Chapitre 3.
La nuit fut courte, partagée entre les cauchemars et la douleur lancinante qui parcourait tout mon corps. Le chemin jusqu'au bureau me parut plus long que d'habitude et lorsque je m'assis sur cette chaise inconfortable, je poussai pourtant un soupir de soulagement. La matinée se déroula calmement jusqu'à ce que je reçoive la visite de Kramer et son homme de main du moment. Les questions furent les mêmes…Mes réponses aussi et leur visite me laissa à demi conscient, allongé sur le sol froid de la pièce dans laquelle j'étais cantonné depuis des jours.
Je restai là un long moment, espérant secrètement, sans doute que quelqu'un me trouve. Mais en plus d'une semaine, personne n'était descendu, à part Kramer et je doutais que cela arrive aujourd'hui. Je finis donc par me lever et regagner, tant bien que mal, ma chaise. J'avais du mal à respirer et la position assise n'était pas des plus confortable. Mais il était, bien évidemment, hors de question, pour moi, de retourner chez moi pour m'allonger.
Je passais la journée là, à feuilleter distraitement des dossiers, griffonnant quelques notes sur telle ou telle affaire. Je ne pris pas la peine de monter chercher mon repas au distributeur à l'étage supérieur. Tous les midis je me contentais d'une barre de céréales et d'un café mais, aujourd'hui, un étage à monter me paraissait aussi insurmontable que gravir l'Everest. Je restai donc assis, essayant de me concentrer sur une affaire vieille de 20 ans qui n'avait aucune chance d'être résolue.
Quand l'heure de rentrer arriva, il me fallut de longues minutes avant de parvenir à me lever de ma chaise. J'aurais probablement dû consulter un médecin ou faire des radios pour m'assurer qu'un os déplacé n'était pas en train de me déchirer les entrailles mais l'hôpital était hors de mon périmètre et il n'était pas envisageable de faire une demande officielle auprès de Kramer. J'avais pourtant l'impression que quelque chose se déchirait en moi, à chaque inspiration.
Je parvins à marcher d'une manière, à peu près normale, jusqu'à la grande porte du hall d'entrée. En franchissant cette porte, je me rendis compte que le chemin du retour allait sans doute me paraître encore plus long que le matin. A ce rythme-là, d'ici la fin de la semaine, l'appartement dans lequel je vivais allait certainement me paraître plus lointain de quelques kilomètres. Cela aurait pu être drôle…Moi qui aurait voulu voir mon périmètre s'élargir… Ce soir, j'aurais préféré qu'il soit un peu plus réduit…
Je m'engageais lentement sur le chemin que je prenais tous les soirs sans vraiment faire attention à ce qui se passait autour de moi. J'entendis un coup de klaxon et une main me tira violemment en arrière. Après la surprise, la douleur et les petits points noirs qui se mirent à papillonner devant mes yeux, je fus surpris de voir Peter qui n'avait pas lâché mon bras. Nous étions au bord du trottoir et il devait me parler car ses lèvres bougeaient. Le son de sa voix me parvint à retardement et je vis, à son inquiétude que j'avais dû manquer une question importante.
-Tu devrais faire plus attention. Tu as failli te faire écraser.
Je posai une main contre le feu de signalisation à côté de moi, histoire de contrecarrer les tremblements qui secouaient mes jambes.
-Je suis un peu dans la lune… Merci…
-Tu n'as pas l'air dans la lune, tu as l'air épuisé. Qu'est-ce que tu fais de tes nuits ?
La question se voulait humoristique mais je sentis, à nouveau, les larmes monter à mes yeux. Je n'allais quand même pas me mettre à pleurer comme un gosse, au milieu de la rue. Mais mes côtes me faisaient un mal de chien, mon dos était si douloureux que j'avais du mal à me tenir debout.
Et Peter qui me regardait avec ce sourire bienveillant qui m'avait tellement manqué. Je ne pouvais rien lui dire. Même si j'avais voulu, si j'avais pu, il ne m'aurait probablement pas cru.
-Je ne dors pas très bien.
Je tournai les talons et repris la direction de mon appartement, espérant que Peter ne me suivrait pas. Ou alors, était-ce le contraire ? Je ne parvenais plus à penser de manière claire. Je semblais une chose et son contraire. Les conséquences d'une intervention de Peter dans ma relation avec Kramer pourraient être très graves pour lui et il était hors de question que je sois à l'origine de nouveaux problèmes pour celui que j'avais considéré comme mon meilleur ami.
Je sentis sa présence derrière moi alors que j'essayais de marcher droit sur ce trottoir qui persistait à tanguer sous mes pas. Je croisais les doigts pour parvenir à faire les derniers cent mètres me séparant de mon canapé sans m'évanouir. Une fois arrivée devant la porte, je réussis à l'ouvrir mais se dresser maintenant devant moi les marches menant au premier étage. Peter était toujours derrière moi.
Me retournant, je le vis, les bras croisés sur la poitrine, posant sur moi le regard d'un instituteur ayant pris un des ses élèves en train de tricher. Il pensait sans doute que je passais mes nuits dans les soirées les plus courues de la Capitale.
-Ce ne sont que quelques marches et tu les regardes comme s'il s'agissait un mur d'escalade.
Je parvins à lui sourire avant de poser mon pied droit sur la première marche. Je dus serrer les dents pour gravir ces « quelques marches » sans hurler de douleur.
Peter me suivait et je n'avais pas assez de forces pour tenter de le repousser. En entrant dans l'appartement, je ne pris pas la peine de refermer la porte. J'avais très envie de me glisser sous une douche bien chaude mais je me contentais de m'asseoir sur une chaise. Peter prit place en face de moi. Il semblait attendre que je me mette à parler. Il fallait que je trouve une excuse plausible pouvant expliquer mon état. Peter avait semblé l'attribuer à la fatigue et à mes soirées agitées, je pouvais donc me servir de cela à mon avantage. Il allait falloir être convaincant.
-Elisabeth ne t'attend pas à la maison ?
-Je lui ai dit que je devais passer voir un ami, en rentrant.
-Je vois… Tu ne devrais pas tarder, alors…
Peter me regarda et fronça les sourcils.
-Quoi ?
-C'est de toi que je parle…
-Ah… Désolé…
Ces mots me touchaient et me déstabilisèrent un instant.
-C'est très gentil mais je n'ai pas grand chose à t'offrir. On ne remplit mon réfrigérateur qu'une fois par semaine. Mais il doit me rester du thé…
J'attendis quelques secondes espérant que Peter me demande de ne pas bouger mais il se contenta de hocher la tête.
-Avec plaisir.
Je pouvais sentir son regard posé sur moi. Il scrutait chacun de mes mouvements et je devais avoir l'air particulièrement maladroit.
Je sentis une goutte de sueur perler à mon front lorsque j'échappai la cuillère avec laquelle je venais de verser le thé dans la théière. Je décidai qu'il valait mieux la laisser par terre et je finis de préparer deux tasses de thé que je posai sur la table.
-Tu comptes laisser cette cuillère par terre ?
-Si ça te dérange tant que ça, tu peux la ramasser…
Peter sembla se contenter de cette réponse et trempa ses lèvres dans son thé. La grimace qui déforma son visage en dit long sur le goût de ce breuvage. J'avais fini par m'habituer.
-Désolé, il n'est pas très bon.
-Ce n'est pas grave mais je suis un peu surpris… On est très loin du café de June…
-Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, beaucoup de choses ont changé.
-Pas toi…
-Comment ça ?
-Allez, tu peux me le dire… Je me suis un peu renseigné… Ton bracelet t'interdit de sortir d'un périmètre très restreint et pourtant tu as le visage d'un homme qui passe ses nuits à profiter des attractions de cette ville…Comment tu fais ?
Même si ça aurait pu tourner à mon avantage et m'offrir une parfaite excuse, ces mots étaient quand même durs à entendre… Il avait toujours eu des doutes sur mon honnêteté, persuadé que je passais mon temps à monter des plans tordus pour me soustraire à son autorité. J'aurais pu sauter sur l'occasion et confirmer ses soupçons mais je ne pouvais m'empêcher de me sentir blessé par ses paroles. Je trempai, à mon tour, mes lèvres dans ma tasse pour gagner un peu de temps et calmer ma colère.
-Alors… ? Promis, je ne dirais rien à Kramer.
-Il n'y a rien à dire, Peter. Juste des difficultés pour dormir.
-Pas de soirées animées… ? Pas de cocktails… ? Même pas un bon café… ? Tu ne dois pas vraiment être à ton aise…
-Si tu savais…
J'avais murmuré mais c'était sans compter sur l'habitude qu'avait pris Peter de lire sur mes lèvres.
-Si je savais quoi… ?
Je me redressai et tentai sans succès de sourire. Mais je vis que Peter n'était pas dupe et qu'il commençait à se douter que quelque chose n'allait pas.
-Neal…s'il te plait…Qu'est-ce qui se passe ? Tu traverses la rue sans regarder parce que tu es trop fatigué pour faire attention, tu as mis presque trente minutes pour parcourir les 500 mètres qui séparent les bureaux de ton appartement. Je ne t'avais jamais vu marcher si lentement et tu laisses une cuillère par terre parce que tu n'as pas la force de te baisser pour la ramasser.
Il était toujours aussi perspicace et j'aurais dû me douter qu'il remarquerait mon état.
-Il n'y a rien de mystérieux là-dedans. Je suis fatigué après plusieurs nuits sans sommeil et l'Agent Kramer m'a réservé des journées bien remplies.
Peter se leva, visiblement contrarié. Il posa les deux mains sur la table devant moi avant de se pencher en avant.
-Tu as apparemment oublié que je peux dire quand tu me mens. Je ne sais pas ce que tu caches, Neal mais je n'ai pas l'intention de faire comme si tout allait bien.
Je me levai à mon tour, essayant de retenir un gémissement.
-Peter, fais ce que tu penses devoir faire. L'Agent Kramer pourra te donner les relevés de mon bracelet et je peux te garantir que je n'ai même pas envisagé de l'enlever.
-Mozzie… ?
-Pas de nouvelles depuis des semaines. Il ne sait même pas que j'ai été transféré ici.
Peter fronça à nouveau les sourcils et son attitude distante et suspicieuse commençait à me mettre en colère.
-Peter, je n'ai rien fait de mal. Je me contente d'essayer de…
Quel mot employer ? Survivre…ne pas devenir fou…repousser cette envie de me jeter par la fenêtre… ?
-Je me contente de faire ce qu'on attend de moi.
-Tu en es bien sûr ?
Je me rassis, entourant mes bras autour de mes côtes douloureuses.
-Ecoute, Peter…Je ne sais pas ce que tu cherches à faire mais j'ai besoin de repos. Alors, mène ton enquête, si tu le souhaites… Mets moi sous surveillance, si ça peut te faire plaisir. Je passe mes journées à lire de vieux dossiers pour essayer de trouver de nouvelles pistes… Ensuite je rentre…comme tu me l'as vu faire hier et aujourd'hui.
Je pris une courte inspiration avant de poursuivre.
-Parfois je me permets de dessiner… Ah, oui…désolé…j'ai dérobé quelques feuilles et un crayon au bureau mais, si ça pose un problème, je les ramènerais dès demain.
-Neal…
-Laisse-moi finir, s'il te plait. Je n'ai pas le droit de sortir de mon périmètre. Mes courses sont livrées à domicile et le dimanche, seul jour où je ne me rends pas au bureau, je fais parfois une promenade jusqu'au parc.
Peter resta silencieux quelques instants. J'avais parlé sans colère mais avec franchise et mon ami semblait déstabilisé.
-Neal, je ne voulais pas…
-Bien sûr que si, Peter. Il y a une chose que j'ai apprise au cours de ces années passées à tes côtés, tu ne fais jamais rien au hasard. Je suis désolé de te décevoir mais je n'ai rien à me reprocher cette fois. Kramer m'a fait venir ici sans que j'aie mon mot à dire et je me contente de faire ce qu'il me demande.
-Neal, je m'inquiète seulement pour toi.
-Tu n'as aucune raison de t'inquiéter.
Peter ne paraissait pas décidé à partir. Je finis par me lever pour rejoindre ma salle de bains. J'espérais que cela suffirait à le faire partir. N'entendant plus de bruit, je commençais à ôter ma veste mais je me rendis vite compte que cette manœuvre allait être plus compliquée que prévue.
-Tu as besoin d'aide… ?
Je ne m'attendais pas à l'entendre si proche. Je me retournais un peu trop vite et la pièce se mit à tourner autour de moi. Je sentis le bras de Peter passer autour de ma taille et je le remerciai silencieusement de ne pas trop serrer son étreinte.
Je gardai les yeux fermés, le laissant me guider vers ma chambre. Je me retrouvais assis sur mon lit et, après quelques secondes, je me décidai à ouvrir les yeux.
-Tu vas te décider à me dire ce qui ne va pas.
-Je te l'ai déjà dit mais tu persistes à ne pas me croire.
-Neal tu bouges avec une telle lenteur… Ce n'est pas de la fatigue…
-Peter…va-t'en, s'il te plait.
J'essayais de ravaler mes larmes, ma colère et ma peur. Il ne fallait pas que Peter découvre la vérité. Je le connaissais suffisamment pour savoir qu'il ne supporterait pas de laisser Kramer abuser de moi de la sorte. Il faudrait qu'il lui parle, qu'il se mêle de ce qui risquait de lui créer des ennuis.
-Je ne partirai pas tant que tu ne m'auras pas dit ce qui t'arrive.
-Je me suis blessé en chutant dans les escaliers. Ce n'est rien de grave mais j'ai du mal à dormir à cause de la douleur…
Je ne comptais pas trop à ce que Peter me croie sur parole.
-Laisse-moi voir.
-Peter, tu n'es pas médecin.
-Tu en as vu un, de médecin… ?
-Pas la peine d'embêter l'Agent Kramer avec ça.
Peter s'avança vers moi et commença à déboutonner ma chemise. Je n'avais pas les moyens, ni la force de m'opposer à lui. Il se rendit vite compte que les marques sur mon torse n'étaient pas dues à une chute.
-Qui t'a fait ça ?
-Je t'en prie, Peter. Ne te mêle pas de ça.
-Comment je pourrais fermer les yeux ? Quelqu'un t'a frappé et je dirai, vu l'étendu des bleus, il n'y est pas allé doucement.
Je m'allongeai sur le lit, décidant d'ignorer la question et de rester muet jusqu'à ce qu'il perde patience et quitte mon appartement. Mais il ne paraissait pas décidé à quitter les lieux. Je fermai les yeux et c'est dans un demi sommeil que je l'entendis parler au téléphone. Je savais que son intervention n'allait pas plaire à Kramer. D'une manière ou d'une autre, il l'apprendrait.
Je fus réveillé par la main de Peter posée sur mon épaule. Un homme était debout à côté de lui.
-Neal, c'est le docteur Davis.
-Il ne manquait plus que ça. Peter, je t'ai demandé de me laisser seul et de ne pas te mêler de ça.
-Laisse-le, au moins t'examiner.
Je m'assis lentement sur le lit. J'avais juste envie de leur dire que ça ne servait à rien, que demain, tout recommencerait. Mais si je me laissais faire, Peter finirait peut être par partir et oublier cette histoire.
L'examen fut long et douloureux. La conclusion du médecin sans appel. J'aurais dû me rendre à l'hôpital pour faire des radios, ce qui, bien sûr était hors de question. Peter et lui quittèrent la chambre me laissant le soin de renfiler ma chemise. En essayant de la boutonner je constatai que mes mains tremblaient. La fatigue sans doute ou peut-être le fait que je n'avais rien avalé depuis la veille. Après quelques essais infructueux, je parvins à me lever et je me dirigeai vers ma cuisine où il devait me rester un paquet de biscuits.
Peter et le docteur Davis étaient toujours en grande discussion. Ils s'interrompirent à mon arrivée.
-Faites comme si je n'étais pas là. Après tout, c'est même pas chez moi ici…
Je fouillai dans mes placards à la recherche de quelque chose à manger, essayant de résister à la tentation de passer ma colère sur la vaisselle.
-Neal, le docteur Davis a constaté que certains bleus étaient plus anciens que d'autres….
Je me retournai lentement, fixant un regard noir sur le médecin. Il n'appartenait pas au FBI mais il semblait avoir bien compris à qui il devait rendre des comptes.
J'aurais dû m'habituer à ce genre d'intrusions dans ma vie privée depuis le temps mais c'était toujours aussi désagréable de se voir nier le simple droit au respect de son intimité.
-Et… ?
-Neal est-ce quelqu'un, au bureau, t'a fait ça ?
-Je t'ai dit que j'étais tombé dans les escaliers.
-Arrête de me mentir…
Je m'avançais lentement vers lui et plongeai mon regard dans le sien.
-Peter, ça fait des mois que tu es parti, des semaines que je n'ai pas de nouvelles…Tu n'es plus mon supérieur, tu n'as plus aucune obligation envers moi. Je te demande seulement de respecter mon choix de ne rien dire et de quitter mon appartement.
-Neal…Si un agent est responsable de tes blessures…il faut que je le sache. Je ne peux pas laisser faire ça…
-Pourquoi ? Au nom de quoi interviendrais-tu ? Au nom de notre amitié…des services rendus…Ne me sers pas le discours du respect des règles, tu sais bien mieux que moi comment ça marche…Je ne suis qu'un jouet qu'on se refile d'un bureau à l'autre.
Je dus m'arrêter pour prendre appui contre la table. Décidément, la semaine allait être très longue.
-On n'a, pour moi, pas plus de considération que pour les fournitures de bureau. Alors, s'il te plait, contente-toi de faire comme les autres…tourne la tête de l'autre côté et imagine-moi loin d'ici.
-Je ne peux pas faire ça.
Je finis par lui tourner le dos et retourner vers ma chambre. Quoi que je dise, il n'en ferait qu'à sa tête. Je dus rester un long moment assis sur le bord du lit, le regard dans le vide, incapable de me résoudre à m'allonger. J'avais mal partout et chaque respiration était une souffrance.
-Tu devrais t'allonger.
-Et tu devrais partir.
-Neal, contrairement à ce que tu peux penser, ils n'ont pas le droit de te traiter comme ça.
Je ne pus me retenir de rire mais je le regrettai aussitôt. Serrant un bras autour de mes côtes, j'attendis que la douleur s'atténue.
-Tu veux dire qu'ils n'ont pas le droit de me déménager comme un meuble, me priver des libertés les plus élémentaires, de m'enfermer dans un sous-sol humide toute la journée…
J'aurais pu continuer encore longtemps cette liste de libertés perdues, d'illusions envolées mais, à quoi bon…
-C'est Kramer… ?
-Non, Peter…Je te le demande comme une faveur en souvenir de notre amitié…Ne te mêle pas de ça. Les choses ont changé et je dois m'adapter et apprendre à vivre avec.
-Neal, personne ne devrais avoir à supporter ça.
-Je n'ai pas le choix…Rentre chez toi et continue ta vie.
-Hors de question…
Je me levai aussi vite que je pus et m'avançai vers lui.
-Peter, je ne suis rien pour toi et tu ne me dois rien. Alors rentre chez toi, va retrouver ta femme et oublie-moi.
-Comment peux-tu dire ça ?
-Et toi, comment peux-tu penser qu'il y a encore un lien quelconque entre nous ? Tu es parti sans un mot, sans te retourner. Tu n'as pas idée de ce à quoi les derniers mois ont ressemblé pour moi. Et maintenant, tu veux jouer les chevaliers blancs et me sauver…C'est trop tard, Peter. Ils ont gagné. Ils ont fini par y arriver…
-Que veux-tu dire ?
Je sentis les larmes couler le long de mes joues mais je n'en avais plus grand chose à faire.
-Kramer veut me voir derrière les barreaux et il va finir par y arriver.
-Il a des preuves… ?
-Il attend que je les lui donne.
Je vis une lueur dans le regard de Peter. Il avait compris, je n'avais pas besoin d'en dire plus. Je me rassis sur mon lit.
-Tu vois, finalement, je vais finir par payer mes dettes, toutes mes dettes…
Peter s'accroupit devant moi et je fus surpris de voir l'émotion qui avait envahie son regard.
-Neal, Kramer te menace ?
-C'est bien plus subtil que ça. Tu le connais mieux que moi. Il veut me voir plier et rendre les armes et si j'étais le seul impliqué, j'aurais probablement déjà abandonné.
-Mozzie… ?
-Non, pas cette fois.
Peter se redressa. Il semblait hésiter. L'implication de son ancien patron le perturbait et, comme à son habitude, il avait du mal à me faire totalement confiance.
-Je te remercie pour ce que tu as fait, Peter mais je crois qu'il vaut mieux en rester là. Je vais me débrouiller. Il finira bien par se lasser de son nouveau jouet. Tu sais, je suis capable de faire profil bas…
Je m'allongeai sur le lit, fermai les yeux et je dus finir par m'endormir. Quand je rouvris les yeux, Peter était parti. Je ne savais pas si je devais m'en sentir soulagé ou m'inquiéter de ce qu'il pourrait faire maintenant qu'il savait.
Le lendemain matin, après une longue douche bien chaude et un petit déjeuner léger, je repris le chemin de mon sous-sol en espérant que Kramer m'oublierait, au moins pour une journée. Mais lorsque je pénétrai dans le hall d'entrée, il était là et, sans un mot, me fit signe de le suivre. Nous prîmes l'ascenseur jusqu'à l'étage des archives…L'endroit idéal pour une petite discussion matinale.
A peine arrivés dans la salle, il me poussa violemment contre le bureau. Il avait donc décidé de passer à l'action, lui même.
-A quoi tu joues, Caffrey ?
-De quoi parlez-vous ? Je n'ai enfreint aucune règle.
-Burke…
Comme si un mot suffisait à me faire comprendre le sens de sa question…
-L'agent Burke m'a croisé dans le hall d'entrée il y a deux jours et il a cru bon de me suivre jusque chez moi pour parler du bon vieux temps. Hier soir, en sortant, il m'a rejoint alors que je rentrais. Je n'ai rien fait pour provoquer ces rencontres.
Kramer s'approcha. Son visage était à quelques centimètres du mien. L'homme avait le pouvoir de me détruire sans avoir jamais à en assumer les conséquences et il le savait très bien. Il exerçait ce pouvoir avec un réel plaisir.
-Alors pourquoi l'Agent Burke s'est-il, subitement, mis à poser des questions sur toi ?
Il fallait que je protège Peter, que je trouve une explication pour effacer les doutes de l'Agent Kramer.
-Peter pense que j'ai trouvé un moyen de tromper votre surveillance et il voulait s'assurer que je restais bien dans les clous. Il a de mauvais souvenirs des certaines de mes escapades et il ne veut pas que vous ailliez à subir les mêmes épreuves.
Cette explication sonnait bien et elle avait l'avantage de flatter Kramer.
-Peter devrait me connaître mieux que ça. Je t'ai à l'œil, Caffrey…
-Je sais et c'est exactement ce que j'ai dit à Peter.
Kramer s'éloigna un peu à mon grand soulagement. Mais ce soulagement ne fut que de courte durée et le coup qui vint s'écraser sur mon visage me fit vaciller. Je me retint au bureau mais, dans le mouvement, la douleur dans mes côtes se réveilla me coupant le souffle. Je dus perdre connaissance car je me retrouvai allongé à côté du bureau sas m'être rendu compte de ma chute.
Kramer était tellement sûr de son pouvoir qu'il n'avait même pas pris la précaution d'épargner mon visage. Qui irait remarquer une lèvre fendue ou une hématome sur un de mes yeux ? Quand mon geôlier fut parti, j'essayai de me remettre au travail mais mon œil gauche refusait obstinément de s'ouvrir. En passant une main sur mon visage, je me rendis compte que du sang s'écoulait de mon œil. Mon arcade s'était probablement ouverte suite au coup de poing.
Je me levai pour me rendre aux toilettes à l'étage, espérant ne croiser personne sur mon chemin. Je me passai un peu d'eau sur le visage et croisai mon reflet dans le miroir. Le moins que l'on pouvait dire c'est que je n'avais pas vraiment bonne mine mais qui allait s'en soucier. Il fallait juste que j'essaie de ne pas croiser Peter pendant quelques jours. Mais après notre discussion d'hier et la conversation qu'il avait dû avoir avec Kramer, je doutais qu'il revienne me voir.
Kramer me laissa tranquille le reste de la journée et je réussis à me détendre un peu. Je n'avais pas très envie de me plonger dans ces dossiers mais je doutais que quelqu'un remarque mon manque d'énergie. Je rêvai, penché sur un dossier, quand je vis se poser devant moi un gobelet de café. La délicieuse odeur atteint mes narines. Mon dernier vrai café me semblait dater d'une éternité. Je savourais quelques instants cette odeur tête baissée.
-Tu n'es pas facile à trouver…
Peter se tenait devant moi mais je gardais la tête plongée dans mon dossier. Je savais que je ne pourrais pas éviter son regard, ses questions mais j'essayai quand même.
-Neal, tu comptes continuer à faire semblant de ne pas me voir.
Je levai les yeux et essayai de lui sourire.
-Merci pour le café.
-Encore une chute dans les escaliers ?
Je savourai la première gorgée de ce breuvage. Peter savait exactement comment je l'aimais et je me sentis revivre l'espace de quelques secondes.
-Tu as besoin de mes services ?
-Non, je voulais voir comment tu allais. Tu n'avais vraiment pas l'air bien hier soir.
-Je suis à mon poste, comme tu peux le voir.
-Ce n'est pas la question que j'ai posée.
-C'est pourtant ma réponse…
Je ne voulais pas prolonger cette conversation mais Peter restait planté devant mon bureau.
-J'ai parlé à Kramer.
-Je sais.
Ces deux mots suffirent à Peter pour comprendre d'où venait cette nouvelle marque sur mon visage.
-Je suis désolé, je ne voulais pas te causer des ennuis.
-Je t'ai demandé de ne pas t'en mêler mais, comme d'habitude, tu n'as pas considéré ma parole comme valant la peine d'être écoutée.
-l'Agent Kramer n'a pas le droit…
-Qui te parle de droit… ? Tu penses que j'ai encore des droits… ? Mais regarde autour de toi, Peter. Si je supporte cette situation c'est que, la seule autre issue c'est la prison.
Un silence embarrassé suivit. Je voyais bien que Peter ne parvenait pas à envisager de solution. Il était toujours partagé entre l'envie de me croire et son affection pour son ancien mentor.
-Peter, ne te torture pas avec ça. Je ne suis pas en danger. Kramer sait ce qu'il fait et je ne pense pas qu'il veuille me voir mort.
-Et c'est censé me rassurer ?
-Je pense que tu as certainement bien d'autres sujets d'inquiétude que ma petite personne.
-Ça ne te ressemble pas d'accepter ton sort aussi facilement.
Peter n'avait pas tort et, en y réfléchissant, je me rendais compte que j'avais perdu cette envie de me battre. Mais ça ne datait pas de mon transfert à Washington. Ce sentiment s'était emparé de moi, le jour où ils avaient refusé de me laisser partir, le jour où Peter m'avait laissé tombé, le jour où les regards avaient commencé à se détourner à mon passage. Aujourd'hui, j'essayais seulement de prendre les jours les uns après les autres.
-J'ai changé… Les circonstances m'ont fait changé. J'ai compris que je n'avais plus les armes pour me battre.
-Te battre contre quoi ?
-L'injustice, la violence gratuite, l'abandon, la trahison…
Peter serra les dents. Il savait que ces reproches lui étaient aussi destinés et qu'il avait sa part de responsabilité dans ce qui m'arrivait.
-Si cette situation te convient…
Je ne m'attendais pas à ce genre de remarque et quand Peter tourna les talons, je restai, un long moment le regard dans le vide. Je n'avais pas toujours eu un comportement irréprochable mais ces mots faisaient mal. Comment pouvait-il penser que ce genre d'arrangement pouvait me convenir ? Je n'avais pas eu mon mot à dire et je sentais que Kramer avait encore d'autres projets pour me pourrir la vie.
