STEALING HARRY

Chapitre 19


Toujours rien n'arriva.

Trois jours devinrent une semaine, puis une semaine et demie. Pas une seule trace de la femme. Progressivement, la tension dans les épaules de Sirius diminua, puis Harry fut autorisé à s'éloigner de ses gardiens, tant qu'il reste dans l'appartement. Remus songeait à ouvrir Sandust après l'anniversaire d'Harry. Sirius était plus souvent à la maison.

Quelqu'un suggéra que Bellatrix s'était noyée en tentant de nager jusqu'au rivage. D'autres pensaient que peut-être sa démence était telle qu'elle n'arrivait plus à songer à une chose aussi compliquée qu'une vengeance. Le reste du monde magique recommença lentement à mener une vie normale, gardant quand même quelques précautions. On entendait toujours des gens dire qu'ils ne laisseraient leurs enfants sortir seuls que lorsqu'elle aurait été capturée.

Sirius demanda et obtint la permission d'emmener Harry chez les Weasley pour son anniversaire, bien que Dumbledore semble plutôt inquiet. Remus reçut de sa part un hibou confidentiel lui demandant de rester aux aguets, ce qui était logique. Bellatrix était peut-être la cousine de Sirius, mais Remus avait beaucoup plus d'expérience que lui en ce qui concernait la défense contre les forces du Mal.

Et comme Dumbledore le lui rappela, même s'il n'arriverait jamais à l'oublier, la plupart des sortilèges Impardonnables n'affectaient pas les loups-garous. Les pires dommages que lui avait causés un Avada Kedavra, lors des plus dangereuses missions de l'Ordre, c'était une migraine qui avait duré deux jours.

Remus, comme les Aurors, s'était entraîné pendant des années à courir vers le danger au lieu de s'en éloigner. Pas parce qu'il était prêt à y laisser sa vie, mais parce qu'il était fichtrement difficile de la lui prendre. Étaient mortels pour lui de l'aconit en doses suffisantes, de l'argent, du feu et d'autres loups-garous. Sinon, il était pratiquement indestructible, ce qui voulait dire que s'il se mettait entre Bellatrix et Harry, ils avaient de très bonnes chances de survie.

Et il se trouva que c'était une bonne chose pour tous ceux concernés.

Le jour de l'anniversaire d'Harry, son premier anniversaire où il importerait à quelqu'un d'autre que lui que ce soit son anniversaire, le matin fut ensoleillé et bruyant. Chantant « Joyeux anniversaire » à pleins poumons, Sirius le transporta, toujours en pyjama et se débattant joyeusement, jusqu'à la table du petit déjeuner, qui croulait sous la nourriture et les paquets aux emballages colorés. Il y avait une nouvelle bibliothèque et des livres à y ranger, deux affiches magiques de joueurs de Quidditch célèbres, quelques jouets Moldus, des tas de friandises de la part de Sirius, et un objet bien identifiable enveloppé dans du papier d'emballage. Il était aussi grand qu'Harry. C'était le nouveau Nimbus de course numéro 12, l'un des meilleurs balais sur le marché.

Harry put à peine manger son petit déjeuner tant il était excité. Il n'avait jamais eu la chance de déballer des cadeaux auparavant ou d'ouvrir des cartes qui lui étaient destinées. Il y avait un nouveau portefeuille contenant dix Gallions, de la part de Remus, et un pull de rugby comme ceux qu'aimait Harry…

Il y avait également, au bout de la table, une boîte recouverte d'une étoffe qui se révéla être un terrarium de taille moyenne contenant un serpent bleu foncé qui sommeillait paresseusement à l'intérieur. Au plus grand plaisir d'Harry, il s'y trouvait également une carte de la part du professeur Rogue. Elle était blanche et ne contenait que des instructions concernant les soins nécessaires au serpent et à son alimentation, mais elle lui souhaitait également joyeux anniversaire en toutes petites lettres, et c'était tout ce qui comptait.

- Tu vas le sortir de sa cage? demanda Remus alors que Sirius tentait de ne pas avoir l'air trop misérable.

Harry l'observa à travers la vitre et secoua la tête.

- Il dort. Je vais attendre qu'il se réveille, dit-il d'un air décidé.

- Comment vas-tu l'appeler?

- Les serpents n'ont pas de noms, dit Harry d'un air absent. Ils s'appellent seulement « Serpent ».

Remus échangea un regard amusé avec Sirius.

- Très bien, alors. Tu l'aimes?

- Oui, beaucoup, répliqua Harry. Presque autant que mon balai de course.

Sirius sourit.

Remus ouvrit Sandust pour la matinée et plusieurs des clients s'arrêtèrent pour souhaiter à Harry un joyeux anniversaire et lui demander ce que ça faisait d'avoir neuf ans. Avoir neuf ans était merveilleux, décida Harry, et bien qu'il fût difficile d'imaginer une telle chose, il se dit qu'avoir dix ans était sûrement encore mieux. Pour le moment, il oublia les rides d'inquiétude sur le visage de Remus et la peur constante que contenait le regard de Sirius et il se permit d'imaginer l'avenir qui s'étendait devant lui, rempli de choses merveilleuses : prendre des vacances avec son parrain, aller à l'école Poudlard, montrer au professeur Rogue qu'il arrivait à prendre soin de son serpent… Il y aurait des vols sur son nouveau balai, des parties de Quidditch avec les jumeaux et un jour, à l'école, avec Olivier, et aussi des friandises à partager avec Ginny et Ron. Il pourrait découvrir ce que le gardien de Poudlard, Hagrid, faisait pousser dans son jardin et explorer chaque recoin de l'école. Et un jour, il pourrait obtenir son diplôme et devenir Animagus comme Sirius et faire de la moto aussi et lire tous les livres que Remus gardait sur l'étagère du haut parce qu'ils étaient remplis de magie dangereuse.

Mais avant tout, il aurait sa première fête d'anniversaire. La première de toute.

Il y avait des petits chapeaux. Bien sûr, il s'agissait de chapeaux de sorciers, ce qui signifiait qu'en plus d'être en forme de cônes, ils avaient un long rebord et parfois une plume ou des petites cerises artificielles comme ornement, mais tout ce qu'il importait c'est qu'il s'agissait de chapeaux de fête. Il y avait aussi un gâteau et un pull de la part de Madame Weasley, et un nouvel ensemble de plumes de la part de Bill et Percy, une casserole de sucre à la crème de la part des jumeaux, une copie de l'édition de juillet du magazine Balais en l'Air, qui publiait un article sur le Nimbus 12, de la part de Ron et Ginny, ainsi qu'une carte confectionnée à la main. Tous se regroupèrent autour de Sirius alors qu'il montrait à Harry comment volait le Nimbus et lorsqu'ils furent persuadés qu'il arriverait à le diriger par lui-même, il fut même autorisé à emmener Ron et Ginny faire une balade, tant qu'il ne s'éloignait pas trop du sol.

- Le gamin a un vrai talent! annonça fièrement Sirius.

Lorsque le soleil se coucha, même Remus était plus détendu. Molly et Arthur étaient assis à la table avec Bill, discutant de ce qu'il devrait apporter en Inde, alors que le reste des Weasley observaient Harry qui tentait de faire flotter son balai sans utiliser ses mains. Jusqu'ici, ses tentatives ne lui avaient valu que des taches de gazon sur son pantalon, mais heureusement, il ne s'était pas blessé. Sirius gardait un œil sur lui et Remus s'était installé sur la pelouse près de la table, écoutant d'une oreille la conversation traitant de l'Inde tout en observant la leçon de vol.

- L'année prochaine, Harry et Ron pourront jouer et on aura presque une équipe complète, disait Fred. Tu crois que Ron sera poursuiveur?

- Nah, répondit George. Ron, un gardien classique.

Remus remarqua que Ron observait attentivement, avec beaucoup d'envie, le nouveau balai d'Harry. Remus connaissait ce regard. C'était celui d'un enfant qui était heureux pour son ami, mais qui regrettait aussi de ne jamais pouvoir avoir ce qu'il avait et d'être forcé de le supplier pour emprunter ses affaires. Il ne connaissait que trop bien ce sentiment.

Avoir à élever sept enfants avec un salaire du Ministère ne laissait guère au plus jeune fils l'occasion de rêver.

- Harry, appela-t-il. Sois gentil et laisse Ron faire un tour tout seul.

Sirius lui jeta un regard interrogatif, mais il aida Harry à descendre du balai et Harry le tendit joyeusement à Ron, l'aidant à s'élever dans les airs. Ron flotta à quelques mètres et vola autour du jardin en riant. Harry et Ginny le suivirent sur le sol. Sirius posa ses mains sur ses hanches, observant la scène.

- Jamais je n'aurais cru voir le jour où on confierait un enfant à Sirius Black, dit doucement Molly.

Remus s'appuya contre le banc de la table de pique-nique et se tourna vers elle.

- Il s'occupe bien du garçon, ajouta Arthur.

- Harry tolère bien nos erreurs, répliqua Remus avec un sourire. Après avoir vécu comme il l'a fait, mon petit appartement pourrait bien être un palais.

Il regarda Ron descendre du balai et le rendre timidement à Harry. Il sut que Molly était fière lorsqu'ils le virent remercier poliment son ami.

- Il y a aussi des douves? demanda Arthur.

- Nous faisons tout ce que nous pouvons. Sirius en a marre d'être enfermé. Moi aussi d'ailleurs. Je..

Arthur et Molly se tournèrent vers lui, mais le corps de Remus était devenu rigide. Ses narines humaient l'air, ses yeux étaient écarquillés alors qu'il jetait un regard alarmé sur le jardin.

- C'est elle, dit-il en un souffle.

Un instant plus tard, il bondissait sur ses pieds et s'élançait si rapidement qu'Arthur et Molly sursautèrent. Bill se précipita après lui, car Bill l'avait vue aussi… une grande paire d'yeux derrière une haie bordant le jardin.

- Harry, à couvert! hurla Remus, mais il était trop tard.

Un éclair de lumière bleue déchira le ciel orangé et s'abattit sur le balai d'Harry, l'envoyant culbuter dans les airs. Harry laissa échapper un cri qui enflamma l'esprit de Remus, et avec cette logique détachée qui survient lorsque le reste du cerveau est en panique, Remus sut qu'il en ferait plus tard des cauchemars.

Sirius plongea, mais Remus, avec ses réflexes de loup-garou, attrapa Harry par les épaules et roula par terre, courbant son corps pour protéger celui du garçon.

Une lumière verte éclata derrière ses paupières closes et il entendit un autre hurlement, provenant cette fois de Ginny : le cri aigu d'une enfant effrayée. La douleur traversa son corps. Le sortilège de la mort… Ils avaient jeté le sortilège de la mort. S'il vous plaît, mon dieu, faites qu'il n'avait pas frappé Ginny.

Puis des bras l'entourèrent pour le relever, et dans la confusion d'un monde qui semblait tourbillonner autour de lui, il vit Sirius s'élancer à la poursuite d'une silhouette sombre. Et soudainement, il eut la terrible certitude que Bellatrix n'était pas seule.

- Sirius, non! hurla-t-il alors que Sirius se jetait sur la haie, formant une ouverture dans le feuillage d'un coup de baguette.

Remus jeta Harry dans les bras de Bill, lui ordonnant de l'emmener à l'intérieur, et ressortit sa propre baguette.

Un autre éclair de lumière le fit dévier de sa course et il se fracassa contre Bill pour recevoir le deuxième sortilège de la mort à sa place. Le jeune homme s'effondra sous le choc et Remus prit sa tête dans ses mains, serrant les dents. Il attira Harry vers lui, prenant appui sur l'épaule du garçon, et leva les yeux.

Peter Pettigrew se tenait entre eux et la porte de la maison des Weasley.

Remus entendit sa propre respiration trembler dans sa gorge. Sa baguette gisait à quelques mètres d'eux et Harry était serré contre sa hanche. Il était tout ce qui se tenait entre Harry et Peter à présent.

- Je savais qu'il ne t'avait pas tué, dit-il, étonné de la froideur de sa voix même parmi la douleur.

- Donne-moi le gamin et je ne te tuerai pas, dit Peter.

- Peter… Queudver… Il ne vaut rien à tes yeux. Il n'est qu'un enfant.

- Donne-moi le gamin, Remus.

- Tu as tué ses parents, ce n'est pas suffisant? supplia Remus.

Il ne laissa pas ses yeux dériver de Peter vers la porte derrière lui, mais il pouvait voir Arthur se faufiler silencieusement vers eux, sa baguette levée, attendant d'être assez près.

Il y eut un cri provenant de quelque part dans les champs, où Sirius poursuivait Bellatrix. Le regard de Peter dériva. Arthur releva sa baguette…

En une fraction de seconde, Peter s'était retourné pour lancer un autre sort, et Remus n'attendit pas de voir un nouvel éclair vert. Il souleva Harry brusquement et l'entraîna à l'écart, vers l'avant de la maison, aussi vite que si un bataillon de Mangemorts était à ses trousses. Il y avait une fente entre le mur et la haie et il s'y glissa, voulant désespérément s'éloigner de la maison, mettre Harry en sécurité.

- Remus… s'écria Harry et Remus réalisa qu'il avait attrapé Harry par le bras et posé une main sur sa hanche, ce qui était sûrement très douloureux pour l'enfant.

Il souleva Harry sans perdre le rythme de sa course, bien que sa tête fut douloureuse et que ses jambes protestaient déjà contre le poids de l'enfant de neuf ans. Harry entoura ses épaules de ses bras.

Et soudainement, Sirius était là, courant avec eux, hurlant que Bellatrix et Peter les poursuivaient et qu'ils devraient se retourner pour combattre. Remus se glissa dans un petit ravin et libéra brusquement Harry.

- Donne-moi ta baguette, dit-il et Sirius la lui lança alors qu'il couvrait le corps d'Harry, revivant ses années d'entraînement avec l'Ordre.

Et soudainement il y eut deux autres corps dans le ravin et puis des mains et des ongles coupants, et bon dieu, Bellatrix avait presque des griffes. Son visage était ravagé par le temps passé à Azkaban, ses cheveux coupés rudement autour de son visage et virevoltants comme ceux d'une harpie. Il y eut un éclair argenté dans la main de Peter qui se rua vers Sirius. Sous lui, Harry hurla. Il hurla et hurla.

Remus regarda avec horreur alors que Peter se relevait près du corps inconscient de Sirius. Ses joues et ses mains étaient ensanglantées et il tenait un petit flacon entre ses doigts.

- Ravi de te revoir, Lunard, dit-il.

Remus se précipita sur la baguette de Sirius et entendit d'autres approcher. Peter releva la tête et, conscient qu'il serait bientôt en désavantage, disparut avec un craquement.

Harry hurlait toujours.

Remus, les doigts engourdis, se précipita vers Sirius, le repoussa sur le côté et souleva Harry, réalisant que le sang n'appartenait pas à Sirius, mais s'échappait d'une entaille à l'épaule d'Harry. Arthur s'arrêta brusquement au bord du petit ravin et Bill sauta vers eux, l'aidant à repousser Sirius pour libérer Harry. Molly le prit des mains de Remus. Sa langue était épaisse dans sa bouche. Il observa Bill, qui posait ses mains sur le cou et la poitrine de Sirius… cherchant son pouls?

Mon dieu, s'il vous plaît…

La bataille avait été courte et brutale et Peter n'avait pas hésité à utiliser le sortilège de la mort contre Remus…

- Il l'a manqué, dit Bill avec soulagement. Il est seulement stupéfait. Papa…

Arthur se glissa près d'eux, aidant Bill à hisser Sirius hors du ravin. Remus rampa hors de leur cachette, vomit et s'évanouit.


Sirius se réveilla avec ce mal de tête atroce qu'il avait toujours après une virée…

Harry.

Il ne savait pas où il était, ni qui avait enveloppé sa tête dans du coton hydrophile, mais il devait s'assurer qu'Harry allait bien. Il se glissa hors du lit et s'affala sur le sol.

Quelques minutes passèrent dans une confusion intense. Des mains le soulevèrent, des voix lui hurlèrent des choses rudes et on posa quelque chose de froid sur son visage. Lorsqu'il revint à lui, il se retrouva assis sur le coin du matelas alors qu'un tissu froid était pressé contre son visage et que Ted Tonks l'empêchait de bouger.

- Harry va bien, dit la voix d'Andromeda, le calmant immédiatement. Reste là. Il est dans la pièce d'à côté avec le guérisseur. Je vais aller le chercher.

- On croyait que c'en était fini pour toi, vieux, dit Ted alors que Sirius retirait la compresse de son visage.

L'homme lui sourit joyeusement.

- Tu aurais dû te voir quand ils t'ont emmené ici. Je croyais que Lupin allait s'évanouir une deuxième fois.

- Tout le monde va bien? réussit à demander Sirius.

- Plus ou moins. Vilaine entaille qu'il a pris, ton gamin. Et vilain choc qu'elle a eu, ma Nymphadora. C'est elle qui a répondu à l'appel par Cheminette. Je ne sais pas si Lupin est redevenu lui-même, mais ça viendra.

- Et voici le gamin, annonça Andromeda en guidant Harry dans la pièce.

Il se mit à courir dès qu'il vit Sirius et celui-ci l'attrapa par la taille pour le soulever et le déposer sur ses genoux, serrant sa tête contre son torse.

Sirius sentit Harry frissonner contre lui. Il sentit également des bandes de pansements sous sa chemise et l'écarta légèrement. Les bandages remontaient jusqu'à son épaule et son cou.

- Merlin, qu'est-ce qu'ils ont…? commença Sirius mais Ted l'interrompit.

- Pas devant le gamin, dit-il doucement.

Andromeda et lui échangèrent un regard.

- Écoute, il y a quelque chose à manger à la cuisine si tu crois que tu peux marcher, vieil homme. Du thé et tout ça.

Sirius laissa Harry se glisser jusqu'au plancher, mais il garda sa main dans la sienne alors qu'il se levait.

- Andromeda, dit-il lentement alors qu'elle lui offrait son épaule pour s'appuyer. Ne vas pas croire que je ne suis pas reconnaissant, mais qu'est-ce que…

Et soudainement, il réalisa où ils se trouvaient.

- Bon Dieu, mais qu'est-ce qu'on fiche au Square Grimmauld?

- C'est l'endroit le plus sûr, gronda Ted. Il y a environ un million de sorts de protection sur cette monstruosité. Arthur nous a appelés dès qu'il a pu et nous avons convenu de nous rejoindre ici. Andromeda a trouvé un guérisseur qui accepterait de venir en sachant le minimum. Le vieux nom des Black est toujours bon pour quelque chose, pas vrai?

- Maudit Peter Pettigrew, murmura Andromeda. J'ai toujours su que ce petit lèche-cul ne causerait que des ennuis…

Ils atteignirent le bas de l'escalier et Sirius, ales oreilles toujours bourdonnantes, émergea dans la cuisine chaude, éclairée par tous les bouts de chandelles qui avaient pu être dénichés dans la maison entière. Andromeda et Ted se dirigèrent vers le fond de la pièce, où une timide et très effrayée Nymphadora renversait distraitement du sucre alors qu'elle préparait une tasse de thé pour Bill. Remus était assis près d'eux et…

Severus Rogue, dont les robes flottaient autour de lui, faisait les cent pas. Il semblait plus âgé sans ses longs cheveux gras tombants autour de son visage et à peine reconnaissable. Il était longtemps resté l'adolescent chétif qu'il avait été à Poudlard, mais à présent Sirius pouvait réaliser qu'ils avaient tous grandi, qu'ils étaient adultes. Rogue n'avait visiblement aucune idée de comment porter des cheveux courts et ils hérissaient un peu sur les côtés. En fait, il ressemblait même un peu à James…

Lorsqu'il les vit, il s'arrêta et s'avança soudainement. Harry fit un pas hésitant en avant, s'éloignant de Sirius qui le libéra d'un air réticent. Rogue se pencha pour examiner Harry et Sirius remarqua, à sa plus grande surprise, que les mains de l'autre homme tremblaient.

Il était presque certain de pouvoir détecter du sarcasme dans la voix de Rogue et était convaincu que Rogue disait quelque chose d'insultant de la façon qu'il avait de transformer d'innocentes affirmations en horribles déclarations haineuses, mais toute l'attention de Sirius était concentrée sur le faible tremblement de la main droite de Rogue alors que ses doigts touchaient les joues d'Harry, ses épaules et soulevaient ses poignets pour examiner ses mains, puis pressaient sa poitrine pour être certain qu'il aille bien.

Puis, se libérant de l'emprise de la vision étrange d'un Severus Rogue montrant un sentiment qui n'était pas de la colère ou de la haine, il leva la tête alors que Rogue se redressait pour remarquer une peur mal contenue dans les yeux sombres de l'homme, ainsi qu'une tension dans sa mâchoire.

Sirius n'avait pas réalisé que quelqu'un d'autre pouvait aimer Harry autant que lui sans qu'il soit question d'égoïsme ou de fierté, car Harry était Harry et il était impossible de ne pas l'aimer. Il savait que Remus l'aimait, bien sûr, mais… Remus était… eh bien, Remus aimait tout le monde, alors il n'était que naturel qu'il s'attache au gamin.

Il avait imaginé que les visites d'Harry au maître des potions n'étaient qu'un stratagème de la part de Rogue pour manipuler la vie de Sirius, l'enrager et l'ennuyer.

Il lança un regard vers Remus, qui était assis avec la tête dans ses mains. Il ne tremblait pas mais avait l'air troublé. Puis il se retourna vers les mains tremblantes de Rogue. Harry leur souriait, son regard passant de l'un à l'autre, étonné d'être l'objet de tant d'attention.

Quelque chose de monstrueux à l'intérieur de Sirius lui révéla que cette découverte était une arme intéressante qu'il pourrait utiliser contre celui qui avait été son ennemi pendant plus de vingt ans et il se détesta aussitôt. Puis sa bonne conscience reprit le dessus, interrompit la petite voix mesquine et il se dit simplement : Mon Dieu, Rogue est humain en fin de compte.

- À présent, peut-être que quelqu'un pourrait m'expliquer pourquoi mon élève a faillit se faire trancher la gorge, dit-il soudainement et Sirius ressentit à nouveau cette rage devant l'insolence de Rogue et son existence même.

- Pettigrew, grinça Remus de sa place à la table.

Il serra ses mains autour d'une tasse d'aspect poussiéreux et craquelé.

- Peter et Bellatrix. Ils nous ont surpris chez les Weasley.

- J'avais prévenu Dumbledore qu'une fête n'était pas une… dit dédaigneusement Rogue, mais Sirius releva une main et l'autre homme devint silencieux.

- Si je ne m'assois pas, dit Sirius d'une voix tremblante, je vais m'effondrer. Alors ta tirade devra attendre.

Andromeda l'aida à s'asseoir sur une chaise face à Remus et Harry le suivit. Ted posa une main sur le bras de Rogue et l'entraîna dans la pièce voisine, lui promettant une explication s'il acceptait bien de jeter un coup d'œil sur de vieux gobelets à l'air douteux. Sirius nota avec amusement que Bill et Nymphadora, tous deux d'anciens élèves de Rogue, se précipitèrent pour s'éloigner de son chemin.

- Tu voudrais nous dire ce qui s'est passé? demanda doucement Andromeda.

- J'allais te demander la même chose, répliqua Sirius.

Remus repoussa son thé vers lui et Sirius hocha la tête avant de prendre une gorgée.

- Molly Weasley nous a appelés par Cheminette. Elle ne savait pas quoi faire. Dès qu'on vous a amenés ici, elle a contacté Dumbledore puis un guérisseur. Lorsque nous sommes arrivés, Harry saignait, tu étais inconscient et Remus n'était pas en état de raconter quoi que ce soit… le directeur a envoyé Rogue pour nous aider… Il n'est pas là depuis très longtemps…

- Tu vas bien maintenant? demanda Sirius à Remus, qui hocha la tête.

- D'après ce que m'a dit Bill, il a pris deux sortilèges de la mort sans broncher, continua Andromeda.

- Hé bien… oui… bredouilla Sirius.

- Ça va, je lui ai dit ce que je suis, dit doucement Remus. Je n'avais pas le choix. Elle a essayé de me servir le thé dans des couverts en argent.

- Encore désolée, murmura Andromeda. C'est tout ce que je pouvais trouver dans cet endroit.

- Ne t'en fais pas, dit Remus avec un sourire en coin. Ça ajoute de la saveur.

Sirius, dont la vision du monde devait à présent accommoder l'existence définitive de Peter Pettigrew, l'humanité de Severus Rogue et sa propre présence dans sa maison d'enfance, se sentit soudainement dépassé par les évènements.

- J'ignore ce qu'ils voulaient, dit-il d'un air misérable.

- Harry, suggéra Andromeda.

- Non, corrigea Remus. Seulement une partie de lui.

- Ce n'est pas très rassurant, Lunard, murmura Sirus.

- Peter a pris un flacon de son sang. Je… hésita Remus. Je crois qu'il en a bu un peu.

Andromeda eut l'air vaguement horrifié. Remus continua précipitamment.

- Je… Je crois qu'il l'aurait tué, mais Sirius s'est jeté sur lui et il… il ne pouvait pas s'approcher suffisamment.

- Je ne m'en rappelle pas, murmura Sirius.

- C'est normal, dit Bill en se joignant à eux.

Nymphadora resta en retrait, indécise. Elle aurait voulu voir les objets ensorcelés de magie noire que son père montrait au professeur, mais désirait aussi rester le plus loin possible de Rogue.

- Il a essayé de te tuer aussi, mais il a raté son coup. C'est pour ça que tu as l'impression qu'un dragon t'a piétiné.

- Deux dragons, répondit Sirius.

Harry sourit à cette image mentale.

- Pourquoi il est tout enveloppé de bandages comme un Moldu?

- Un poignard ensorcelé, répondit Bill. Je crois. Les sorts n'ont pas pu le guérir. Maman et Madame Tonks ont tout essayé et le guérisseur aussi.

Sirius resta silencieux pendant un moment. Personne ne semblait vouloir le déranger, ce qui était plutôt agréable.

- Comment a-t-il su? demanda finalement Remus. Comment ont-ils su?

- Queudver, murmura Sirius. Putain de rat! Probablement en…

Il s'interrompit, réfléchissant.

- Pas pendant tout ce temps, dit Sirius, horrifié. Il n'était pas… pas les Weasley.

- Pas nous quoi? demanda Bill en se tournant vers l'autre. De quoi parle-t-il, Lupin?

- J'y vais, dit Remus. Je peux marcher si je n'y pense pas trop.

- Tu vas où? demanda Bill. Que se passe-t-il?

- Tu devrais venir aussi, dit Remus. Je crois qu'il me faudra remplacer le rat de Percy.

- Croûtard?

Bill arqua les sourcils alors qu'ils se dirigeaient vers le feu qui brûlait dans l'âtre au fond de la cuisine.

- Pourquoi…? Je ne…

- Je t'expliquerai tout, dit Remus alors que Bill et lui disparaissaient dans les flammes en direction du Terrier.

Andromeda allongea les bras et posa ses mains sur celles de Sirius. Ils restèrent assis en silence pendant un moment, puis elle se racla doucement la gorge.

- Il y a longtemps que je t'ai vu, dit-il.

- Je suis désolé.

- Lorsque nous sommes arrivés et que je t'ai vu allongé sur la table de Molly Weasley comme un cadavre…

- Je suis désolé, Andromeda.

Elle releva une main pour caresser ses cheveux.

- Ne sois pas fâché, Sirius. Je veux seulement te dire que…

Elle soupira.

- Écoute, nous avons eu peur, c'est tout. Et c'est… Il ne reste que nous maintenant. Il n'y a plus beaucoup de Black. Tout le monde est soit mort, soit Narcissa…

Sirius étouffa un éclat de rire. Andromeda sourit.

- Ted a un peu de temps libre de son travail et Nymphadora ne commence son entraînement qu'en septembre alors nous pouvons rester ici avec toi pendant quelque temps, continua-t-elle. Si tu… si tu veux toujours nous vendre la maison, nous pouvons commencer à tout nettoyer.

- Oui, bien sûr, dit Sirius avant de s'interrompre. Quel entraînement? demanda-t-il curieusement.

Andromeda rougit de fierté.

- Dora a été acceptée à l'Académie des Aurors. Elle a battu tous les scores aux ASPICS. Ted est tellement fier.

- C'est génial, Andromeda. Vraiment.

Andromeda sourit.

- Je suis seulement contente qu'elle ait survécu à Poudlard, murmura-t-elle alors que Nymphadora revenait dans la cuisine, suivie de son père et du professeur.

Il y eut un bruit sourd et avant qu'elle ne puisse s'approcher, Remus et Bill ressortirent de la cheminée. Bill heurta Nymphadora et Remus trébucha un peu avant de se redresser.

- Je crois que nous avons un problème, dit-il.

Il tenait fermement dans sa main un petit rat gris.