Komban-wa mina-san! O genki desu ka?
Moi ça va plus ou moins fort, et comme j'étais incapable de me concentrer sur mes bouquins de relations internationales en anglais avec la migraine que je me suis tapée aujourd'hui, j'en ai profité pour finir, laborieusement, le premier chapitre.
Mais avant tout, réponse au reviews!
Sonata-no-Yume: Merci pour le compliment. Et effectivement, j'y ai réfléchi à deux fois avant de m'attaquer à cette fic. En fait, ça fait un an à peu près que ça me trotte dans la tête. Fye arrive, ne t'en fais pas, et je le martyrise avec amour, tu verras; pour Kuro-chan, il va falloir attendre un peu, chaque chose en son temps. Quant à Freya, c'est mon personnage préféré dans Chobits, donc j'ai mis tout mon cœur dans son rôle. Et Ashura, et bien, c'est vrai qu'il n'est pas particulièrement sympathique, mais il n'est pas vraiment un 'méchant' non plus. Enfin, tu verras ça plus tard. Pour ce qui est de la parlotte, j'aime bien les longues reviews où on me dit ce qui va et ne va pas, donc aucun problème, d'autant que je suis moi-même une grande bavarde.
Sana: Oui, mais tu comprendras vite que je ne peux pas faire d'Ashura le roi, à moins de ne faire un couple Ashura x Kuro (beuuuurk o_O), mais en même temps un chambellan n'est pas vraiment un serviteur, c'est le noble chargé de la maison du roi. Je suis par ailleurs désolée de te faire claquer des dents, mais ça va pas s'arranger dans ce chapitre; par contre si ça te plaît de te mettre dans l'ambiance, tu peux essayer de lire avec une musique d'orage en fond sonore, ou sinon moi j'ai écouté La jeune fille et la mort de Shubert (je suis sûre que tu connais ^^) et Depeche Mode, bien sûr. Par contre, si Kuro est l'assassin de Yuui et Tchii, il est mort: il s'est suicidé, comme je l'ai expliqué. Mais je te laisse découvrir le fin mot de l'histoire. Je suis ravie d'apprendre que ce prologue te donne quand même envie d'en savoir plus bien qu'on ne voit pas directement Fye ou Kurogane. Et un dernier merci pour la note sur le langage: c'est pas évident pour moi d'écrire comme ça, surtout les dialogues, mais je trouve que ça colle mieux à la situation, et je ne fais que reprendre le niveau de langage utilisé dans la pièce de Cocteau. Mais c'était aussi un défi délibéré pour améliorer mon écriture. Bref, j'arrête là je te souhaite une bonne lecture.
Swallow-no-Tsubasa: * Se bouche les oreilles pour ne pas devenir sourde, et fait un grand sourire* Je suis contente que mon style te plaise, je fais de mon mieux pour que ce soit agréable à lire. Et heureusement que ça ne te pose pas de problème de lire des grosses descriptions, car il y en a beaucoup plus dans ce chapitre, et plus denses (et c'est pas fini!). Merci également pour la manière de s'exprimer des personnages, mais comme je l'ai dit à Sana, je ne fais que suivre le niveau de langue imposé par Cocteau (je fais de mon mieux mais de toutes façons je ne lui arriverai jamais à la cheville). Et merci beaucoup de m'avoir ajoutée dans tes favoris, c'est gentil! J'espère que ce chapitre te plaira autant.
Allez, assez de parlotte, et au boulot (enfin vous, parce que moi j'ai fini et que je vais aller rattraper mon retard dans mes lectures scolaires, grumph)
I'm channeling the universe
It's focusing its love inside of me,
A singularity.
My little words
Are going to sting.
Haven't you heard
The pain and joy they bring?
My little soul
Will leave a footprint.
Little Soul, Depeche Mode
Les yeux noirs du seigneur de Seles balayèrent une dernière fois la pièce, s'arrêtant sur le moindre détail : le reflet ambré du feu maladif sur le bois massif de la table, le lustre du tapis aux teintes froides et aux motifs délicats, l'angle des fauteuils par rapport à la cheminée. Même les plis ondoyants des rideaux n'échappèrent pas à son regard d'apparence inoffensif, mais aussi perçant que celui d'un faucon. Un léger rictus méprisant allait déformer le coin de ses lèvres alors qu'il repensait à la dame de compagnie qui venait de se retirer, quand la porte latérale pivota. Le chambellan plongea alors dans un salut formel où rien n'était laissé au hasard, résultat de longues années passées à la cour. De très longues années, oui, passées auprès de leurs Majestés : le Régent et le Roi.
Ce dernier venait d'ailleurs de pénétrer dans la pièce, vêtu d'un costume de cérémonie blanc et bleu pâle, un immense sourire sur le visage comme si Ashura était un très vieil ami qu'il retrouvait enfin, après de longues années d'attente. Sa voix ne fut pas moins enjouée alors qu'il le priait de bien vouloir se relever, avant de s'enquérir d'une quelconque autre présence. Ashura lui répondit, pincé, que 'La princesse Freya' était partie à la première sonnerie. « Bon » répondit simplement le roi, effaçant en même temps ses manières par trop chaleureuses : il n'y avait que face à son chambellan qu'il laissait un tant soit peu tomber son masque, comme un acteur face à son habilleur à la fin d'une représentation ; il était ainsi lui-même, sans pour autant se départir de tout son maquillage de scène. Ses yeux bleu vif parcoururent avec indulgence la pièce, tandis qu'il prenait garde de ne pas croiser le regard du seigneur de Seles. Il avait trop de douleur dans le cœur pour qu'il puisse feindre un bonheur indifférent, ou même le bonheur tout simplement ; ses yeux le trahiraient et Ashura s'inquièterait, n'osant alors le laisser seul et lui proposant avec insistance tout le confort possible et imaginable, ainsi qu'une compagnie qu'il ne désirait absolument pas, pour apaiser la plaie béante de son âme. Sans doute insisterait-il en faisant valoir qu'une solitude telle que la sienne en de pareils moments n'était pas bonne, et ne lui ne permettrait pas de tourner la page pour faire de nouveau face à la vie. Mais le roi, Fye, ne voulait ni tourner la page ni faire face. Il ne voulait plus avancer, de peur de ce qu'il pourrait bien trouver : qu'il existait par lui-même, et qu'il n'avait pas besoin de son jumeau pour avoir une identité et profiter pleinement de sa vie qui pouvait être encore longue. S'ensuivrait, il le savait bien, une longue et pénible discussion où il devrait mettre tout son talent de persuasion pour pouvoir enfin être seul dans sa salle, en cette soirée si spéciale. Sa petite bibliothèque. Sa nuit de commémoration. Il soupira, un étrange sentiment de mélancolie et de douce tristesse au fond du cœur, et tourna son regard sur le feu qui tentait difficilement de prendre l'ampleur que nécessitait le chauffage de la pièce. Un mince sourire condescendant se traça sur ses lèvres pâles.
« Voilà qui est bien du travail de Freya, » murmura-t-il avec gentillesse. « Elle ne sait pas allumer les feux… et devait encore avoir l'esprit ailleurs quand elle a mis les buches n'importe comment. Il n'y a que moi qui sache faire les feux. » Il se pencha dans le renfoncement où de grosses bûches commençant à sentir le moisi étaient entassées, et se saisit de l'une d'elles avant de la jeter dans l'âtre rougeoyante, et de la pousser avec la pointe de sa botte.
« Majesté ! s'écria Ashura esquissant un mouvement pour se précipiter vers son roi.
--- Que vous êtes rébarbatif, Ashura ! soupira Fye sans aménité, avec un pauvre sourire. Vous alliez dire que je risquais de me brûler et de gâter ma botte, n'est-ce pas ?
--- Vôtre Altesse n'a pas à s'exposer ainsi, se défendit le chambellan sans se départir de son sourire de bienséance.
--- Quelle importance ? Pourquoi craindrais-je le feu quand nous sommes deux mages de la glace dans la pièce ? Ne soyez pas si rigide et prévenant envers moi, Ashura. C'est ennuyeux de toujours pouvoir prévoir la moindre de vos réactions, la moindre parole. »
Au dehors, la tempête battait son plein. Le ciel grondait comme si les dieux voulaient faire entendre aux mortels leurs voix de bronze, le vent poussait les lourdes cloches du campanile lointain qui ajoutaient leurs sonorités de ténors et de basses métalliques au baryton accompagnant la foudre. Les éclairs déchiraient, loin au dessus des nuages, le ciel lourdement voilé de blanc grisâtre, et éclairaient, l'espace d'un instant, la ville calfeutrée derrière ses murs de pierre sombre. La neige tombait drue et n'avait plus la grâce des premières chutes de l'hiver, où les flocons dansaient élégamment dans l'air frais avant de se poser délicatement sur le sol gelé. A présent, c'était de petites boules blanches à demi-gelées qui martelaient la terre, depuis longtemps prise par la glace, sans aucune pitié. Les éléments se déchaînaient avec une violence inouïe, faisant trembler les murs, pencher les arbres les plus robustes, menaçant de les déraciner, et isolant Krantz du reste du monde l'espace d'un début de soirée.
Fye s'approcha de la fenêtre intérieure laissée entrouverte malgré le froid qui pénétrait dans la pièce, les minces vitraux extérieurs aux dessins harmonieux empêchant seulement la neige d'entrer dans la bibliothèque. Son regard se perdit dans les nuages torturés, et il semblait y voir le reflet de son âme. Un franc sourire éclaira son visage pâle tandis que, d'un geste absent, il dégageait les mèches rebelles qui tombaient sur ses yeux. Depuis toujours, il aimait les tempêtes. Tous les deux, ils les avaient aimées, recherchées, comme un abri face aux hommes méfiants et calculateurs qui cherchaient à les séparer, lui et Yuui. Quand les éléments se mêlaient à la magie pour se déchaîner, même le plus puissant magicien était réduit à l'état de larve tremblante. Mais pas eux. C'est dans ces tempêtes formidables que les seuls jumeaux de la lignée impériale des Flowright avaient appris la magie, cachés de tous ceux qui les surveillaient; c'est dans ces moments volés qu'ils avaient appris à ne faire qu'une seule personne, mêlant leurs auras au point de ne plus pouvoir se différencier l'un de l'autre. C'était dans une tempête qu'ils s'étaient retrouvés, après de trop longues années de séparation, à Krantz, pour le couronnement de l'aîné, Yuui. C'était le soir de cette tempête, sur la route qui menait au château, que tout nouvel empereur s'était fait assassiner.
« Quelle magnifique tempête ! murmura Fye, enthousiaste.
--- Ne souhaitez-vous pas plutôt que je ferme les fenêtres et tire les volets, mon roi ? demanda Ashura, prévenant.
--- Encore une chose que j'aurais été étonné de ne pas entendre en pareille situation, Ashura, répondit Fye dont la patience commençait à être mise à l'épreuve, avant de s'approcher des vitraux pour mieux voir au-dehors. Il s'agit toujours de fermer les fenêtres, tirer les rideaux, barrer les volets et les portes, s'enfermer, se calfeutrer, et se priver d'un tel spectacle. Dans le froid, dans la neige, les arbres dorment d'un œil et frissonnent d'inquiétude. Ah ! Si seulement je pouvais sortir, rien qu'un instant, et courir dans le parc sous les vents furieux, les flocons de neige s'accrochant dans mes cheveux, et riant au nez et à la barbe de la foudre perfide ! C'est mon temps à moi, Ashura, dans ces tempêtes mon sang se réchauffe et bondit dans mes veines ! Je respire, je vis !
--- Puisse alors les éclairs épargner son Altesse, se résigna le chambellan, se disant qu'il n'était guère aisé de veiller à ce qu'un roi aussi excentrique respecte l'étiquette.
--- Que la foudre ait ses caprices, et qu'elle me laisse les miens. Qu'elle vienne, et je la chasserai d'un revers le la main, comme on donne un soufflet à un enfant coléreux.
--- Elle brûle les arbres, et les tempêtes les déracinent, lui rappela le grand homme brun, d'une voix monocorde.
--- Je n'ai point d'arbre qui puisse l'intéresser, et celui de mes ancêtres est si vieux et aujourd'hui si dégarni qu'il se détruit tout seul, objecta Fye avec une ironie piquante. Depuis notre arrivée, l'air me porte les délicieuses fragrances de la violence qui maintenant se déchaîne, comme si les éléments avaient épousé Dame Magie pour exprimer mon fort intérieur, et mieux rappeler à moi mon frère, finit-il plus doucement, en fermant les yeux. Yuui est dans cette tempête, car c'est le temps que nous aimions le mieux, tous les deux. »
Ashura observait le roi : malgré la jeunesse de ses traits délicats, son regard était si profond que rares étaient ceux qui acceptaient d'y plonger. La violence inhérente à Fye depuis les trente dernières années s'exprimait pleinement dans cette passion qu'il avait des temps torturés. L'excitation qu'il ressentait le rendait aussi électrisant que l'orage magique qui ne cessait de gronder.
Un coup de tonnerre plus puissant le tira rudement de sa contemplation méditative, et il ne put empêcher un frisson craintif de parcourir son corps transi. Fye se retourna vers lui, et s'enquit s'il avait peur. Ashura resta muet un instant : oui, probablement, il craignait ces tempêtes. Seles était également une région froide, car très au nord de l'empire, mais la magie qui habitait cet endroit ne se mêlait pas à la nature pour créer ces cataclysmes que Krantz connaissait régulièrement en hiver. Malgré les longues années qu'il avait passées loin de chez lui, les hivers à voyager de palais en palais selon l'humeur du roi, et les fréquents séjours dans la petite citadelle frontalière, il n'avait jamais vraiment pu s'habituer à de telles démonstrations de puissance farouche.
« Je n'aime pas les tempêtes, je n'ai pas honte de le dire. C'est tellement peu naturel… j'avoue, sans honte, craindre un temps pareil, finit-il par dire, la tête droite et le regard planté dans celui de Fye.
--- Que craignez-vous ? La violence ? La mort ? s'étonna poliment le roi.
--- Il n'y a qu'ici dans tout l'empire que les flux magiques se mêlent à la nature. Ce que je ressens est une crainte qui ne s'analyse pas.
--- C'est étrange. Je n'ai jamais craint que le calme trop superficiel des hommes. »
Fye se détourna du spectacle qui le fascinait pour observer la table. Les assiettes de porcelaine brillaient sous l'éclat des bougies, les verres de cristal irisaient la nappe immaculée comme des prismes face au soleil. Sous les lourdes cloches en argent, on devinait le fumet délicat de la nourriture qui n'attendait que le bon vouloir du maître des lieux.
« Tout y est ? demanda Fye.
--- Oui, j'ai surveillé la princesse moi-même.
--- Appelez-la donc Freya, Ashura.
--- Je ne fais que me conformer à l'étiquette, Votre Altesse.
--- L'étiquette… Voilà pourquoi j'ai toujours autant aimé les tempêtes, murmura Fye. Alors que tous courraient se cacher dans leurs chambres, j'étais enfin libre. Nous étions enfin libres. Libres de nous retrouver, alors qu'il nous était interdit de nous voir, libres de nous étreindre avec toute la complicité dont seuls les jumeaux sont capables, libres d'apprendre ensemble à se connaître, l'un l'autre, mais aussi nous-mêmes. A chaque instant je réinvente l'étiquette, depuis ce jour-là. Briser leurs règles pour établir les miennes, Ashura, comme la tempête magique brise les lois de la nature pour imposer sa violence. Je comprends que le régent me craigne et place ses hommes de main auprès de moi, pour me surveiller de loin. Vous pourrez lui dire ce soir que je dîne avec mon frère.
--- Majesté !
--- Dites-le lui donc, Ashura. Et il me prendra pour un fou, et il rira de mon manque de raison, le coupa le roi, son empreint de l'humour noir et acide de celui qui n'est que trop conscient de la réalité. Mais moi, j'invente une étiquette, alors il devrait être satisfait. »
Ashura ne répliqua pas, il savait qu'aucune parole ne trouverait d'écho dans cet être plus vide de lui-même que les morts des catacombes. Tous deux gardèrent le silence un long moment, Fye s'était perdu dans ses pensées tortueuses, et Ashura attendait, sans pouvoir s'empêcher de jeter des regards dubitatifs aux vitres qui retenaient le courroux hivernal hors des murs de la pièce.
« Retirez-vous, Ashura, et tachez d'aller trouver un peu de repos. La tempête ne vous poursuivra pas jusque dans votre sommeil, dit Fye, en sortant de sa rêverie, avec un sourire.
--- Le Régent ne me le pardonnerait pas de laisser ainsi Votre Majesté.
--- Certes, mais c'est à mes ordres que vous êtes, Ashura, et non à ceux du Régent il me semble. Contentez-vous de lui rapporter ce que je fais, comme il l'attend de vous, et obéissez à mon étiquette, car c'est ce pour quoi je vous estime. Allez dormir, contrecarra Fye alors que son regard se durcissait. »
Ashura s'inclina profondément et recula vers la porte principale.
« J'ai peur de ne devoir veiller malgré tout, Votre Altesse. S'il devait survenir le moindre problème, n'hésitez pas à faire appel à moi.
--- Ashura ?
--- Mon roi ?
--- Soyons bien d'accord là-dessus, bien que l'étiquette vous autorise à entrer dans mes appartements à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, je ne serai pas dérangé ce soir, assertit Fye. Cela est mon étiquette, à moi, et elle commande que nul ne me dérange, peu importe si le château est foudroyé ou si le vent brise mes vitres, continua-t-il sans ce départir d'une douce politesse. C'est… mon bon plaisir. »
Fye se mit à rire, d'un rire étrange, sans joie réelle. Et pourtant, la beauté de ce son était étonnante. Le roi riait.
« Ce cher bon plaisir. C'est tout ce qu'ont les souverains pour obtenir un caprice. Oui, Ashura, c'est un caprice ce que je vous demande, mais un caprice qui m'est nécessaire. Laissez-moi seul, car j'ai besoin, plus que de toute autre chose, de cette solitude. Je saurai bien me déshabiller seul, ne vous en faites pas. Allez vous détendre, lire ou jouer aux échecs, cette soirée est à vous, comme la mienne sera à moi. »
De nouveau, Ashura ne répondit rien. Après s'être incliné, il quitta la pièce, laissant enfin le roi seul.
Fye le suivit jusqu'à la porte, puis s'appuya un long moment contre les lourds doubles battants blancs aux délicates dorures. Les yeux fermés, la tête en arrière, ce qui restait de sa majesté et de sa politesse face à son chambellan s'était envolée. Ses épaules s'étaient affaissées, la commissure de ses lèvres n'affichait plus le moindre sourire, même léger, et il semblait encore plus pâle qu'à l'ordinaire. Il soupira. Malgré la douleur lancinante qui lui broyait le cœur, c'était ainsi qu'il était le mieux. Il s'avança de nouveau à la fenêtre, pour se plonger dans la contemplation des éléments, bien qu'il fût impossible de voir à plus d'un mètre ou deux. Il se laissait emporter par les tourbillons de neige, envelopper par le bruit fracassant du tonnerre. Il resta là un long moment, puis se retourna, et fixa le portrait du prince Yuui. Il aurait aussi bien pu sourire et se regarder dans un miroir, mais alors il aurait eu conscience de se voir lui, il aurait perçu ces infimes détails qui avaient toujours fait que Fye était Fye, et Yuui était Yuui, bien que personne ne soit jamais arrivé à les différencier. Une ombre dans le regard, une intensité plus vive chez son jumeau que chez lui-même, témoin d'une farouche volonté de vivre qu'il n'avait jamais eue que quand ils étaient ensemble. Sur ce portrait, Yuui portait des vêtements semblables à ceux du roi : une chemise au col bouffant blanche, serrée à la gorge par un foulard savamment noué bleu marine. Par-dessus, un pourpoint long et moulant, blanc également, aux broderies légères dans des teintes de bleus pâles. Un pantalon moulant bleu nuit et de hautes bottes blanches finissaient la tenue. Aucun des jumeaux n'avait jamais aimé se parer de perles et de joyaux, de couronnes et de médailles. Fye s'avança, son visage glabre momentanément inexpressif, puis, avec un sourire léger et très doux, il tendit la main vers le tableau.
« Yuui, » murmura-t-il. « Il n'y a plus personne, tu sais, tu peux venir. La tempête nous protège, nul ne viendra nous déranger. Nous sommes enfin seuls, Yuui. »
Pendant qu'il parlait, il s'était dirigé vers un léger renfoncement de la pièce qui dissimulait un petit lit à baldaquins aux rideaux sombres et tirés. Il tendit la main vers son jumeau que lui seul pouvait voir, et le prit par la main, l'emmenant vers la table. Ses mouvements avaient une grâce et une délicatesse qui étaient inconnues au reste du monde, son regard regardait le vide, et, y voyant son frère, se teintaient de la complicité pleine d'affection qu'ils avaient autrefois partagée. Devant la table, il servit deux assiettes de soupe fumante, et, ayant écarté la chaise vide de la table, prit place face à cet autre lui-même imaginaire. Il dégusta le potage en silence, sans se presser. Ils avaient le temps. Toute une longue nuit. Fye déboucha la carafe de vin, et servit deux verres.
« Trinquons, Yuui. A ce moment d'intimité que nous volons au monde, sous le couvert complice des tempêtes de Krantz. Nous avons toujours aimé cet endroit pour cela, n'est-ce pas ? Même tous petits, nous faisions semblant de trembler de peur pour obtenir de nos gouvernantes le droit de passer une nuit ensemble, un moment ensemble, alors que nous étions toujours séparés. Ce que nous avons pu les bénir, ces guerres qui opposaient notre père au souverain voisin, et nous amenaient à nous rencontrer dans cette ville sinistre ! » Fye heurta son verre à celui de son frère, puis le porta à ses lèvres, et savoura les saveurs âpres du breuvage rouge sombre. « Voilà un vrai vin des îles de l'est, n'est-ce pas ? Comme tu les aimes. Tu faisais une drôle de tête pendant la cérémonie du couronnement, tout à l'heure. – Quoi ?- Oh ! La couronne ? » Fye eut un petit rire joyeux et moqueur, on aurait presque pu voir son frère faire une moue faussement indignée. « C'est vrai, ni toi ni moi ne sommes faits pour la porter. Et le Régent qui ne cessait de me dire de cesser de gesticuler, et de réprimander Tchii car elle ne se tenait soi-disant pas droite. Toujours un mauvais mot à la bouche, celui-là. Mais je ne bougeais pas, malgré la joie de te revoir enfin, après quinze longues années. Il a fallu que tu négocies tout ce temps, tandis que le Régent décidait à ta place du sort de notre pays, me baladant comme un ornement inutile. » Les yeux de Fye se firent lointains, et on pouvait voir qu'il se rappellait avec précision le couronnement de son frère. « Toute cette longue journée, à se voir sans pouvoir se parler ni se toucher, rien ne nous aura été épargné, pas vrai ? Les fleurs, les couronnes, les rires, les pétards, les nobles et la foule. Ça a été pareil pour moi, trois semaines plus tard. La liesse, alors que nous aurions dû te pleurer. Mais quelle importance ce soir ? Tu es là. »
Au dehors, l'orage se déchainait. Il faisait un bruit insoutenable, mais le roi était dans une bulle de rêve éveillé que rien ne pouvait plus atteindre. Dans le parc, un homme utilisait le couvert de la neige battante pour pénétrer dans le château. Les chiens l'avaient senti, ils aboyaient, et donnèrent l'alerte. L'homme, boussole en main pour se diriger aussi sûrement que possible, s'élança. Son sabre lui battait la jambe, et faisait un léger bruit métallique, comme le tic-tac d'une bombe à retardement. Les gardes se réveillèrent, et les chiens furent regroupés. On informa le ministre de la police que la sécurité du château était compromise, et il donna ordre d'appréhender l'intrus. Mousquets et arbalètes furent chargés. L'homme n'était qu'une ombre noire et puissante dont la volonté inébranlable l'attirait vers les lumières tremblotantes des fenêtres. Il n'était plus très loin du balcon officiel. Mais dans sa petite bibliothèque, Fye n'en avait nulle conscience. Il s'était levé.
« Puisque tu manges et que nous buvons, et puisque ce grand escogriffe d'oncle et Régent est absent, probablement terré au fond de ses appartements, je vais te tirer les cartes, dit le roi avec un engouement espiègle. Tu te souviens comme nous avons appris, lors de nos fugues estivales, alors que nous nous retrouvions ici, à Kranz, cet art divinatoire auprès des prêtresses venues de Nihon qui sillonnaient la région? Je me rappelle de celle qui ne cessait de dire que rien n'arrivait au hasard, que tout n'était que fatalité. Elle avait un apprenti et ne cessait de le taquiner, le pauvre.»
Le roi s'était dirigé vers un tiroir d'un petit meuble anodin, et en défaisait le double fond pour retirer un jeu de tarot visiblement usé.
« Nous avons appris cette science, et nous nous tirions les cartes le soir, dans une de nos chambres, cachés sous les draps. Cette magie est si différente de la nôtre, et au lieu de nous séparer par une malédiction, elle nous a rassemblés. » Il présenta le jeu à 'Yuui'. « Coupe. » Il coupa comme si son frère l'avait fait. « Le grand jeu : les cartes s'étalent en éventail, comme un sourire pour masquer leur vrai visage. Comme moi : je souris pour cacher ce que je ne peux montrer, ce que je ne veux pas partager, car ça m'est tellement précieux. Mais toi et moi savons bien ce que recèlent les cartes. Où que nous les ayons tirées, c'est toujours la même chose. Un, deux, trois, quatre, cinq. »
Fye conta les cartes de gauche à droite, les pointant les unes après les autre d'un index pâle mais qui ne tremblait pas. Puis il se figea. Dehors, des cris de voix et un coup de feu. Il haussa finalement les épaules, laissant les hommes et les chiens jouer au chat et à la souris dans ce temps épouvantable, et revînt aux cartes de tarot.
« Un vieil ambitieux… est-il encore besoin de le nommer ? Un, deux, trois, quatre, cinq : Un mage de la glace. Bonjour, très cher Seigneur Ashura. Un, deux, trois, quatre, cinq : La mort. Un, deux, trois, quatre, cinq : un méchant homme. Vous non plus ne manquez pas à l'appel, mon cher ministre de la police Fei Wong Read. Un, deux, trois, quatre, cinq. C'est là que ça devient intéressant, n'est-ce pas ? » Fye retourna la carte avec un sourire mystérieux, et ne réagit pas tandis que d'autres tirs retentissaient dans la nuit et que les aboiements des molosses se rapprochaient de ses fenêtres. « Un jeune guerrier brun… Cet homme mystérieux est-il celui qui t'a pris la vie, et que nous ne connaissons que sous le nom de la province d'où il vient, Suwa ?... Un, deux, trois, quatre, cinq… »
Fye ne finit pas. Quelqu'un venait d'escalader son balcon, et descendait les marches de la tribune officielle d'un pas plus ou moins assuré, attiré par la lumière comme les papillons par la flamme des bougies. La porte, qui n'était pas barrée, s'ouvrit doucement, et un homme s'écroula plus qu'il n'entra dans la salle du roi. Fye resta coi. Un jeune guerrier, de Nihon, à en juger par le katana qui pendait à sa ceinture. Grand, bien qu'écroulé au bas des marches. Brun. Il se releva en fermant la porte, et se tourna vers Fye. Son visage dur était beau, il portait les mêmes habits et le même sabre que l'assassin. Ses yeux rubis dévorèrent le roi, qui s'exclama :
« Suwa-san ! »
