Ghayth sortait de la maison avec quelque chose ressemblant à un chariot quand Jack et Sam arrivèrent. Il resta immobile quelques secondes puis eut un sourire.

- Vous ne renoncez donc jamais ? dit-il malicieusement

- Non, ce n'est pas notre genre, répliqua Jack sur le même ton.

Les deux hommes se toisèrent avec une fausse animosité.

- Je vais chercher de nouveaux blocs de pierre, annonça alors Ghayth. Vous m'accompagnez ?

Jack et Sam se regardèrent puis la jeune femme s'avança vers Ghayth.

- Je serai curieuse de savoir comment se déroule cette partie de votre travail.

- Très bien, acquiesça le jeune homme. Et vous, colonel O'Neill ?

Jack se gratta la tête l'air un peu gêné.

- Je… je vais aller voir Lorchen, bredouilla-t-il. Enfin… si elle veut bien de moi…

- Elle travaille à l'atelier, répondit le plus naturellement Ghayth. Elle sera ravie d'être en votre compagnie.

Il se tourna vers Sam tandis que Jack pénétrait dans la maison.

- Vous venez, major Carter ?

- Je vous suis.

Ils demeurèrent quelques secondes silencieux. En fait, Sam ne savait pas comment s'y prendre avec le jeune homme qui était presque son double.

- Vous avez échangé les rôles ? demanda brusquement Ghayth.

- Pardon ? s'étonna Sam sortie de ses réflexions

- Le colonel O'Neill vous a chargée de m'interroger sachant qu'il n'a rien pu obtenir de moi, précisa le jeune homme.

- Il a tout de même obtenu que vous fassiez cette évaluation, non ? fit remarquer Sam

Ghayth sourit légèrement. La jeune femme n'avait pas tort.

- C'est tout ce qu'il aurait pu avoir, indiqua-t-il, car c'est tout ce que je pouvais faire.

Contrairement au matin même, le jeune homme paraissait plus détendu et assuré.

- Vraiment ? insista Sam

Il s'arrêta pour la regarder dans les yeux afin de la convaincre de sa bonne foi.

- Vraiment, répondit-il.

Sam ne persista pas. Jack lui avait fait comprendre que les chocs frontaux avec Ghayth ne porteraient pas leurs fruits. Ils parvinrent à une espèce de carrière. Le jeune homme sortit une paire de gants d'une de ses poches et la tendit à Sam.

- Ça ne vous dérange pas ? demanda-t-il timidement tandis qu'elle enfilait les protections

- Non ! Je suis même très contente que vous ne m'ayez pas demandé si j'étais capable de le faire !

Ils se dirigèrent vers l'amoncellement de pierres et commencèrent à charger le chariot.

- Qu'allez-vous faire du temps qu'il vous reste ? questionna Sam malgré les efforts qu'elle devait faire

- Il n'y a pas à réfléchir, répondit Ghayth à peine essoufflé. Nous avons beaucoup de commandes.

- La vie continue, constata la jeune femme.

- Oui, comme vous dites. Ne croyez pas que je vais changer ma façon de vivre parce que tout va finir dans un an.

Sam s'appuya sur la pierre qu'elle venait de déposer.

- Vous pourriez en profiter pour réaliser ce que vous auriez voulu faire si vous aviez eu plus de temps, proposa-t-elle.

Ghayth lâcha lourdement son fardeau et fixa de nouveau Sam mais cette fois il ne semblait pas exaspéré.

- J'ai fait le deuil de cette idée depuis longtemps, dit-il en essuyant la sueur sur son front. Les autres veulent mourir. Je ne veux pas leur faire du mal en leur disant que ce n'est pas la solution.

Sam soupira. Elle commençait à comprendre ce qui motivait Ghayth. Il avait dû plus souffrir que quiconque de l'état des choses.

- Alors, il n'y a que Lorchen et vous qui pensiez cela ?

- Oui. Il n'y a que Lorchen et moi.

Plus que jamais, Sam sentit la profonde affection de Ghayth pour celle qui partageait son avis. Un sourire apparut brièvement sur ses lèvres.

- Lorchen et moi sommes seuls sur beaucoup de points, poursuivit-il. C'est ma seule amie… et elle sera mon seul regret.

Il s'assit le long du chariot et Sam en fit rapidement de même. Cet aveu semblait lui avoir coûté beaucoup. Mais la jeune femme supposa qu'il n'avait rien à perdre face à elle, une quasi étrangère qui partirait bientôt, emportant ses confidences avec elle.

- Pourquoi ne faites-vous rien ? s'étonna-t-elle. Je ne pense pas qu'on vous en tiendra rigueur et d'ailleurs les autres sont-ils vraiment obligés de savoir ce qu'il se passe entre Lorchen et vous ?

Ghayth secoua la tête lentement.

- Major Carter…

- Sam.

La jeune femme trouvait en effet déplacé que Ghayth continuât à l'appeler par son grade alors qu'il lui révélait des choses si personnelles.

- Sam, reprit-il, je n'ai pas envie de me dissimuler, me justifier ou même me battre. Je n'ai pas le temps pour ça. Je veux aimer Lorchen exclusivement et jusqu'à la fin des temps.

Le jeune homme fronça les sourcils comme s'il comprenait enfin ce qu'il révélait.

- Mais cela n'aura pas lieu, conclut-il.

- Vous ne ferez rien ? demanda Sam incrédule

- Vous feriez quelque chose à ma place ? Il me semble que vous pouvez réaliser aisément dans quelle situation nous sommes, Lorchen et moi.

Ghayth rit de bon cœur tandis que Sam rougissait. Il était vraiment satisfait de son effet.

- Je… je… je ne sais pas, bredouilla la jeune femme.

- C'est quand même étrange ce qu'il arrive dans la vie. Vous ne croyez pas ?

Sam avait cru que Ghayth avait décidé de changer de sujet en voyant qu'elle avait du mal à se remettre mais, au contraire, il attaquait le problème sous un autre angle. Elle finit par sourire. Après tout, Ghayth était un quasi étranger qui partirait bientôt emportant ses confidences avec lui.

- A vrai dire, je fais plus qu'y croire, répliqua-t-elle espiègle. Je le vis chaque jour. J'étais loin d'imaginer en arriver là avec le colonel O'Neill quand nous avons commencé à voyager à travers la Porte. Pour tout vous dire, notre première rencontre n'a pas été… idyllique.

Ghayth écoutait Sam parler avec amusement. Il devait certainement retrouver en lui les mêmes impressions.

- Je suis arrivé chez Lorchen avec ma façon particulière de penser, expliqua-t-il. Je m'attendais légitimement à un combat et effectivement au début c'était un vrai combat…

Sam baissa la tête pour cacher son sourire devant le visage faussement coupable de Ghayth.

- Mais très vite, cela s'est transformé en un plan de persuasion, poursuivit-il plus sérieusement, et ensuite cela a presque dévié en plan de séduction.

Sam observait Ghayth avec fascination tant le bonheur émanait de lui en rappelant à lui ces souvenirs. Mais ce qu'il disait obligeait aussi la jeune femme à se poser des questions sur ses propres relations avec Jack.

- Je pensais que c'était un jeu sans danger, dit-il sincèrement. J'avais mis mes limites. J'ai un passé, plus ou moins heureux, qui m'a endurci et ne m'a fait compté seulement sur moi-même.

- Mais ça n'a pas suffit, devina Sam.

- Non, répondit Ghayth en haussant les épaules. Une forteresse n'aurait pas suffit. Lorchen a tout remis en question. D'un simple regard.

Sam fixa quelques secondes le ciel d'un bleu si pur qu'il lui en soulevait le cœur. La vie aurait été douce ici si la pluie voulait tomber, ne serait-ce qu'une heure. Mais ce n'était qu'un "si" parmi des milliers d'autres. Sam se releva.

- A votre place, je ferais la même chose, Ghayth.


Jack découvrit Lorchen installée devant la fenêtre de l'atelier. Elle ne semblait pas du tout disposée à travailler. Jack remarqua à ses pieds un carton poussiéreux vraisemblablement sorti d'une remise ou d'un grenier. Lorchen en avait d'ailleurs vidé une partie du contenu sur ses genoux. Il s'agissait en fait de layettes tricotées ou brodées dans des couleurs claires.

Jack devina rapidement à quoi elle pensait. Il avait lui aussi à gérer le souvenir le plus douloureux de son passé.

- Lorchen ? appela-t-il en restant timidement sur le pas de la porte

Elle se retourna brusquement, essuyant maladroitement les larmes sur son visage.

- Je… je croyais que j'étais seule. Excusez-moi.

- Vous n'avez pas à vous excuser, dit-il d'une voix douce. Je comprends.

Lorchen recommença à pleurer malgré elle.

- Je ne voulais pas les regarder au début parce que je savais que j'allais me faire du mal, expliqua-t-elle entre deux sanglots. J'avais juste à retrouver ce carton et le mettre dans un coin pour le donner à Brix. Mais… mais il fallait que je les vois une nouvelle fois. Pour me convaincre que cet enfant a vraiment existé. Comme si j'avais peur d'oublier.

- Vous ne l'oublierez pas, rassura Jack. Croyez-moi.

Elle lissa tendrement la layette posée sur ses genoux. Il s'approcha et regarda les différents vêtements.

- C'est vous qui avez fait tout cela ? s'étonna-t-il

Lorchen eut un immense sourire.

- Oui. Mon mari m'a empêchée de faire le moindre travail sur les pierres quand nous avons appris que j'étais enceinte. Je passais mes journées ici à ses côtés imaginant à qui notre enfant ressemblerait le plus.

Elle replia les layettes une à une et les remit dans le carton.

- C'est moi qui aurait dû mourir, dit Lorchen le visage grave. Pas lui ou elle, je n'ai même pas pu le savoir. C'était un enfant innocent qui réclamait toute mon attention que je n'ai pas su lui apporter.

Jack resta silencieux. A de nombreuses reprises, il s'était dit ces mêmes choses. Malgré tout ce qu'on lui disait, la culpabilité restait tapie dans un coin de sa tête prête à ressurgir dans les pires moments.

- Parfois, je me demande si continuer en valait vraiment la peine, en conclut-elle.

- Ne dites pas cela, Lorchen, pria Jack. Il y a toujours quelque chose à quoi se raccrocher, aussi infime soit-il.

Lorchen referma le carton et adressa un sourire léger à Jack. Celui-ci le lui rendit mais beaucoup plus malicieusement.

- Et je sais que vous avez trouvé une motivation !

Lorchen éclata de rire comme une collégienne.

- Je crois plutôt que c'est elle qui m'a trouvée ! répliqua-t-elle

Elle croisa ses mains désormais sans occupation sur ses genoux puis regarda Jack s'installer dans le cadre de la fenêtre ouverte.

- Je m'étais presque habituée à l'idée de vivre quand il est arrivé. Cela n'a pas été subit… enfin si peut-être.

Les mains de Lorchen commencèrent à s'agiter comme pour traduire le chamboulement qui avait eu lieu alors dans sa vie.

- Il a… tout bouleversé, confia-t-elle dépassée. Je travaillais avec le cœur, il me répondait avec ses certitudes, ses probabilités, ses hypothèses, ses expériences.

A travers elle, Jack revivait ce qu'il avait ressenti dès le premier instant de sa rencontre avec Sam. Cela avait été une véritable tempête dans tout son être et cela n'avait trouvé aucun moyen de s'apaiser.

- Ensuite il a tout envahi : mes pensées, mon univers, mes croyances. Tout ce que j'avais reconstruit dans la douleur. Au moment même où je commençais à trouver que ce monde n'était plus un enfer.

Jack ferma les yeux. Le moment de cette révélation lui serait très douloureux et paraîtrait injuste mais Lorchen comprendrait.

- C'était le début d'un autre enfer, murmura-t-il.

Lorchen acquiesça tristement. Il était difficile d'avouer que ce qui était la meilleure chose de leur vie fût aussi la pire.

- Mais je me suis promis de ne pas céder, affirma-t-elle. Pas de bonheur, pas de malheur. Ghayth semble être d'accord. Et le major Carter ?

Jack soupira. Le vide emplissait aisément leurs rapports.

- Ce système lui convient, confirma-t-il avec un certain dépit. Mais c'est parfois difficile à concevoir, surtout pour l'extérieur.

- Les autres disent, les autres pensent et veulent aider mais nous seuls savons ce qu'il en est, Jack, énonça simplement Lorchen.

Elle eut ensuite un sourire désarmant.

- C'est un peu comme vous quand vous essayez de les faire changer d'avis, poursuivit-elle. Vous ne saurez jamais réellement pourquoi ils veulent mourir.

Jack mit les mains dans ses poches et haussa les épaules.

- J'aimerai ne pas saisir ce que vous venez de me dire, dit-il gêné.

Ils échangèrent un regard complice. Lorchen arrangea ses cheveux d'un geste désinvolte.

- Et quand bien même il y aurait une solution, ajouta-t-elle, vous me laisseriez faire ? Quelle qu'elle soit ?

Jack fixa Lorchen avec gravité.

- Je ne crois pas être en mesure de faire ce choix à votre place, Lorchen, capitula-t-il.