Chapitre 2
La soirée s'annonçait merveilleuse, du point de vue d'Ike, parce qu'Haar avait assez de réserves de viandes pour tout le monde et qu'il le voyait tartiner les entrecôtes avec une mixture épicée qui sentait extrêmement bon.
Il en salivait d'avance et de loin.
-J'ignorais qu'Haar savait cuisiner ! S'étonna Marcia.
-Il a bien fallu, une fois rentrée, Jill ne pouvait plus supporter la moindre odeur, et…Grommela Haar.
-Quel menteur il fait ! Mon père obligeait tous ses soldats à apprendre à cuisiner, car ils préparaient les repas tour à tour, et parfois même redistribuaient ce qui restait aux sans-abris. Comme ils voulaient se faire accepter par la population de Daein : hors de question de servir quoique ce soit de mauvais à un citoyen ! Expliqua longuement Jill.
L'explication mis Ike mal à l'aise, qui ne savait jamais vraiment quoi répondre quand la rousse parlait de son géniteur. Car après tout, il était responsable de sa mort. Il n'avait jamais vraiment compris comment la cavalière wyrren avait pu surmonter cette perte, trouvé la force de lui pardonner cet acte au lieu de ruminer sa vengeance, pour enfin continuer de se battre à ses côtés. Lui en avait été bien incapable face au chevalier Noir. Ce jour là, dans la tour des Dieux, devant un Zelgius blessé, il avait saisi brièvement ce sentiment de pardon le saisir, alors qu'il se retenait de lui infliger le coup de grâce. Cependant son adversaire était mort tout de même, et avec lui, cette ébauche de rédemption.
-Ton père était un bon général. Déclara simplement Soren à côté de lui –il avait retiré son bonnet chat et se tenait emmitouflé près du feu tandis que Ranulf jouait avec. –Il savait que tous les soldats doivent savoir se prendre en charge.
-C'est vrai qu'à Gaïa, tous nos soldats savent chasser les souris. Déclara fièrement Lethe.
Mais suite à sa déclaration, elle eut droit à un soupire en réponse de Soren, et cela lui hérissa le poil.
Dehors, une tempête de neige commençait à faire trembler les vitres dans leurs socles de bois, pourtant cela n'eut aucun effet sur l'ambiance chaleureuse à l'intérieur de la petite maisonnette. Tout au plus il y eut un léger courant d'air quand Jill se leva un peu avant le repas pour se diriger vers l'écurie, là, elle y ouvrit une sorte de placard et les deux dragons des cavaliers y passèrent leurs têtes.
-Ils aiment quand il y a de la compagnie, expliqua-t-elle en leur flattant le flanc.
Mais vraiment, il faisait bon vivre. C'était incroyable, comme un foyer pouvait tout changer, songea Ike. Dans cette chaîne de montagnes isolées, où le climat usait les hommes et les cœurs, Jill et Haar avaient su se construire un petit îlot de quiétude, bien que modeste, il était amplement suffisant.
Ike n'avait jamais songé à raccrocher la vie de mercenaire pour devenir sédentaire et s'installer, fonder une famille. Pas qu'il n'en ait pas eu l'occasion, bon nombres de filles avaient fait un long chemin pour le rencontrer au fort de Greil, mais il les avait tout simplement trouvé inconsistantes au-delà de leur adoration pour lui.
A cause des groupies, sa maison avait perdu beaucoup d'intérêt, et parfois il lui arrivait de craindre ce qu'il y trouverait à son retour. De plus, après avoir vécu avec tant d'amis dans les camps de l'armée, il était difficile pour lui de considérer une soirée comme complètement réussie car il manquait toujours des personnes chères à son cœur. Des personnes qu'il ne pouvait voir que durant des réceptions mondaines affreusement épuisantes.
Peut-être devrait-il plus souvent rendre visite à ses amis de la sorte, après tout, là, ils se tenaient en petit comité, mais cela lui suffisait.
Comme il le pensait Ike, la cuisine se révéla délicieuse. La viande était parfaitement cuite, et s'il n'y avait pas beaucoup de légumes pour accompagner les plats à cause de l'hiver rude, ils suffisaient à rehausser les saveurs.
-Alors, dites-moi, c'est pour quoi tout ça ? Demanda brusquement Lethe. –Chez nous, les petits viennent très vite, et ils sont nombreux, mais j'ai cru comprendre que chez les beorcs c'est différent !
-Quoique en voyant les familles de Brom et Nephenie on peut se permettre de douter ! Remarqua Ranulf avec un sourire moqueur.
La lancière s'empourpra et avala de travers sa bouchée, affreusement gênée.
-C'est normal, expliqua brièvement Soren. – Les paysans ont besoin de main d'œuvres pour leur travail, ils essayent souvent d'avoir le plus d'enfants possibles. De plus ils se marient plus jeunes, et n'ont pas les limites imposées à la royauté. Les rois sont très surveillés, leurs rencontres nocturnes sont bien cadrées, parfois ils ne partagent le même lit qu'une ou deux fois par an.
Cette fois ce fut à Ike de recracher une partie de sa chope de bière. Il ne s'attendait vraiment pas à ce que Soren parle de ce genre de chose, à table, en plein milieu de la conversation le plus naturellement du monde. Il avait appris que ses lèvres pouvaient cracher un venin aussi dangereux que celui des vipères –mais toujours vrais, mais il n'aurait jamais cru que la franchise de son stratège allait jusque là.
Et puis d'ailleurs comment il savait ces choses là ?
Mais apparemment il fut le seul à être offusqué par la tournure que prenait la discussion. Ah. Non, finalement, il n'était pas le seul, Ike croisa le regard de Rolf qui ne quittait plus le bout de sa fourchette des yeux, jouant avec sa nourriture.
-Les beorcs mettent environ neuf mois à avoir un bébé Lethe. Et souvent, il n'y a qu'un petit qui nait, même s'il arrive qu'il soit deux, ou trois, mais c'est rare.
-Et dangereux pour la maman, ajouta Marcia.
-Vous êtes bien faibles, vous les beorcs, commenta platement Lethe.
-Ah bon c'est différent chez les laguz ? S'exclama soudainement Rolf avec curiosité.
-Evidemment ! Et chaque peuple a sa propre spécificité. Déclara Ranulf.
-Logique. Approuva Haar. –Je suppose que les laguz oiseaux naissent dans des œufs… ?
-Ca dépend du peuple. Certains d'entre eux ont évolués et ne pondent plus, seule la figure de style « des oisillons avec des bouts de coquilles collés aux ailes » est restée, ils font comme vous les beorcs. Mais chez les hérons, la mère met quelques jours à pondre un œuf que le père, ou un domestique, couve jusqu'à l'éclosion.
Ike essaya d'imaginer Reyson sortant d'un œuf, mais l'image lui sembla bizarre. Plus encore quand il tenta de transposer cette image aux autres membres des corbeaux ou des aigles. Notamment les deux rois de ces races respectives. Il n'arrivait pas à voir Tibarn autrement qu'avec plein de muscles et de cicatrices, ainsi que son fidèle bandana rouge.
-Pour nous, le peuple félin, c'est assez simple.
-Vous avez une saison des amours, puis votre gestation dure environ 6 mois, vous donnez naissance à enviro petits. Déclara Soren platement.
Ranulf et Lether arquèrent un sourcil. Rolf siffla, et Marcia fit la grimace :
-Mon dieu tant que ça ? Comment faites-vous pour supporter ça ? Déjà avoir à m'occuper de mon frère m'a paru être une épreuve insurmontable !
-Tu as déjà eu tant de petits Lethe ? S'étonna Jill.
La chatte eut un sursaut, et ses moustaches frémirent.
-Sûrement pas, je suis une soldate ! Je n'ai pas eu le temps de m'adonner à ce genre de frivolité, je me voue entièrement à mon…
-Elle a très très honte de la saison des amours ! La coupa brutalement Ranulf. –Vous la verriez, elle se met à ronronner dès qu'on l'effleure !
-Est-ce que c'est comme les chats ? Demanda brutalement Rolf.
Encore une fois, Ike eut énormément de mal à imaginer cela, mais le pire fut à venir, quand Haar marmonna :
-Et donc le peuple dragon a-t-il les mêmes tendances que les wyvernes ?
-Qu'est-ce que les wyvernes ont de si spéciales ? S'étonna Marcia.
Jill leva le doigt d'un air professoral :
-Les wyvernes sont hermaphrodites. Généralement on leur attribue un genre, par exemple je considère ma wyverne comme une femelle. Mais ils peuvent endosser les deux rôles. Si nous le voulions, le dragon de Haar pourrait tomber enceinte, bien que nous le considérons et le traitons comme un mâle.
-Mais cela serait bizarre. Commenta Haar.
-C'est amusant, quel dommage que les hommes ne puissent pas avoir d'enfants eux aussi. Marmonna Nephenie.
Ike arqua un sourcil, comme tout le monde à table, et l'hallebardier s'empourpra à nouveau :
-Je veux dire… ! Dans mon village beaucoup d'hommes ne comprennent pas ce que peut endurer une femme enceinte et je pense…Enfin vous voyez, cela ne leur ferait pas de mal de savoir…
-Et comment ! Mais les hommes sont des chochottes ! Mon frère beugle à la moindre petite coupure ! Ils ne seraient pas capable de supporter l'accouchement. S'écria Marcia, puis elle eut un frisson et grimaça : –Est-ce que c'est vraiment aussi douloureux qu'on le dit Jill ?
-Ne me le demande pas à moi, je ne sais pas encore ! S'inquiéta la jeune cavalière wyverne, blafarde.
-C'est dangereux en tout cas, il faut toujours un médecin. Chez nous il arrive qu'un petit reste coincé et…
Les filles du groupe eurent un frisson inquiet en commun, et Ike se réfugia dans sa chope de bière, embarrassé. Pourquoi, à chaque fois qu'il était question de naissance et de famille, les filles prenaient les rênes de la conversation et les hommes ne pouvaient plus qu'approuver s'ils ne voulaient pas être houspillés ? C'était un mystère.
-Pour le peuple dragon je crois que c'est légèrement différent, mais ils sont extrêmement secret, et vivent en autarcie donc je n'ai jamais rien trouvé dans mes recherches sur leur mode de reproduction, murmura Soren, plongé dans ses pensées.
Mais pourquoi tout le monde relançait le sujet, même lui ? Et puis pourquoi diable Soren avait-il fait des recherches sur ce sujet-là ?
-Ils doivent avoir des similitudes avec nous, regarde Ina et la reine Almedha….Tenta Rolf.
-Non ce qu'a dit Haar est assez vrai, pour avoir souvent côtoyé le roi lors de ses entrevues avec le peuple dragon, je peux vous apprendre quelques trucs. Même si je ne sais que ce qu'on a bien voulu me dire ! Déclara Ranulf. –Par exemple je sais que les dragons sont hermaphrodites comme les wyvernes, mais ils se marient tout de même comme homme et femme. La période de gestation est extrêmement longue, elle peut prendre une dizaine d'années selon les espèces !
-Tant que ça ?! s'écria Jill.
-Quelle horreur, marmonna Nephenie et Haar de concert.
Mais si Nephenie put s'en tirer avec son commentaire sans trop de mal, le mari de la rousse eut droit à une œillade noire l'air de dire « qu'est-ce que cela signifie ? Je suis chiante c'est ça ? ».
-Je sais aussi que la famille royale, après un seul rapport, ils sont capable de stocker…Continua Ranulf.
Le chat jeta un regard de biais à Rolf et Marcia comprit le message, elle lui boucha les oreilles. Etonnement, Ike eut très envie de l'imiter et mais il ne savait vraiment pas comment dire que cette discussion le mettait plus que mal à l'aise aux autres, alors qu'elle semblait intéresser tous ses compagnons.
-Ils sont capable de stocker la semence de leur conjoint pendant des années et de pouvoir tomber enceinte même après leur décès. C'est ce qui est arrivé avec Ina ! Et aussi je crois, feu-Deginsea. Le prince Kurtnaga…
D'accord cette fois c'était bien trop, il ne voulait pas savoir ce genre de détails sur la naissance de son ami, Ike se dressa précipitamment et scanda :
-A la naissance du premier enfant de Jill et Haar !
Et il vida son verre d'un trait. Il y eut un silence étonné, et Soren particulièrement regarda son général avec incompréhension, sûrement son côté savant qui ne saisissait pas que son supérieur puisse pas entendre ces propos avec la même curiosité détachée que lui. En tout cas Ranulf l'aida et brandit à son tour sa chope.
-Le général a raison ! A la santé !
-Et qu'il ne soit pas le dernier ! Ajouta Lethe avec un sourire. –Faites plein de petits beorcs !
-Plein…Quand même pas, un ou deux, essaya de tempérer Jill.
Mais personne ne l'écouta véritablement. Chacun continua tour à tour de lever son verre et de proférer son vœu de prospérité au petit couple, jusqu'à ce que le taquin de Ranulf ne lance à la fin :
-Et je propose de parier sur qui sera le suivant !
-Le suivant pour quoi ? Marmonna Rolf.
-A faire des petits !
Cette fois ike crut bien qu'il allait s'étrangler. Mais ils ne voulaient vraiment pas lâcher le morceau !
-Il est évident que ce sera notre cher général le suivant ! Lança aussitôt le chat au bandana.
Rectification, maintenant, Ike fut sûr qu'il allait s'étrangler. Pourquoi parlait-on de lui comme ça ?
-Je suis certaine qu'Oscar sera le suivant. S'enchanta Marcia. Elle tapota les côtes du frère du cavalier sur un air de confidence et lui ajouta : -Tu les verrais comme ils se tournent autour, lui et Thanis.
Rolf ne parut pas vraiment enchanté par ces révélations, derniers relents de son enfance, il tira la langue avec un air dégoûté.
-Moi je parierai plutôt sur Boyd et Mist. Murmura timidement Néphenie.
Ike tira la langue à son tour, ça devenait de pire en pire. Il ne voulait absolument pas penser à ce genre de chose sur sa sœur. Parce qu'après tout, avant de faire un bébé…Il faut…Il faut…Boyd et sa sœur devraient…
Une brusque envie de faire le chemin inverse pour aller frapper son meilleur ami et lui interdire de s'approcher de sa cadette le prit, mais il la noya dans la boisson jusqu'à ce que la tête se mette à lui tourner.
-Ca va Ike ? Lui demanda Soren à côté de lui.
Le général dodelina de la tête, tâchant de se concentrer de toutes ses forces sur autre chose que la conversation.
-Je continue à dire qu'Ike sera le suivant : il peut avoir toutes les femelles beorcs qu'il veut d'un claquement de doigt ! Rugit Ranulf, claquant des doigts pour illustrer ses propos.
-Je penche plutôt pour Elincia.
-Avec Ike ?
-Mais non avec son mari Geoffrey enfin !
-Comme le disait Soren, il est peu probablement que le conseil laisse Elincia avoir un héritier avec un homme qu'ils désapprouvent si vite, à mon humble avis il leur faudra encore quelques années de combat avant d'avoir la possibilité…
-Dans ce cas, il est probable que le même problème se pose avec notre reine Micaiah et Sothe…
-Et toi Marcia quelqu'un en vu ?
-Alors ça jamais ! Risquer d'avoir un garçon, tu imagines ? J'en ai déjà vu assez.
-Avec ton frère on le sait. Et d'ailleurs lui et Astrid… ? Qu'en pensez-vous ?
-J'en pense que s'il ose faire ça, je les lui coupe. Cette pauvre Astrid ne mérite pas ça !
-Et vous les Laguz vous comptez vous reproduire un jour ?
-Ah mais nous le faisons, chaque année !
-Heiiiiiin ?
Malheureusement pour Ike, la soirée s'éternisa sans que le sujet ne change. Les plats eurent beau défiler, apparemment il était entouré de commères qui ne se lassaient pas de leurs ragots et spéculations. Finalement, le général quitta la table après le dessert et alla s'asseoir près du feu, Rolf avait déjà fini par s'endormir dans un fauteuil. Epuisé et enivré par l'alcool.
Lui aussi se sentait légèrement pompette, il n'avait jamais été un très grand buveur et il avait largement dépassé son quota habituel. A côté de lui, Soren s'était installé près de l'âtre et avait repris la lecture des cartes, conseillé par Haar, il tâchait de déterminer leur futur itinéraire.
Ike le regarda de loin, de dos. Quelques mèches échappaient à son catogan, et il mourait envie de les lui remettre en place. Ou plutôt non, il aurait bien aimé défaire l'élastique qui retenait le reste de sa coiffure, rien que pour voir à quoi ressemblait son ami et stratège ainsi.
Il réalisa vaguement qu'il ne se posait jamais de questions de ce genre pour ses autres compagnons d'armes.
-Ike, Haar m'a parlé d'un chemin qui pourrait te plaire. Il nous permettrait d'arriver plus vite à la capitale, c'est un raccourci, c'est étroit, mais d'après Jill personne n'emprunte ce chemin à cause des bandits…
Soren lui envoya un de ses rares rictus, et Ike sentit un tout autre feu que celui de l'alcool embraser son ventre. A vrai dire, il avait décollé et n'entendait plus un mot de ce que lui disait son stratège depuis…Depuis qu'il avait prononcé son prénom. Confus, il détacha ses yeux de la vision des lèvres offertes du mage et hocha négligemment du chef.
-Tu disais ?
Soren soupira.
-De toute évidence, tu as besoin de décuver…Tu as beaucoup trop bu.
-Juste un peu.
Il tenta de faire un signe d'une petite portion, mais le mouvement de ses doigts se fit gauche et maladroit, il plissa des yeux et se concentra, ayant l'impression de devoir passer un fil dans le châssis d'une aiguille.
-Ike, ton œil gauche cligne. Lança Soren, lui rappelant son tic de lorsqu'il avait besoin de sommeil.
Bon, d'accord, il avait un peu, beaucoup bu. Il avait un peu honte aussi.
-Jill, tu sais où Ike peut dormir ? Demanda Soren dans son dos.
-J'ai installé un simili de chambre dans une salle adjacente de l'écurie les filles dormiront dans la chambre d'ami.
-Bien. Haar, aide-moi à soulever Ike.
-C'est qu'il a pris du muscle, notre général…Plaisanta vaguement le cavalier wyvern.
Le jeune homme se sentit flotter, et traîner sur quelques mètres, il tenta de faire quelques pas, mais il lui sembla entraver ses accompagnateurs plus qu'il ne les aidait. Il atterrit enfin sur un matelas de paille recouvert vaguement d'un drap.
-Je vais vous chercher des couvertures de laines, il y a quelques courants d'air ici. Déclara Haar.
Ike entendit le bruit de ses pas s'éloigner puis disparaitre, de même que le vacarme de la fête. On avait du obstruer la porte qui y menait. Il ferma les yeux et savoura avec délectation ce silence. Il ne s'était pas rendu compte jusqu'à maintenant à quel point l'agitation autour de lui l'avait pesé et lui avait fait mal au crâne.
Il inspira profondément et se détendit.
Il rouvrit une paupière, il lui sembla la seconde suivante, apaisé. A côté de lui une lumière lui agressa la rétine et il gémit. Soren lui lança un regard en biais et baissa le feu de la lampe à huile.
-Ca y est, tu as décuvé ?
Ike remarqua qu'on lui avait retiré son armure, il ne lui restait plus que sa tunique légère, et quelqu'un avait empilé plusieurs couches de laines au dessus de lui. Il se redressa difficilement en faisant tomber toute cette pile.
-Quelle heure est-il ?
-Tu n'as dormi qu'une petite heure. Lui expliqua Soren.
Il pointa du pouce la porte close.
-Ils fêtent toujours leurs retrouvailles.
-Et toi ?
-Je préfère le calme pour lire.
Ike inspecta vaguement la pièce dans laquelle il se trouvait, mais il avait le tournis et il lui était difficile de se repérer. Il distingua tout de même la petite silhouette de Rolf un peu plus loin, ronflant comme un bienheureux. Puis une douleur au crâne lui fit grincer des dents.
-Arf. Plus jamais…Plus jamais d'alcool.
-En effet, cela ne te met pas en valeur. Mieux vaut éviter que tu boives si jamais tu es invité à une cérémonie officielle devant des nobles. Sinon tu peux dire adieu à tous les bons partis.
-Comme si j'en voulais de leurs bons partis…Grommela-t-il avec exaspération.
Soren lui envoya une œillade grave, pas pleine de reproche, mais dénonçant son désaccord. Cela agaça un peu Ike, qui finit par marmonner :
-Entendu, la prochaine fois je te passerai discrètement mes verres.
Soren, approuva d'un mouvement de la tête puis lui tendit une coupe d'eau qu'Ike but doucement. Une fois rassasié, le général s'appuya de nouveau contre le mur, repus. Il sentait encore les effets de l'alcool dans son corps, assez pour qu'ils engourdissent ses sens et ses capacités d'analyses, mais pas assez pour qu'ils lui fassent oublier les désagréments de cette phase. L'état entre-deux, désagréable. Son regard coula jusqu'à son stratège.
-Comment ça se fait que tu sois en aussi bonne forme…tu as bu autant que moi…
-Non, je n'ai certainement pas ingurgité autant de bière que toi. Le corrigea Soren, les yeux rivés sur son livre, serein.
-Je n'aime pas ce genre de conversation. Elles me mettent mal à l'aise, expliqua-t-il, de mauvaise humeur.
-Oui j'ai cru remarquer.
-Dans ce cas tu aurais pu m'aider à dévier la conversation…Tu n'es pourtant pas du genre à apprécier les potins !
Soren leva les yeux de son livre, pensif, puis secoua la tête :
-Au contraire, il y a des informations de premières importances qui suintent des potins, même ceux qui paraissent les plus futiles.
-Même sur qui va avoir un bébé le plus vite ?
-Evidemment. Par exemple quand nous avons parlé de la reine Elincia et du peu de chance qu'elle donne un héritier rapidement, Jill et Haar ont tout de suite fait le lien avec la reine Miciaiah. Si eux même, exilé dans leur montagne, sont conscients des difficultés qu'ont Sothe et Micaiah à être acceptés en tant que souverains, cela signifie que la situation à la capitale risque d'être dramatique.
A vrai dire, Ike se sentait un peu trop endormi et enivré pour suivre véritablement la conversation, et en comprendre les tenants et les aboutissants. Il enviait un peu Soren sur ce point, être capable de réfléchir et d'analyser tout, en toutes circonstances. C'était d'ailleurs pour ça que le jeune stratège était indispensable à l'armée. Qu'il lui était indispensable. Sans son meilleur ami : il ne comprenait jamais rien aux jeux politiques. Cependant, le peu qu'il saisit, là, l'assomma, lui serrant le cœur. Ce n'était pas juste.
-Pourtant, ils se sont battus pour Daein, ce sont des héros, ils devraient avoir le droit d'être en paix.
Soren ricana, moqueur.
-Le monde n'est pas si simple Ike. Tu devrais le savoir, tu es le premier à souffrir du statut de héros.
Ike, la tête lourde, se souvenant de sa solitude, s'affala un peu plus contre le mur, puis, trouvant le contact du mur trop froid, il se laissa glisser jusqu'à l'épaule de Soren. Son mage ne protesta pas et le laissa se reposer contre lui. Après un moment d'hésitation, il lui tapota le haut du crâne.
-Tu as encore l'œil qui cligne. Rendors-toi avant de m'écrabouiller. Je ne suis pas aussi musclé que toi au cas où tu ne l'aurais pas remarqué.
-Hum. L'ignora Ike en se calant bien contre lui.
Cela faisait longtemps déjà qu'il aspirait à retrouver son contact, mais avec la fin de la guerre et ses conséquences, cette proximité singulière entre eux avait disparue. Brève, presque onirique. Il n'avait jamais su comment la retrouver. La distance entre eux avait grossi au point de lui paraître être aussi profonde et infranchissable qu'un gouffre.
-Je suis bien là. finit-il par marmonner quand Soren se dodelina légèrement pour se mettre dans une position confortable lui aussi.
-Oui j'ai cru remarquer aussi. Ironisa le magicien, sans pour autant se montrer cinglant.
-Non je veux dire, je suis bien…là. ici. Chez Jill. Sur les routes. En voyage.
Plus qu'il ne l'avait été ces derniers mois à gérer les mercenaire de Greil. Il avait beau avoir un foyer, une maison, des amis…Il n'y s'y sentait pas à sa place. Il ne comprenait d'ailleurs pas pourquoi, car après tout, cela avait été la sienne depuis ses trois ans. Mais après la campagne d'Elincia pour récupérer le trône, après la bataille contre les Déesses, tout avait basculé. Tout avait changé. Il avait toujours été évident –pour lui, pour son père, pour les mercenaires- qu'il reprendrait le flambeau laissé par Greil. Qu'il reprendrait son entreprise, son rôle de chef. On ne lui avait jamais demandé si ça lui plaisait. Ike ne s'était jamais demandé si ça lui convenait. Et aujourd'hui, après le morne ennui qui l'avait paralysé au fort de criméa, à retrouver les délices d'un voyage, d'une aventure, à pouvoir combattre qui il le souhaitait, quand il le souhaitait…A être chez ses amis, sur un lit de paille, avec Soren à côté de lui…Il réalisait tout simplement…
-Je suis bien là, avec toi.
Ike ferma les yeux, l'esprit confus par les relents de boissons et il s'imprégna tout entier de ce contact. Comment un souvenir si minuscule, si bref, avait pu lui manquer à ce point ? L'odeur de Soren lui avait manqué, la flagrance du papier et de la bougie, du feu et du vent magique qu'il utilisait. Le contact de la peau de Soren lui avait manqué, sans être douce, elle avait une texture particulière. La caresse des cheveux de Soren lui avait manqué. Tout lui avait incroyablement manqué. Tout. Alors même que son stratège n'avait jamais vraiment quitté son sillage, il s'était juste tenu à deux pas derrière lui au lieu de marcher à la cadence de ses pas. Deux pas. Les deux pas les plus gigantesques que connaissaient Ike.
Le fils de Greil resta une seconde silencieux à le contempler, de haut en bas, comme il avait pris l'habitude de le faire depuis leur victoire.
Depuis leur conversation au sommet de la tour de la Déesse.
L'odeur de Soren l'embauma tout entier, il l'avait déjà tenu aux creux de ses bras, deux fois, la première quand il lui avait avoué son statut de marqué, et la deuxième fois, quand il lui conté leur première rencontre à Gaia.
Il se rappela leur étreinte brève, alors que le jeune mage avait pleuré contre son torse. Sa petite carrure blottit contre la sienne, semblant immense, les soubresauts de ses épaules sous les sanglots, sa voix déraillée par les pleurs et le doute, et il l'espérait, un peu de soulagement aussi. Soren ne pleurait pas souvent, et quand il le faisait, il refusait de l'admettre ou de se montrer, alors il s'était caché contre lui, et il l'avait caché du reste du monde.
Depuis le monde les avait rattrapés, et c'était peut-être ça qui faisait le plus souffrir Ike. Il ne parvenait plus à retrouver ces moments intimes entre eux que lors de ses songes éveillés. Quand il regardait ses lèvres et s'y perdait sans trop savoir y faire. Ike leva les yeux, aspirant à recouvrer cette paix : Et comme d'habitude, il s'abîma en observant leur courbe pleine.
Mais cette fois, quelque chose ne se passa pas comme d'habitude.
Quand Ike réalisa son geste il avait déjà franchi le pas. Le pas à la fois le plus petit et le plus grand de sa vie. La distance entre leurs deux visages avait été réduite à néant en un instant, avec une facilité si déconcertante !
Il savourait déjà le goût des lèvres son stratège. Un goût de sucre. Mais plus encore. Il percevait une autre effluve, plus douce encore que ce simple contact. Une promesse de paradis. Avec précaution il prit la frimousse de son ami entre ses mains et le rapprocha encore du sien jusqu'à ce que leurs nez se frôlent. Mais cela ne lui suffisait pas. Cela ne le satisfaisait pas encore.
Il avait passé tellement de temps à imaginer ce que serait cet échange, et la réalité lui apparaissait tellement, tellement plus attirante que ses rêves silencieux ! Il voulait la connaître par cœur, s'en imprégner et ne jamais l'oublier. Il désirait davantage de ce goût de réalité !
La chaleur de leur échange l'envahit tout entier et lui arracha un frisson de plaisir. Il frissonnait et pourtant il bouillonnait. Etait-ce donc ce que ressentaient les couples ? Si oui, il comprenait mieux leur bonheur, et leur désespoir. Jamais plus il ne voulait se passer de ce délice. Plus jamais. Il ne voulait même pas achever ce premier contact.
Soudain un cri traversa la maison et Ike sursauta, mordant la lèvre du stratège, pris en flagrant délit. Soren blême, écarquilla des yeux, et recula d'un coup, cachant son visage derrière ses manches longues. Le cœur d'Ike sembla cesser de battre, et son cerveau ne sut pas où diriger son attention :
Sur ce qu'il venait de faire, sur la réaction gênée de Soren –était-ce du rouge qu'il percevait sur ses joues ?- ou bien sur l'agitation derrière la cloison… ?
Son mage choisit pour lui, et il se leva précipitamment, pour demander ce qui se passait à côté. Ce fut la voix paniquée de Marcia qui lui répondit :
-C'est Jill…Je crois…Je crois qu'elle accouche !
Un frisson remonta l'échine d'Ike, et il se leva d'un bond, rejetant les couvertures. Il se dépêcha de franchir le seuil de la porte. La cavalière Wyverne se tenait agenouillée sur le parquet, une expression figée par la douleur, une main crispée sur son ventre elle ne semblait pas capable de se relever toute seule.
Ike mit un temps infini à comprendre ce que ça impliquait, et même lorsque l'information monta au cerveau, la seule chose qu'il trouva à faire fut de s'exclamer, abasourdi :
-Comment ça elle accouche ?!
Ce qui lui valut un certains nombre de regards blasés de la part de ses compagnons d'armes.
-Accoucher, comme mettre bas, avoir un petit, donner naissance, d'autres synonymes , général ? Se moqua Ranulf.
-ARRETEZ DE PARLER SEMANTIQUE ET –
Jill ne termina pas sa phrase et poussa un hurlement tonitruant, suivi d'un « putain ça fait mal ! ». Le cri terrifia Ike au plus au point, pire qu'un ennemi qui chargeait ou le galop d'une armée adverse, il le paralysa de la tête aux pieds. Il n'avait jamais vu Jill montrer sa peine à ce point, et pourtant, celle-ci avait perdu son père durant la guerre, survécut à plusieurs blessures, des plaies faites à la hache, même….Et ike n'avait jamais entendu sa soldate crier de la sorte. Quel genre de monstre elle hébergeait dans son ventre pour que ça lui cause de telles souffrances ?!
-Haar y-a-t-il un médecin dans les environs ? Lança soudainement Soren en passant devant son compagnon tétanisé.
Le cavalier Wyvern s'apprêtait à répondre mais un nouveau cri de Jill l'arrêta avant qu'il ne souffle le moindre mot, il lança une œillade désemparé à son épouse, perdu. Soren fronça les sourcils et il lui rétorqua, d'une voix assez forte pour que cela couvre les halètements de la soldate.
-Tu ne l'aideras pas en la regardant comme ça, elle a besoin d'un médecin !
Cette vérité générale eut le mérite de ramener sur terre, autant le mari déstabilisé, que le général de l'armée tétanisé. Totalement sobres, ils sursautèrent tous les deux, réalisant ce qu'on attendait d'eux : de l'aide. Et ils s'y accrochèrent de toute leur force, occultant toutes les autres pensées parasites.
-Le seul médecin que je connaisse se trouve à plusieurs heures de vol…Avec le blizzard…
Haar se pinça les lèvres tandis que les volets tremblaient dans leurs socles sous la force du vent en dehors. Jill poussa un nouveau gémissement, et cette fois ce fut Marcia qui paniqua.
-Il y a du sang ! Soren, il faut que tu viennes, il y a du sang !
Ike réagit aussitôt, il se dépêcha de retourner dans l'écurie, là où se tenaient leurs chevaux et leurs paquetages, pour y extirper le bâton de soin de soren. Rolf, réveillé par tout ce boucan en dehors, se frotta les yeux de son poings, encore endormi, et bafouilla en voyant ike passer devant lui :
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Jill accouche.
-Oh super. Je pourrais voir le bébé ? Sourit le gamin encore dans les vapes.
Ike ne prit pas le temps de lui expliquer plus en détail l'urgence de la situation : il finirait bien par réaliser de toute façon. Une fois revenu dans la salle principale, il découvrit qu'on avait déplacé la cavalière sur le canapé et que Nephenie avait pris les devants, invectivant et donnant des ordres d'une voix ferme tandis que Lethe et Haar tenaient les mains de la rousse.
-Marcia, apporte-moi une bassine d'eau, chaude. Bien chaude. Ranulf, trouve-moi des serviettes.
Quand Ike s'approcha de la cohue, et qu'il remit son bâton à Soren, il lui envoya, mal à l'aise :
-Tu as déjà aidé à un accouchement ?
Nephenie fit une grimace, et bafouilla :
-J'aimerais te dire qu'avec tous mes frères et sœurs, j'ai beaucoup d'expérience…Mais ce serait un énorme mensonge…
Il aurait préféré un mensonge rassurant. Il se tourna vers Soren avec inquiétude, et lui lança :
-Et toi ?
Son stratège fronça les sourcils.
-J'ai étudié la magie, pas la biologie. Je peux apaiser la douleur de Jill avec mon bâton, mais si j'ignore ce qui lui cause du tort, je ne peux pas y remédier.
-C'est pourtant évident ce qui me fait mal tu ne crois pa-AAAHHHH !
Jill renversa sa tête en arrière et serra la mâchoire, tous ses muscles crispés et tendus.
Marcia revint avec le nécessaire, et Nephenie approuva du chef ce qu'elle voyait. Ranulf arriva peu après, et en voyant le carnage, il eut un rictus avant de lancer :
-Et bien, c'est là que tu regrettes tous ces bons moments au lit, non ?
Ike ne fut pas sûr que le commentaire ait fait rire qui que ce soit, et même, il fut presque certain que si Jill avait été en pleine possession de ses moyens, elle aurait retrouvé ses convictions anti-laguz pour étrangler le chat. Mais vu les circonstances, ils se contentèrent tous de l'ignorer.
-Il nous faut aussi des ciseaux et des lames. Une aiguille et du fil aussi, pour après. Déclara Néphénie.
Ike tressaillit, un frisson lui remontant l'échine et Jill mit les mots sur sa pensée affreuse :
-Vous comptez me charcuter ?!
Mais son cri fut ignoré, et Soren ajouta :
-Il faut aussi une lampe, si on doit en arriver là, il faudra cautériser les instruments avec la flamme.
Cette fois Ike eut vraiment un haut le cœur.
-Jill, de combien de temps sont décalées les contractions ? Demanda Nephenie doucement.
Haar grimaça, et répondit à la place de sa femme.
-Si j'estime qu'elle me serre la main à chaque contraction…Je dirais toutes les minutes.
-Elle est en train de la réduire en purée ta main, siffla Ranulf. –Tu es sûre de ne pas vouloir changer de classe Jill ? Je suis certain que tu ferais un excellent berseker avec une force pareille !
La rousse envoya une œillade meurtrière au chat à côté d'elle et devint blême, tandis que les lèvres pincées, elle lui ordonna, très poliment, de se la fermer.
Nephenie, quant à elle, écarquilla des yeux, et elle se précipita vers le bout du canapé, pour défaire les vêtements de Jill et lui écarter les jambes. Vu l'expression qui traversa le visage de l'impassible halbardière, Ike se fit la promesse de ne surtout pas s'approcher de ce coin-ci du canapé.
-Mais depuis combien de temps as-tu des contractions ?!
Jill ricana faiblement.
- Toute l'après-midi, mais j'avais souvent eu des fausses alertes ces derniers temps…Et vous arriviez…Et je n'ai pas perdu les eaux…Alors je pensais que…
-Il va falloir la rompre, parce que là le bébé arrive. Décréta Nephenie. –Et il va falloir commencer à pousser.
Jill poussa un juron, ou un sanglot, difficile de le dire, et Lethe lui remit les cheveux en place avec désolation. Marcia quant à elle, arriva avec le matériel demandé, et quand elle arriva au niveau de l'action, son teint vira au vert. Ranulf, curieux, s'approcha à son tour, et commenta placidement :
-Pas très sexy.
Définitivement, Ike n'irait pas de ce côté-là. Il se plaignait de vivre d'aventures, mais celle-là, il était prêt à s'en passer. En revanche Haar semblait prêt à quitter le chevet de sa compagne, juste le temps de tordre le cou à ranulf. A la place, il lui ordonna –poliment- d'arrêter de mater l'intimité de sa femme.
-Soren, à mon signal, tu utilises le bâton…Bredouilla la hallebardière.
Soren s'approcha du groupe et, sur le commandement de leur ami, son bâton s'illumina, le visage de Jill se décrispait légèrement. Mais cela ne dura qu'une seconde, car Nephenie en avait profité pour percer la poche des eau il ne savait trop comment. Le liquide se répandit sur le parquet et le pire, c'est qu'il s'agissait là, à tous, du dernier de leurs soucis.
-Pourquoi ça a une teinte pareille ? Pourquoi c'est rouge sang comme ça ?! Paniqua Marcia, tremblotante.
Néphénie ne répondit pas, et Soren recommença à user de ses sorts de soin à l'aveuglette. L'air contrarié.
Jill n'en menait pas large, et tous les commentaires à côté d'elle ravivaient ses inquiétudes de future maman, tout cela se lisait sur son visage, même sans qu'elle n'ait à le dire. Lethe et Haar avaient beau lui murmurer des mots encourageants, rien ne semblait l'apaiser véritablement. Et Ike se sentait totalement désœuvré, impuissant, face à la détresse de son amie.
-Allons bon, marmonna Ranulf. –Je crois que tu vas avoir du mal à nettoyer ça Jill, après.
Cette fois ce fut le commentaire de trop, le regard meurtrier qu'envoya Jill ne laissait aucun doute quant à ses intentions. Ranulf se fit jeter hors de la pièce sans ménagement. La porte, cependant, se rouvrit aussitôt, mais ce ne fut pas le laguz qui en émergea, mais Rolf, parfaitement réveillé cette fois.
-Jill accouche ?!
Et la malchance voulu que l'angle de vue soit parfait pour observer le spectacle le plus traumatisant du cycle de la vie à cet emplacement.
Il y eut un blanc, Rolf tressaillit, devenant blême, et Marcia hurla :
-ROLF DEHORS !
Puis ce fut un cri de Jill, et la porte claqua de nouveau, et Rolf disparut aussitôt poussé en arrière par une Marcia confuse.
-Ike, viens ici, on a besoin de ton aide ! Lança Soren.
Le reste des évènements se passèrent incroyablement vite, un moment, Ike se trouvait à l'abri, du bon côté du canapé, la seconde suivante il assistait à la pire scène qu'il eut jamais vu, et encore une seconde plus tard, il retrouva ses compères, rolf et ranulf, dans l'étable avec une incroyable envie de vomir. Sans trop savoir comment il avait réussi à passer d'une étape à une autre. Son esprit ayant sûrement voulu le protéger et effacer ces images horribles de sa mémoire.
Au moins, maintenant, il se trouvait à l'abri. Songea-t-il, bouleversé. Malheureusement, s'il n'avait plus à supporter le sang et les visions d'horreur, ce ne fut pas le cas des cris. La paroi qui les séparait demeurait bien trop mince pour empêcher les sons de la traverser.
Ils entendaient tout. Des râles de leur amie en travail, aux encouragements d'un Haar et d'une lethe dépassée, en passant par les hurlements injonctifs de Nephenie et Soren jusqu'aux pleurs paniqués de Marcia.
Il ne fallut pas longtemps à Rolf pour se mettre à trembler de tous ses membres, persuadé que la cavalière Wyrren vivait ses derniers instants.
-Si ce sont ses derniers instants, ils sont très, très longs ! Tenta de le rassurer Ranulf, avec un sourire maladroit.
Son commentaire empira les choses, car Rolf fut à présent persuadé que Jill vivait ses derniers moments, mais en plus, qu'elle souffrait d'une agonie horriblement lente.
Il avait raison, les heures défilaient dans la même agitation et rien ne semblait s'arranger, le temps paraissait au contraire s'allonger sadiquement pour les plonger dans une incertitude profonde, une mer d'inquiétude dans laquelle ils pouvaient juste se débattre. Comme des naufragés accrochés à un bout de bois flottant dans la tempête et espérant à chaque vague voir la silhouette rassurante d'un bateau.
Ike n'avait jamais remis en doute le fait qu'il voulait des enfants. C'était une sorte d'ordre implicite pour lui, inconscient, il n'y avait jamais vraiment songé pour autant, loin des fantaisies de choisir le prénom de ses premiers petits ou même d'imaginer sa vie de famille future, mais cela lui semblait naturel. Pourtant là, prostré dans une étale froide à entendre les spasmes de son amie, le cerveau, non plus brouillé par les relents de l'alcool mais par les images de l'accouchement, il sentait ses convictions sérieusement s'ébranler.
Si cela infligeait de pareilles souffrances à Soren, il ne désirait pas du tout d'enfant, ça non ! Jamais !
Il réalisa ce qu'il venait de penser, un poil trop tard, et il y eut comme un dérèglement dans la logique de son esprit et il eut l'impression de recevoir une énorme gifle. Non plus violent que ça, un coup d'estoc digne du chevalier noir, en plein dans l'estomac.
Il réalisa que Soren ne pouvait pas avoir d'enfant, parce que c'était un garçon. Puis ensuite, il en déduisit qu'il avait donc embrassé, un garçon.
Mon dieu, décuva-t-il. Il avait embrassé Soren avant tout ça. Il avait embrassé son stratège.
Il lui avait toujours semblé évident qu'il aurait des enfants, tout comme il avait parut évident au général Ike que Soren resterait à jamais à ses côtés. En revanche, il n'avait jamais fait la connexion entre les deux tableaux que son esprit avait imposés comme ses certitudes d'avenir. Tout comme il avait eu du mal ces derniers temps à faire le lien entre la personne qu'était Soren, et le genre de Soren. Il n'y avait tout simplement pas pensé. Il n'avait jamais eu à s'occuper de ce genre de détail, de la planification, Soren s'en était toujours chargé pour lui en un sens. Et maintenant ?
Il s'empourpra brutalement.
Qu'est-ce qui lui avait pris bon sang ?!
Il n'eut pas le loisir se faire de plus amples reproches (ou de réaliser d'autres évidences), des pleurs résonnèrent dans leurs dos. Des vagissements de nouveau né. Leurs battements de cœurs affolés semblèrent disparaitre derrière eux, supplantés, balayés en une seconde par l'espoir et le soulagement.
Rolf bondit sur ses jambes et ouvrit la porte avec un sourire lumineux.
-PAS ENCORE !
Quelque chose se fracassa contre le mur et l'archer battit en retraite dans son refuge aussitôt. Il fallut encore attendre une dizaine de minutes, et à nouveau des babillements brisèrent le silence tendu qui les avait envahis.
Mais cette fois, Rolf ne se risqua pas à sortir, il attendit l'autorisation. Ce fut Marcia qui la leur apporta, l'air épuisé, les cheveux en bataille elle les observa fébrilement par l'entrouverture de la porte. Elle avait du sang sur les mains et la peau blafarde, et pourtant, il ne fallut qu'un geste, qu'un sourire, pour que la fatigue disparaisse et leurs tourments de même.
-Jill va bien.
Elle se décala pour les laisser entrer dans le salon.
Ils auraient put être effrayés par les vestiges de la panique, digne des ruines d'un champ de bataille, mais toute leur attention fut comme happée par quelque chose de bien plus grand qui les dépassait bien trop.
Jill alitée sur le canapé, recouverte par un drap plus ou moins propre par pudeur, tenait contre son sein un petit être tout fripé et rose, avec quelques touches rousses sur le haut de son crâne. Haar également se tourna vers eux, il tenait un paquet de langes et essuyait des derniers relents graisseux sur une autre petite chose, avec un sourire malhabile. Lethe à côté de lui, tournicotait autour des deux trésors, les yeux brillants.
Ike resta pantois, incapable de trouver un mot devant ce miracle. Bien sûr, il savait qu'à terme, c'est ce qui se produisait quand une femme était enceinte, au bout, il y avait toujours un bébé. Mais non seulement cette fois, il y en avait deux, mais en plus, il réalisait qu'à peine quelques heures plus tôt, ces deux créatures se trouvaient dans le ventre de son amie. Une amie avec qui il avait fait campagne et combattu sans jamais se soucier de ce qu'elle pouvait créer, juste ce dont elle était capable de détruire.
Il s'avança et chercha vaguement à reconnaître un peu de ses camarades dans ces deux étrangers et nouveaux petits humains. Il plissa les yeux, tâchant d'imaginer, si celui que tenait son père ressemblerait plus à sa mère, ou bien le contraire. Mais il fut tout simplement incapable, même, de discerner s'il avait devant lui, deux petits garçons, ou deux petites filles.
Comme c'était étrange, comme sensation ! Ces bonhommes vivaient les premières secondes de leurs vies en ce monde, et il était là pour le voir. Ils étaient les premiers à les tenir, les premiers à les voir, les premiers à les connaître.
-Général Ike, sourit Jill, rayonnante. –Je te présente Venn.
Les premiers à qui ont les présentait, comme des étrangers, et pourtant il savait déjà tout d'eux, ou presque. Tout ce qui comptait : que leurs parents les aimaient et les protègeraient.
Jill lui montra ce qu'elle tenait si précieusement, et son visage qui lui avait apparu au bord de l'évanouissement, au comble de la douleur quelques heures plus tôt, ne laissait plus rien présager de néfaste. Il voyait encore les signes de son combat, la sueur collait toujours ses cheveux sur son crâne, et elle semblait sortir de la plus rude bataille de sa vie, et pourtant, tout cela semblait tout d'un coup être devenu…Insignifiants.
Pour la première fois, Ike trouva une femme réellement belle, réalisa-t-il.
Il n'avait jamais été charmé par Aymee et ses courbes voluptueuses, et s'il avait admiré la bonté d'âme et le courage d'Elincia, ce respect n'avait jamais mué en autre chose que de l'amitié. Il n'y avait jamais eu de désir, et encore moins de constat béat face à un physique féminin comme il l'était devant les lèvres de Soren et son intelligence.
Mais cette fois, il se contenta de contempler, abasourdi ce qu'il avait devant lui, incapable de bouger. Haar se tourna à son tour vers lui et désigna le petit paquet qu'il tenait avec les plus grandes précautions du monde :
-Et voici Anna.
En vérité, Ike savait qu'il aurait du dire qu'il trouvait les enfants magnifiques, mais cela n'aurait pas été la vérité, ils étaient minuscules, frippés, roses, et encore sales pour certains endroits. Venn avait la tête encore un peu aplatie, et le cordon ombilicale d'Anna n'avait pas été encore totalement coupé, il en restait des fragments autour de son cou. Mais le simple fait de voir un être vivant sortir de ce qu'il aurait qualifié de massacre, ce simple fait là, lui faisait perdre ses mots. C'était ce qu'ils incarnaient qui lui semblait magnifique, au-delà de tout ce qu'il aurait put dire.
-Jill, il va falloir expulser le placenta encore, commenta Néphénie.
La présence de la soldate le fit sursauter, il l'avait complètement oubliée. Malheureusement pour Ike, il se retourna vers sa subordonnée et amie, avec un mauvais timing. Toute son admiration pour la naissance fut balayée.
Il se demanda même comment Haar pouvait avoir envie de faire ce-que-font-les-époux avec Jill. Personnellement, il n'oserait jamais s'approcher d'un truc capable de…
Il frissonna de dégoût.
-Je peux le prendre dans mes bras ? Je peux ? Lança Rolf, tout enjoué, en tendant les bras vers Jill.
Celle-ci grimaça, encore une dernière contraction, et hocha du chef. L'adolescent attrapa l'enfant comme s'il avait été fait de verre, les yeux brillants, et Lethe tournicota autour d'eux en ronronnant de plaisir, ajoutant ça et là de magnifiques compliments.
Ranulf, dans le même état qu'Ike un peu plus tôt, se ressaisit, sa queue de chat fouettant l'air avec enthousiasme, il s'approcha à son tour, et tendit les bras dans une question muette.
-Touche à mon bébé et je t'arrache tes poils un par un, laguz. Gronda Jill avec une œillade rancunière.
Apparemment, la rousse lui en voulait toujours. Ranulf battit en retraite, sachant quand il n'était pas désiré, et observa les nouveaux nés avec distance. Marcia, aida Néphénie à terminer les préparations puis eut droit elle aussi de tenir un des bébés.
-Merci beaucoup Néphénie…Soren…Sans vous, je ne sais pas ce que nous aurions fait…Murmura avec reconnaissance Haar, avec déférence.
Soren secoua la tête, désapprobateur :
-Il vaut mieux qu'elle voit un médecin. J'ai fait ce que j'ai pu, mais je m'y connais trop peu pour dire si mes sorts ont été efficaces.
-Soren a raison, j'ai fait mon maximum, mais je ne suis pas sage-femme. Approuva la jeune femme à côté de lui.
Les deux héros du jour n'avaient pas l'air bien vaillant, éreintés, et pourtant, Ike trouva leur exploit bien supérieur à ceux qu'on lui prêtait. Il ne savait pas comment ces deux là s'en étaient tirés, mais ils l'avaient faits, d'une façon ou d'une autre.
Ike s'approcha de Soren et Néphénie, et il posa une main reconnaissante sur l'épaule de chacun, pour leur intimer tout ce qu'il se sentait incapable d'exprimer par des mots. Puis il se souvint du contact ambigu avec son stratégiste, et recula hâtivement, embarrassé. Le mage, d'ailleurs, rougit et se cacha derrière ses longues manches et ses constats logiques :
-Il vaudrait mieux que nous allions tous nous coucher, demain, nous allons repartir, et si je ne me trompe pas, nous sommes déjà demain.
Il posa une œillade sur Haar et Jill.
-Et nous aurons tout le temps de voir les nouveaux nés, car je suppose que vous ferez un bout de chemin avec nous, au moins jusqu'à chez votre médecin… ?
Haar eut un sourire embarrassé, et Soren soupira.
-Oui, Soren a raison. Et laissons un peu les parents faire connaissances avec leurs bébés ! Un peu d'intimité, que diable ! S'exclama Marcia.
Il y eut des soupirs déçus, notamment de la part de Rolf et de Lethe. Mais un à un, ils finirent par quitter la pièce. Même s'il fallut appeler Lethe deux fois avant qu'elle ne consente vraiment à partir, car elle voulait d'abord voir Jill manger le placenta « elle devait reprendre des forces ! » disait-elle. Son commentaire fit vomir la nouvelle maman et Haar eu bien du mal à expliquer à la laguz que ce n'était ni une coutume, ni bon pour les humains de faire ça. Ike s'éclipsa avant la fin de l'explication d'ailleurs.
Ike s'attendait à pouvoir parler avec Soren de tout ça, de la naissance, de leur baiser, de ses doutes…Mais il le trouva étalé sur le lit de paille, déjà endormi, il tenait encore son bâton de soin entre ses doigts.
Sans trop savoir s'il en était déçu ou rassuré, Ike remonta la couverture sur le stratège, lui retira des doigts son arme, puis pris place à ses côtés. Rolf vint se nicher près d'eux, et Ranulf se lova sous une couverture dans un ronronnement. Sans se soucier des rayons solaires qui commençaient à traverser les volets de bois de toute part, ils s'endormirent tous. Rassurés, et ma foi…heureux.
