Chapitre 7.
Les heures et les jours qui suivirent s'écoulèrent de la même manière, dans la même lenteur. L'obscurité, autour de moi était totale. Mes yeux refusaient toujours de faire face à cette réalité que je redoutais tant. J'entendais les discussions autour de moi sans pouvoir intervenir ou manifester ma présence.
Mon corps avait rendu les armes au moment où Kramer avait prononcé ces mots qui résonnaient encore à mon esprit. La confusion était totale. Je savais que Peter était mort mais je l'entendais me parler tous les jours. Je sentais sa main dans la mienne et j'étais parvenu, une fois seulement, à serrer cette main, ce contact qui me réconfortait tellement.
De nombreuses personnes se succédaient à mon chevet mais aucune ne parvenait à percer ces murailles que mon inconscient avait bâties autour de moi. Seul Peter pouvait fissurer cette carapace invisible.
Les médecins, les infirmières tentaient, désespérément, de me faire réagir. D'après ce que j'avais compris de leurs discussions, mes blessures guérissaient normalement. J'avais fait mentalement la liste des os brisés, des hématomes mais une seule blessure me faisait souffrir.
Je n'arrivais pas à me détacher des mots de Kramer. Mon esprit était resté figé à l'instant où ces mots avaient été prononcés et, même la présence de Peter à mes côtés, ne pouvaient effacer l'idée que Kramer avait imposée à ma conscience. Il me faudrait du temps et une volonté que je n'avais, probablement pas, pour sortir de cette torpeur.
Une nouvelle fois, la porte de ma chambre s'ouvrit mais je ne pus reconnaître le pas qui s'avançait vers mon lit. J'avais appris, au cours des derniers jours passés ici, immobile dans ce lit, à reconnaître chacun de mes visiteurs au bruit de leurs pas. Mais il s'agissait d'une personne qui n'était encore jamais venue me rendre visite.
Je ne pus empêcher un frisson de parcourir mon corps lorsque j'entendis cette voix.
-Caffrey… Il fallait que je voie de mes propres yeux que ce qui se disait au bureau était vrai.
Le rire qui suivit n'avait rien de joyeux et toute la cruauté de l'homme résonnait derrière ce rire.
-Ils se demandent tous ce qui a bien pu te faire réagir de la sorte. Mais pas un ne pourra comprendre. N'est-ce pas, Caffrey ? C'est notre petit secret…
Il s'était penché au-dessus de mon visage. Je ne pouvais pas le voir mais je sentais sa présence, sa proximité. J'aurais aimé le repousser violemment, lui faire comprendre que j'étais toujours là et qu'il n'avait pas tout à fait terminé le travail de destruction qu'il avait commencé quelques semaines plus tôt.
-Je voulais te voir derrière les barreaux mais tu me fais un bien plus beau cadeau. Tu as construit toi-même ta prison. Te voir, là, immobile et à peine conscient, est un vrai plaisir. J'aurais dû y penser plus tôt mais, je crois que je n'avais pas vraiment mesuré à quel point tu tenais à Peter.
Je pouvais entendre une pointe de dégout dans sa voix mais je me fichais de ce que cet homme pouvait penser de mes sentiments pour Peter. Je n'avais pas honte de ce que je ressentais et, si je n'en avais jamais parlé à Peter, c'était par respect pour cet homme intègre et pour ne pas blesser Elisabeth.
L'homme enleva le bandage qui recouvrait mes yeux et je fus surpris de sentir la lumière sur mes paupières. Depuis que j'étais arrivé dans cette chambre, l'obscurité avait été mon alliée, mon refuge.
-Phillip que faites-vous là ?
Merci Peter… Une fois de plus, il arrivait au bon moment.
-Peter… Je suis venu prendre des nouvelles de Neal. J'ai entendu dire au bureau que son état était inquiétant.
-Vous n'avez pas le droit de vous approcher de lui.
-Peter, tu sais très bien que je n'ai fait que mon travail. Neal a confessé un crime et je me suis contenté de le placer en détention.
J'entendis Peter s'approcher de Kramer. La confrontation allait être intéressante, même si, j'aurais préféré que Peter n'ait pas à s'opposer à celui qui avait été son mentor, son ami.
-Vous êtes responsable de son état. Je ne sais pas ce que vous avez fait ou dit mais je trouverai la réponse et vous paierez pour le mal que vous lui avez fait.
-Peter, tu devrais faire plus attention… Ce jeune homme t'a nuit bien plus qu'il ne t'a aidé et tu ne sembles pas réaliser que des rumeurs circulent sur ton compte… Rumeurs qui pourraient faire du tort à ta carrière.
Non, Kramer… Ne faites pas ça.
Il allait tout détruire. Il était uniquement venu pour ça. Il espérait, depuis le début, croiser Peter.
-Vous avez agressé un collègue et vous lui avez extorqué des aveux sous la contrainte. Je le prouverai et je fermerai, moi-même, la porte de votre cellule.
-Peter, je ne cherche qu'à t'aider et à te prévenir. Neal n'a pas été honnête avec toi et je ne parle pas des ses nombreux forfaits dont nous ne savons encore rien.
Non Kramer…
Je devais trouver un moyen de l'arrêter mais j'étais incapable de faire un mouvement, de dire un mot. Je ne pouvais qu'assister, impuissant, à la destruction de ce qui restait de cette amitié à laquelle je tenais tant.
Kramer s'éloigna et sembla se diriger vers la porte et, l'espace d'un instant, j'eus l'espoir qu'il en resterait là.
-Neal a toujours éprouvé bien plus que de l'amitié pour toi. Lors de ma première visite j'ai cru qu'il s'agissait d'un amour fraternel et qu'il voyait en toi un modèle mais c'est bien plus que ça. Je suis désolé d'être aussi brutal mais je ne suis pas le seul à me poser des questions et je ne voudrais pas que ses sentiments malsains nuisent à ta carrière et ta réputation.
J'entendis la porte se refermer. Mon cœur se serra dans ma poitrine face au soudain silence qui envahit la pièce. Peter n'avait rien dit, il n'avait pas bougé. Mais je pouvais sentir sa confusion et sa colère.
Je suis tellement désolé, Peter. J'aurais dû t'en parler, j'aurais dû te dire à quel point tu comptais pour moi. Mes sentiments n'ont rien de malsains. Ils sont sincères mais jamais je ne ferais quoi que ce soit qui puisse freiner ta carrière. Peter, je t'en prie, il faut me croire.
-Comment as-tu pu faire ça ? Comment as-tu pu me cacher ça ?
Ce qui faisait le plus mal ce n'était pas les mots mais le ton sur lequel ils étaient dits. Peter était blessé, une nouvelle fois, par ma faute.
-Tu m'as menti…Toutes ces années… Tu m'as fait croire… Je pensais que nous étions amis…
Nous sommes amis… La nature de mes sentiments pour toi n'a rien à voir là dedans. Je ne t'ai pas menti… J'ai choisi de ne rien dire et, vu ta réaction, j'ai eu raison.
J'aurais aimé pouvoir dire ces mots, j'aurais aimé pouvoir me défendre mais mon corps, mon esprit étaient prisonniers. Kramer avait raison, j'avais construit ma propre prison… prison, à l'intérieur de laquelle je m'étais retranché.
-Peter, que se passe-t-il ? Je t'entends hurler du couloir.
Je n'avais pas entendu Jones entrer mais je fus soulagé de le savoir là. Il pourrait sûrement trouver les mots pour rassurer Peter et l'aider à se calmer.
-Kramer était ici…
-Je vais demander à un Agent de se poster devant la porte. Kramer avait interdiction de s'approcher de Neal.
-Je sais mais, visiblement, il avait une information importante à me communiquer.
Peter s'assit lourdement sur une chaise. J'avais remarqué, ces derniers jours, à quel point chaque son pouvait être lourd de sens. La manière dont les bruits de pas pouvaient changer suivant l'humeur de la personne, les soupirs qu'on entendait à peine en temps normal prenaient une résonnance toute particulière quand on ne pouvait voir les traits d'un visage. Peter était épuisé et déçu.
-Qu'a-t-il dit ?
-Il a parlé de Neal et de ses sentiments pour moi…
Peter laissa sa phrase en suspens comme si Jones devait comprendre la suite tout seul.
-Et… ?
-Apparemment, Neal m'a caché le fait que, durant toutes ces années de collaboration, il n'avait pas vu en mois seulement un partenaire, un ami.
Jones s'approcha, prit une chaise et j'en déduis qu'il avait pris place face à celui qui avait été son patron.
-Peter, Neal a toujours eu beaucoup d'admiration pour toi.
Le petit rire ironique de Peter me fit bien plus mal que tous les coups que Kramer avait pu m'infliger.
-C'est le moins qu'on puisse dire…
Jones poussa un soupir d'exaspération. Il semblait agacé par la réaction de son ami et je compris que Kramer n'était pas le seul à avoir vu clair dans mon jeu. Je n'étais pas aussi bon acteur que ce que je pensais.
-Peter… A-t-il jamais eu, envers toi, un geste déplacé ou inapproprié ?
Peter ne répondit pas mais je l'entendis bouger.
-C'est bien ce que je pensais. Tu lui as servi de modèle, de référence pendant des années. Puis ce sentiment s'est transformé, pour lui, en quelque chose de plus profond. Mais jamais il n'aurait fait quoi que ce soit qui puisse te mettre mal à l'aise.
-Tu savais ?
-J'ai passé ces dernières années à l'observer et j'ai fini par comprendre pour quelle raison il n'avait jamais tenté de s'enfuir.
Peter remua sur sa chaise. Je savais que cette conversation le mettait très mal à l'aise. Je me promis de remercier Jones de prendre ainsi ma défense. Nous avions eu de nombreux différends mais c'était un homme honnête et droit, sur qui on pouvait compter.
-Il a essayé plusieurs fois…
-Peter, tu penses que s'il avait vraiment voulu disparaître, nous aurions réussi à le retrouver aussi facilement. Tu le connais mieux que ça. Il ne pouvait pas te quitter. Je ne devrais pas te le dire mais quand tu es parti pour Washington, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il venait au bureau tous les jours mais on voyait bien que le cœur n'y était plus.
-Pourquoi ne m'avoir rien dit ?
Parce que tu avais une nouvelle vie à construire…loin de moi et des ennuis que j'aurais pu te causer.
-Je pensais que vous étiez toujours en contact et qu'il finirait par se faire à sa nouvelle vie. Je dois avouer que j'ai aussi refusé de voir certains signes. Il est parfois tellement plus facile de fermer les yeux.
-Si je comprends bien, tout le monde savait… tout le monde sauf moi…
-Non, Peter. Neal a réussi à masquer ses sentiments aux yeux de la majorité des gens. Il est passé maître dans l'art de masquer ses émotions quand il pense que cela vaut mieux pour tout le monde.
Comment aurais-je pu imposer ce genre de sentiments à Peter sans détruire l'équilibre qu'il avait bâti avec Elisabeth ?
-Neal t'aime…à sa manière…parfois maladroite mais tu ne peux pas lui en vouloir d'avoir voulu te protéger.
-En me mentant… ?
-Peter, s'il te plaît, ne joue pas à ça avec moi… Neal est une victime dans cette histoire. Kramer s'est acharné sur lui sans autre raison qu'une haine infondée. Il est allé jusqu'à changé sa date de transfert sans rien dire à personne.
Cette fois, j'étais perdu. Je ne voyais pas de quoi Jones parlait. J'avais reçu un courrier m'informant de la date de mon transfert à Washington et la date inscrite sur cette convocation était bien celle à laquelle on était venu me chercher.
-De quoi parles-tu ?
-Dans le dossier qu'on a reçu, le transfert de Neal était, à l'origine, prévu le mardi matin. Nous avions prévu une petite fête d'adieu le lundi soir. Au lieu de ça, Kramer l'a envoyé chercher deux jours plus tôt. J'ai cru à une erreur de la bureaucratie mais je commence à penser que tout avait été calculé.
-Pour que Neal pense que personne n'accordait d'importance à son départ… ?
-Et c'est probablement ce qu'il a cru. Nous n'avions rien fait, dans les semaines précédentes, pour lui faire penser le contraire.
Je ne savais pas quoi penser de cette nouvelle information. Il est vrai que j'avais mal vécu mon départ solitaire du bureau dans lequel j'avais travaillé pendant ces années. Mais je ne m'étais pas vraiment attendu à une fête d'adieu. Je me rendais compte que j'avais mal jugé mes collègues. Ce que j'avais pris pour de l'indifférence, était en fait de la gêne et de la pudeur…peut-être de la maladresse.
-Je ne sais plus quoi penser. Je n'ai jamais imaginé que Neal puisse avoir ce genre de sentiments pour moi. Je suis perdu…
-Essaie d'imaginer ce que lui a pu ressentir toutes ces années… Il a gardé pour lui ses sentiments parce qu'il savait que tu ne pourrais les accepter. Il a dû se contenter de travailler avec toi en se battant pour gagner ta confiance et rester ton ami.
Le silence qui suivit en disait plus long que tous les mots que Peter aurait pu prononcer. Il n'avait jamais pensé à notre relation sous cet angle. Il n'avait vu en moi qu'un collègue, parfois peut-être un ami. Il ne m'avait jamais vraiment fait confiance et cette méfiance, cette suspicion permanente m'avait fait beaucoup souffrir.
-Je vais retourner au bureau pour demander à ce que la chambre de Neal soit surveillée. Il a besoin de calme et de repos…
-Je vais rester là…
-Oui, Peter…c'est une bonne idée. Neal va avoir besoin de toi…
Jones n'en dit pas plus et j'entendis la porte de la chambre se refermer. Je me retrouvais seul avec Peter, incapable de communiquer avec lui, incapable de le rassurer ou d'essayer de sauver ce qui pouvait encore l'être. Je ne pouvais qu'attendre qu'il se décide à parler. Je n'eus pas longtemps à patienter.
-Je ne sais pas quoi dire, Neal. Je me suis trompé sur tellement de choses ces dernières années… Mais je ne pensais pas m'être, à ce point mépris sur la nature de tes sentiments. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Je pensais que nous étions amis…
Ses mots faisaient mal… Bien plus que je ne l'aurais voulu. Je sentais que Peter était sur le point de mettre un terme à des années d'amitié. Après l'avoir cru mort, je ne pouvais supporter cette nouvelle rupture. Je sentis mon cœur s'emballer de manière incontrôlable. Les bips de cette machine qui m'accompagnait depuis quelques jours accélérèrent et l'air avait du mal à atteindre mes poumons.
Peter, je t'en prie, ne laisse pas Kramer gagner…
-Neal, calme-toi.
Je sentis une main se poser sur mon front mais rien ne pouvait contenir la panique qui s'était emparée de moi. J'entendis, au moins trois personnes entrer dans la chambre avant que l'obscurité n'envahisse mon esprit.
Le silence…la paix, enfin…
