseau attribués par le playboy.

— Ce sera plutôt une nuit, Barton », rétorque celui-ci sans se démonter.

Natasha se sent soudain très fatiguée. Non pas à cause du combat qu'ils viennent de livrer. Il s'agit plutôt d'un épuisement anticipé : la perspective de passer les quelques heures à venir dans la villa Stark, même le temps d'un simple débriefing, promet de se transformer en un long chemin de croix.

oOoOo

Ce fut officiellement le débriefing le plus agité, le plus tapageur et le plus inepte auquel il lui a été donné d'assister.

Tout avait bien commencé avec Clint – concis, efficace et professionnel – qui avait été le premier sur les lieux de l'interpellation du suspect. Banner avait poursuivi avec une précision toute scientifique, s'octroyant même le plaisir d'une digression fort instructive sur les caractéristiques biologiques de la bestiole. Ensuite était venu le tour de Natasha pour décrire par le menu les opérations effectuées Thor l'avait secondée avec sa verve habituelle, enthousiaste et poétique.

Les choses se sont gâtées au moment où Tony Stark est intervenu.

« Traître ! s'exclame-t-il en pointant un index accusateur vers Steve. Avoue que tu as tenté de me balancer ton bouclier en plein poire !

— Qui oses-tu appeler traître, espèce de traître ! réplique aussitôt le capitaine en se levant de son fauteuil. Qui se trouvait sur la photo d'un quotidien national dans les bras d'un autre ?

— Des conneries de journalistes en mal de scoop ! Combien de fois faudra-t-il te l'expliquer pour que ça rentre dans ta petite tête d'expatrié des années quarante !

— Tu étais en train de l'embrasser ! Tu embrassais Thor !

— Est-ce ma faute ? demande Thor en haussant un sourcil, et Natasha se passe une main sur la figure pour cacher son exaspération grandissante.

— Je n'embrassais pas Thor ! IL m'embrassait. Pourquoi j'embrasserais Thor ?

— À toi de me le dire !

— C'est de ma faute, réitère le dieu d'Asgard en se tournant vers l'ancienne espionne russe.

— Bon sang Steve, fais un effort, décongèle tes neurones et imprime une bonne fois pour toutes : je n'ai rien fait qui puisse justifier tes ridicules accusations !

— Oui, voilà, tu as raison ! C'est moi qui suis ridicule. Ridicule d'avoir cru chaque mot que tu as prononcé ces deux derniers mois, d'avoir pensé que tu tenais un tant soit peu à moi, et qu'il y avait quelque chose de sérieux entre nous !

— Je crois que vous devriez cesser de hurler… intervient doucement Bruce pour calmer le jeu.

— Attends, tu veux qu'on parle de ces deux mois ? De ces longues, interminables semaines pendant lesquelles tu m'as fait poireauter sous prétexte que de ton temps, on n'embrassait pas le premier soir ni les soixante suivants !

— Ouah… souffle Clint, presque hilare. Autre temps, autres mœurs.

— Tu sais très bien que la situation est difficile pour moi ! J'ai dormi soixante-dix ans pour me réveiller dans un monde qui n'est plus le mien !

— J'en ai assez de tes excuses bidon, Steve ! C'est peut-être moi qui devrais me demander si je compte pour toi ou si je te fais juste passer le temps en attendant de trouver mieux !

— Avoue que c'est plutôt moi qui te fais passer le temps ! Tu es égoïste, capricieux, odieux, méprisant…

— Oh oui, la liste de mes défauts est longue comme le bras ! Il est évident qu'à côté de ce parangon de perfection qu'est Captain America, Iron Man n'est qu'un être veule et sans scrupule ! C'est à se demander ce que tu fiches encore ici !

— Tu as tout à fait raison ! Je n'ai plus rien à faire ici ! Et tu sais quoi, Tony ? Je ne veux plus jamais te voir ni t'entendre ! s'écrie Steve une dernière fois avant de quitter le salon.

— C'est ça, bon débarras ! » rétorque Tony sur le même ton, puis il part de son côté en claquant la porte.

La calme retrouvé semble irréel, presque assourdissant. Durant quelques secondes, personne n'ose briser le silence, ni même lever la tête pour échanger un simple regard.

Thor, le front soucieux, contemple ses larges paumes.

« Cette situation désastreuse est véritablement le fruit de ma méprise », dit-il, s'adressant plus à lui-même qu'aux personnes présentes.

Clint se permet de tapoter l'épaule du dieu.

« Mais non, le rassure-t-il. Ce sont juste deux crétins incapables de se dire je t'aime. »

Regardez qui parle, songe aussitôt Bruce, et il espère, sans doute en vain, que la Veuve Noire et le Faucon se montreront un jour moins obtus que leurs acolytes.