Acte deux

Scène un

Une rue dans une grande ville quelque part sur Terre.

Le Maître

Un homme en costume gris

Le Maître est étendu sur le trottoir, étourdi par sa chute. Il a l'apparence de sa dernière incarnation : un homme dans la trentaine, habillé d'un sweat-shirt à capuche noir, d'un pantalon et de chaussures noires, ainsi que d'un t-shirt rouge. Il a un aspect sale et négligé. Il s'assoit et secoue la tête, puis se frotte le crâne en grognant.

LE MAÎTRE, regardant autour de lui avec ravissement.

La réalité. Enfin ! Le lieu où les méchants réussissent.

UN HOMME EN COSTUME GRIS, surgissant à côté de lui.

Barre-toi de là ! Pas de clodos, ni de drogués devant mon magasin.

LE MAÎTRE, se levant et regardant l'homme dans les yeux.

Je suis le Maître et tu dois …

L'HOMME EN COSTUME GRIS, l'interrompant.

Fous le camp, je t'ai dit ou j'appelle les flics ! Va cuver tes petites pilules roses ailleurs.

Il rentre dans son établissement, une boutique de costumes pour hommes, très chic. Le Maître s'aperçoit dans un des miroirs qui encadrent la vitrine.

LE MAÎTRE, faisant crisser ses ongles dans sa barbe.

Je dois d'abord changer d'aspect si je veux me faire respecter. Et ceci me semble l'endroit idéal.

Il entre dans la boutique.


Scène deux

Un magasin de vêtements pour hommes, très élégant.

Le Maître

Un homme en costume gris

Une vendeuse de vêtements

La Voix

LE MAÎTRE, s'approchant du comptoir.

Je voudrais ...

L'HOMME EN COSTUME GRIS, paniquant, la voix légèrement hystérique.

J'appelle les flics ! Anne-Liiiise, la bombe anti-agression !

LA VENDEUSE, surgissant de l'arrière-boutique.

Monsieur ? (Avisant le Maître)Oh !

Elle repart dans l'arrière-boutique en courant.

LE MAÎTRE, perdant patience.

Vous allez voir … (Il frotte ses mains l'une contre l'autre, mais rien ne se passe : pas de feu électrique crépitant)

(Regardant ses mains, abasourdi)Ça ne marche plus ?

LA VENDEUSE, surgissant à nouveau de l'arrière-boutique.

Prends ça, canaille !

Elle asperge généreusement le Maître d'un jet d'une bombe anti-agression en visant les yeux. Il part à reculons en toussant.

LE MAÎTRE, les mains devant son visage, larmoyant.

AAAAAHHHH !

(Entre deux quintes de toux)POURQUOI ÇA NE MARCHE PLUS ?

LA VOIX, à peine un murmure qu'il est le seul à entendre.

Nous sommes dans la réalité, rappelle-toi. Pas de pouvoirs dragon-ballesques, pas d'hypnose. Tu es livré à toi-même.

L'homme en costume gris a pris le téléphone dans lequel il parle à toute vitesse.

L'HOMME EN COSTUME GRIS, avec le débit d'une mitraillette.

Police ! Nous sommes agressés ! Un drogué. Faites vite ! Nous le tenons en respect avec la bombe à poivre, mais il a l'air dangereux. Dépêchez-vous ! Faites vite ! Au secours !

La vendeuse a acculé le Maître dans un coin et elle l'asperge de la bombe anti-agression dès qu'il fait un mouvement.

LA VENDEUSE, le bras, équipé de la bombe, tendu vers lui.

Bouge pas, fumier !

L'HOMME EN COSTUME GRIS, triomphant, mais restant prudemment derrière la vendeuse.

Tu fais moins le fier, maintenant, salaud !

LE MAÎTRE, d'une voix entrecoupée par des quintes de toux.

Mais … (Tousse) Mais … je ne vous ai rien fait ! (Tousse) Laissez-moi partir ! (Tousse)


Scène trois

Dans la rue en dehors du magasin de vêtements.

Le Maître

La Voix

Bruit de sirènes de police qui se rapprochent. Le Maître surgit de la boutique et détale comme un lapin, poursuivi par les cris des deux commerçants : « au voleur ! »

LE MAÎTRE, les yeux rouges et larmoyants.

Ils sont tous fous là-dedans ! (Tousse)

LA VOIX

C'est la réalité. Tu voulais la réalité : la voilà !

Après une longue course, au cours de laquelle il tourne au hasard dans plusieurs rues et se fait bousculer par les passants qui l'insultent au passage, le Maître s'arrête dans une impasse. Il se laisse glisser au sol, les fesses sur les pavés sales, le dos appuyé au mur décrépi.

LE MAÎTRE, toussant toujours.

Je m'en sortirai (Tousse) et je gagnerai. Je n'ai pas (Tousse) besoin de pouvoirs. Mon intelligence suffira (Tousse).

(Il pose la main sur sa poitrine et semble surpris) Mais … je n'ai qu'un seul cœur ! Quelle est cette plaisanterie ?

LA VOIX, un peu ironique.

La réalité, toujours. Un seul cœur, un seul corps, pas de régénération possible.

LE MAÎTRE, inquiet.

Tous les pouvoirs des Time Lords ? Pas de TARDIS ? Pas de … Docteur ?

LA VOIX

Non, rien de tout ça. Juste cette planète, sans aliens, ni monstres à utiliser pour tes plans, sans voyages dans l'espace et le temps. Tu es un rampant, comme tout le monde.

LE MAÎTRE

Ce sera un peu plus difficile, mais ce n'est pas grave. Je suis intelligent et sans scrupule. J'ai un esprit maléfique. Tout à fait ce qu'il faut pour réussir, ici.

LA VOIX

Je n'en doute pas.

LE MAÎTRE, marmonnant.

Au moins, je n'ai plus ce bruit dans la tête. C'est un soulagement. Par contre, j'ai faim. Est-ce normal d'avoir faim ?

LA VOIX

Tout à fait normal. Il va falloir que tu travailles pour gagner de l'argent et payer ta nourriture. Dévorer des Humains risque de ne pas être très bien vu.

LE MAÎTRE, l'air dégoûté.

Je n'en ai pas spécialement envie non plus. Travailler ? Mmh ! Et voler, est-ce faisable ?

LA VOIX

Absolument. Et ce serait plus dans tes cordes. Enfin, dans les cordes de quelqu'un de mauvais. Mais attention, il vaut mieux voler un milliard que quelques sous. On risque bien moins en volant en grand.

LE MAÎTRE, se redressant, l'air vaniteux.

Bien entendu ! Qu'est-ce que tu crois ? Que je vais arracher le sac d'une vieille dame dans la rue ?


Scène quatre

Sous un pont autoroutier, une cabane faite de cartons d'emballage et de divers autres objets.

Le Maître

La Voix

Les Auteurs

Le Maître est assis devant cette cabane, regardant le paysage qui se réduit à un terrain vague encombré de saletés. Il est habillé de la même façon que dans la scène précédente. Sauf que ses vêtements sont en bien plus mauvais état, déchirés, ses chaussures éculées. Lui aussi est encore plus sale et négligé, avec des cheveux en désordre et une barbe mal taillée. Son visage a vieilli. Il a un air très las.

LE MAÎTRE, à voix basse.

Es-tu là ?

LA VOIX

Bien entendu. Tu sais bien que je suis toujours là.

LE MAÎTRE, appuyant son front sur ses genoux, d'une voix très faible.

Ch'ahanhonne.

LA VOIX

Quoi ?

LE MAÎTRE, criant presque.

J'AI DIT : J'ABANDONNE ! Voilà, tu es contente ?

LA VOIX

Oh, moi, tu sais. Ici ou ailleurs … Que veux-tu exactement ?

LE MAÎTRE, avec un sourire amer.

Tu veux que je le dise clairement, c'est ça ? Que je m'humilie jusqu'au bout.

LA VOIX, d'un ton pointilleux.

Je veux juste que nous soyons bien d'accord. Qu'il n'y ait pas de malentendu. Que tu ne puisses pas ensuite me dire que …

LE MAÎTRE, l'interrompant.

D'accord. D'accord. (Il ferme les yeux, se vautrant presque avec délices dans l'humiliation)

(D'une voix lasse) J'abandonne. Je ne veux plus être dans la réalité. C'est trop difficile. Les Humains sont pires que je ne pourrai jamais l'être. La réalité est mille fois plus dure que les inventions des auteurs les plus fous et les plus sadiques.

Un souffle se lève. Un tourbillon soulève la poussière. Le Maître se protège les yeux. Un instant, lui et le décor disparaissent dans cette tornade. Lorsqu'elle s'apaise, on retrouve le décor gris et vague du premier acte. Il se met debout. Il n'a plus l'aspect miteux du vagabond, mais est vêtu d'un costume noir très élégant. Son visage oscille entre plusieurs des physionomies qu'il a déjà eues. Les Auteurs sont là, formant un arc de cercle autour de lui.

LES AUTEURS, échangeant des sourires attendris.

Nous ne pensions pas que tu tiendrais aussi longtemps. Trois ans, trois ans de réalité. Tu t'es montré particulièrement coriace. Bravo.

LE MAÎTRE, soupçonneux.

Vous l'avez fait exprès ?

LES AUTEURS

Quoi donc ?

LE MAÎTRE

De rendre la réalité aussi dure. Pour m'obliger à revenir ici.

LES AUTEURS, secouant la tête tous ensemble.

Nous n'avons aucun contrôle sur la réalité.

LE MAÎTRE, toujours soupçonneux.

Aucun ? Vraiment ?

LES AUTEURS, levant la main comme pour dire « je le jure ».

Absolument aucun. Ce que tu as vécu, c'est ce qu'aurait pu vivre n'importe quel Humain. Certains connaissent un sort pire encore ...

LE MAÎTRE, arrêtant le discours.

Ça va.

LES AUTEURS, curieux.

Pouvons-nous savoir … ?

LE MAÎTRE, d'un ton sec.

NON !

LES AUTEURS

Tant pis. Ça aurait pu nous donner des idées pour …

LE MAÎTRE, d'un ton encore plus sec.

NON !

LES AUTEURS

Ne t'énerve pas. Es-tu prêt à reprendre ton rôle ?

LE MAÎTRE

Je n'ai pas le choix, mais … pourriez-vous être un peu moins, enfin un peu plus …

(D'une toute petite voix)… gentils ?

LES AUTEURS

Malheureusement, nous ne sommes que tes anciens auteurs et créateurs. Nous ne savons pas ce que vont te réserver les prochains.

LE MAÎTRE, gémissant.

Ça promet. De toutes nouvelles imaginations, pleines de sadisme, pour inventer d'autres façons de me faire souffrir.

LES AUTEURS, d'un ton innocent.

Tu peux retourner en bas, si tu préfères.

LE MAÎTRE, paniquant.

NOOON ! Je ne me plaindrai plus, je le jure !

UN AUTEUR, chuchotant, aux autres.

Rien de tel qu'un petit tour dans la réalité, pour rendre un personnage doux comme un agneau.

(Se rendant compte de ce qu'il vient de dire)Oh, zut !

LE MAÎTRE, ironique et amer.

J'ai entendu, vous savez.