CHAPITRE 2 : Les mystères et l'eau
Le soleil filtrait à travers les rideaux, créant ces petits faisceaux de lumière chauds et taquins, aux ondulations douces et caressantes. Cet effleurement chaleureux arracha doucement Pit des bras de Morphée. L'esprit encore embrumé, l'angelot ouvrit lentement les yeux, le temps de s'habituer à la clarté de la pièce... et se trouva dans une position assez étrange. C'était pas la première fois, certes. Il lui arrivait souvent de se retrouver à faire la chandelle en se réveillant, après un rêve rempli de nourriture, friandises et tout et tout. Le rapport avec sa pose matinale ? Aucun. Mais là, il avait les pieds nus sur son oreiller, ses vêtements habituels tout froissés, le corps en travers du lit, la tête dodelinant au-dessus du vide et les bras croisés dans son dos. De quoi avait-il rêvé pour se positionner ainsi, n'était pas vraiment la question qu'il se posa. D'ailleurs, après réflexion, Pit n'avait pas rêvé. Nan... il avait un gros trou noir dans sa nuit. Le néant.
L'ange aux ailes blanches se redressa nonchalamment et étira ses membres engourdis. Se massant le cou endolori, il tenta de remettre ses idées en place. Primo : il avait fait quoi hier soir ? Facile, il était à la soirée. Deuxio : qui avait-il vu juste avant son trou de mémoire ? Euuh, ''l'autre'' sûrement. Question plus cruciale : il y avait quoi au buffet ? … Non-non-non-non-non. Pit s'ébouriffa les cheveux (plus qu'ils ne l'étaient, si c'était possible). Il lui manquait un élément dans ses souvenirs... il se rappelait avoir mangé de tout, gambadant d'une table à l'autre, puis il était allé titiller ''l'autre'' avec une cuisse de poulet, il avait fuit ensuite sa colère en riant et s'était dirigé vers une table... Une table de ? L'angelot réalisa soudain avec horreur. IL AVAIT LOUPÉ LE FEU D'ARTIFICE ! (1) Il se leva d'un bond, effaré et déçu... erreur. Un violent vertige le prit et le fit tomber de son lit.
Au milieu de sa chambre bordélique.
C'était un trait de caractère particulier chez ce chef des fières armées de Palutena. Il gardait tout ce qu'il trouvait et ramassait, parallèlement. Pour les armes qui recouvraient un tiers de la surface du sol, c'était compréhensible, puisque Pit n'avait pas de poche à quatrième dimension. Quant aux deux tiers restants... on piochait de tout. Du canard de bain au parasol à motifs de cœurs en passant par le fer à repasser rouillé. (2) Sans compter le linge sale ou propre (seules l'odeur et la couleur pouvaient les différencier) éparpillés aux quatre coins de la pièce, les caleçons abandonnés sur une bouée bleue à pois blancs ou encore les tuniques usées gisants dans une casserole en cuivre. Mais le plus choquant dans tout ça, c'était certainement les chaussettes dépareillées et trouées qui comblaient les derniers petits espaces libres de la chambre.
Pit portait pourtant des sandales.
D'ailleurs celui-ci se tenait la tête à deux mains, comme si elle était prête à lui échapper. Dans un gémissement de douleur, il se releva et traversa tant bien que de mal la pièce en trébuchant. Pas seulement à cause de sa tête qui bourdonnait. Mais aussi à cause du bazar.
- Nom de Palutena ! J'ai pourtant pas touché à la salade exotique aux épinards et à l'ananas de Viridi ! souffla-t-il entre deux plaintes.
Il grommela encore un long moment en se dirigeant inconsciemment vers les bains. Ou par instinct. Pit tituba jusqu'aux vestiaires près de l'entrée... et continua son chemin sans s'arrêter avec la même démarche qu'un canard constipé. Retenant son envie de rendre tous les délicieux mets d'hier, il ne remarqua pas qu'une des niches à linge était occupée par quelques vêtements noirs.
Les thermes du Palais de Palutena étaient une merveille pour Pit. En comptant la cuisine. La déesse les avait rénové à la romaine, décuplant ainsi le plaisir de son protégé. Il y avait désormais diverses pièces. En plus du bain chaud (le caldarium, qui se situait dans une pièce très éclairée et constituée de plusieurs bassins dont une piscine) s'ajoutaient maintenant : un bain tiède (le tepidarium, dans la salle munie de bancs), un bain froid (le frigidarium, dans une petite pièce obscure surmontée d'une coupole ouverte en son centre), le bain de vapeur (le sudatorium, le sorte de hammam près des vestiaires) et enfin quelques salles de gymnastique et de sport. Pit ne suivait pas le processus habituel des baignades, il préférait de loin le bain chaud et avait un petit faible pour le froid, très rafraîchissant après ses entraînements rudes.
Il opta pour le caldarium pour soulager un peu son mal de tête. L'angelot s'avança difficilement jusqu'à celui-ci, distinguant à peine le bout de ses doigts du bras qu'il tendait devant lui, en quête d'un mur ou d'une colonne de pierre quelconques susceptibles de l'achever. Le sol couvert de mosaïque était dangereusement lisse et humide, et Pit, les pieds encore nus, glissa dans un petit cri de surprise et chuta droit dans un bassin.
Son magnifique plat pourrait rendre jaloux un raz-de-marée.
Complètement étourdi (et trempé), il jaillit de l'eau chaude en crachotant. Déesse. Sa journée commençait bien. Un mal de tête doublé de ses membres meurtris. Fatigué, il s'ébroua comme un chien (avec une impression de déjà-vu) et s'assit sur une marche qui composait l'escalier d'accès du bain (en gros). Ses vêtements lui collaient à la peau, mais force d'habitude, Pit s'en foutait. Il se détendit donc dans l'eau bienfaitrice qui lui léchait agréablement les seules parties dénudées de son corps. Les maux de tête qui lui torturaient l'esprit diminuèrent rapidement, l'angelot s'appuya sur le rebord et laissa échapper un soupir de soulagement.
- Fiuuuu... j'adore ces bains.
Sa voix se répercuta contre les parois hautes et embuées des thermes vides... ?
Un grognement s'éleva au milieu des volutes de vapeur à quelques mètres de Pit qui, surpris, se redressa brutalement et tourna des yeux ronds vers l'origine du bruit. Qui prenait un bain à cette heure ? D'ailleurs, il était quelle heure, là, actuellement ? Un clapotement lui répondit, et des ondulations brisèrent la surface calme du liquide chaud. Quelqu'un s'approchait de lui. Sur le qui-vive, Pit se prépara à lancer sa super-nouvelle-technique-d'auto-défense-hyper-développée qui consistait à...
- Tip ?
- T'as la gueule de bois on dirait, moineau.
L'ange brun émergea de la vapeur d'eau, l'air las. Et juste couvert d'une serviette qui lui enserrait la taille. Quoi de plus étonnant dans un bain. Sous le regard incrédule de son double, il s'installa avec un soupir d'agacement sur la même marche que lui, à une certaine distance. Le chef des armées le fixa droit dans les yeux, indécis.
- Tu prends des bains toi ? lâcha-t-il au bout d'un moment.
- ...
Comment interpréter la grimace que faisait l'ange maléfique à sa remarque? Pit prit son silence pour un ''oui'' franc et sincère. Heureux de savoir que son sosie partageait finalement les mêmes loisirs que lui, il le contempla avec curiosité. D'abord ce visage si semblable au sien aux yeux rouges, encadrés de mèches sombres qui gouttaient. Puis l'ange aux ailes blanches continua son observation et se stoppa net sur le torse dénudé à la peau blanche et ruisselante qui s'offrait à lui, sous le coup d'œil dubitatif de Tip.
Attendez... l'ange maléfique se baignait sans ses habits ? !
Le temps que l'information lui atteigne le cerveau, Pit resta la bouche béante et les joues rosies.
- Tu... tu prends ton bain nu ? bégaya-t-il.
Pour toute réponse, Tip leva son regard ténébreux vers la haute voûte des thermes, et croisa les bras sur son buste musclé.
- Nan, il m'arrive de le prendre en tutu rose de danseuse, avec un nez rouge de clown, des bottes en caoutchouc jaune fluo et un pull moulant verdâtre tricoté par Palutena. Tu sais, celui qui gratte... ?
L'angelot resta interdit. ''L'autre'' avait des habitudes bizarres. Repoussant l'image ridicule de la description de Tip qui fleurissait dans son esprit, il resongea aux événements de la veille. Son double était là aussi. Peut-être qu'il savait ? Avant qu'il n'ait pu poser sa question, l'ange brun le devança.
- T'étais bourré hier. Avec un seul verre de vin. Ce qui t'as amplement suffit à avoir un mal de crâne horrible en te réveillant, n'est-ce pas ?
- Ah ! Mais comment...
- Tu t'étais endormi comme une masse après avoir dit des conneries. C'est moi qui t'es ramené dans ta... chambre.
D'accord... ça expliquait pas mal de choses. Mais toujours pas sa position matinale. Une autre question lui trottait dans la tête après récapitulation mentale. Hier, il a bu un verre d'alcool et était saoul direct après. C'était sa ''première fois'' mais il savait quel genre d'état c'était d'après son ''étude approfondie de la philosophie humaine du peuple des bars''. Donc... Un peu excité à cette idée, il demanda à Tip, les yeux pétillants.
- Est-ce que j'ai fait des trucs bizarres ?
- Quoi ?
- Bah, je sais pas moi... J'ai chanté ? J'ai dansé sur le buffet ? Lancé des cailloux au gens? Montré mon ventre en criant « C'est qui le papaaaaa ? ! » ? (3)
- Gné ? Euuuh... je suis pas sûr pour les deux dernières mais tu as tenté à un moment de chanter avant de t'endormir.
- C'est tout ?
- Ouais... et au fait, tu devrais faire quelque chose pour ta grotte.
- Ma grotte ?
- Cette caverne d'Ali Baba que tu utilises comme chambre, crétin.
- Bah quoi ?
Tip ne répondit plus rien, l'air exaspéré. Nan, franchement l'angelot ne saisissait pas. Comme quelques autres petits détails dans le récit de son double. Tip serait resté auprès de lui pendant qu'il divaguait ? Il s'était occupé de lui et s'était même chargé de l'amener jusqu'à sa chambre ? Et d'où connaissait-il l'emplacement de cette pièce ? Il ne se rappelait pas avoir dit à son sosie où elle se trouvait. Le Palais de Palutena était vaste et sa chambre était censée être dure à dénicher : étant le chef des armées de sa déesse, son logement était plus sécurisé que les autres, histoire d'éviter quelques tentatives de meurtre. Ou autres.
- Bon, c'est pas tout, mais je vais friper comme un vieux si je reste ici... Ah, et une dernière chose. Palutena a reporté le feu d'artifice à demain, le temps que tu te remettes sur pieds, ajouta-t-il en s'étirant.
- Ah bon ?
Cette nouvelle laissa Pit encore plus perplexe. Sa chère déesse avait changé le programme juste pour lui ? Elle qui était si à cheval sur l'organisation de la fête ? Impossible. Elle avait beau chouchouter son ange gardien mais sa ponctualité et son sens de l'ordre l'emportaient.
Touts ses premiers petits mystères avaient étaient résolus, seulement pour laisser place à de nouvelles énigmes. Après délibération, pour lui Tip était la clé de toutes ses questions.
L'angelot l'observa donc se lever en créant des vaguelettes sur l'eau et remonter les marches sans un regard pour lui. Et la vision de Pit tomba sur les jambes fuselées de Tip. Sur ces lignes envoûtantes qui se courbaient, ces muscles qui travaillaient sous la peau lisse, pure et blême, ce déhanchement hypnotique rythmé par ces pas droits et dignes. Il en eut le souffle coupé, complètement sous le charme. Mais sa contemplation prit brusquement fin quand l'ange aux ailes noires s'enfonça plus loin dans la vapeur.
Pit jura. Il aurait bien voulu voir un peu plus haut, sous cette insolente serviette qui devait cacher un trésor hors norme.
Nan, mais à quoi il pensait ? ! Embarrassé par ses propres idées, il se frappa fermement les joues. C'était stupide ! Tip était son sosie, il devrait avoir le même corps que lui ! Mais celui de l'ange maléfique avait quelque chose... d'attirant, et Pit en avait conscience. Rougissant, il marmonna pour lui même.
- Mais alors... même si on se ressemble comme deux gouttes d'eau... Tip serait plus sexy que moi ?
Paf. Vexé.
(1) Oui, il n'a vraiment pas l'esprit clair le matin. Surtout après s'être saouler.
(2) Comment ça, « ces objets ne rentrent pas dans le cadre temporel de l'histoire de base »? Vous pensez qu'il y avait des soft-creams à cette époque peut-être ?
(3) Petit clin d'œil à une expérience vécue d'une amie.
