Chapitre 4 : Découverte

Le 1 Avril 2013 18 :40

Il ne parle pas ma langue alors que fait-il ici ? Il a refermé la porte. Je pose ma fille à terre et me relève doucement pour ne pas souffrir de ma blessure. Mon regard se porte vers la fenêtre. Je sursaute à la vue qui s'offre à moi … Les gens ne sont pas japonais. Ils mangent des choses qui ne sont en rien japonaises. Cela ne peut signifier qu'une seule chose : nous ne sommes plus au Japon ! Je m'installe de nouveau sur le lit et fixe la porte. Je connais le français suite aux demandes plus que poussées de mon père pour parler plusieurs langues étrangères. Père … Vous me manquez tellement vous et ma mère. Pourrais-je un jour vous revoir ? Je n'ai plus d'espoir que cela arrive mais si seulement … Je chasse ces pensées douloureuses pour me reconcentrer sur la situation actuelle. Je dois me servir de mon intelligence, faute de ne pouvoir le maîtriser par la force. Ce soldat ne doit pas savoir que je parle le français. Il ne se méfiera pas dans ses paroles. Je pourrais de ce fait connaître ses véritables intentions à notre égard. Je fixe ma fille et ne distingue aucun signe de mauvais traitement. Pour autant, elle ne semble pas vouloir sortir de la pièce. Je décide de sortir de la chambre, sans faire de bruits, pour faire face à mon … Kidnappeur. C'est le seul mot qui peut être associé à son acte, et qui me vient à l'esprit en ce moment. Je le vois les bras appuyés sur le balcon, une cigarette dans les doigts. Il semble perdu, éteint et si triste. Une tristesse qui me ramène dans mon passé. Je le fixe pendant un moment et il semble étonné de me voir derrière lui. Il se remet droit et s'avance vers la salle à manger, en gardant une certaine distance entre nous. Sa démarche est assez inhabituelle. Il semble avoir du mal à marcher. Je suis sortie de mon observation quand son regard me traverse. Tant de froideur, de dureté … Je pourrais geler sur place. Je le vois regarder derrière moi et m'empresse de me retourner. Je l'entends murmurer des paroles destinées à ma fille. Le ton est dur, sans pour autant être menaçant.

- Maintenant que ta mère est debout tu vas peut-être manger autre chose que des bananes et du chocolat. Ok Musume ?

Je vois ma fille froncer les sourcils, ne comprenant pas un traître mot de ce que vient de dire l'étranger … Natsuki Kruger si je me souviens bien. Je décide de l'interpeller tout en pointant légèrement ma fille du doigt.

- Hikari.

Je le vois s'avancer vers moi, toujours avec cette démarche hors du commun, et suis légèrement apeurée. Contre toute attente, il me présente l'une de ses mains et pose l'autre sur son torse.

- Hikari ? Natsuki.

Je n'arriverais pas longtemps à faire semblant de ne pas le comprendre. Je secoue la tête et pointe de nouveau ma fille du doigt.

- Hikari.

Je le vois s'avancer vers ma fille qui reste figée et devient légèrement pâle. Il lui frotte la tête, comme on le ferait pour caresser un chien tout en s'abaissant à son niveau avec une certaine difficulté.

- Tu peux dire Natsuki ?

Ma fille me regarde perdue, légèrement tremblante. Mieux vaut ne pas le contredire. Il pourrait devenir violent s'il n'obtient pas ce qu'il veut.

- Kare no namae wa Natsuki desu. Kare no namae o iu.

Ma fille hoche la tête et déglutit difficilement.

- Na … Natsu … ki.

Il semble satisfait car il se relève et reconcentre son intention vers moi. Je présume qu'il veut savoir mon prénom. Je m'incline légèrement et murmure faiblement.

- Shizuru.

Il me sourit légèrement tout en se redirigeant vers la cuisine.

- Même si je comprends rien à ce que tu racontes je sais au moins que tu t'appelles Shizuru et ta fille Hikari. Je pourrais au moins compléter les passeports provisoires.

Il se retourne et continue sur une phrase qui me fait rougir de toute part.

- T'es vraiment d'une beauté folle Shizuru. Faut juste que tu reprennes un peu de force. Je suis sûre que Mai voudra bien t'engager en tant que serveuse là où je travaille. Faudra juste que je fasse gaffe que personne ne te touche. Les mecs peuvent être des vrais salauds quand il voit une jeune femme aussi sublime que toi.

Je ne sais pas qui est ce Natsuki Kruger mais il ne semble pas me vouloir du mal. Je dois quand même me méfier. Il me fait penser à un loup solitaire, blessé et perdu. Et les loups chassent pour se nourrir…


le 1 Avril 2013 21 :00

Nous sommes assises devant ce qui nous a été livré. J'ai tenté de faire la cuisine mais un vrai désastre. Depuis mon retour, j'ai essayé de me familiariser avec la cuisine ou encore la machine à laver. Je n'ai jamais été une « femme modèle » mais mon séjour dans l'armée n'a fait qu'empirer mon incompétence. Shizuru n'a pas touché à son assiette tout comme sa fille d'ailleurs. Hikari a tenté de manger mais sa mère l'a empêché de le faire. Je secoue la tête et avance le plat vers elle. Elle sursaute face à mon action. Mon geste est assez brusque, j'ai besoin de mettre un peu de douceur dans mes actions et mes propos. Il faut qu'elles mangent … Si cela signifie que je dois les forcer alors je le ferais.

- Manges c'est bon.

Pour simple réponse, elle repousse le plat. Je réitère mon action et elle fait de même. La colère commence à reprendre le dessus. Je pose avec force mes couvercles. Je la vois me fixer avec un sentiment de crainte. Mon comportement est en train d'empirer encore plus la situation. Je me lève pour prendre un peu d'eau, et surtout pour me calmer. Je remarque que la jeune femme échange mon plat avec celui de sa fille. J'ai comme un vide qui m'envahit l'estomac. Je connais ce comportement, c'est un réflexe. Ne pas toucher à sa nourriture si on ne connaît pas son origine. Pense-t-elle réellement que j'allais les droguer ou les empoisonner ? Il n'y a pas que moi qui doit oublier mes anciens réflexes ...

Je ne connais pas cette nourriture et je n'ai pas assez confiance pour y goûter. La dernière fois que j'ai fait confiance à un homme m'offrant un verre, je me suis retrouvée sur un lit, nue, le lendemain. Neuf mois plus tard, je mettais au monde Hikari. Je me reconcentre sur l'homme me faisant face. Ce Natsuki … C'est un mercenaire, il ne me voit comme un moyen de se satisfaire. Il semble sur le point de me gifler pour mon refus d'obéissance mais contre toute attente, il ne le fait pas. Il a remarqué que j'ai échangé les plats. Je suis prête à recevoir un châtiment pour cela mais ma fille a besoin de se nourrir. Je le vois récupérer son assiette et secouer la tête. A ma plus grande surprise, il prend une cuillère et la trempe dans l'assiette de ma fille. Il mange quelques bouchées puis avance d'un geste brusque l'assiette devant ma fille. Celle-ci me regarde et j'incline la tête, sûre que son repas ne présente aucun danger pour elle. Il porte son attention à nouveau sur son repas mais s'arrête d'un coup et souffle d'agacement. Il répète les mêmes opérations avec mon assiette et me la tends avec plus de douceur, tout en marmonnant d'un ton rauque, incapable de masquer son mécontentement.

- Comme-ci je pourrais avoir ce genre de comportements aussi …

Je fronce les sourcils à son commentaire que je ne suis pas sensée comprendre. Il passe une main sur son visage et murmure en posant une main sur torse.

- Bon pour faire simple … Musume ok ?

Je ne comprends pas pourquoi il me dit ça. Son regard me paralyse. Il se lève et s'avance vers moi. Je tente de me lever pour le contrer mais il pose une main sur mon épaule pour me forcer à rester assise. Il me fixe un instant puis saisit l'une de mes mains. J'arrive à sortir de l'emprise et me relève tout en le bousculant. Je sens une prise ferme sur mon bras et me fais plaquer contre le mur. Je sens une présence derrière moi et je sais de qui il s'agit. Il me retourne et me bloque entre le mur et son corps. Je sais ce qu'il cherche. Je distingue ma fille et lui murmure de fermer les yeux. Je ne veux pas qu'elle voit ça. Il me saisit la main et la place en dessous de son t-shirt. Je sens un tissu au niveau de son torse. Sa prise sur ma main est plus souple. Je le fixe un instant et il hoche la tête. Je laisse mes mains s'aventurer tout en ne le quittant pas du regard. Je la retire directement lorsque la réalisation me frappe : Natsuki Kruger est une femme. Elle se décale de moi et retourne à sa place. Elle reprend son repas tout en poussant l'assiette devant moi. Je caresse la joue de ma fille et lui murmure de reprendre son repas. Je saisis la fourchette tout en fixant l'autre femme. Elle s'arrête un instant de manger et me fixe à son tour. Je saisis une bouchée de mon repas. Elle soupire légèrement et continue son repas. Ma fille murmure doucement à mon égard.

- Itadakimasu

Elle fixe ma fille avec un léger sourire mais ne dit rien. J'essaie de me remettre de mes émotions et essaie de comprendre la situation. Le silence a alors repris sa place.


le 1 Avril 2013 21 :30

Cette journée m'a épuisée et pourtant je sais que je n'arriverais pas à trouver le sommeil. Je me suis affalée sur mon canapé et allume la télévision. Je tombe sur une chaîne où il passe Balto. Je souris à la vue de ce dessin animé ayant bercé mon enfance. Je me lève du canapé et vois la jeune fille assise à terre. Je l'attrape et la pose sur le canapé à côté de moi. Je la sens se figer lorsque je la saisis mais décide de ne pas émettre le moindre mot. Il ne manquerait plus qu'elle se remette à pleurer. D'abord réticente, elle s'installe confortablement et regarde la télévision. Je cherche du regard sa mère qui n'a pas quitté des yeux mes actions envers sa fille. Je me lève pour aller la rejoindre. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai envie de lui parler. Cette douleur est insupportable mais j'essaye de marcher sans poser trop de poids sur ma jambe droite. En m'asseyant, j'oublie de faire attention et grimace suite à la douleur remontant dans ma jambe. Je la vois me regarder bizarrement mais je me contente de secouer la tête toute en massant ma jambe. Avant que je ne puisse ouvrir la bouche, elle me devance et parle avec cet accent pur, envoûtant.

- Itami.

Elle fixe ma jambe meurtrie. Elle doit sûrement me demander pourquoi j'ai mal.

- Une blessure de guerre. J'ai été poignardée par un gars. Le couteau a touché un nerf alors j'ai toujours mal. Ça varie en fonction des périodes mais depuis que je suis rentrée ça me lance plus … Sûrement le fait que j'ai arrêté de prendre des ...

Je m'arrête dans mon monologue et souris de ma bêtise.

- Tu comprends rien à ce que je te raconte … Désolé je n'ai pas pensé à la barrière linguistique. Je ne suis pas très maligne, tu sais.

Je la sens prendre ma main tout en tremblant légèrement. Elle la place sur son côté pansé et murmure doucement.

- Itami.

Je hoche la tête et prends à mon tour sa main dans la mienne pour la guider jusqu'à ma jambe. Elle montre un peu de réticences au début mais finit par se laisser faire. Je sais que je dois passer par la douceur si je veux avoir une chance de pouvoir obtenir sa confiance.

- Itami … Souffrance.

Elle souffre à la jambe. Le fait de savoir qu'elle est une femme me permet de diminuer un peu mes craintes. Je sais que je suis à l'abri de certains comportements typiquement masculins et dominateurs. Malgré cela, je n'arrive pas à comprendre la situation. J'essaie de limiter la ligne, non le fossé creusé entre nous deux. Je ne pensais pas qu'elle pourrait parler autant. J'ai un mal fou à ne pas sourire lorsqu'elle se rappelle que je suis japonaise mais ne préfère pas montrer mon amusement. Elle pourrait mal le prendre et cela pourrait vite dégénérer. Nous sommes restées plusieurs minutes à nous fixer, ma main retenue par la sienne. Puis elle s'est relevée et dirigée vers le canapé. Je la vois saisir ma fille endormie et la transporter dans la chambre où je me trouvais à mon réveil. Elle la pose délicatement sur le lit puis me fixe un instant. Elle s'avance vers une armoire et en sort quelques vêtements qu'elle me tend pour une partie et disparaît avec le reste. Je l'entends me dire un 'bonne nuit' et referme délicatement la porte. Je fixe la porte un moment et murmure tout en serrant les vêtements contre moi 'Bonne nuit Natsuki'.

Fin du chapitre 4