- Daniel ! Teal'c ! Vous êtes prêts ? On n'attend plus que vous !

La voix enjouée de Sam résonna dans toute la maison. Au-dehors, on entendait déjà les bruits de la fête pour le mariage d'Himaya.

Sam avança dans la pièce principale et ne trouva personne. Jack, impatient, finit par la rejoindre.

- Qu'est-ce qu'ils fabriquent ? pesta-t-il. Teal'c ! Daniel ! Ramenez-vous immédiatement ici si vous ne voulez pas que nous passions pour le peuple le plus impoli de la galaxie !

Le Jaffa fut le premier à apparaître. Il était clair à son air que quelque chose l'ennuyait au plus haut point.

- Teal'c ? Il y a un problème ? s'étonna Jack

- Je crains de n'être qu'un trouble-fête lors de cette cérémonie, O'Neill.

Daniel fit alors son entrée, plus renfrogné que jamais.

- Et moi, je vous le dis carrément : je n'irai pas ! s'écria-t-il

- Mais pourquoi ? demandèrent en chœur Jack et Sam.

A les voir ainsi côte à côte, leurs bras tenant de la même manière leur arme, posant la même question avec la même surprise sur le visage, on aurait dit deux clown en plein numéro. Mais leur public ne paraissait guère réceptif.

- Ils nous ont invités tous, rappela Sam.

- Et ils seraient terriblement vexés si vous n'étiez pas là ! ajouta Jack

Teal'c les fixa comme s'ils venaient d'une autre planète. Malgré toutes les supplications d'Himaya, ils avaient refusé de quitter leurs uniformes et pourtant le Jaffa avait l'impression qu'ils avaient parfaitement intégré l'esprit d'Otupia. Ils souriaient à pleines dents oubliant tout comme les autochtones que la vie ici était condamnée.

Jack fit sa moue la plus ridicule afin d'atteindre Teal'c et Daniel mais seule Sam réagit par un sourire.

- Pensez à Himaya, tenta-t-il. Elle sera très triste si vous ne veniez pas ! Vous ne voudriez pas lui faire de la peine ! Elle est si gentille !

- Justement ! répliqua Daniel. Je ne peux pas la voir heureuse tout en sachant qu'elle sera bientôt… morte !

- Je suis d'accord avec le docteur Jackson, appuya Teal'c.

Sam réalisa seulement maintenant ce que les deux autres membres de l'équipe ressentaient. Ils avaient été totalement livrés à eux-mêmes et il était normal qu'ils ne puissent concevoir comme positif ce qu'il se passait aujourd'hui.

- Je ne sais pas ce que vous avez fait avec Ghayth et Lorchen tout l'après-midi mais Teal'c et moi sommes allés nous balader dans Otupia, expliqua Daniel. Nous avons pu voir tous ces gens dans leur vie quotidienne et aussi nous attacher, nous laisser charmer. Et dois-je vous rappeler ce qu'il va leur arriver ?

- Non, répondit calmement Sam. Ils vont mourir, Daniel. Tous sans exception.

Jack ne tenait plus en place. Il ne comprenait pas la raison de ce nouveau débat.

- Bon, venez maintenant ! s'exclama-t-il. On va finir par tout rater.

Il faisait déjà un geste pour partir mais Teal'c le retint.

- O'Neill, comment en êtes-vous arrivé à penser cela ? demanda-t-il profondément choqué. Je croyais que vous vous vouliez les sauver !

- Les sauver à ma manière mais pas à la leur, rectifia Jack.

- Ils ont tout simplement décidé de mourir préservés au lieu de mourir noyés, résuma Sam.

- Pour les connaissances, précisa Teal'c.

La jeune femme acquiesça. Elle avait longtemps discuté la veille avec Ghayth des prouesses dont avaient fait preuve les Otupiens pour s'adapter à la vie ici. Cela avait été comme si elle avait appris plus en un jour qu'en une année sur le courage, la persévérance et l'ingéniosité.

- Vous avez raison, admit-elle. Mais il n'y a pas que ça.

Sam regarda Jack comme pour lui demander de l'aide.

- S'ils meurent noyés, ils mourront diminués de tout ce qu'ils étaient et représentaient à vos yeux, dit-il lentement. La pluie les aura submergés, emportant tout sur son passage.

Jack fixa alors Sam avec peine comme si Daniel et Teal'c n'existaient pas.

- Et la dernière chose qu'ils veulent est qu'on se souvienne d'eux avec pitié compte tenu de leur fin, poursuivit-il sans la quitter des yeux. Une fin qu'ils n'auraient pas maîtrisée. Une fin qui les dépasserait.

Sam sourit tristement. Jack n'avait pas parlé seulement du choix des Otupiens. Il n'aurait jamais pu en parler si sincèrement qu'il en avait touché Teal'c. Ils avaient parlé d'elle et lui et de leur peur de se laisser emporter bien trop loin dans leurs sentiments et d'aboutir par là à leur mort.

Mais Daniel restait campé sur ses positions.

- Que voulez-vous que l'on retienne dans ces conditions si ce n'est leur fin ? s'écria-t-il. Et ils n'auront même pas une plus belle mort sans la pluie !

- Elle sera probablement plus lente et douloureuse, reconnut Sam. Mais en faisant ce choix, il subsistera ce qui vous a charmé et attaché à eux. Tout restera intact. Mis à part qu'ils ne seront plus là, tout sera comme cela a toujours été. Tout sera si pareil qu'on entendra dans le silence le bruit de leurs rires et qu'on s'attendra même à ce qu'ils surgissent au coin d'une rue.

Jack eut la gorge serrée mais pas seulement à l'idée de devoir voir Otupia vide un jour. Ce qu'avait dit Sam le confrontait à leur propre choix de ne pas tenir compte de leurs sentiments pour sauvegarder ce qu'ils voulaient transmettre. C'était sûrement pour cela qu'ils avaient accepté la décision des Otupiens. Maintenant la venue de Teal'c et Daniel au mariage d'Himaya était primordiale. En participant pleinement aux festivités, ils consentiraient tacitement à la solution que Sam et lui avaient préférée.

- Soyez heureux, pria Jack.

- Pour eux, ajouta Sam.

Daniel ferma les yeux quelques instants puis se dirigea vers la sortie. Sam le remercia d'un sourire.

- Dépêchez-vous, pressa-t-il. Nous sommes déjà en retard.


Jack s'étira une nouvelle fois pour essayer d'oublier sa fatigue. Non pas que la journée l'eût ennuyé, au contraire, la cérémonie de mariage et toutes les festivités autour l'avaient enchanté mais il fallait avouer que le banquet avait été interminable. D'ailleurs, ce n'était pas à cette heure avancée de la nuit que la fête allait s'arrêter à regarder les danses se succéder indéfiniment.

Apparemment, même Teal'c et Daniel avaient l'air de s'amuser : l'archéologue s'entretenait passionnément avec son confrère otupien tandis que le Jaffa avait été entraîné par quelques jeunes pour leur raconter les plus grands exploits de Sg-1. Aux côtés de Jack, Sam n'était pas en reste. Elle discutait depuis plus d'une demi-heure avec l'éloquente Brix à propos de ses travaux sur Terre. Ghayth, en face de lui, le regarda avec compassion.

- Rassurez-vous, on vous la rendra, indiqua-t-il.

- J'espère bien ! s'exclama Jack

Le jeune homme semblait fatigué tout comme Lorchen qui écoutait sans grand intérêt les affirmations de son voisin de table un peu âgé. Ghayth et elle n'avaient pas assisté à la cérémonie car ils devaient effectuer le ramassage des pierres comme tous les dix ans. Pourtant cela ne les avait pas empêchés de participer activement à la fête.

Jack soupira quand, à son tour, Ghayth trouva un interlocuteur en le gouverneur qui faisait le tour des tables. Il commença à jouer avec sa petite cuillère, s'amusant à essayer de la tordre ou catapultant des miettes de pain dans l'indifférence la plus totale. Il joua tant et si bien que la cuillère voltigea dans les airs avant de retomber par terre. Dépité par cet énième abandon, il se pencha néanmoins pour ramasser sa seule compagne actuelle.

Posant sa main au sol, il s'intéressa au spectacle original que le dessous de la table offrait. Il fut tout d'abord impressionné par la succession de pieds. Il reconnut sans peine les indémodables boots de Sam et les chaussures de toile des Otupiens. Il y avait ensuite les robes fluides de couleurs claires parcourues d'ondes régulières, les pantalons amples de tissu léger et le célèbre treillis.

- Mon colonel ? Tout va bien ?

La voix étouffée parvint difficilement aux oreilles de Jack. Ici, tous les sons devenaient indistincts et presque sourds.

- Mon colonel ?

Jack sursauta en sentant une main fine se poser sur son épaule. Ce devait être Sam qui s'inquiétait. Il commença à se relever mais resta bloqué quand ses yeux arrivèrent au niveau des genoux des convives.

- Mon colonel, vous êtes sûr que tout va bien ?

La jeune femme se pencha un peu puis fut littéralement happée vers le sol. Reprenant peu à peu ses esprits, elle comprit que c'était Jack qui l'avait attirée sous la table. Elle le regarda et fut surpris par son air traumatisé.

- Mon colonel, chuchota-t-elle, que se passe-t-il ?

Il ne répondit pas et lui indiqua seulement des yeux ce qu'elle devait voir. Elle ne comprit pas tout de suite et quand elle crut comprendre, tout cela lui paraissait si irréel qu'elle eut du mal à y croire.

Jack chercha une explication sur le visage de Sam mais la jeune femme restait pétrifiée. Il devait toujours se passer au-dessus ce qu'il avait observé auparavant : Ghayth discutant avec le gouverneur et Lorchen s'entretenant avec son voisin de table. Ils semblaient loin de se soucier l'un de l'autre. Mais leurs mains serrées amoureusement prouvaient le contraire. Lorsque la douce pression se relâcha, Jack se sentit mieux respirer. Mais le souffle lui manqua de nouveau quand la main de Ghayth descendit jusqu'aux jambes croisées de Lorchen caressant tendrement sa peau lisse et soyeuse. Jack eut un choc au cœur quand la main de Lorchen se posa sur celle du jeune homme non pour l'arrêter mais pour la guider dans ses explorations. Le spectacle de ces deux personnes se découvrant à travers ces mouvements lents et voluptueux était fascinant mais pour une raison inconnue, Jack se sentait affreusement trahi. Lorchen avait affirmé qu'elle ne céderait jamais. Elle avait décidé de ne plus souffrir. Maintenant elle remettait en question tout ce que Jack et elle avaient partagé sur leur peine commune.

Sam s'accrochait douloureusement au genou de Jack. Elle sentait un malaisé mêlé de colère poindre en elle. Elle ne savait plus quoi penser. Ghayth avait dit qu'il ne se passerait rien entre Lorchen et lui. Ghayth avait promis. Leurs ressemblances avaient lié en quelque sorte leurs destins et il rompait leur pacte en réalisant leurs désirs cachés.

- Major Carter ? Colonel O'Neill ?

Les deux soldats se relevèrent brusquement se cognant inévitablement la tête. Ils se tournèrent vers Brix en se frottant le front.

- Il y a quelque chose qui ne va pas ? s'enquit la jeune fille. Cela fait bien cinq minutes que vous êtes penchés à terre !

- J'avais… j'avais perdu… ma petite cuillère, expliqua brumeusement Jack.

- Vous l'avez retrouvée ? demanda Brix avec sollicitude

Jack et Sam se regardèrent comme s'ils venaient de se réveiller d'un cauchemar.

- Pardon ? osa la jeune femme

- Avez-vous retrouvé la petite cuillère ? insista Brix

- Quelle petite…

- Non, coupa Jack avant que Sam ne les rendît trop suspects.

En revanche, ils avaient trouvé autre chose qu'ils n'oublieraient probablement jamais.

Ghayth et Lorchen parlaient toujours à leurs interlocuteurs respectifs comme si de rien n'était.

- Oui, ce sera long à faire, gouverneur, indiquait le jeune homme. Mais ne vous inquiétez pas, vous retrouverez vos pierres.

- Elles sont depuis si longtemps dans la famille ! insista le gouverneur. Nous y tenons vraiment !

Lorchen intervint alors dans la conversation.

- Il s'agit juste de vérifications, expliqua-t-elle. Nous voulons nous assurer qu'il y a toujours l'activité électrique dans les pierres qui leur donne tant de charme.

Le gouverneur parût rassuré. Ce fut cet instant que Lorchen choisit pour se lever. Ghayth l'imita presque immédiatement.

- Une longue tâche nous attend demain, dit-elle. Nous devons y aller.

- Déjà ? s'étonna le gouverneur

- Oui, si vous souhaitez retrouver vos pierres au plus vite ! précisa Ghayth

- Très bien, capitula l'homme. Passez une bonne nuit et n'oubliez pas d'aller saluer Himaya avant de partir.

- Nous n'y manquerons pas, certifia Lorchen.

Le gouverneur se dirigea vers une nouvelle table tandis que Ghayth repoussait sa chaise et celle de Lorchen. Il l'aida ensuite à poser sur ses épaules une étole vaporeuse. Ils embrassèrent longuement Brix et son mari puis se tournèrent vers les deux Terriens.

- Jack ? Sam ? appela Lorchen

- Oui ? répondirent en chœur les deux soldats incapables de sortir de leur état second

- Pourriez-vous venir demain matin avant que vous ne partiez ? les pria Lorchen

- Nous partons tôt, vous savez, signala Jack.

- Ce n'est pas grave, assura Ghayth. Nous serons déjà debout. Je suis sûr que le contrôle des pierres vous intéressera.

- Sans doute, répondit Sam du bout des lèvres.

- Très bien ! dit Lorchen enthousiaste. Alors à demain.

- Oui, c'est ça, répéta rêveusement Jack, à demain.

Ghayth et Lorchen leur sourirent une dernière fois avant de s'éloigner pour rejoindre Himaya et son mari. Jack et Sam les fixèrent tandis qu'ils évoluaient parmi la foule. Le temps s'était comme suspendu. Peu importait la polémique qui s'élevait autour de la table pour connaître ce que Brix savait des relations entre Ghayth et Lorchen, peu importait les moqueries sur Ghayth à propos de ses ex-amies toutes décédées, plus rien ne comptait à part leurs deux silhouettes floues, son bras autour de sa taille et sa tête sur son épaule, qui se fondaient maintenant dans la nuit.