Chapitre 3 : Réveil difficile

le 1 Avril 2013 15:50

Six jours se sont écoulés depuis que je les ai trouvées. Mon capitaine m'avait laissé le choix lors de mon retour au campement. Soit je les laissais là, à la merci des soldats, soit je m'en occupais personnellement. Mais était-ce vraiment un choix ? Je sais qu'une fois mon départ proclamé, l'un de mes anciens hommes tirerait une balle dans la tête de l'enfant et une dans celle de la jeune femme, peut-être pas dans cet ordre. Je sais aussi qu'elles auraient pu subir des viols et des abus plus qu'inhumains avant de périr. Les militaires ne sont pas tous des monstres de ce genre mais les plus jeunes recrues sont assez ingérables. Ils auraient pris un malin plaisir à montrer leur suprématie et ce, par n'importe quel moyen. Alors je connais déjà la réponse à ma précédente question : Je n'avais pas le choix. Les sauver pour les condamner à une mort encore plus atroce. Les laisser mourir là-bas à petit feu, de faim, de froid, de mauvais traitement ou bien de par leur blessure … Quel serait le but ? Je ne suis pas totalement un monstre pour vivre avec ça sans me sentir responsable de ce qui pourrait leur arriver. Je ne pouvais pas simplement monter dans cet avion, comme j'avais prévu de le faire. Je m'étais arrêtée à mi-parcours. Hésitation … Ce que m'avait proposé mon supérieur était au-delà de ce que je pensais. J'avais tout envisagé. Rester plus de temps à servir, subir une punition en public pour ma désobéissance. Devoir satisfaire certains plaisirs humains plus ou moins obscènes mais rien de tout cela ne retranscrivait ce que j'ai du accomplir. J'avais donc tourné les talons lorsqu'il m'avait simplement dit, sans émotion, sa fameuse solution. J'avais ramassé mes affaires à la hâte, salué la connaissance de mon père puis m'étais directement rendue à la zone d'atterrissage. Celle-ci donnait vue sur l'infirmerie. Après plus d'un quart d'heure à fixer la tente, je m'étais finalement relevée et dirigée vers celle-ci. Mon capitaine avait gagné : j'allais accomplir sa solution.

Me voilà donc chez moi, fixant la jeune femme dans mon lit. Elle n'a toujours pas repris connaissance depuis notre départ du Japon. L'infirmier du camp m'a montré comment la nourrir et changer les poches permettant de lui apporter les éléments nutritifs nécessaires. Sa blessure n'était que très peu profonde, contrairement à ce que je pensais. Je dois cependant changer les pansements tous les jours. La jeune fille dort à côté d'elle. Je pense que c'est sa fille mais n'en ai aucune certitude. Elle a peur de moi. Elle s'était urinée dessus lorsqu'elle avait repris connaissance dans mon appartement. J'ai alors voulu la changer et l'ai transporté de force jusqu'à la salle de bain. Elle a hurlé pendant plusieurs minutes avant de s'évanouir d'épuisement. Depuis, c'est à dire trois jours, je ne l'ai pas retouché. Elle ne s'est pas lavée depuis mais je ne veux pas plus la terroriser. Elle refuse de manger ce que je lui donne mais possède un goût particulier pour le chocolat et les bananes. J'ai donc fait le plein de ses deux aliments et les laisse à sa portée. Je me souviens qu'elle avait essayé de s'enfuir de l'appartement. Je l'avais donc bloqué de force au niveau de l'escalier de service. Les voisins m'avaient soupçonné de mauvais traitement mais n'ont jamais osé appeler les services sociaux ou la police. La peur sans doute. J'aurais pu égorger l'enfant, personne ne l'aurait signalé. J'avais donc pris l'habitude de fermer à clé la porte et les fenêtres et surtout de toujours garder un œil sur la jeune fille. Elle était terrorisée et trouvait presque toujours refuge auprès de la jeune femme alitée. J'avais donc décidé de laisser un périmètre de sécurité entre la jeune fille et moi. La nourriture était placée sur une table à proximité du lieu de séjour de l'adulte. Je ne fais pas ça par héroïsme, juste par simple conscience. Je sais que ça ne me permettra pas de mieux dormir la nuit ou de racheter mes agissements de ses quatre dernières années. Loin de là … Je sais juste qu'elles pourront avoir une meilleure chance ici plutôt que dans cette ville de Kyoto où aujourd'hui il ne reste que des ruines. Perdue dans mes pensées, je repense de nouveau à cette solution. Je ne peux pas croire que j'ai accepté cela. Il faut quelques mois avant que cette solution soit validée par mon pays mais après cela, tout sera réglé. A ce que j'ai compris, c'est une simple précaution. Je ne pensais pas que l'on pouvait agir de la sorte d'ailleurs. Étant militaire, on ne m'a pas demandé de justificatifs sur la jeune femme ou l'enfant. Heureusement d'ailleurs … Qu'aurais-je répondu si on m'avait demandé un banal renseignement comme leur prénom … Mon capitaine a fait jouer ses relations pour me donner du crédit et me fournir ainsi des faux passeports. Il m'a dit que ceux-ci seront vite remplacés par des vrais où apparaîtra le prénom des deux personnes. En attendant, on leur a attribué un nom de famille qui, je sais, n'est sûrement pas le leur. Je la fixe encore un instant puis prend congé. Depuis mon retour, je n'ai plus ce traitement de faveur que j'avais dans l'armée pour ne pas me diminuer. Je ne peux, de ce fait, m'empêcher de grimacer de douleur quand je me relève mais quitte la pièce sans le moindre bruit. Je décide de m'allonger pour pouvoir soulager la douleur. Je ferme un instant les yeux. Je vois des hommes en uniformes, hurler de douleurs. Mon observation se porte sur un trou à quelques mètres de moi … Le résultat d'un tir d'obus. Je continue mon avancée et vois plusieurs hommes à terre. Je contrôle leur pouls mais rien … Ils sont morts. Le sang … L'odeur métallique qui règne me donne la nausée. Je sens une main sur mon épaule et lorsque je me retourne, je sens juste une douleur au niveau de mon torse. Je me sens tomber à la renverse et machinalement pose une main sur l'origine de la douleur. Je ferme peu à peu les yeux. Je me réveille en sursaut, grimaçant par la même occasion. Je suis en sueur, dans mon canapé. Un rêve … Ou plutôt un cauchemar. Je me mets en position assise et essaye de me calmer de ma terreur. Cela ne s'arrêtera donc jamais ...

le 1 Avril 2013 17:50

Non je ne veux pas … S'il vous plaît, lâchez-moi. Je ne dirais rien. Je n'ai rien vu … Rien entendu. Je sens une douleur forte sur ma tête, m'amenant vers l'inconscience.

Ma tête me fait mal … Où suis-je ? J'ouvre les yeux et gémis lorsque la lumière entre en contact avec eux … Trop de lumière d'un seul coup … Je referme instinctivement les yeux puis tente de les rouvrir à moitié. Je sens une chose douce sur moi. Une couverture … Je suis dans un lit … Je n'ai pas dormi dans un lit depuis plus de deux ans si ma mémoire est bonne… Je sens une chose me gêner dans mes mouvements. Pourquoi suis-je reliée à un tube ? Je remonte mon observation et remarque une poche de liquide à l'extrémité de celui-ci. Je grimace face à mon action. Je n'aurais pas dû le retirer … J'ai encore plus mal. Je masse le point d'entrée du tube et observe les environs. Le style est bien différent de chez moi … Chez moi. Je ressens une douleur atroce rien qu'à repenser à mon passé. Mes parents disparus, morts … Je ne sais même pas ... Notre demeure prise en otage pour petit à petit devenir un quartier général puis une ruine. Je n'ai pas pu fuir. Ils m'ont retenu par chantages et menaces. Jusqu'à ce jour où des bruits de tirs ont rempli l'air et où ils ne voulaient pas de traces … Pas d'otages. Je me souviens juste de ce canon braqué sur moi et …

J'entends un bruit de pas qui me sort de ma transe. Et si c'était un homme cherchant à abuser de moi ? Non pas encore … J'ai déjà assez lutté pour ne pas avoir à supporter ça de nouveau … Je suis peut-être fragile mais je ne laisserais personne toucher à ma fille … Ma fille ? Où est-elle ? Mon regard se pose sur une commode à proximité. En l'ouvrant, je distingue un pistolet. Je le saisis tout en me remettant debout. Je grimace lorsqu'une douleur me traverse le corps. Mon côté droit est pansé … Je me souviens … Le coup de feu. Ce soldat aux cheveux noirs et aux yeux verts envoûtants … Il a descendu les trois personnes voulant mettre fin à ma vie et m'a finalement tiré dessus, enfin c'est ce que je crois me souvenir, sinon qui serait à l'origine de cela ? La porte s'ouvre et je pointe l'arme sur la personne s'apprêtant à entrer. C'est lui. Le même soldat. Il est venu terminer son travail mais je ne le laisserais pas me faire du mal, nous faire du mal. J'enclenche l'arme et pointe l'arme sur son torse. La seule réponse que j'accepterais est de savoir où se trouve ma fille.

Le 1 Avril 2013 18 :00

J'ai entendu un bruit. Serait-elle enfin réveillée ? J'aimerais qu'elle le soit pour que je puisse enfin lui expliquer la situation. En espérant qu'elle la comprenne. Ce n'est que pour quelque temps … Après, elle sera libre de tout mouvement. J'ai besoin qu'elle parle à ce que je présume être sa fille. Elle arriverait sans doute à lui faire comprendre que je ne lui veux aucun mal. Celle-ci s'est plaquée contre le mur quand j'ai essayé de l'approcher, mettant ses mains croisées sur son torse en signe de protection. Elle s'est ensuite recroquevillée sur elle-même et a commencé à pleurer et trembler. Je n'ai pas osé faire un pas de plus, peur d'arriver à une situation encore plus catastrophique que celle présente devant mes yeux. Qu'à bien pu faire ces chiens pour qu'elle ait autant peur de moi ? Nous sommes restées à nous fixer jusqu'à l'entente d'un bruit provenant de la chambre. Je me relève, en jetant un dernier regard à l'enfant qui n'a toujours pas bougé de sa position fœtus. Je commence à me diriger vers l'origine du bruit. J'ouvre délicatement la porte et avant de pouvoir comprendre, je fais fasse à un pistolet … Mon pistolet que j'aurais dû ranger ailleurs que dans ma commode … Mauvaise habitude qui va me coûter cher. Mourir ici alors que j'ai survécu à l'enfer serait quand même un comble. Je crois que ça en ferait rire plus d'un au camp … J'essaie de rassurer la jeune femme tremblant légèrement et qui pourrait m'abattre à tout moment. La patience n'a jamais été l'une de mes vertus. Mes réflexes me disent de la saisir fermement par le poignet et de la plaquer au sol ou contre le mur. Si elle résiste encore, de lui envoyé un bon coup dans son côté meurtrie et de l'attacher jusqu'au retour au camp. Mais je ne suis plus un soldat, je ne dois plus passer en mode survie à chaque fois qu'une situation se présente. Je décide alors de souffler légèrement pour me calmer et d'énoncer doucement, avec un ton que je voulais doux. A retravailler si vous voulez mon avis.

- Je ne vous veux aucun mal. Vous voulez bien me redonner mon arme ?

Je la vois me regarder bizarrement mais elle pointe de nouveau rapidement l'arme vers moi. Je fais un pas en arrière, prête à plonger à l'entente d'une détonation. Si elle tire sur moi, je ne suis pas sûre de pouvoir me retenir quant à la solution pacifiste.

Français ? Mais qu'est-ce qu'un français vient faire ici, au Japon ? Cela n'a aucun intérêt pour le moment. Je sens mes nerfs à vif. Mes émotions se mélangent entre douleur et peur alors je lui pose la seule et unique question qui est primordiale pour moi. Je lui demande alors où se trouve ma fille? A voir comment il me regarde, il ne cherche qu'une seule chose : me désarmer. Cela signifie que je ne suis pas en sécurité et qu'il a, sans doute, fait du mal à mon bébé. Par Kami … Pas ma fille, je vous en prie. Le soldat fronce les sourcils et c'est là que je comprends. Il essaie peut-être de me tuer mais une chose plus important règne dans son regard : l'incompréhension. Ce mercenaire ne parle pas un traître mot de ma langue. Son seul but est de me tuer … Sa langue n'est autre que la langue de la barbarie, du sang et des massacres. Je dois absolument le garder en joue. Une baisse dans ma garde et il s'en servira contre moi.

Merde, merde, merde ! J'avais complètement zappé … Pourquoi n'ai-je jamais pris le temps d'apprendre cette fichue langue alors que je suis restée plus d'un an là-bas … Faut que je fasse un truc avant qu'elle ne me tire dessus. Ma patience est mise à rude épreuve. Je pose ma main sur mon torse et la regarde droit dans les yeux. Cette couleur est tellement rarissime. La couleur de la vie … Le souvenir de la guerre. Je n'ai pas le temps de m'extasier devant ce détail assez troublant. L'agacement est percevable dans mes propos mais je fais vraiment le maximum pour ne pas la désarmer de force.

- Natsuki Kruger.

J'attends un instant mais elle ne baisse pas son arme ou je devrais dire mon arme. A la place, elle me dit dans une voix tremblante.

- Watashi no musume wa doko desu ka ?

Je veux m'approcher mais elle recule toute en mettant l'arme devant elle. Le sentiment d'agacement est alors remplacé par un sentiment plus douloureux. Je ne comprends pas pourquoi mais de légères larmes coulent à travers ses yeux. Je lui présente ma main pour lui faire comprendre de me rendre mon arme mais elle répète d'une voix cassée, me faisant me sentir encore plus impuissante que je ne le suis déjà.

- Watashi no musume …

Je ne sais pas ce qu'elle veut et hésite à aller chercher mon ordinateur pour une traduction rapide. Je m'apprête à rebrousser chemin quand j'entends de légers pas derrière moi.

- Mama ?

Je ne suis certes pas bilingue mais la phrase, ou plutôt le mot, de l'enfant est assez simple et claire à comprendre. Je m'écarte pour la laisser passer et je la vois courir vers sa mère. Celle-ci tombe à genoux et murmure des paroles que je ne comprends pas … Sans doute pour rassurer sa fille. En y réfléchissant c'est peut-être ça qu'elle voulait savoir. J'essaie alors de reproduire son accent et isole une partie de sa phrase.

- Watashi

Elle me regarde mais aucune réponse. Je poursuis mon effort.

- No

Là encore elle me regarde mais se contente de se relever toute en prenant sa fille dans ses bras. Je pointe l'enfant du doigt et murmure doucement.

- Musume

Je la vois hocher la tête. Je m'avance doucement et saisis l'arme qui était resté à terre. Je remets le cran de sécurité et la place de nouveau dans la commode à proximité. Je verrouille le tiroir et prend la clé avec moi. Je me reconcentre sur la jeune femme ne m'ayant apparemment pas quitté des yeux et murmure pour ne pas l'effrayer tout en pointant mon doigt sur sa fille.

- Musume … Fille.

Elle se contente d'hocher la tête et de s'asseoir sur mon lit tout en câlinant sa fille. Je décide de retourner dans le salon, mes nerfs ayant été mis à rude épreuve. Je ne ressens pas pour autant la colère ou la frustration d'avoir été mise en joue par une étrangère … Juste un sentiment d'apaisement que la situation se soit désamorcée sans utilisation de la violence.

Fin du chapitre 3