Note : Je tenais à remercier Frisouille pour ses fidèles reviews, et aussi tous ceux et celles qui continuent de lire ces petites facéties fanfiquesques !

7. In the heat of the night

C'est une nuit calme et tiède, à peine troublée par la brise venue de l'océan qui fait gonfler les voilages à travers la fenêtre ouverte. Pourtant, Thor ne parvient pas à trouver le sommeil. Il se tourne et se retourne sur sa couche, repousse les draps importuns d'un coup de pied agacé, finit par fixer les ombres des palmiers qui s'enlacent et s'entrecroisent sur le plafond.

Un grondement impatient fait vibrer sa poitrine.

Trop de pensées, trop de soucis perturbent la tranquillité de son esprit. Pour lui, le destin se doit d'emprunter une route droite, quitte à user de Mjölnir pour aplanir les difficultés. Les méandres tortueux qui s'imposent aujourd'hui à son existence le laissent inquiet et démuni, un comble pour le plus puissant des dieux d'Asgard – à l'exception d'Odin, bien sûr, son orgueil s'est assagi avec le temps.

Il songe à son frère, qui n'est pas son frère à proprement parler mais qui le reste néanmoins – et ce quelle que soit la virulence des protestations du principal intéressé. Pour l'instant, son père et les autres dieux n'ont pas encore statué sur le sort du traître. Pour Thor, l'attente est insupportable, à tel point que son séjour sur Midgard semble se prolonger indéfiniment. Oui, il songe à Loki, à son sourire indéchiffrable lorsqu'il est venu jusqu'à sa prison hurler sa colère et sa douleur, puis le supplier de lui parler, sans plus de détour ni de mensonge. Ils sont frères, au-delà de la lignée et de l'adversité… Mais Loki a gardé le silence, et Thor s'est éloigné d'Asgard.

Il pense aussi à Jane, sa douce et intrépide Jane. Sa volonté, son intelligence et son courage la lui rendent plus séduisante encore, mais ce qu'il aime par-dessus tout ce sont ces rêves lointains et merveilleux qu'il devine dans son regard brun, et cette petite pointe d'humour acide qui n'a rien d'une moquerie et tout d'une affection grandissante. Le SHIELD continue de garder sa localisation secrète, et Thor se doute que les motivations de Fury ne concernent pas seulement la sécurité de la jeune femme. Il voudrait la retrouver et la serrer dans ses bras, mais redoute d'entreprendre une quelconque action, de peur de la mettre en péril.

Enfin, ses pensées se tournent vers le valeureux capitaine et l'homme de métal, Steve Rogers et Tony Stark. Deux fortes têtes, chacune à sa manière, visiblement éprises l'une de l'autre – et pas seulement la tête, mais aussi tout le reste ! Thor n'est guère choqué ni gêné. En termes de relations amoureuses, les dieux d'Asgard ont fait bien plus folklorique. En revanche, il se sent terriblement coupable envers les deux hommes. Jamais il n'aurait cru qu'une simple marque d'estime et de reconnaissance de sa part les pousserait à se déchirer de si cruelle manière ! Son cœur se met à pleurer devant une si belle romance gâchée par le spectre de l'incompréhension.

Ses poings se serrent. Il se dresse sur son séant, faisant grincer dangereusement les lattes du sommier. Son visage revêt une expression de farouche détermination.

Lui, Thor Odinson, s'engage à résoudre la situation en employant tous les moyens mis à sa disposition, au premier rang desquels figure Bruce Banner. Il se lève, résolu à débuter son entreprise sur-le-champ, et s'en va quérir le bon docteur dans ses pénates.

Et tant pis si le réveil affiche à peine trois heures du matin.

oOoOo

Bruce Banner vient de frôler l'infarctus. Rectification : Bruce Banner vient d'échapper de peu à la sortie nocturne d'un Hulk réveillé au beau milieu d'un rêve agréable, dans lequel il fracasse à n'en plus finir le crâne de certain dieu extraterrestre.

Une main sur la poitrine, il vérifie les chiffres lumineux de son capteur de fréquence cardiaque, puis observe d'un air fatigué le dieu de la foudre qui fait les cent pas sur la moquette de sa chambre, à la lueur de la lampe de chevet qu'il a allumée en catastrophe.

« Nous devons joindre nos forces et les aider », répète Thor d'une voix étrangement basse, ne voulant sans doute pas troubler le sommeil de toute la maisonnée.

Et le mien alors… grommelle Bruce en son for intérieur. Il remonte discrètement son drap jusqu'au menton. Le seul vêtement qu'il porte se réduit à un vieux caleçon de coton, tant il était persuadé qu'il n'avait pas besoin de se mettre sur son trente-et-un en vue d'une visite aussi imprévue que malvenue. De plus, il se sent un peu complexé face aux muscles saillants du géant blond qui continue de palabrer comme si de rien n'était. La vie qu'il mène dans le laboratoire de Tony Stark l'incite plus au travail intellectuel qu'à l'exercice physique. Ses doigts tâtent son estomac, pincent le début de bourrelet, palpent et tripotent en même temps qu'une grimace altère ses traits. Seigneur, il est vraiment temps pour lui de prendre des mesures drastiques. Une heure de jogging le long de la plage tous les matins, et peut-être pourrait-il demander à l'agent Barton de lui montrer quelques mouvements faciles à faire…

Il sursaute à nouveau lorsque Thor pose ses larges mains sur ses épaules.

« Il est de mon devoir de réparer l'erreur que j'ai commise, cher docteur, lui dit-il le plus sérieusement du monde. Mais j'ai grand besoin de votre concours, car vous savez à quel point les coutumes midgardiennes me sont absconses. Il serait tellement regrettable que je commette un nouvel impair !

— Certes, soupire Bruce, qui tressaille lorsque Thor augmente la pression de sa poigne de fer.

— Comme je suis heureux de votre assentiment ! En conjuguant nos efforts, nous ne pourrons que sortir victorieux de cette mission. Mettons donc à profit les quelques heures qui restent avant le lever du soleil et élaborons un plan. »

Adieu jogging, bonjour bourrelets. Parce qu'il est hors de question de débuter son intense programme de remise en forme à la suite d'une nuit blanche ! Il se demande s'il ne ferait pas mieux de se montrer honnête avec Thor, et de lui signifier poliment mais fermement son manque total d'intérêt pour les affaires de cœur de deux super-héros qui de toute façon n'en feront jamais qu'à leur tête. Lui-même ne se considère pas comme un être doté de super-pouvoirs, il laisse volontiers tout cela à l'autre type, et se contente de squatter la tour Stark et de profiter des avantages du SHIELD pour accéder à des dossiers sensibles.

Pendant ce temps, le dieu de la foudre réfléchit à voix haute, joint parfois le geste à la parole et lorsque son regard clair se pose sur le malheureux Bruce, cherchant son approbation et guettant ses suggestions, le scientifique prend une profonde inspiration.

« Très bien… marmonne-t-il d'un ton vaincu. Vous vous chargerez du capitaine Rogers, et je m'occuperai de Stark. »

oOoOo

Clint Barton se sent à deux doigts de commettre un double meurtre. Son regard fusille le mur tandis qu'il passe en revue les moyens les plus inventifs et les plus douloureux d'éliminer définitivement ses voisins de chambrée. Quelle idée saugrenue a donc traversé le crâne de ces deux énergumènes pour se mettre à converser aussi bruyamment en pleine nuit ? La prochaine fois que Stark se propose d'héberger tout son petit monde chez lui, Clint espère qu'une âme charitable le fera passer de vie à trépas avant qu'il ne fasse la bêtise d'accepter.

Le rire grave du dieu d'Asgard retentit soudain à travers l'épaisseur du mur. Le poing serré, Hawkeye se redresse et se met à donner de grands coups pour signifier son exaspération. À son plus grand soulagement, les voix se taisent un instant, puis reprennent leur conversation quelques tons plus bas. Pourquoi diable n'a-t-il pas pensé à se manifester plus tôt ?

Avec un soupir, il se rallonge sur son lit, ferme les yeux et prie pour retrouver le sommeil. La journée de la veille a été rude le combat en lui-même n'était qu'une formalité, en revanche le débriefing fut une épreuve pour ses nerfs et sa santé mentale. Il songe un instant à demander à Fury de le muter dans une autre équipe, tant il n'en peut plus des super-ennuis qu'il récolte à cause de ces fichus super-héros… Puis son esprit évoque une silhouette féline et une chevelure de feu.

Saleté de foutues pensées traîtresses !

Évidemment qu'il ne peut pas abandonner 'Tasha au milieu de ce cirque invraisemblable. Elle serait capable de tous les étriper avec une fourchette à huîtres s'ils parvenaient à lui faire perdre patience.

Ah, Natasha… qui peut se targuer de la connaître autant qu'il la connaît ? Combien de périls et de dangers ont-ils partagés tous les deux, dans la fureur et dans le sang des combats, ou dans le silence feutré de missions d'espionnage ?

Il déglutit péniblement, se passe une main sur la figure.

Affûtée comme une lame, aussi dangereuse et explosive qu'une mitrailleuse Kalachnikov, souple et gracieuse comme une gymnaste, fine stratège, indépendante, implacable… Clint pourrait passer la nuit à énumérer les qualités de la jeune femme.

Et si ce n'était que cela ! Car Natasha est divinement belle, ô combien parfaite, des jambes longues et fuselées, une taille de guêpe, des courbes voluptueuses… jusqu'à ce regard de braise qui pourrait vous tuer sur place si l'envie lui en prenait, et ces lèvres rouges et pulpeuses qui susurrent son nom comme un secret bien gardé…

Et merde. Mon pauvre Clint, tu es d'un pathétique ! Te voilà en train de fantasmer sur ton équipière comme un ado boutonneux sur une star de cinéma. La comparaison n'est finalement pas si éloignée de la réalité. Natasha Romanova représente un idéal inaccessible, tout ce qu'il a toujours cherché chez une femme mais qu'il ne pourra jamais obtenir.

Tout cela à cause de Budapest. Voilà une ville qui devrait être définitivement rayée de la carte. Budapest, ou comment foirer une relation amoureuse avant même qu'elle n'ait la chance de commencer. Ses paupières se baissent sur le théâtre de son échec, parce que c'est avant tout sa faute à lui, et peut-être un peu sa faute à elle aussi, de croire comme elle l'a fait qu'il l'a épargnée uniquement pour qu'elle se sente redevable envers lui. Et à présent que la dette est effacée, existe-t-il encore quelque chose entre eux ?

Ses réflexions sont brutalement interrompues par de vifs éclats de voix dans la chambre d'à côté.

« Je vais les buter ! » s'exclame Clint en bondissant vers la porte.

oOoOo

Natasha a doucement refermé la porte de sa chambre. Sur la pointe de ses pieds nus, elle a traversé le long corridor, frôlant le mur de son épaule. Le canon de son arme est plaqué le long de sa cuisse, et elle progresse vers sa destination avec une lenteur calculée.

Arrivée à l'angle du couloir, elle ralentit encore, affermit sa prise sur la gâchette, s'apprête à tourner… et braque son pistolet sous le visage ahuri de Clint Barton.

« 'Tasha ?

— Clint, qu'est-ce que tu fais là ? demande-t-elle en chuchotant.

— A priori, la même chose que toi, répond-il en hochant la tête en direction de l'arme de Natasha.

— Cela va faire une heure qu'on les entend, murmure-t-elle en baissant le pistolet.

— À qui le dis-tu ! Ma chambre est juste à côté. »

Ils avancent vers la porte close et se positionnent de chaque côté du chambranle. Un doigt sur les lèvres, Natasha se penche en avant et colle l'oreille contre le panneau de bois. Elle remarque à peine le sifflement étranglé de Barton, qui détourne aussitôt le regard après avoir malencontreusement louché sur son décolleté. La Veuve Noire est vêtue d'une délicate nuisette de la même couleur que son nom de code, à l'étoffe si légère qu'elle laisse peu de place à l'imagination déjà débordante du pauvre Clint.

Quel idiot. Natasha s'efforce de se concentrer sur les voix étouffées de leurs camarades. Son regard se fixe obstinément sur un défaut dans le bois. Il lui a suffi d'un minuscule coup d'œil pour prendre note du débardeur qui laisse dénude les bras et les larges épaules de Clint, ainsi que du pantalon de pyjama qui épouse d'un peu trop près ses hanches. Entre le haut qui remonte et le bas qui descend, Natasha a eu le temps d'entre-apercevoir des tas de centimètres carrés de peau hâlée, griffée de cicatrices. Elle avale sa salive, n'imagine absolument pas les muscles durs de ses abdominaux, les biceps qui se contractent, encore moins son souffle chaud sur sa peau à elle…

Un imperceptible frisson court le long de son échine. Forcément, Clint s'en aperçoit, lui qui a appris à la connaître par cœur depuis si longtemps.

« Tu as froid ? chuchote-t-il.

— Non.

— Je t'ai vue trembler. Tu es… tu n'es pas très couverte.

— Clint, il fait plus de vingt-cinq degrés. Alors non, je n'ai as froid.

— Si tu le dis…

— Chut. »

Ses sourcils se froncent tandis qu'un certain remue-ménage se fait entendre à l'intérieur de la pièce qu'ils sont en train de surveiller. Natasha se relève vivement et prend son équipier par le bras.

« Ils sortent, révèle-t-elle laconiquement. Vite, dans ta chambre. »

Elle pousse Clint dans le couloir et referme la porte derrière eux. Le cœur battant, ils attendent en silence. Enfin, au bout de ce qui leur semble d'interminables secondes, ils entendent la poignée tourner en cliquetant, puis la voix de Thor qui, selon toute vraisemblance, félicite Bruce pour quelque obscur accord qu'ils viennent de sceller.

Hawkeye lève les yeux vers Black Widow.

« Bon sang mais qu'est-ce qu'ils trafiquent ? »

Natasha hausse les épaules. La tension qui s'était emparée de son corps se relâche peu à peu. Elle réalise à quel point elle est épuisée par tant de stress.

« Franchement Clint, s'ils arrêtent de bavarder comme des pies et me permettent de récupérer une ou deux heures de sommeil, je me moque bien de savoir ce qu'ils font ensemble.

— Tu crois que… »

Il hésite, et Natasha croit deviner une légère rougeur sur ses pommettes.

« Croire quoi ?

— Eh bien, tu as dit… ce qu'ils font ensemble… et puis vu l'heure qu'il est…

— Qui, Thor et Banner ? Oh Clint, arrête tout de suite de te faire des films. Tout le monde n'est pas gay, tu sais. »

Son sourire en coin se mue bientôt en un bâillement irrépressible. Ses paupières sont si lourdes qu'elle peine à garder les yeux ouverts.

Elle dépasse Clint, bute contre le montant du lit et se laisse choir sur le matelas. Son visage s'enfouit dans la douceur moelleuse de l'oreiller, et elle y respire l'odeur de Barton. Apaisée, il ne lui faut que quelques minutes pour sombrer dans le sommeil.

Debout au milieu de la chambre, il contemple l'endormie avec une expression de tendre incrédulité. Puis il finit par la rejoindre et s'allonge à côté d'elle, prenant garde à ne pas la toucher.

Il ne veut pas la réveiller.