Je suis impardonnable d'updater aussi tard. J'ai vraiment eu du mal pour ce chapitre, et puis, je ne suis pas régulière dans mon écriture. Merci à celles qui suivent cette histoire malgré tout. Et merci, surtout, à celles qui prennent le temps de laisser un mot, ça me donne vraiment envie de continuer et de ne pas baisser les bras même si cette histoire est assez difficile à adapter -mais tellement belle, et puis cela fait un beau défi-.
Par ailleurs, je remercie du fond du cœur Aelin pour sa béta, et Irissia aussi qui n'a cessé de m'encourager.
J'espère ne pas mettre aussi longtemps à publier la suite. N'hésitez pas à reviewter, en bon comme en mal, ça m'aide toujours, et, je l'avoue, ça me motive un maximum! (qui sait, peut-être écrirais-je alors plus vite? Je ne promets rien de ce côté là.)
Sur ce, bonne lecture!
Le silence emplit la salle, il semblait que même le vent baissait de force pour qu'ils puissent s'entendre. Fye, les yeux exorbités, fixait l'homme. Etait-il un fantôme du passé, une ombre revenue pour le hanter ? Lui, le roi, avait en personne assisté aux funérailles de l'assassin de son frère jumeau. C'était lui qui avait demandé que cet homme fût inhumé selon sa coutume, et une bohémienne de Nihon avait présidé la cérémonie. Celle-là même qui lui avait appris à tirer les cartes. De nouveau, Fye dit, dans un souffle retentissant du choc que la vue de cet homme provoquait chez lui :
« Suwa-san… »
Puis, ni une ni deux, il balaya les cartes sur la table de bois et la contourna de son pas léger et vif. Ses hautes bottes de cuir ne produisaient pas le moindre son sur le parquet ciré. Mais, tandis que le roi se précipitait vers lui, le brun perdit connaissance et s'effondra à ses pieds sans plus de cérémonie. La peau mate de son visage prit une teinte par trop blême, ses lèvres, même dans son inconscience, demeurèrent serrées et ses sourcils froncés. Il était beau, et le cœur de Fye se retourna dans sa poitrine ; même s'il voyait bien plus loin que cette beauté. Sans la moindre hésitation, il se saisit d'une serviette qu'il trempa dans le sceau à glace et il en gifla le brun à demi-mourant à ses pieds. Au dehors, les chiens hurlaient de plus en plus alors que la tempête s'apaisait. De nouveaux coups de feu retentissaient, et le roi entendait les voix indistinctes des hommes de sa police se hurler des ordres à travers le vent glacial et la neige qui remplaçait peu à peu les grêlons. Une sonnette retentit, légère et cristalline, fendant le brouhaha silencieux qui régnait dans la salle, accompagnant le choc de la rencontre fortuite et subite. De nouveau, Fye asséna un coup de serviette humide au jeune homme sans la moindre compassion, puis, passant un bras sous son épaule, il le souleva. Malgré son apparence fluette, il était doté d'une grande énergie, qui était souvent sous-estimée par ceux qui en voulaient à sa vie, ou, plus communément, à son trône.
Le brun ouvrit les yeux et tenta de se ressaisir, mais ses forces lui firent défaut. Il sentait le jeune homme le soulever, et parvint, par un effort de volonté, à se remettre sur pieds. Il chancelait, et sa tête lui tournait sans cesse, mais il croisa un regard plus bleu que l'azur en été, et se raccrocha à cela. Par quel miracle, par quel destin, se retrouvait-il dans la chambre du roi ? Pourquoi ce dernier l'aidait-il, alors qu'il aurait dû appeler sa police ? Il savait qui il était, non ? Le Seigneur de Suwa ne comprenait pas, ne pouvait pas comprendre. Ou ne le voulait pas, tout simplement. Une voix douce et androgyne, mais pleine d'autorité, le ramena à la réalité :
« Vite, levez-vous. »
Il était debout, non ? Ah, non… il était juste à genoux, mais il fallait dire qu'il était tellement grand que parfois à genoux pour lui voulait presque dire debout pour d'autres. Le roi était plié en deux et avait passé son bras droit sur ses épaules minces et frêles.
« Très bien, je vous lèverai de force. Il faut que vous compreniez, vous n'avez qu'une seconde pour vous cacher, on vient. » La voix de Fye trahissait et de l'angoisse et de l'énervement. Il avait demandé à ne pas être dérangé, mais, visiblement, même le statut de roi ne suffisait pas à ce qu'on obéisse à ses ordres. En lui, il sentait qu'il était primordial qu'il sauve la vie de cet homme. Alors, il déploya une force peu commune et remit le brun sur pieds. Il faisait une bonne tête de plus que lui, qui n'était pourtant pas petit. Le brun émit un grognement, mais tînt bon et se laissa conduire jusqu'au baldaquin qui agrémentait un renfoncement de la salle. Car cette pièce, bien plus qu'une bibliothèque, était au fil des années, et selon le désir quelque peu capricieux du roi, devenu également une chambre à coucher. On avait vu plus étrange.
« Comprenez-moi bien, monsieur, » continua Fye, ne cessant d'insister sur le 'comprenez'. « Si vous bougez, vous êtes mort, je ne pourrai pas vous protéger. Ne geignez pas, ne parlez pas, ne vous laissez pas aller à tomber du lit, car je ne pourrai plus rien faire pour vous. »
Et, d'un geste sec, il tira le rideau du lit, cachant son invité surprise aux yeux de quiconque s'apprêtait à le déranger. Il observa les traces de sang sur le sol, et ne put s'empêcher d'émettre un petit claquement de langue désapprobateur. Arrachant le couvre-lit blanc et bleu sans la moindre précaution, il le jeta au sol, enleva ses bottes qu'il délaissa négligemment sur une autre tache rouge, et attrapa au vol un roman au hasard, qu'il laissa ouvert sur le tissu couleur de neige. On mettrait cette étrange disposition sur une autre de ses lubies. C'était vraiment très utile de se faire passer pour fou, pensa-t-il avec un sourire cynique.
On frappa à la porte, il se retourna, et fixa l'entrée de service. Bien sûr, Ashura. Qui d'autre cela pouvait-il être ?
« Entrez-donc, Ashura.
---Majesté, salua le chambellan en entrant, un air contrarié sur le visage.
--- Que se passe-t-il, Seigneur Ashura ? Je vous ai donné pour ordre de ne pas me déranger, sous aucun prétexte. Comment cela se fait-il que vous vous permettiez de passer outre mon commandement ?
--- J'ai peur que le sujet ne soit suffisamment grave pour que je me permette une telle inconvenance, répondit l'homme d'un ton égal, accoutumé aux sautes d'humeur de son souverain quand il négligeait ses directives.
--- Qu'est-ce qui est grave ? Un dragon est apparu au milieu de la tempête ? Le régent a glissé sur un flocon de neige et s'est fendu le crâne ? Je vais vous dire ce qui est grave, Ashura-ou. Ce qui est grave, c'est que vous ne cessiez d'ignorer mes commandements, et que cela devient de plus en plus fréquent !
--- Majesté ! Je fais de mon mieux pour vous plaire tout en respectant l'étiquette de la cour. Mais cette fois… Ashura ravala son énervement, Fye n'y répondrait que par la colère. Vous avez entendu les coups de feu, n'est-ce pas ? demanda-t-il finalement avec calme.
--- Bien sûr, je ne suis pas sourd, et la fenêtre est ouverte. Et alors ? Où est le problème ? Je vous quitte nerveux à cause d'une tempête somme toute banale et vous retrouve angoissé au possible pour quelques coups de feu ? demanda Fye qui s'amusait beaucoup à pousser son chambellan dans ses retranchements, ce serait sa punition pour n'avoir pas écouté ses ordres.
--- Que vôtre Majesté me laisse m'expliquer, je vous prie.
Ashura ne se démontait pas, il savait à quel jeu son roi jouait. Après tout, ne l'avait-il pas en partie élevé ? Il avait une bonne nature, mais depuis la mort de son jumeau, il se laissait aller à une sorte de folie colérique et capricieuse, qui trouvait des cibles partout, sauf sur lui-même. Le connaissait-il trop bien pour se laisser faire ? Devait-il prendre au sérieux l'homme qu'il avait face à lui ? Peut-être espérait-il retrouver un jour le gentil jeune mage, joyeux et discret, qui vivait dans l'ignorance de la malédiction qui pesait sur lui… La voix de Fye, devenue lasse, le ramena au présent.
--- Il y a une heure que je vous le demande !
--- C'était votre police qui tirait. Ils avaient organisé une battue, car le bruit courait qu'un malfaiteur se cachait aux alentours de Kranz.
--- Ma police ? Messire Fei Wong Read serait-il là ? S'étonna Fye, un arrière goût amer à l'idée que cet homme puisse se trouver au même endroit que lui.
--- Non, Majesté, mais le capitaine se recommande du comte Read.
--- Je ne vois pas en quoi tout cela me concerne, Ashura.
--- J'y viens, un peu de patience, lui intima le mage brun. Cet homme est un assassin, et il en avait après sa Majesté, continua Ashura, observant le visage impassible du blond. Être pris pour cible ne lui fait ni chaud ni froid. Enfin, j'aurais dû m'en douter.
--- Et bien, que de nouvelles ! s'exclama Fye, non sans une nuance acide dans la voix. Ma police est mieux instruite que moi-même sur ceux qui en veulent à ma vie, et les assassins ont double vue ! Dites-moi, comment cet homme aurait pu savoir que je viendrais ce soir à Kranz, alors que je n'en ai décidé ainsi que ce matin, et que la moitié de la cour n'est pas encore arrivée, puisque j'ai fait le voyage d'une traite ? Je change sans cesse de château, sans ordre et selon mes envies, et cet homme aurait su qu'il devait m'attendre à Kranz ? Quant au Comte Read… dites-moi Ashura, comment se fait-il que les assassins et le comte Read en sachent autant sur mes démarches les plus secrètes ?
--- Le comte Read avait prévu, je le crois, le séjour anniversaire de vôtre Majesté dans ce château. Pour ce qui est de l'assassin, il semblerait avoir des contacts avec une certaine diseuse de bonne aventure en ville. Il appartiendrait, selon le capitaine, à un groupement très sérieux qui en veut à votre majesté. Cet homme est dangereux, parait-il, il ne faut pas le prendre à la légère. Il rôde en ville ou dans le parc du château, et la police demande le droit de fouiller l'une comme l'autre.
--- Qu'elle fouille Ashura, et qu'on cesse de me rabattre les oreilles de ces niaiseries !
--- Ce ne sont point des niaiseries, Fye, dit Ashura, plantant son regard sombre dans celui, moitié dément, de l'homme qui fut son protégé et apprenti. Cet homme, vous le connaissez, c'est celui qui a écrit ce… poème, que vous avez eu la faiblesse d'approuver et d'apprendre par cœur. Et il s'avère que c'est aussi le fils de l'homme qui assassina votre frère.
Fye eut le bon goût de hausser un sourcil d'étonnement. Il ne releva pas l'utilisation de son prénom, ni même la description de l'assassin.
--- Vous parlez de 'Fin de la Royauté' ? Fye retint un soupir, et haussa les épaules de désintéressement. Bon, et bien, vous m'avez trouvé sain et sauf, la tempête se calme et la police peut bien faire ce qu'elle veut dans le parc par ce temps déplorable. Cela vous suffit-il pour aller prendre un peu de repos bien mérité ? Vous commencez à avoir des cernes, Ashura.
C'était une véritable petite inquiétude qui perçait dans la voix devenue plus chaleureuse du blond. Ashura hocha la tête, avant d'aviser la porte non barrée et la fenêtre entrouverte.
--- Permettez que je barre la porte et ferme la fenêtre, Majesté. On ne sait jamais, si cet homme montait par là… retenir
Fye eut envie de lui rappeler qu'il était un mage expérimenté et qu'il était apte à se défendre seul, mais s'en garda, et acquiesça simplement d'un mouvement du menton, avant de se détourner pour retourner, mine de rien, s'asseoir sur le couvre lit étalé au sol et empoigner le roman, comme s'il était soudain passionné par sa lecture. Cela signifiait mieux qu'autre chose que s'il le pardonnait, Ashura ferait cependant mieux de se tenir à carreau par la suite.
--- Bonne nuit, Majesté, dit le chambellan qui avait parfaitement saisit le message en faisant sa révérence, avant de se retirer sans bruit.
--- Bonne nuit, Ashura-ou, reposez-vous bien. Et ne me dérangez-plus.
Il resta un moment assis là, en tailleur, le livre dans une main, les yeux dans le vague, à écouter le son des portes qui se fermaient et les pas du mage qui s'éloignaient. Un frisson le parcourut. Il avait dû jouer serré pour qu'Ashura ne remarque pas son stress ni les taches de sang dans l'ombre du lit, mais il semblait avoir obtenu un résultat satisfaisant. Son chambellan au loin, il n'y avait plus que lui dans cette partie du château. Il laissa échapper un soupir de soulagement, puis, le visage ferme, il reposa le livre là où l'avait pris, plia le couvre-lit et le laissa dans un coin, en notant de dire à Romance de s'en occuper, et se dirigea vers le lit.
« Sortez, » intima-t-il au brun. Ses yeux céruléens le détaillèrent encore une fois tandis que l'assassin sortait de sa cachette. Son visage avait des traits mâles et harmonieux, et dégageaient une beauté démoniaque que Fye ne se souvenait pas avoir remarquée chez le père. Quelque chose, dans cet homme, l'attirait comme la lumière de la bougie attire les papillons. Et, dans sa tête, résonnait la voix de cette bohémienne, comme un leitmotiv « le hasard n'existe pas, tout n'est que fatalité ». Oui, ce soir, il voulait plus que jamais se raccrocher à cette phrase. Cet homme était sa clef, l'élément perturbateur de son existence, même s'il ne le savait pas encore.
« Vous n'avez rien à craindre, on ne nous dérangera plus, » ajouta-t-il avec un sourire, coincé entre ceux qu'il servait à sa court et ceux qu'il avait oublié, ceux qui venaient du cœur. Cela lui faisait faire une drôle de moue, un peu enfantine. Ses yeux habituellement vides de toute lumière brillaient d'un feu lointain et mourant, mais prêt à s'aviver. Fye se détourna, et, se saisissant inconsciemment d'un carnet qui restait sur une table basse près d'un fauteuil, il se mit à arpenter la pièce. Il le feuilleta sans vraiment le lire, et demanda :
« Comment vous appelez-vous ? »
Seul le silence lui répondit. Le brun ne bougeait pas, adossé au coin du lit à baldaquin, il dardait son regard carmin sur le roi, détaillant la finesse de son corps et de son visage, la brusquerie de ses gestes, la souplesse de sa démarche, tous ces paradoxes qui trahissaient le tumulte intérieur du mage. Les bras croisés sur la poitrine, il était en fait incapable de prononcer un mot, mû par le sentiment qu'ouvrir la bouche briserait la magie du moment. Le roi s'éveillait de nouveau à cette vie qu'il haïssait, et lui, l'assassin venu des îles de l'est, en était le témoin, et même, la cause. C'était un spectacle merveilleux que cet homme magnifique et torturé lui offrait. Sa folie était comme un parfum suave qui emplissait la pièce, il était l'autorité par sa présence et lui imposait sans le vouloir de se taire. Mais le roi ne se satisfaisait pas du silence et reprit, sans élever le ton, de sa voix aux accents musicaux :
« J'oubliais, c'est à moi de vous dire qui vous êtes. Vous êtes Kurogane Suwa, le fils de l'homme qui assassina mon frère et ma belle-sœur. Et vous êtes également celui qui écrit ce poème qui fit fureur, plus à cause de sa forme anarchique que par son contenu au reste flou, et titré 'Fin de la Royauté'. J'aime beaucoup ce poème ; à dire vrai, je le connais par cœur. Le chaos de vos mots qui ne sont ni prose ni vers était fait pour me plaire, tout comme le pseudonyme sous lequel vous l'avez publié : Azraël. L'ange de la mort… » Fye se retourna pour le fixer, et son visage marquait une satisfaction étrange, peut-être un peu malsaine. Kurogane hocha à peine la tête, il écoutait, il buvait ses paroles, fasciné. Le roi l'hypnotisait…
« Pour moi, Kurogane n'existe plus. Vous êtes Azraël. Ce sont ces ailes invisibles dont vous vous êtes vous-même paré qui vous ont porté à ma fenêtre, vos mots ont tissé entre vous et moi des chaines dont nous ne nous libèreront pas. Le destin est toujours tracé d'avance, parait-il. Tout est inéluctable, c'est ce que j'ai appris auprès de la voyante Yuuko Ichihara, qui habite dans cette ville même. Elle vient de Nihon… » Il marqua une pause, et fronça les sourcils. « Approchez. » Kurogane ne bougea pas d'un cheveu, et Fye se renfrogna un peu plus, reprenant ce caractère un peu capricieux dont il avait déjà fait preuve avec Ashura. Claquant sur la table de chêne le carnet qu'il avait toujours en main, il ordonna, de nouveau : « Approchez. » Kurogane s'avança un peu dans la lumière, une lueur dangereuse dans le regard, qui n'effraya absolument pas le blond en face de lui. Il refusait d'être traité comme un chien, ou un serviteur. Il le laissait volontiers parler, car il n'était ni bavard ni social par nature, mais il ne le laisserait pas se faire marcher sur les pieds. Les bras toujours croisés sur la poitrine, les sourcils froncés, et sans la moindre trace de sourire, il fit face à son souverain. Fye nota le défi, et approuva d'un très léger mouvement de tête.
« Soit, vous ne me répondez pas quand je vous interroge, et vous me défiez. Mais je suppose que les circonstances changent les notions de bienséance, et qu'il va nous falloir inventer nos propres règles, n'est-ce pas,… Kuro-san ? » Une étincelle d'espièglerie passa dans la voix et le regard de Fye, et agaça profondément le brun, qui prit parti de ne pas répondre. A quoi bon, ce roi, au fond, n'était en fait qu'un crétin, non ? Ou pas… il jouait très bien au fou et à l'idiot, cependant. Kurogane le regarda se diriger vers la table, et lever son visage vers son portrait.
« Yuui, il y a du nouveau à Kranz, vois-tu ? Je me suis tu pendant trente ans, offrant au monde un masque de sourires. Mais ce soir, à bas les masques ! C'est moi qui est ici, et je parle, je parle sans m'arrêter. Je suis libre, de nouveau, et c'est magnifique !!! » Il eut un rire dans lequel raisonnait une joie morbide qui fit frissonner Kurogane ; ainsi donc, le blond en tableau, c'était son jumeau. Ils étaient exactement semblables, et Fye n'avait pas pris une ride en trente ans, apparemment. La longévité des mages était légendaire, mais à Nihon où ils n'existaient pas, ce n'était rien de plus qu'une fable. Le brun sortit de sa rêverie quand le roi se retourna brusquement pour lui faire face. 'Quoi, encore ?'aurait-il grommelé en temps normal. Mais cet homme scellait définitivement sa voix au fond de sa gorge avec ses yeux au bleu si pur qui trahissaient malgré lui une détresse si grande.
« Raconte-moi ton aventure. »
Réinventer leurs rapports… il avait pris le parti de le tutoyer, et cela convenait tout à fait au brun. C'était une base plus saine que ce vouvoiement plein de bienséance qui n'avait pas lieu d'être entre eux. Car pour lui, Fye n'était rien de plus qu'un homme.
Il marqua une pause, avisant le genou encore sanguinolent. Il prit une serviette, la déplia d'un mouvement sec du poignet, et Kurogane nota qu'il était probablement gaucher. Il lui tendit le morceau de tissu immaculé trempé dans l'eau gelée du sceau à glace, et le brun recula, plus par instinct qu'autre chose. « Bande ton genou… très bien, alors, reste tranquille le temps que je m'en occupe. » Méfiant par nature, et surtout trop orgueilleux pour accepter de se faire soigner par cet homme, il recula d'un pas encore. Cela énerva Fye, qui lui dit, en lui jetant la serviette au visage : « Très bien, débrouillez-vous, mais pansez cette plaie. Je m'accommode très bien de votre silence, mais je n'aime pas la vue du sang. » Kurogane, tout en obéissant à cet ordre de bon sens, nota qu'avec l'énervement, il s'était remis à le vouvoyer. Le roi lui tournait le dos, et s'était installé dans un fauteuil près du feu. Les flammes faisaient danser des reflets d'ambre sur les mèches d'or pâle.
« Raconte-moi ton histoire, » reprit celui-ci, les yeux dans le vague, d'une voix plus douce. Mais seul un nouveau silence lui répondit. « Ah, oui, j'oubliais, » continua-t-il non sans une pointe d'ironie, « c'est à moi de te la raconter. Tu viens de Nihon, de la petite province de Suwa, et tu as grandi sans ton père, par une mère accablée de chagrin. Cela a fait germer en toi un farouche désir de vengeance, et, à peine âgé de vingt-cinq ans, tu quittes les terres familiales pour partir à l'aventure. Tu fais partie de ceux qui sont bénis d'une longue vie, aussi es-tu encore un tout jeune homme à l'époque. Peut-être sortais-tu tout juste de l'adolescence. En voyageant, tu rencontres des gens qui fomentent un complot contre ce roi que tu détestes, car il a condamné à mort ton père. Ce roi de pacotille n'est qu'un assassin misérable à tes yeux, très certainement. Tu fais partie de ce groupe, donc, et tu t'entraînes pour le jour où tu devras assassiner le roi. Ils ont bien sûr profité du fait que tu ressembles trait pour trait à ton père : cela n'aurait certainement pas manqué de créer un effet de surprise tout à fait propice. Après des années de vie errante pendant laquelle tu arrives à composer un poème qui fait scandale et attire les regards de la police royale sur toi, le moment est enfin venu. On t'arme, ou plutôt, on dérobe le sabre qui ornait la tombe du Prince Yuui, le Ginryû de ton père, et on te le remet. Le moment d'agir est venu ; tu te caches chez les bohémiennes de Nihon qui viennent souvent dans la région, où les gens, superstitieux, font beaucoup appel à leurs services. »
Fye marqua une petite pause, se leva jusqu'à la table, et se servit un verre de vin qu'il sirota, sans adresser le moindre regard au brun dont il racontait la vie. Kurogane le laissait faire, aussi peu expressif qu'une statue, et seuls ses yeux qui dardaient leur feu sur le roi trahissaient la vie qui l'animait, et tant d'émotions diverses. Fye racontait tout cela avec une telle désinvolture, une nonchalance insultante ! Mais il n'avait pas fini, loin de là. Toujours de cette voix de conteur, il reprit son récit entre deux gorgées du liquide capiteux qu'il faisait tourner dans le verre en cristal.
« Le temps d'agir est venu, on t'indique Wolmar, probablement, où je comptais résider, ou peut-être Kranz, à cause de l'anniversaire de la mort de Yuui. Mais la police est bien informée elle aussi, et elle cerne le grand chalet de celle qui t'hébergeait. Tu en connaissais toutes les cachettes depuis le temps, et vous parvenez à vous échapper. Commence alors la poursuite dans les dédales de la ville, puis dans les jardins du château. La tempête t'aide, mais une balle, perdue ou non, te touche au genou. Personne ne pouvait t'avoir dit où se trouvait ma chambre, j'en possède quatre ici. Le destin t'a conduit sous mon balcon, et à ma porte, n'est-ce pas merveilleux ? »
Fye se retourna tandis que Kurogane finissait de nouer le bandage de fortune autour de son genou. Il attrapa, sans même avoir besoin de regarder, la carte qu'il n'avait pas eu le temps de tirer à l'entrée fracassante du brun, et la retourne. Le destin.
« Tout est inéluctable, tu es monté droit à moi. »
Un léger grognement dédaigneux fut sa seule réponse, et cela lui tira un sourire.
« J'ai cru à un spectre du passé, je me suis exclamé, et tu t'es évanoui. Mais les spectres s'évanouissent au lever du soleil, et non sur mon tapis en pleine nuit, Kuro-sama. » Au surnom, Kurogane serra les poings, mais Fye fit mine de ne rien voir. Il était curieux de savoir jusqu'où il pourrait pousser cet homme avant qu'il ne se décide à ouvrir la bouche. Avec un sourire en coin, il continua son monologue. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas autant parlé.
« Mon frère a été assassiné dans notre carrosse, après que Chii fut poignardée, sous couvert d'un bouquet de fleurs. Nous en riions, mais Ginryû a jailli si vite, et a transpercé le cœur de Yuui. Ce que tu ignores, c'est que son sang a giclé sur ses genoux, et que ton père portait une tenue des plus semblables à la tienne, ce jour là. Cela te paraît invraisemblable, n'est-ce pas ? C'est pourtant vrai. Yuui a été assassiné car il revenait et pourrait ainsi reprendre le pouvoir à Nihon, et surtout à Suwa, ce qui n'était pas dans vos intérêts. On veut m'assassiner car je me désintéresse de mon peuple et que je le laisse aller, parce que je fais exactement ce qu'attendait ton père de moi : je laisse Nihon et les provinces de l'Est se débrouiller seules… parce que je ne veux pas me battre contre le Régent, et, derrière lui, contre le comte Read. Mais la politique ne t'intéresse pas, n'est-ce pas ? Ce n'est pas par idéologie que tu es ici. »
Non, certainement pas. Kurogane n'avait que faire de la politique. Cela était bon pour ses cousines, Amaterasu et la prêtresse Tomoyo, qui régnaient sur Nihon, et, par extension, Suwa. La seule chose qui l'intéressait était de reprendre ce qui lui appartenait de droit, Ginryû, et, si possible, de tuer ce roi qui n'avait pas eu la compassion de renvoyer la dépouille paternelle chez lui. Il savait que rien n'aurait pu éviter la peine capitale à cet homme qui avait certainement été fort et courageux, et qu'il n'avait jamais connu. Au fond, ses motifs pour être ici étaient bien minces et futiles, fut-il contraint d'admettre. La voix de fye, à peine plus audible qu'un sombre murmure, tira le brun de ses réflexions.
« Je suis mort en même temps que Yuui. Nos vies étaient intimement liées, comme nos pouvoirs. J'ai toujours refusé d'utiliser le miens depuis, bien que je ne doute pas en être capable. Mais peu importe la longueur et la dureté du deuil, il n'est pas la mort… Et c'est aussi mort que Yuui que je veux être. » Confessa le blond, le regard perdu ailleurs, quelque part où nul mortel ne pouvait le suivre. Il avait déjà un pied dans la tombe. Dans un tintement cristallin, il reposa le verre qui s'entrechoqua avec 'celui de son jumeau', puis, défaisant le premier bouton de son haut, il attrapa une chaine en argent à laquelle pendait un petit médaillon finement ouvragé. « La mort, je la garde sur moi depuis toutes ces années. Un poison de ma propre composition, lent à agir et indétectable une fois ingéré. Pas avant qu'il ne soit trop tard. On l'avale, la capsule met du temps à se dissoudre, sourit à son chambellan, on fait mander son étalon, on galope dans les champs et les forêts, et voilà que soudain, on tombe pour ne plus se relever. Je ne l'utiliserai pas, je garde cette capsule par pur caprice. Le destin doit agir de lui-même. Cela fait trente ans que je souris, que je mens, que j'interroge cartes et autres dans l'attente d'une réponse…. Et la réponse c'est vous, dans cette nuit de tempête. J'avais raison d'aimer les tempêtes et Kranz plus que tout ! Tu es ma réponse, Kuro-sama, mon destin, et cela me plaît. » Le sourire que lui adressa Fye était dément. Quoiqu'il prépare, Kurogane se fit la promesse de refuser de jouer son jeu. Il ne se ferait pas manipuler par cet homme, ce démon. Il ouvrit la bouche pour lui signaler son point de vue, mais se ravisa. Qu'il garde ses illusions.
« Que dis-tu ? » demanda Fye, curieux.
Kurogane haussa les épaules et se crispa, détournant le regard, trouvant soudainement le feu des plus intéressants. Un rire léger lui parvint : le roi se moquait. Il serra les dents, mais ne dit rien. L'odeur de la nourriture montait à ses narines et éveillait ses sens, lui rappelant qu'il avait perdu du sang et qu'il était à jeun. Fye observa le spectacle, et reprit, provocateur :
« Et bien ? Vas-tu rester muet jusqu'à la fin des temps ? Regarde-toi, tes poings sont si crispés, ta mâchoire si serrée qu'on dirait que tes veines vont éclater ! Est-ce un spectacle à donner à un inconnu ? Tempête allons ! Hurle, crie ! Personne d'autre que moi ne t'entendra ici. » Fye s'élança vers la fenêtre, comme pour l'ouvrir, puis se ravisa, et continua, se retournant doucement. Kurogane aurait dû le reconnaître, dit-il, et s'élancer sur lui et l'abattre, bien sûr. Il aurait du agir selon le rôle qui lui avait été distribué : celui d'un assassin. Mais non, poursuivit Fye, sans la moindre pitié, non, il s'était évanouit et lui, le roi, son ennemi, sa victime, l'avait secoué, réveillé, sauvé, avait brisé le protocole et les règles pour lui ! Il le laissait s'asseoir à sa table, mais que le brun ne s'y trompa pas. Il était facile de tuer dans l'élan, beaucoup moins de le faire la tête froide. Kurogane devrait devenir un héros, et le tuer, lui Fye, son roi dont il ne savait rien, avec l'esprit clair. Rien ne pourrait le détourner de ce destin ! Rien que la faiblesse, mais Fye ne voulait pas croire que Kurogane s'y laisserait aller.
Le brun écoutait sans rien dire, se rapprochant doucement de la table sur laquelle il prit appui, mais dans un mouvement de colère il arracha la nappe et tout le service tomba. Il n'en avait cure, pourvu qu'il se taise, pourvu qu'il cesse de le regarder avec ces yeux si bleus, avec ce sourire si malsain ! Fye parlait, allant d'un sujet à l'autre, et le saoulait des syllabes sans nom et incompréhensibles désormais la tête quelque peu capricieuse ce soir du prince de Suwa. Voilà qu'il parlait d'un certain comte Read qui voulait diriger le pays en mettant le régent –un certain Kyle qui selon le roi, vouait au ministre de la Police Royale une adoration sans bornes- sur le trône à la place de Fye, et qui, au lieu d'accourir pour sauver Fye de Kurogane, laissait ce dernier entrer au palais.
« Mais peu importe, Kuro-chan. En fait, c'est très drôle… Si ce cher comte Read savait le service qu'il vient de me rendre ! Mais laissons-là ce triste personnage et revenons à nos affaires. » Son visage laissa tomber toute gaité, et prit une expression hautement autoritaire. Kurogane fut plus ou moins choqué : il était arrivé dans la chambre d'un homme qui voulait mourir, et il avait maintenant un roi, un vrai roi, devant lui. Et pour lui demander quoi ! Ah ! Ses oreilles eurent du mal à le croire. « Tu es mon prisonnier, Kuro-sama. Garde Ginryû –mais ne l'expose pas en public, on te soupçonnerait de suite-, garde donc toutes tes armes. Tu as trois jours pour me rendre le service que j'attends de toi. Sache que si tu m'épargnes, je ne t'épargnerai pas. Je déteste les faibles. Tu n'auras de contacts qu'avec moi, mais tu rencontreras Ashura-ou et Freya qui assurent mon service. Ashura est mon chambellan, et on ne pourrait trouver pire. J'ai parfois le sentiment qu'il fait tout son possible pour m'ennuyer. Aussi seras-tu mon nouvel intendant personnel. Ils te haïront, tous les deux, mais peu importe. J'inventerai une fable quelconque et trop théâtrale pour être vraie, et ils me croiront : je suis fou, après tout. Après-demain, tout le palais sera au courant, grâce à Ashura. Chaque minute nous est donc comptée, Kuro-sama. » Le roi le fixa de son regard si profond, et reprit, calme, froid, implacable. « Je résume : tu m'abats d'ici trois jours, ou je t'abats. C'est simple, non ? »
Kurogane déglutit péniblement. Il était en mauvaise posture, il avait des ennuis jusqu'au cou, et peu importe l'issue de ce duel, il y laisserait très certainement sa vie. Effondré dans le fauteuil, épuisé, à bout de force, Kurogane sentait venir les ombres de la perte de conscience et luttait contre, mais il n'y avait rien à faire. Le noir envahit ses yeux, puis ses oreilles, et son esprit.
Fye, qui ne lui avait pas prêté attention, continuait de parler, plus pour lui-même, en regardant les quelques étoiles qui maintenant transperçaient la couche de nuages, ayant décadenassé la fenêtre et les volets. Il resta un moment ainsi, sans prendre garde que le brun se trouvait franchement mal. Ce n'est que quand il se retourna qu'il l'aperçut, et un sourire plein de douceur se dessina sur ses lèvres : le jeune homme était épuisé, et il s'était endormi. Par précaution, il passa une main sur son front, et plissa les yeux. Sa peau était trop froide. Ni une ni deux, il ouvrit une porte dérobée, qui donnait sur une petite salle, dans laquelle une femme des plus étranges lisait à la lueur d'une lampe à huile.
Elle était assez petite, et gardait un aspect enfantin indécent et provocant, avec ses cheveux rose pâle bouclés, son visage en forme de cœur, ses trop grands yeux violets, sa peau dorée et veloutée. Pourtant, tout prouvait qu'elle était adulte, de par ses formes dont les proportions confinaient à la perfection ou encore son regard profond et insondable. Romance était une Djinn, un esprit séducteur et manipulateur, qui ne ressentait aucune émotion, qui n'avait aucun désir propre. Malheureusement, elle était sourde-muette ; Fye l'avait prise à son service, et conversait par signes avec elle, comme en ce moment. Quand son roi ouvrit le passage secret, elle se leva d'un bond, lissant du plat de la main ses vêtements moulants et provocateurs. Le blond remua les lèvres et retourna auprès de Kurogane, Romance sur ses talons.
« Aide-moi, » dit Fye avec un regard inquiet à la petite femme. « Je vais te dire la vérité, cet homme meurt de faim, et d'épuisement. »
Romance acquiesça du menton et retourna préparer une assiette de soupe fumante.
« Kuro-sama ! Kuro-sama ! » Fye tapotait les joues du guerrier, qui émit un grognement et finit par ouvrir les yeux. Ceux-ci se posèrent sur la Djinn qui avançait vers lui, et il eut un mouvement de recul. Le roi lui sourit gentiment, posant sa main blanche sur son cœur qu'il sentait battre à toute allure malgré l'épaisseur du kimono. Il eut un rire enfantin, et expliqua : « Là, du calme, ce n'est que Romance. C'est la seule en qui je peux avoir confiance, elle est sourde-muette. Nous discutons par signes, elle lit sur les lèvres. J'ai pu lui donner des ordres sans te réveiller ; mais, puisque tu refuse tout ce qui est –enfin, était- sur cette table, elle va te conduire à ta chambre. Repose-toi, mange, calme toi. Demain sera un nouveau jour. »
Sur ce, le roi souleva le brun et l'aida à faire quelques pas, puis ce-dernier se dégagea et suivit la Djinn sans les couloirs secrets, sans accorder un regard de plus au blond. Fye s'effondra dans le fauteuil, sans faire attention au bazar du repas qui jonchait le sol. Il était content : bientôt, tout serait fini. Kurogane ne serait pas faible, il ne se laisserait pas abattre.
Voilà! ça a été? Encore en vie après ce long monologue de Fye? J'avoue avoir eu du mal à l'écrire... Je me demande si Kuro va arriver à tuer Fye, moi. A votre avis?
