Utilisant de l'eau chaude fournie par Madame Mary, Sam, agenouillé sur le sol, trempe un tissu imbibé d'alcool dans la petite bassine de cuivre. Tordant le tissu pour l'essorer suffisamment afin de pouvoir s'en servir.
Des grognements se font entendre alors que le jeune homme relève son regard sérieux et concentrés de sa tâche à la Bête, assise dans son fauteuil, qui se léchait la patte comme n'importe quel animal blessé. Grognant sous la douleur.
-Allons. Dit Sam en s'approchant de la Bête en marchant sur ses genoux pour rester à hauteur du bras blessé alors que la Bête ne le quitte pas des yeux. –Restez tranquille.
Mais la Bête est une vraie tête de mule. Elle grogne une nouvelle fois alors que Sam recule tout comme les autres serviteurs du palais présent dans la pièce.
-Ne bougez pas. Dit Sam en tentant d'attraper le bras de son hôte qui essaie de lui échapper.
Mais au moment où le jeune homme parvient enfin à toucher la blessure avec le tissu, la Bête grogne sous la douleur, faisant sursauter le chandelier, ainsi que l'horloge, la théière et la plumette qui recule une fois de plus près de la cheminée, jusqu'à se cacher sous une petite commode.
-Mais ça fait mal ! Rugit-elle face au jeune homme.
-Si vous restiez tranquille, vous auriez moins mal !
-Si vous ne vous étiez pas sauvé, ça ne serait jamais arrivé.
-Si vous ne m'aviez pas fait peur, je ne me serais pas sauver ! Argue Sam.
-… La Bête ouvre la gueule pour rétorquer à son tour mais ne trouve rien à redire. – Je vous avais dit de ne pas aller dans l'aile Ouest. Rappelle-t-il sournoisement pour détourner le sens de la conversation et tenter d'en reprendre le dessus.
-Et moi je vous dis que vous avez très mauvais caractère ! S'énerve Sam alors que les serviteurs, sentant la conversation s'amoindrir, sortent peu à peu de leur cachette.
La Bête ne trouve, une nouvelle fois, rien de plus à répliquer et fais la moue alors que Sam reprend ses soins.
-Restez tranquille. Ça pique c'est l'alcool. Dit-il en apposant doucement une nouvelle fois le tissu sur le bras de la Bête.
Celle-ci grogne mais se contient et ne dit rien. Elle détourne la tête comme si ce simple mouvement pouvait l'empêcher de ressentir pleinement la douleur. S'attelant toujours à le soigner, Sam éprouve soudainement de la compassion à l'égard de son sauveur.
-A propos… c'est gentil de m'avoir sauvé la vie. Ajoute-il doucement en frottant la plaie alors que ses cheveux décoiffés sous la force du vent et des précédents événements tombés de manières éparses, un peu partout sur son visage.
La Bête se radoucie alors en entendant ses paroles de remerciement, elle qui ne pensait jamais plus en entendre de la part de quelqu'un. Elle finit par se tourner à nouveau vers le jeune homme, toujours à genoux au pied du fauteuil pour soigner son bras, baissant doucement la tête pour chuchoter :
-Je vous en prie.
Les serviteurs finissent alors par complètement sortir de leur cachette, s'approchant doucement maintenant que la conversation n'était plus que murmure entre les deux interlocuteurs. Les flammes éclairant la scène aussi dignement qu'un coucher de soleil en plein été.
Plus loin, au village, dans la taverne de Lucifer. Une charrette tirée par une mule attend patiemment dans le froid pendant que le chasseur discuter à l'intérieur avec un homme à l'étrange allure, dans un coin de la taverne maintenant vide de ses habituels consommateurs.
-Il n'est pas dans mes habitudes de quitter l'asile en plein milieu de la nuit. Mais j'ai cru comprendre que je n'aurais pas lieu de le regretter. Dit l'homme.
Mais il n'a pas le temps de finir sa phrase que le chasseur, apparemment excédé alors qu'il finit sa pinte de bière, balance une bourse remplie de pièce d'or sur la table dans un bruit lourd et mat.
-Ah. Apprécie le docteur de l'asile dont le visage vieillit par les années de travail s'illumine sous la chandelle quand il s'approche de la table pour se saisir d'une des pièces d'or qu'il frotte contre son visage pour apprécier cette petite fortune. –Je vous écoute.
-C'est très simple. J'ai la ferme intention d'épouser Sam… mais reste à le… persuader. Dit-il alors que Michel se mettait à ricaner en retirant sa pinte de sa bouche.
-Il l'a envoyé balader. Rajoute-il avant de se prendre un coup de coude qui lui replonge le nez dans sa pinte manquant de l'étouffer alors que le chasseur l'ignore une nouvelle fois.
-Tout le monde sait que son père a la tête dérangée. Il était encore là tout à l'heure à délirer à propos d'une Bête dans un château !
-Maurice est inoffensif. Enjoint le docteur.
-La vérité est que Sam ferait n'importe quoi pour empêcher qu'on l'interne.
-C'est ça… et même d'épouser euh… mais Michel ne finit pas sa phrase alors qu'il pointe du doigt Lucifer qui menace de le frapper à nouveau.
Il finit par se cacher sous sa pinte de bière désormais vide. Le chasseur se détourne finalement, ne voulant pas perdre plus de temps avec son imbécile d'ami.
-En deux mots, vous aimeriez que j'interne son père dans l'espoir que cela le décidera à vous épouser. Dit le docteur en tentant d'y voir clair. –Oh, ce chantage est immonde… héhéhé… je suis partant ! Clame-t-il méchamment maintenant qu'il avait l'argent.
Un peu plus loin de là, un peu à l'écart du village, dans la maison de Sam et de son père.
-Si personne ne veut m'aider, tant pis, j'irais tout seul. Dit John en roulant un parchemin qu'il enfourne dans son sac de voyage. –Puisque tout le monde me laisse tomber, j'y passerais ma vie s'il le faut mais je retrouverais ce château hanté et je sortirais mon fiston de cet enfer.
Il finit, rageur, par claquer la porte derrière lui, lanterne en main pour s'éclairer dans le noir de la nuit alors qu'il prend le chemin qui le mènera dans la sombre forêt qui renferme le fameux château.
Sans même le savoir, il venait d'échapper de peu à quelque chose de gros. La calèche du docteur de l'asile arrive devant chez lui et s'arrête alors que lui est déjà parti, mais ça… personne ne le sait encore.
Des coups sont frappés à la porte de la maisonnée désormais vide alors que Lucifer finit par défoncer la porte avant d'entrer.
-Eh ! Maurice ! Crie-t-il dans l'espoir que l'homme se montre.
-Haha… envolé ! Ricane Michel en arrivant derrière. –Haha… il y a dans l'air comme une odeur de fiasco. Dit-il avant que Lucifer ne l'attrape par le col alors qu'il s'apprêtait à sortir.
-Il faudra bien qu'il revienne à la maison d'une façon ou d'une autre. Et à ce moment-là, je le matraque ! Rage Lucifer en balançant son ami dans un mont de neige près de la maison. –Et le fou ?! Tu restes ici sans bouger, sans parler, sans respirer jusqu'à ce que Sam ou son père ne rentre à la maison.
-Mais… je… je… argh… zut ! Rage Michel, abandonné à son triste sort, en frappant contre la roue à eau qui laisse tomber sur lui un nouveau tas de neige qui le recouvre complètement alors que le chasseur part avec la calèche du médecin de l'asile.
