Jack poussa la porte de la maison de Lorchen avec détermination. L'incident d'hier soir l'avait troublé à un tel point qu'il n'avait pu en trouver le sommeil. A voir les cernes cerclant les yeux de Sam, la jeune femme était dans le même état d'anxiété et d'impatience. Il leur fallait une explication avant de partir.

Une silence parfait régnait dans la maison. Jack et Sam progressèrent lentement, décontenancés de ne pas être accueillis par Ghayth et Lorchen. Avançant en regardant autour d'elle, Sam manqua de trébucher sur le carton de layettes entreposé au milieu du passage. Jack tiqua immédiatement. Tout au long de cette mission, il s'était uniquement fié à ses intuitions et ne s'était jamais trompé. Le calme apparent cachait quelque chose.

- Ghayth ! Lorchen ! Où êtes-vous ?

L'écho de la voix inquiète de Sam résonna entre les murs mais aucune réponse ne lui parvint.

- Fouillez ici, je m'occupe de la maison de Ghayth ! s'écria Jack

Sans plus attendre, il se précipita vers la cour commune tandis que la jeune femme accédait rapidement au couloir. Malgré tous ces efforts, elle n'arrivait pas à oublier la panique irraisonnée qui la gagnait peu à peu. Dans le silence devenu maintenant pesant, la maison de Lorchen se révéla cruellement vide, pièce après pièce.

Tout avait été rangé avec soin, tout était si propre qu'elle se demanda si quelqu'un avait vécu ici. Le salon de couture ne contenait plus que les mannequins seuls et désolés affublés des robes des futures mariées, l'atelier était sans activité, les outils et les pierres non dégrossies abandonnés, la cuisine simple, fonctionnelle et jolie à l'image de sa propriétaire était intacte, exempte de toute trace de passage.

Sam savait très bien ce qu'il y avait derrière la dernière porte du couloir. Elle pensa subitement que Lorchen était profondément endormie et qu'elle ne les avait pas entendus entrer. Alors, afin de ne pas troubler son sommeil, Sam poussa délicatement la porte.

Lorchen n'était pas là. Ou plutôt Lorchen n'était plus là. Contrairement aux autres pièces, le chaos qui régnait ici prouvait qu'elle avait passé la nuit ici. Sam regarda les vêtements éparpillés partout à terre, les draps du lit défaits, la brosse laissée sur la coiffeuse où se mêlaient des cheveux blonds et des cheveux bruns. Ghayth avait été là lui aussi mais n'y était plus non plus.

Sam les imagina alors entrer dans la chambre tous les deux, encore un peu timides et peut-être indécis. Ils s'étaient alors regardés et instantanément perdus dans toute l'adoration et l'attachement que révélaient leurs yeux. Ils avaient ensuite ri de cette stupide idée qu'ils avaient eue de tout ignorer et qui les avait fait tant souffrir. Il s'était penché vers elle, subjugué au plus haut point par sa beauté, et lui avait demandé une nouvelle fois son consentement. Leur premier baiser fut sa seule réponse et ils s'étaient laissés griser par des sensations qu'ils croyaient définitivement bannies de leurs vies. Plus rien d'autre n'avait compté que l'accomplissement de l'interdit. Ils étaient enfin parvenus à ce dont ils avaient toujours rêvé mais sans jamais y croire. Ils disposaient entièrement l'un de l'autre et avaient tout loisir de découvrir l'harmonie la plus totale.

Sam dut se raccrocher au chambranle tandis qu'elle éprouvait lui paraissait réel. Les murs mêmes distillaient les souvenirs de la nuit passée, chaque objet était chargé de la puissance et de la force de désirs enfin assouvis.

Sam devinait leur jubilation quand ils s'étaient donnés l'entière latitude de satisfaire leurs envies. Elle entendait leurs cœurs s'emballer, l'extase les gagner tandis qu'ils se comblaient l'un l'autre. Leur tendresse infinie s'autorisait à se dévoiler et à exploser pour devenir une ardente passion.

Sam perçut le bruit d'un pas rapide qui se dirigeait vers elle mais fut incapable de se tourner vers le couloir.

- Car…

Jack s'arrêta net en voyant la chambre. Sam comprit que les mêmes sensations l'envahissaient à son tour. Il ne posa aucune question et la jeune femme l'en remercia intérieurement. Ils restèrent quelques secondes muets saisis par la scène qu'ils avaient sous les yeux. Jack finit par s'humecter nerveusement les lèvres avant de parler.

- J'ai trouvé tous ces plans dans le bureau de Ghayth, lui apprit-il en lui tendant des papiers. J'ai pensé que ça vous intéresserait.

Sam réussit enfin à détourner son regard de la chambre.

- Ils ne sont pas là-bas ? demanda-t-elle pour la forme

- Non.

La jeune femme parcourut les différents plans avec attention. Elle ne connaissait pas la langue otupienne et se concentra seulement sur les chiffres et les dessins. Jack s'inquiéta quand il la vit hausser le sourcil puis ses mains se crisper sur les papiers. Elle ferma un instant les yeux.

- Non, murmura-t-elle, non, ne me dites pas ça…

Sa voix éteinte alerta Jack. Il eut du mal à la suivre alors qu'elle courrait comme une dératée dans l'atelier cherchant des yeux quelque chose qu'elle ne trouvait pas. N'y tenant plus, elle l'agrippa violemment par le gilet.

- Avez-vous vu les pierres ? lui cria-t-elle

- Quelles pierres ? s'étonna Jack en se dégageant

- Les pierres qu'ils ont ramassées dans tout le village hier ! expliqua-t-elle au bord de l'hystérie. Dites-moi que vous les avez vues !

- Non ! répondit-il sans comprendre l'état d'emportement de la jeune femme. Que se passe-t-il Carter ?

Sans même lui répondre, Sam se dirigea prestement vers la cour pour ouvrir sans ménagement la porte de la douche.

- Non ! Non ! Non !

Elle donna un coup de pied dans le mur puis se prit la tête entre les mains, totalement désemparée. Jack ne l'avait jamais vue dans un tel état et tenta de la calmer.

- Carter, dites-moi ce qu'il se passe ! demanda-t-il en la saisissant par les bras

- Il faut que nous prévenions les autres, lui dit Sam en essayant de s'échapper. Il faut que nous fassions quelque chose…

- Carter, au nom du ciel, dites-moi ce qu'il se passe ! s'exclama-t-il. Je ne vous laisserai pas partir tant que vous ne m'aurez pas expliqué !

Sam était désespérée. Il crut la sentir trembler. Elle ouvrit la bouche mais les mots semblaient refuser de sortir.

- Ils vont mourir… Il faut que nous prévenions les autres…

Jack la regarda avec surprise. Ils avaient toujours su cela. Il n'arrivait pas à savoir ce qui n'allait pas et cette situation le mettait sur les nerfs.

- Carter, soyez claire !

Sam, apparemment éprouvée, s'énerva à son tour et désigna la cabanon.

- Regardez !

Il vit alors ce qu'il y avait dans la douche : une végétation luxuriante croissant généreusement alors que ses comparses au soleil ne faisaient que survivre. Il remarqua aussi l'eau qui tombait sans discontinuer. Il regarda Sam en quête d'explication.

- Ils ont trouvé la solution, mon colonel ! s'écria-t-elle. Ce sont les pierres et le courant électrique qu'elles renferment qui ont déséquilibré l'écosystème d'Otupia et détraqué les nuages ! Et Ghayth n'a que compris que très récemment qu'à cause des pierres, la pluie elle-même avait été changée dans sa composition ! Et voilà ce que donnerait des jours et des jours de pluie ! Le désert va disparaître ! Mais… mais…

Ses yeux se perdirent dans le vide et Jack dut la secouer pour qu'elle revînt à elle.

- Mais ils mourront avant qu'il ne pleuve, Carter ! finit-il paniqué. Il est trop tard !

Sam secoua négativement la tête et Jack eut un mauvais pressentiment.

- Ghayth… et… Lorchen…

A ces mots, il perdit toute retenue et serra le bras de la jeune femme à lui en faire mal.

- Quoi Carter ? Où sont Ghayth et Lorchen ? hurla-t-il

L'ombre d'un nuage gris passa sur la cour et cacha le soleil. Jack fixa le ciel avec incrédulité puis tomba sur les yeux terrifiés de Sam.

- Où sont-ils, Carter ? demanda-t-il plus posément mais fermement

- Ils sont allés appeler la pluie, annonça-t-elle.

Jack comprit enfin et lâcha Sam. Ghayth et Lorchen allaient mourir. Il se rappelait maintenant de ce que lui avait dit Lorchen. "Et quand bien même il y aurait une solution, vous me laisseriez faire ? Quelle qu'elle soit ?". Il revoyait l'apparente désinvolture dans sa manière d'arranger ses cheveux, son calme, sa détermination. Déjà, à cet instant, elle savait.

Maintenant qu'elle avait enfin pu partager ce qu'elle avait découvert, Sam se sentait moins inquiète et semblait reprendre confiance.

- Il faut que nous allions prévenir les autres. Nous pourrions peut-être encore…

Jack l'interrompit d'un geste. Il n'avait que faire des autres pour l'instant.

- Comment cela va-t-il arriver ? demanda-t-il seulement

La jeune femme ne put rien dire pendant quelques secondes mais devant le regard insistant de Jack elle dut répondre.

- Ghayth n'aurait pas eu assez d'une vie pour faire une machine attirant la pluie en si peu de temps, expliqua-t-elle lentement. Alors, il s'est servi des pierres et de leur courant électrique. Mais il lui fallait un amplificateur. Et cet amplificateur…

Sam avala difficilement sa salive.

- … ce sont Lorchen et lui, conclut-elle. Ils seront électrocutés.

Voyant un nouveau nuage avancer dans le ciel, la jeune femme sut qu'il n'y avait plus à utiliser le futur. Il n'y avait pas d'illusions à se faire. Ils étaient déjà morts.

- Où sont-ils ? demanda Jack en se dirigeant vers la sortie

- Dans le désert, répondit Sam en le suivant.

- Très bien, nous y allons tout de suite, déclara-t-il d'une voix sans émotion alors qu'il traversait le salon.

- Mais nous devons prévenir les autres ! répliqua Sam. Cela les concerne aussi !

Jack se retourna vers elle, le visage marqué par la plus grande tristesse.

- Ils voulaient que ce soit nous, Carter, dit-il avec force en fixant la jeune femme. Nous et personne d'autre.

La jeune femme acquiesça lentement. Jamais elle n'aurait voulu que d'autres qu'eux vissent ce qu'ils allaient voir.


Leur course harassante s'arrêta au beau milieu de nulle part, là où le sol était le plus aride, là où le soleil frappait le plus fort, là où la vie n'avait aucune chance. Les nuages avaient poursuivi Jack et Sam tout au long de leur chemin comme une ombre malfaisante transformant la terre dorée et absorbant la lumière.

Ghayth et Lorchen étaient là comme un mirage dans l'infini du désert. Tel un mausolée improvisé, les pierres étaient disposées tout autour d'eux. Jack et Sam ralentirent le pas et s'approchèrent des deux corps sans vie allongés à terre.

La jeune femme s'accroupit la première et tenta de retrouver les traits des personnes qu'elle avait connues mais ils étaient méconnaissables. Jack se mit à sa hauteur et les regarda avec peine tandis que le grondement des nuages se faisait entendre. Il voulut parler, inciter Sam à partager sa douleur, prouver qu'eux, étaient encore vivants mais il ne pouvait dire un mot. Il aurait voulu ne jamais avoir mis le pied sur cette planète. Dire qu'ils n'auraient jamais dû venir ! Sam et lui n'aurait jamais connu Ghayth et Lorchen et n'auraient jamais souffert comme aujourd'hui. Le destin avait porté à leur connaissance le reflet parfait de leurs propres vies mais le miroir s'était brisé avant même qu'ils ne puissent en tirer ensemble des enseignements.

Sam ramassa les draps que Ghayth et Lorchen avaient intentionnellement laissés et les en recouvrit. Elle ne leur en voulait pas. Elle comprenait. Ils avaient fait leur choix dès qu'ils avaient appris que la pluie n'arriverait que bien après leur mort. La grossesse de Brix et toutes les jeunes femmes débordant de bonheur qu'ils côtoyaient avaient peut-être joué un rôle. Personne ne connaîtrait leurs motivations. Pourtant, Sam aurait toujours la consolation de savoir que, quelque part parmi toutes les pierres rassemblées ici, il y avait la leur. La jeune femme ferma les yeux réprimant difficilement sa peine.

Elle sursauta en sentant l'eau couler sur son visage. Ce fut d'abord une goutte solitaire puis rapidement un flot ininterrompu. Il pleuvait. C'était une pluie chaude et douce qui avait le goût de la vie. Son bruit, en tombant sur la terre sèche, semblait marquer l'entrée d'Otupia dans une ère nouvelle. Déjà, le sol, constellé de tâches, prenait cette couleur ocre annonçant une prochaine fertilité.

Jack posa sa main sur le genou de Sam. Leurs regards se croisèrent et, comme s'il voulait s'assurer de la réalité de sa présence, il s'appuya sur elle pour se relever.

Il avait probablement entendu le bruit que faisaient les autres en s'avançant vers eux. Leurs mines terrorisées lui faisaient pitié et, mis à part Teal'c et Daniel, personne ne semblait horrifié par ce qu'il était arrivé à Ghayth et Lorchen, les leurs. Ils ne pensaient qu'à leurs connaissances et tremblaient de peur que deux d'entre eux eussent pu aller contre leur décision. Jack les plaignait car ils n'avaient rien compris. Ses yeux se posèrent alors sur Brix. De vraies larmes dévalaient les doux contours de son visage et ces véritables perles scintillant dans ce temps sombre le touchèrent plus qu'il ne le crut. Elle venait de sauver l'âme d'Otupia car elle saurait tout leur expliquer. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu'il progressait vers elle ignorant délibérément les autres. Il prit tendrement ses mains et y plaça les plans de Ghayth. Elle le regarda sans comprendre alors qu'il s'éloignait bientôt suivi par Teal'c.

Sam se leva à son tour. Elle fixa les Otupiens avec colère alors qu'ils attendaient de sa bouche des paroles de réconfort.

- Rassurez-vous, déclara-t-elle sèchement, vous ne mourrez pas !

Plus jamais elle ne pourrait revenir ici. Cette planète avait perdu tout attrait. Elle voulut partir et, ne les voyant pas s'écarter, elle passa parmi eux, les dents serrées, créant volontairement les heurts et jouant des coudes. Ils devaient savoir la chance qu'ils avaient eue mais elle ne se trouvait pas la force de le leur dire. Elle voulait qu'ils souffrent en réalisant finalement ce qu'ils avaient perdu. Elle eut pourtant un ultime message pour eux.

- Vous ne les méritiez pas, dit-elle en ne prenant même pas la peine de se retourner pour leur parler.

Jack et Teal'c les attendaient Daniel et elle à quelques mètres. Ils se remirent en marche dès qu'ils furent rejoints. Ils demeurèrent silencieux mais l'archéologue ne put s'empêcher de regarder tout à tour Jack et Sam.

- Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qu'on fait ?

Jack remit ses lunettes de soleil malgré la pluie.

- On rentre à la maison.