Dans l'antre du château, Sam continue de pleurer de tout son saoul. Ce n'est vraiment pas masculin mais, à cet instant, il s'en fiche complètement. Quand vous venez de tout perdre, vous avez bien le droit de pleurer.
Ses larmes n'étaient pas prêtes de se tarir jusqu'à ce que…
Toc…toc…toc…
-Qui est là ? Demande le jeune homme en relevant la tête suite aux coups frappés à la porte de la chambre.
-Madame Mary mon cher. Dit une petite voix fluette de l'autre côté.
Aussitôt, Sam se lève et court vers la grande porte qu'il s'empresse d'ouvrir pour laisser entrer la personne derrière… mais quelle n'est pas sa surprise quand il sent son regard atterrir au sol alors qu'une théière fait son entrée suivit d'une petite tasse et de deux pots en porcelaine.
-N'avez-vous pas envie d'une petite tasse de thé ? Demande gentiment la théière en entrant clopin-clopant dans la pièce suivie de la compagnie.
-Mais vous euh… Vous êtes une… oh ! dit Sam, alors qu'en marchant à reculons sous l'effet de la surprise de voir une théière lui adresser la parole, il se cogne de dos dans une armoire qui prend soudainement vie à son tour.
-Ahahah… doucement ! S'exclame joyeusement cette dernière tout sourire alors que Sam se recule promptement pour aller vers le lit.
-Mais c'est…
-Très inattendue oui mais, c'est comme ça. Dit la commode en s'appuyant sur le lit juste à ses côtés.
-Je t'avais dit qu'il était beau maman. Souffle doucement Adam à l'oreille de sa mère.
-Oui mon chéri, va lui porter son thé. Dit Madame Mary en versant depuis son bec la boisson fumante dans la petite tasse avant que le pot à sucre n'en mette une cuillerée et que le pot à lait en verse une lampée. –Gentiment, et sans renverser. Ajoute-t-elle alors que son fils clopinait jusqu'à Sam qui s'accroupit au sol pour s'en saisir par la anse.
-Tu es gentil. Dit le jeune homme en soufflant doucement sur le liquide pour ne pas se brûler.
-Tu veux que je te fasse une blague ? Demande Adam au moment même où Sam le portait à ses lèvres.
Surpris, il l'écarte rapidement de son visage en se demandant ce que pouvait bien dire la petite tasse par là. Cette dernière pris une grande inspiration avant de se mouvoir jusqu'à ce que le liquide qu'elle contenait ne se mette à faire des bulles, comme si quelqu'un venait de souffler dedans avec un bâton creux.
-Adam !
-Pardon. Dit doucement la petite tasse avec un sourire contrit pour sa mère.
-C'est admirable ce que vous avez fait tout à l'heure. Commence cette dernière à l'adresse du jeune homme.
-Et très courageux. Ajoute la commode en se penchant un peu plus vers lui.
-Mais j'ai perdu mon père. Répond tristement Sam en se détournant pour ne pas avoir à affronter le regard des autres alors qu'il délaisse la petite tasse. Il n'avait plus du tout envie d'une tasse de thé maintenant. –Mes rêves, tout !
-Ne soyez pas triste. L'encourage la théière. –Il y aura des jours meilleurs, vous verrez.
Sam ne peut que lui offrir un triste sourire pour ces quelques encouragements.
-Oh ! J'allais oublier. C'est bientôt l'heure du dîner, j'ai des ordres à donner en cuisine. Dit rapidement Madame Mary en se détournant ainsi que les deux pots pour sortir de la pièce. –Adam ! Appelle-t-elle alors qu'elle atteint la porte.
La petite tasse saute habillement de la main de Sam pour atterrir en douceur sur le sol carrelé de la pièce avant de partir rejoindre sa mère.
-Bisous. Dit-il pour saluer le jeune homme avant de partir, renversant quelques gouttes de thé au passage alors que les portes se referment sur eux.
-Voyons voir, quelle tenue allons-nous mettre pour le dîner ? Enchaîne aussitôt la commode en se redressant sur ses quatre pieds. –Qu'est-ce que j'ai dans mes tiroirs ? dit-elle en ouvrant ses deux portes en même temps laissant ainsi échapper quelques mites qui y avaient trouvé refuge. –Oh ? Oh ! Comme je suis négligente. Dit-elle en refermant rapidement ses portes. –Ohohoh… mm… nous y voilà. Dit-elle en ouvrant une de ses portes et en se servant de l'autre pour sortir un ensemble de pantalon-chemise de très belle qualité à vue de nez. –Vous serez ravissant dans cette tenue…
-Je ne sais comment vous remercier mais… je n'ai pas l'intention d'aller dîner. S'excuse aussitôt Sam en tendant une main chaleureuse vers la commode pour l'arrêter dans son geste.
-Ha ! Mais il le faut. Enjoint-elle au moment même où Bobby l'horloge faisait son apparition dans la chambre, ses pieds de bois résonnant en de petits coups secs mais rapidement identifiables sur le carrelage.
-Hmhm… Le dîner est servi. Annonce-t-il en y mettant tout le tact nécessaire réservé aux invités, le tout avec un immense sourire.
Ailleurs dans le château, dans la salle à dîner plus exactement, la Bête tournait en rond devant l'immense cheminée qui servait à la fois à chauffer la pièce et à décorer pour les saisons chaudes. Grognant de ne pas voir son invité venir à l'heure.
-Mais que peut-il bien faire ? Je lui ai demandé de descendre. Que signifie cette attitude ? demande-t-elle rageusement à ses serviteurs qui s'étaient posté sur le plateau au-dessus de la cheminée dans l'attente d'aider au service.
-Allons un peu de patience Maître. Ce pauvre enfant a perdu son père et sa liberté dans la même journée. Tente de minauder Madame Mary.
-Maître, avez-vous songé qu'il pourrait être celui qui romprait le charme dont vous êtes prisonnier ? Demande Garth le chandelier.
-Naturellement, quelle question ! Le coupe aussitôt la Bête. –Je ne suis pas fou.
-Bon alors vous tombez amoureux de lui, il tombe amoureux de vous… et paf ! Le charme est rompu, nous redevenons humains avant minuit !
-Ne nous emballons pas du dire. Ces choses-là prennent du temps. Rappelle Madame Mary.
-Mais la rose a déjà commencé à se flétrir. Se plaint Garth.
-Mah… tout cela ne sert à rien. Dit alors la Bête comprenant qu'il n'aurait pas le temps nécessaire pour parvenir à ses fins et redevenir ce qu'elle était avant. –Il est tellement beau et moi… Non mais regardez-moi ! Grogne-t-il en se retournant d'un seul coup, montrant tout son visage bestial à ses serviteurs pour leur faire comprendre le sens des non-dits.
La théière et le chandelier le regardent tristement avant de se jeter un regard entendu. Garth haussant les épaules face à cette vérité.
-Il faut qu'il puisse découvrir qui se cache derrière tout ça. Dit gentiment la théière.
-Je ne sais pas comment ! Affirme pourtant la Bête sans la regarder.
-Et bien, commencez par vous rendre un peu plus présentable ! Ordonne Madame Mary, les sourcils froncés de colère face à cette abdication éternelle de son maître, en sautillant de son perchoir sur la cheminée pour se rendre sur la table du dîner. –Redressez-vous, conduisez-vous en gentleman !
-Oh oui, lorsqu'il arrivera, accueillez-le avec un sourire béat et charmeur. Ajoute Garth en se joignant aux préparatifs. –Faites un essai pour voir.
La Bête sourit alors de toutes ses dents, mais son sourire n'était pas ce que l'on pourrait qualifier de charmeur… loin de là. Toutes dents dehors et elle faisait penser à un ours près à déchiqueter sa proie sous la simple pression de ses dents immenses.
-Il ne faut pas effrayer ce pauvre agneau. Dit Madame Mary.
-Impressionnez-le avec votre humour. Ajoute Garth.
-et avec gentillesse. Dit Madame Mary.
-couvrez-le de compliments. Ajoute encore Garth alors que leur maître commençait à s'y perdre dans tout ça.
-Sincères… finit Madame Mary avant que tous les deux ne se mettent côté à côté sur la table pour bien faire face à la Bête, parlant en même temps.
-Surtout… surtout, dominez votre caractère Maître !
Mais tout s'arrête quand la porte grince dans ses gonds et qu'ils ne se tournent tous vers la porte.
-Le voilà. Chuchote Garth pensant voir arriver le jeune homme.
La poignée bouge, la porte s'entrouvre, la Bête panique… jusqu'à ce que tous soient surpris de qui est là.
-Mmm…bonsoir Maître. Tente timidement Bobby l'horloge en passant la tête par l'embrasure.
-Alors ? Demande la Bête déçu et énervée. –Où est-il ?
-Qui donc ? Tente de minauder Bobby. –Ah… oh oui… le garçon. Oui… notre invité. Et bien, à ce propos, il se trouve qu… qu'en vertu de l'atmosphère un peu tendue… il ne viendra pas.
L'annonce fait l'effet d'une bombe pour tous ceux présent dans la salle de dîner, y compris Bobby lui-même. Et s'en même s'y attendre, un grognement bestial de forte amplitude retentit dans tout le hall du château avant que la porte ne s'ouvre brusquement de l'intérieur pour laisser la Bête sortir en courant sur ses quatre pattes, la rage au ventre. Ses serviteurs le suivent aussitôt, craignant d'éviter le pire, appelant leur maître pour tenter de le raisonner… en vain.
-Maître… votre grâce… votre éminence… je vous en prie ! Supplie Bobby courant toujours derrière alors que la Bête gravit les escaliers avec une incroyable facilité, sautant d'étage en étage jusqu'à parvenir à freiner au dernier moment devant la porte de la chambre attribué à son invité.
Il y cogne de toutes ses forces, faisant ainsi trembler et la porte, et les murs de presque tout l'étage.
-Je croyais vous avoir dit de venir dîner !
-Je n'ai pas faim. Répond calmement mais fermement Sam de l'autre côté du battant de bois.
-Ou vous vous décidez ou je… je démolis la porte ! Rage-t-il en beuglant.
-Maître. L'interrompt alors Garth en s'approchant. –J'ai peut-être tord mais ce n'est pas, me semble-t-il, le meilleur moyen de gagner son affection.
-Je vous en prie, conduisez-vous en vrai gentleman. Demande Bobby.
-Mais ce garçon… se croit tout permis !
-Doucement Maître, gentiment. Lui rappelle Madame Mary.
La Bête réfléchit un instant face à la porte, dominant sa colère et son instinct bestial avant de finalement abdiquer, se détournant de la porte, sourcils froncés en signe d'un ennui évident de devoir faire cela dans les règles de l'art.
-Puis-je compter sur vous pour dîner ? demande-t-il alors doucement.
-Non ! Répond aussitôt Sam au moment même où la Bête finissait sa phrase.
La Bête montre la porte du doigt à ses serviteurs pour bien faire comprendre que c'est lui qui ne voulait pas venir et non pas elle qui était en tort.
-Du tact, du charme, de la délicatesse. Accentue Bobby, crispé.
-Seriez-vous prêt à m'accorder le plaisir infini de vous avoir avec moi pour dîner ? Redemande galamment la Bête en s'inclinant face à la porte.
-Euh… s'il vous plait… Ajoute timidement Bobby.
-S'il vous plait ? Rajoute alors la Bête, l'oreille à la porte.
-Non merci ! Coupe fermement le jeune homme mettant la Bête encore plus en colère.
-Vous ne pouvez pas rester ici indéfiniment ?!
-Si !
-Parfait ! Dans ce cas, allez au Diable… la fin de la phrase se terminant dans un grognement sourd et bestial provenant du fond de la gorge et se répercutant sur les murs du château. –Puisqu'il refuse de dîner avec moi alors… il n'aura rien du tout ! Ordonne la Bête à ses domestiques avant de partir rageusement comme un courant d'air au bout du couloir d'où il claque la porte.
Un morceau du toit défraichit tombe en miette sur la tête de Garth.
-Oh lala… geint Madame Mary. –Ce n'est pas tout à fait ce qu'on avait prévu.
-Garth… surveilles cette porte et informe-moi si le moindre changement s'annonçait à l'horizon. Ordonne Bobby alors que le chandelier prenait son poste devant les portes de la chambre.
-Comptez sur moi mon capitaine ! Affirme ce dernier en commençant à tourner devant la porte après un salut militaire.
-En attendant, je propose que l'on descende pour faire un peu de rangement. Propose Bobby en descendant les marches suivit de la théière.
Dans une autre partie du château, deux grandes portes s'ouvrent brutalement sous la force de la Bête qui entre à l'intérieur d'une pièce délabrée. Les meubles et les chaises y sont sans dessus-dessous, les tapisseries arrachées en cinq lignes droites et rêches et les tableaux sont presque tous tombés par terre.
-Invité gentiment et il refuse ! Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour le décider…. Que je le supplie ?! S'exclame-t-il en envoyant une chaise valsé avant de s'approcher d'une table encore miraculeusement debout.
Sur cette dernière trônait une rose couverte d'une cloche de verre et qui luisait dans la pénombre de la pièce. La Bête s'adressait à elle comme si elle était une personne vivante.
-Montre-le moi ! Ordonne-t-il au miroir qu'il vient de prendre rapidement en main alors qu'il était posé près de la rose.
Une étrange mais brillante lumière verte jaillit alors soudainement de l'accessoire avant que sa glace ne s'anime pour passer du reflet de la Bête à celui, dans un tourbillon de magie, à celui de Sam assis sur le lit, les bras croisé alors que la commode lui parlait.
-Allons, il n'est pas quelqu'un de si méchant lorsqu'on le connait. Pourquoi ne lui donnez-vous pas une chance ? Demande-t-elle.
-Je ne veux pas le connaitre. Je ne veux ni le voir, ni lui parler ! Affirme Sam en se mettant face à l'armoire en restant toujours assis sur le lit, l'air colérique.
Déçue, la Bête ferme les yeux alors qu'elle éloigne le miroir d'elle.
-Tu rêves mon pauvre ami. Se dit-elle. -Il te voit comme un tortionnaire… et comme un monstre. Finit-il en reposant délicatement le miroir à sa place initiale.
Un pétale de la rose tombe en perdant sa lumière, venant rejoindre les quatre qui étaient déjà tombés avant lui.
-C'est sans espoir. Se morfond la Bête, appuyée contre la table alors que sa cape la recouvre, comme pour la cacher du reste du monde.
