Noah Uley lâcha un soupir résigné tout en observant la pluie s'abattre sur le pare-brise.
Port Angeles. Petite ville de l'état de Washington, située à un peu moins d'une petite heure de la minuscule réserve indienne où elle était née, et où elle avait passé les quinze premières années de sa vie avant d'en être éjectée comme une malpropre.
Qu'est-ce qu'elle foutait là, déjà ?
Elle jeta un coup d'œil sur le siège passager, occupé par son meilleur –et unique- ami. Alex Fields. Alias le seul type à peu près normal qu'elle avait rencontré au Pensionnat, et avec lequel elle avait fini par sympathiser. Bon, il ne lui avait pas vraiment laissé le choix, mais elle ne s'en plaignait pas.
Au moins, elle avait quelqu'un pour lui faire à bouffer.
Quoi qu'il en soit, si elle se retrouvait dans ce patelin minable à conduire sous la pluie, c'était à cause de lui.
« Et si on retournait dans ta ville natale, une fois qu'on en aura fini avec toute cette merde ? » lui avait-il suggéré.
Pourquoi l'avait-elle écouté, déjà ?
D'habitude, elle ne l'écoutait jamais. Alex était doué pour créer des plans foireux.
Elle, elle était douée pour les éviter.
Mais bon, son frère lui manquait vachement, alors elle avait fini par se dire que, pour une fois, Alex avait peut-être raison.
Ouais bon, et elle commençait à manquer de thunes, aussi.
Non pas que ce soit sa seule motivation, Sam lui manquait réellement.
Et puis, maintenant qu'elle s'était faite virée du Pensionnat, et qu'elle avait réussi à buter toutes les sangsues psychopathes qu'elle s'était mise à dos en tuant l'un des leur, sa vie risquait de redevenir vachement banale.
Alors, elle avait décidé de retourner à la Push, histoire de pimenter un peu plus son quotidien.
Son retour allait sûrement faire mouche. Les vieilles commères de la ville auraient de quoi jaser pendant plusieurs semaines au moins.
Et avec un peu de chance, son père en ferait peut-être même une crise cardiaque. Le rêve.
Parce que oui, la-pas-si-charmante-que-ça petite Noah Uley rentrait chez elle.
Deux ans auparavant, son père l'avait foutue dans un taxi en plein milieu de la nuit, direction le Pensionnat d'Hifligton pour sales mômes, en plein centre de l'Utah.
Et Hasta la Vista, la Push!
Ouais, bon, d'un certain côté, elle l'avait peut-être un peu mérité.
A l'époque, Noah était une grosse consommatrice d'alcool, et de substances illicites en tout genre. Tout ce qui pouvait se fumer, se sniffer, se boire, se manger ou même s'injecter, elle y était accro. Comment ? Elle ne s'en souvenait plus vraiment.
Sam avait commencé à se taper sa meilleure pote, Leah Clearwater. Et elle, elle avait commencé à sortir avec Jason Ravenwood, alias le junkie de la Push.
Alors bon, elle avait pris le train en route et puis basta. Elle avait fini dans des états bien minables.
Peut-être que le fait que son père se comporte comme un trou du cul avec elle avait joué un peu, aussi. Et que le fait que sa mère soit incapable de la défendre, et qu'elle préférait fermer sa gueule quand son père l'insultait, ou parfois même la prenait pour un charmant petit punching-ball avait pesé dans la balance également.
Non pas que ça excuse toute la merde qu'elle avait pu foutre dans sa vie, mais bon.
Sam baisait Leah tout le temps. Sa mère se complaisait dans son rôle de la parfaite petite femme au foyer soumise à son mari, qui s'en prenait une si elle osait mettre trop de sel dans son assiette, et son père, lui, était bien trop occupé à lui pourrir la vie.
Alors, elle était plutôt contente de rester pioncer chez Jason quand ils étaient complètement défoncés. Et personne ne s'inquiétait vraiment de ne pas la voir rentrer.
Puis un jour, elle avait fini par craquer, et elle se l'était joué Mike Tyson avec son père.
Parce qu'elle l'avait surpris en train de gifler sa mère.
Sa mère. Sa charmante mère qui les avait séparés en lui assénant des coups de pieds, à elle.
Sa mère, qui s'était ruée vers son mari, lui demandant si ça allait aller.
Sa mère, une putain de folle avec un pseudo syndrome de Stockholm à la con.
C'est surtout qu'elle avait peur de s'en prendre plein la gueule, oui.
Et qu'elle n'avait même pas eu le courage de prendre sa fille sous un bras, son fils sous l'autre, et ses valises dans le dos, en se barrant loin de ce taré.
Non, elle s'était contentée de nettoyer les blessures de son époux avec un coton imbibé d'alcool, en ignorant ostensiblement le fait que sa fille avait osé prendre sa défense, et qu'elle, elle n'était même plus capable de la regarder dans les yeux.
Bizarrement, deux jours plus tard, Noah se retrouvait dans un taxi, direction l'aéroport de Port Angeles où l'attendaient un avion et deux charmants surveillants dont la mission était de l'emmener au Pensionnat où son père l'avait envoyée.
Pour sa défense, elle avait un peu abusé de la fumette, ce soir-là, alors elle s'était gentiment installée dans l'avion, sans rien dire.
De toute façon, sa vie ne pouvait pas être pire, si ?
Ah ben si, en fait.
Elle s'était retrouvée dans une espèce de prison, où tous les bourges envoyaient leurs sales mômes.
Alors forcément, quand elle a débarqué dans ce pseudo Pensionnat quatre étoiles, elle avait un peu l'impression de ne pas du tout coller au décor.
Que des fils à papas avec une mèche à la Justin Bieber et une peau parfaite. Que des pétasses en talons hauts et avec des extensions.
Et puis, elle, Noah. Emmerdeuse d'un mètre soixante-cinq à peine, avec deux chaussures différentes, des restes d'alcool et de drogue dans le sang, et un regard complètement ébahi.
Elle ne se souvenait même plus comment elle était arrivée ici.
Son côté rebelle, sa longue tignasse noire et bouclée, ses yeux bleus et ses fringues assez légères semblaient avoir eus leur petit effet sur les fils à papa.
Bizarrement, les gonzesses, elles, semblaient avoir un peu plus de mal à l'accepter.
Et puis, c'est là, qu'elle avait rencontré Alex.
Il s'était assis en face d'elle au petit déjeuner, alors qu'elle essayait de combler le manque de cocaïne par le café en avalant sa quatrième tasse de la matinée.
- Salut salut, t'es nouvelle ? Quelle question, bien sûr que t'es nouvelle ! Je m'appelle Alex. Et toi ? Noah, c'est ça ?
Il avait parlé si rapidement qu'elle avait cligné des yeux plusieurs fois, comme si elle essayait de décoder ce qu'il balançait.
Au début, elle avait pensé à lui dire de dégager illico presto. Et puis, elle ne savait plus vraiment pourquoi, mais elle ne l'avait pas fait.
A l'époque, elle était persuadée qu'il était gay. Et elle avait toujours voulu avoir un pote gay.
P'têtre que ça avait joué.
Et puis, il avait l'air d'être l'un des rares mecs qui n'était pas pété de thunes, ou complètement débile.
- A quoi tu penses ?
La voix d'Alex la tira de sa rêverie, et elle tourna la tête vers lui, complètement avachi sur le siège.
- A notre rencontre. Tu savais que je te prenais pour un gay, à l'époque ?
- C'est dingue ça, tout le monde me dit ça ! Je ne comprends vraiment pas pourquoi…
Noah ne put s'empêcher de sourire avant de se reconcentrer sur la route.
Comme si elle ne la connaissait pas déjà par cœur, cette foutue route.
Cette route, elle l'avait prise à pieds, en vélo, parfois même sur une trottinette.
Elle la connaissait par cœur, et elle était à peu près certaine qu'elle s'y retrouverait même les yeux fermés. Elle l'avait empruntée, encore et encore, en sortant de soirée avec Jason.
Ils n'étaient peut-être pas assez responsables pour se foutre en l'air en soirée, mais ils l'étaient assez pour ne pas rentrer en voiture.
Sûrement parce qu'aucun d'entre eux n'avait de voiture.
- Tu crois que ton frère va réagir comment, quand il va te voir débarquer comme ça ?
La question d'Alex fusa dans l'habitacle. Noah haussa un sourcil, interrogateur.
- Ben j'en sais rien. J'y suis pas encore.
- Non mais, j'veux dire, bon, vous vous êtes causés par lettres et tout le tintouin, mais est-ce qu'il s'attend à ce que tu te pointes chez lui comme une petite fleur ?
- P'têtre, je crois qu'il aime bien les petites fleurs.
Alex leva les yeux au ciel et reporta son attention sur son portable.
Noah lâcha un soupir. Alex l'emmerdait, a toujours poser des questions à la con, auxquelles elle n'arrêtait pas de penser après.
Bon, ça allait encore quand il s'agissait de questions stupides, du genre « Tu crois que Bob l'éponge existe vraiment ? » ou « Puisque tu es une louve, tu crois que tu vas avoir une portée ? ».
Mais là, cette question l'emmerdait.
Ok, Sam lui avait envoyé des lettres au Pensionnat. Mais il n'était jamais venu la voir.
Bon, il avait eu assez confiance en elle pour lui parler de ses problèmes de fourrure. Et du coup, elle avait pu le rassurer en lui annonçant qu'elle avait choppé le même problème.
Il lui avait parlé de sa meute d'ados surexcités. Elle lui avait parlé d'Alex.
Il lui avait parlé de chacun de ses loups. Elle lui avait parlé de ses profs débiles.
Il lui avait parlé des Cullen. Elle lui avait parlé de la bande de Sangsues qu'elle s'était mis à dos.
Il lui avait parlé de son imprégnation. Et elle, elle lui avait parlé de la bouffe du Pensionnat.
Ils n'avaient pas parlés de leurs parents. Ni de Jason.
Mais maintenant qu'Alex lui avait parlé de Sam, elle était forcée de penser à la réaction qu'il aurait, en la voyant débarquer comme ça.
Sans avoir prévenu.
Comme une putain de petite fleur.
Elle ferait une super entrée, avec classe, et elle laisserait tout le monde sur le cul.
Comme d'habitude, quoi.
Pas quoi en faire tout un plat. Elle était tout le temps comme ça, ça n'était pas une nouveauté.
Imprévisible aurait pu être son deuxième prénom. Ou emmerdeuse. Casse-couilles. Impulsive.
Mais non, c'était Soléa, son deuxième prénom.
Franchement, déjà qu'elle avait un prénom à assonance masculine, mais si en plus, sa mère lui filait un deuxième prénom encore plus pourrave que le premier, où allait le monde ?
Noah Soléa Uley. Adolescente ténébreuse de presque dix-sept ans.
Ancienne fêtarde-junkie-alcoolique-dangereuse-dingue. Désormais, une presque-charmante jeune fille capable de se transformer en louve pour butter des vampires.
Ça ouais, ça lui avait plombé le moral. Sa mutation. Sa putain de mutation.
Bordel, pourquoi ELLE mutait ?
Les légendes, elle n'y avait jamais cru. A l'époque, elle pensait que les Dieux Quileutes avaient autant abusé de la beuh qu'elle pour inventer des conneries pareilles.
Et ben non.
Surprise, surprise. Les hommes de la tribu ont des charmants petits gênes en eux, qui peuvent se déclarer si des charmants vampires passent dans le coin.
Mais elle, pourquoi elle ? Elle était une fille (aux dernières nouvelles, en tout cas). Et ça n'avait pas empêché ses gênes, des gênes qui, soit dit en passant, n'auraient jamais dû se trouver en elle, de se déclarer quand des vampires psychopathes avaient décidé d'élire domicile à quelques pas du Pensionnat.
Franchement, c'était quoi, le pourcentage de chance pour qu'une telle couille lui tombe dessus ?
Elle était quoi, alors ? Un dysfonctionnement ? Est-ce qu'elle avait absorbé son jumeau dans le ventre de sa mère, et ses gênes de loup par la même occasion ?
Ou, est-ce que les Dieux l'avaient trouvée au top, pour butter des vampires ?
Ça ne l'aurait pas étonnée. Après tout, elle était vraiment douée, pour ça.
Et ça la détendait vachement, en plus.
Après avoir cramé une sangsue, elle n'était plus du tout énervée.
C'était finalement presque aussi jouissif qu'une bonne dose d'héroïne.
- Putain, c'est ça, Forks ? s'exclama Alex.
- Tu t'attendais à quoi ? A Park Avenue, p'têtre ?
- Ça a l'air…
- Triste ? Horrible ?
- Ouais ! Comment t'as pu…
- Supporter ça ? Tu verras, la réserve Quileute est encore plus craignos.
- Tu fais chier, arrêtes de finir mes phrases, Uley.
L'odeur des sangsues dont Sam lui avait parlé frappèrent son odorat en plein fouet lorsqu'ils quittèrent Forks pour rejoindre la Push.
Sérieusement, des sangsues qui tentent de vivre parmi les humains, c'est risible, non ?
Un jour ou l'autre, ils finiront bien par craquer, et ils se taperont probablement un festin avec les habitants de Forks.
C'est triste, quand on y pense.
C'est comme s'attacher à une vache quand on sait qu'on finira par la bouffer.
- Tu vois la grosse baraque là ?
- Ouais ? C'est là qu'habite ton frère ?
- Nan, c'est mon ancienne maison.
Alex émit un sifflement impressionné.
- Classe ! Tes vieux vivent toujours là ?
- Qu'est que j'en sais ? Tu crois que mes parents prenaient de mes nouvelles ?
- Ah ouais, parfois j'oublierai presque que t'es la fille du Parrain.
- Ta gueule.
Les rues de la Push étaient complètement désertes, alors qu'il commençait à peine à faire nuit. Rien de bien nouveau, en somme.
Comme si rien n'avait changé en l'espace de deux ans.
Enfin, elle finit par trouver la baraque dont son frère lui avait parlé, située un peu à l'écart des autres. La Mustang s'engouffra dans le chemin boueux.
Pas un chat dehors.
Les loups n'aiment pas la pluie non plus.
Plusieurs rythmes cardiaques provinrent jusqu'aux oreilles de Noah.
Les loups étaient là, eux aussi. Et si elle les entendait, ils pouvaient l'entendre aussi.
Les rideaux du salon s'écartèrent légèrement, alors qu'elle sortait de la voiture, Alex derrière elle.
La porte d'entrée s'ouvrit, et une silhouette s'en dégagea.
Sam.
Désormais, des tas de regards curieux étaient collés aux vitres du salon.
Noah soupira, avant de se tourner vers son frère.
- Salut Sammy ! La forme ?
