CHAPITRE TROIS

Un grand merci pour tous ces commentaires! Voici la suite, grâce à tous ces jours fériés ;)


Ce fut une délicieuse joute verbale qui débuta à cet instant, sous le regard médusé, étonné, puis franchement furieux de John qui assistait à la scène. Sarah avait les dents serrées, plus jolie que jamais dans sa colère, et refusait de laisser son amant quitter sa vie. De l'autre côté, il y avait Sherlock, possessif, incomplet sans le médecin, décidé à le ramener à la maison séance tenante.

« Tu as un peu grossis, Sarah, non ?

-J'ai des formes, Sherlock, tu sais, les formes, ce que les hommes aiment chez les femmes. Ce que tu n'as pas, somme toute.

-Si tes pseudos-formes sont si belles, pourquoi ne sont-elles jamais en dessin ? Pourquoi suis-je le seul à capter son attention ? »

Sherlock ne se rendait pas compte à quel point ses paroles étaient tendancieuses, ainsi ,il semblait se donner un statut particulier, hautement différent de celui de Sarah, qui le plaçait dans une position plus intime, préférée, favorisée par l'ancien soldat. La jeune femme ouvrit la bouche, les sourcils froncés, soudainement incapable de trouver une réponse cohérente.

« C'est avec moi qu'il dort, c'est moi qu'il embrasse ! C'est moi qu'il désire !

-Tu n'as pas vu les dessins qu'il cache dans sa table de chevet. Tu ne m'as pas vu avec ses yeux. Tu… »

John venait de le pousser brutalement sur le côté, les yeux exorbités, les jointures des mains blanchissantes sous l'effet d'une rage incontrôlable. De quel droit Sherlock avait-il fouillé dans sa chambre, fermée à clef ? Comment osait-il sous entendre de façon éhonté qu'il…Qu'il quoi exactement ? Il n'avait dit que la stricte vérité, et c'était surement pour ça qu'il lui en voulait. Carmin, John ne prit pas la peine d'enfiler sa veste et fila dans l'escalier, accompagné des beuglements de Sarah et des insultes de Sherlock. Ils allaient s'engueuler pendant une bonne heure, encore.

"..."

« John Watson, vous ici ? »

Le blond ne prit pas la peine de lever les yeux, le ton snob, sec et légèrement méprisant de son interlocuteur lui avait déjà fournit son identité. Il avala une gorgée de son Whiskey :

« Et bien Mycroft, vous avez décidé de me reparler ?

-Je pense qu'il est en effet temps de venir éclaircir les choses.

-Je n'ai pas besoin de votre aide.

-Oh, non, évidemment pas. »

Mycroft s'installa, demanda un verre de champagne Veuve Clicquot et croisa élégamment les jambes. Le médecin détendit les doigts de sa main droite, il était trop nerveux en ce moment, et chacun de ses muscles lui hurlaient de se calmer un peu.

« Je suis au courant pour vos dessins.

-Mes dessins ne veulent rien dire. C'est mon style , le modèle n'a rien à voir.

-Vous mentez. Et vous mentez très mal. »

L'agent du MI6 sortit de sa poche un papier blanc, plié en quatre que l'autre reconnu immédiatement. Il blanchit, se passa une main sur les yeux, puis le lui arracha fiévreusement des mains.

« Sherlock…

-Sherlock n'est pas au courant. Mais vous devriez lui mon…

-NON ! »

John fixait son dessin avec un mélange d'horreur, de haine et de ravissement secret. Il voulu déchirer la feuille ou même la froisser mais n'en eut pas le courage. C'était le dernier de la suite d'aquarelle, celui qu'il avait préféré caler sous son matelas, paniqué à la seule idée que Sherlock puisse tomber dessus. Il avait bien fait de ne pas le laisser avec les autres.

« Mon dieu…Comment ais-je pu faire ça… »

La scène finale. Celle ou les deux hommes s'embrassaient, les yeux clos, s'étreignant avec une passion qui n'avait rien de prude. C'était tout un amour sensuel qui suintait des lignes crayonnées, des lignes que le blond aurait souhaité n'avoir jamais tracé. Il tenait Sherlock serré contre lui, et le brun, à califourchon sur ses jambes, était tendu de désir. Les doigts pressaient leurs peaux, leurs membres, leurs bouches l'une contre l'autre sans complexe.

« Brûlez-le, murmura l'ancien soldat avec douleur, brûlez-le…J'ai fais la guerre, j'ai vu des morts, mais ça…Je ne peux que le regarder en souffrant… »

Mycroft rangea le dessin avec un soin presque excessif, bu une gorgée de sa coupe, l'apprécia, la reposa en silence.

« On fait tous des mauvais choix dans la vie, John, mais vous…Vous…Vous vous fermez les yeux vous même, et si vous pouviez, vous vous les crèveriez alors que tout est d'une évidence enfantine. Cette jeune femme que vous côtoyez n'est qu'un vulgaire passe-temps et…

-Et Greg, pour vois, c'est aussi un passe-temps ? C'est pour ça que vous l'avez quitté ? »

Il y eut un long silence. Puis, la coupe grinça désagréablement sur la table alors qu'un tic agitait la lèvre supérieure de l'agent :

« Quand vous à t-il…

- Il y a une semaine environs. Il m'a téléphoné, c'est là qu'il m'a avoué que vous l'aviez laissé tomber pour une raison que vous n'avez même pas daigné lui avouer. Vous me faîtes pitié, tout homme du gouvernement britannique que vous êtes.

-Vous…Vous ne comprenez pas, je… »

John avait terminé son verre. Il posa le compte sur la table, remis sa veste en ignorant les mots balbutié et savant de l'autre homme, puis vint se planter devant lui, le menton levé, l'air aussi glacé que son air habituellement jovial le lui permettait :

« Il m'a dit qu'il tenait énormément à vous, et qu'il fallait que j'éclaircisse les choses avec Sherlock pour vivre heureux. Mais tu sais quoi, Mycroft, je pense qu'il y a quelque chose de pourri au royaume des Holmes. »(1)

L'aîné concerné eut le bon de rougir. Mais, alors que le blond poussait la porte du pub avec un goût amer dans la bouche, le l'autre homme se permis une ultime phrase, lancée avec la rapidité d'un couteau japonais :

« Il y a les dessins, John. Vous ne tiendrez pas longtemps à l'aquarelle, il vous faudra de la peinture, de vraies toiles…Combien de temps avant de ne vouloir dévorer le modèle ? »

La porte claqua brutalement. John avait les dents serrées, le pouls en folie, tout son être le suppliait de faire machine arrière, d'accepter les conseils de Mycroft, de tout avouer, de se libérer, enfin, de ce poids empoisonné qui lui mordait les veines, mais… Mais non. Il ne pouvait simplement pas céder à ces pulsions qu'il jugeait primaires, inappropriées, malsaines. Impossible. Impossible…

"..."

John n'avait, apparemment, pas assez souffert dans la journée. Le début de soirée était bien entamé, mais John était décidé, au moins à faire cesser plusieurs choses, même si cela allait lui coûter. Lorsqu'il sonna à la porte de Sarah, celle-ci brûlait méthodiquement les croquis de celui qu'il considérait comme son ennemi. Elle ouvrit, et devant l'air serein bien que triste que son amant arborait, sourit cyniquement :

« Tu pars, n'est-ce pas ? Il suffit qu'il vienne, comme ça, et tu repars la queue entre les jambes !

-Je ne retourne pas a Baker Street…Je vais prendre quelques affaires et je vais à l'hôtel. »

Ses yeux caramel se tintèrent de surprise :

« Pourquoi ne pas rester ici ?

-Nous…Je dois arrêter. Je…Je suis désolé, j'ai besoin de m'éloigner un peu et… »

La gifle fendit l'air, sèche, pleine de rancœur et d'une tristesse accumulée à chaque épisode désastreux de sa vie amoureuse. Elle se pinça l'arête du nez pour ne pas pleurer alors que John, stoïque, supportait la douleur sans broncher. Il en avait vu d'autres.

« A chaque fois je me fais avoir, avec tes belles paroles, tes regards amoureux…Tu ne PEUX PAS, John ! Tu ne PEUX PAS utiliser les gens comme ça, pour te rassurer, pour ne pas être seul ! Tu…Tu es un être égoïste, car non seulement tu t'empêches d'aller bien…Mais tu pourris la vie des autres. »

Elle lâcha une ou deux larmes , et finit par lui jeter ses affaires à la figure. John ne dit rien, passif, déjà très loin. Affronter Sarah ne lui avait jamais fait peur, même si ses phrases avaient touché une corde sensible en lui faisant réaliser qu'il faisait du mal autour de lui. Et maintenant…Il devait passer prendre des dossiers pour le cabinet. Il devait voir Sherlock.

"..."

Le brun fumait, faisant de délicats ronds qui s'enfuyaient vers le plafond avec grâce. Il était affalé sur le canapé, avachi entre deux coussins, en bas de pyjama, se sentant comme amputé de quelque chose, d'un membre qui lui était inconnu bien que nécessaire. Il ne supportait pas cette attente qui le poussait à regarder son portable toutes les deux minutes, il ne supportait plus de recevoir des messages stupides et énamourés de son frère qui aimait Lestrade et lui prenait la tête avec ses histoires stupides qu'il ne voulait pas comprendre. Quelqu'un toquait à la porte.

« Entrez, Mrs Hudson ! », brailla le jeune homme sans bouger d'un poil, amorphe.

Les coups revinrent. Sherlock se promis d'offrir un sonotone à la vieille dame pour nöel, puis se leva en grognant, se grattant peu scrupuleusement l'arrière train. Arrivé, il se redressa, retrouvant son air pincé et délicieusement arrogant, et ouvrit la porte.

« Je…Salut, enfin, je… »

Sherlock le regarda. Et d'un coup, ce fut comme s'il retrouvait ce qui lui manquait. Ce parfum d'homme peu coûteux, ce pull de laine doux et chaud, ces lèvres abîmées et fermes, ces regards durs et fuyants à la fois, cette voix moins grave que la sienne et d'une virilité pourtant certaine…

« Entre. »

John entra sans rien ajouter. Il retrouva son appartement, peut être moins bien rangé encore, mais toujours aussi accueillant, aussi propre à leur vies d'enquête, de repas commandé au téléphone, de café et thés bu à la va vite avant de s'endormir n'importe ou… John aimait son fauteuil, parfait pour lui, il aimait les feuilles, les rapports qui jonchaient le sol, il aimait…Il aimait beaucoup le 221b.

« Tu viens ? J'ai commandé Thaï.

-Comment sais-tu que… ?

-Après ce qui s'est passé avec l'autre femelle, je savais que tu allais rompre, puis culpabiliser, te ronger les sangs, vouloir passer la nuit ailleurs. Hors, quoi de mieux pour se changer les idées que de potasser des cas ? Pour un médecin, ce sont ses patients. Et tous tes documents sont ici. Alors…J'ai prévu le repas.

-Tu as dis toi même que je prévoyais de passer la nuit ailleurs…

-Et ? Je n'ai jamais dit que je te laisserais faire. »

Ils sourirent de concert. L'intellect de Sherlock fonctionnait toujours à plein régime, et John ne cesserait jamais de s'émerveiller, malgré lui, devant ces surprises continues qu'il lui faisait vivre. D'un accord tacite, ils allèrent s'installer devant la table basse. Le blond tiqua devant le cendrier plein à craquer :

« Quoi ? Tu as rechuté ?

-Toi aussi dans un sens, siffla froidement Sherlock en repensant à ce parfum sucré et féminin qui émanait du médecin quand ils s'étaient parlé sur le perron de la porte, alors ne me juge pas…

-Je ne te juge pas. Mais tu sais bien que…Que je…Enfin notre pacte de colocation stipule que tu ne dois plus fumer.

-Tu habites encore ici ? »

Si John saisi immédiatement la nuance acerbe que le commentaire comportait naturellement, il cru, l'espace d'une seconde, sentir comme un espoir inquiet de la part du détective. Il se reprit, rougit, soupira :

« Oui. Je…J'ai arrêté le dessin. J'ai tout jeté. Je voudrais qu'on oublie tout ça.

-Bien sur. Pas de problème. Tant que cela n'affect pas ton comportement lors des enquêtes. A moins que tu te décides à sécher tous mes appels…

-Non...Non.

-Bien, alors c'est réglé. »

Il n'en croyait pas un mot, mais John était à la maison, là, à un mètre de lui, il le voyait froncer les sourcils en ouvrant ses boîtes en cartons puis sourire en remarquant que le détective avait commandé ses plats favoris, comme d'habitude. Il aimait quand John était là, c'était comme rendre à une bougie sa flamme, sa chaleur, sa vie.

« Tu m'as manqué. »

Ce fut la première phrase jugée comme tendre du point de vue du blond dans la bouche de cet homme au cœur de glace. A cet instant, il cru que tout était possible. Il cru qu'il pouvait tendre le bras, lui toucher la joue, les lèvres, l'embrasser, réaliser ce que ce foutu dessin lui ordonnait de faire. Il y cru réellement, mais son sourire disparu quand l'autre repris son masque de sociopathe, son masque d'homme si loin de la vie réelle, si loin de lui, quelque part.

« Cela aurai été dur de trouver un colocataire aussi coulant que toi concernant mes expériences. »

John hocha péniblement la tête et reposa sa fourchette, repus. Il aperçu des feuilles blanches posées en équilibre sur une pile de livres, sa main le démangea et il hésita à rester pour la nuit. Sherlock jouait au schizophrène, alternant entre détachement froid et doux murmure.

« Mrs Hudson à changé les draps de ton lit. Et elle a posé des choses aussi, je n'ai pas cherché à savoir ce que c'était. »

Il tendit la main vers ses cigarettes, la rétracta, grogna un borborygme et au final annonça qu'il allait jouer un peu du violon. Les vieilles habitudes revenaient. Sherlock se préparait pour une nuit sans sommeil, guettant sur son portable des nouvelles des meurtres en cours. John était content. Tout allait repartir du bon pied, sans problème, une fois qu'il aurait jeté ses pinceaux, ses feuillets, et lapidé ces images qui lui tournaient la tête.

« Je vais aller me coucher alors, à demain ? »

Ils se sourirent, heureux de s'être retrouvés sans se l'avouer. John grimpa les marches menant à sa chambre, les mains dans les poches, sortit sa vieille clef pour faire pivoter la serrure un tantinet amochée, et poussa le battant en sifflotant.

Là, il n'eut pas besoin d'allumer la lampe, un rayon de lune, par la fenêtre, lui permettait aisément d'apercevoir les « objets » en question que Mrs Hudson lui avait offert.

Une toile. Une grande toile blanche, de qualité, accompagnée de peinture à l'huile.

Le blond, hypnotisé, caressa le rebord du châssis avant de le saisir pour le jeter hors de chambre, mais… En bas, l'eau s'était mise à couler. De toute évidence, Sherlock s'était décidé à prendre un bain, entrainant avec lui son violon.

Et le médecin su, à cet instant, qu'il devait peindre cette toile maintenant.

Lorsque Sherlock passa, deux heures plus tard, devant la chambre de son colocataire, il vit la lumière allumée. Il entendit les frottements, sentit les effluves de peintures. Mais, souriant, il se garda bien d'ouvrir la porte.


(1) " il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark", citation de Shakespeare, Hamlet, transformée ici :)

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