Et voilà le chapitre 2!
Mieux vaut que je prévienne pour les chapitres à venir : les personnages dans cette histoire parlent beaucoup. Vraiment beaucoup. Les premiers chapitres sont principalement centrés sur l'enquête, donc si vous voulez de l'action, va falloir patienter un peu ^^.
Je peux juste promettre un joli moment d'émotion à la fin de ce chapitre...
Et non, Mai Hime n'est toujours pas et ne sera jamais à moi.
LA CHIMÈRE
Chapitre 2 : Le Rendez-vous
6 Avril 2014
Elle regardait son dernier né avec le même dégoût que tous ceux qui l'avaient précédé. Dégoût pour cette chose mi-humaine mi-animale qui gisait dans cette colonne de verre. Dégoût pour elle-même, parce que ce qu'elle était responsable de la création de toutes ces abominations.
Elles n'avaient pas perdu de temps pour renouveler l'expérience après la fuite du cobaye, cinq jours plus tôt. Rena avait demandé un nouveau cobaye, qui leur avait été donné quelques heures après. A croire que les condamnés à mort étaient volontairement maintenus en vie pour leur servir d'objet d'étude. Mais peu importe. Elles avaient recommencé le processus qu'elles connaissaient à présent par coeur et le développement du projet avait repris son cours normal.
Ou presque.
Natsuki avait vu dans le journal deux jours plus tôt que la photo d'Erstin Ho avait été publiée. Cela ne pouvait signifier qu'une seule chose: cette fille avait réussi à retourner en ville. On l'avait retrouvé. Et à présent la police ouvrait une enquête. Et ce n'était pas bon du tout. Pour personne.
Elle savait qu'elle était protégée car la direction s'était assurée de brouiller au maximum les pistes pour assurer sa sécurité. Elle savait qu'elle ne serait probablement pas inquiétée et que le jour où la police trouvera la vérité ne viendra sans doute pas avant très longtemps. Quelques années peut être, mais d'ici là, elle aura eu tout le temps de se refaire une vie et une identité.
Mais malgré tout, ces nouvelles incitaient à la plus extrême prudence. Rena et Natsuki le savaient toutes les deux. C'est pour cela que finir le projet le plus rapidement possible était devenu un impératif. On ne savait pas combien de temps il restait pour faire aboutir cette monstrueuse chose, alors mieux valait faire comme si on n'en avait pas assez.
Mais la précipitation n'était pas non plus une solution. Elle était la source de nombreux oublis, pouvait faire rater une expérience que l'on avait mis des années à mettre au point. Non, il fallait garder son calme et son sang-froid, poursuivre dans le calme et de vérifier continuellement n'avoir rien oublier, même si cela signifiait perdre du temps.
Natsuki Kuga était perfectionniste. Elle aimait le travail impeccable, les expériences abouties et les certitudes solides et vérifiées.
Avec un sourire triste, elle repensa à la seule personne capable d'être aussi tatillonne qu'elle lorsqu'il s'agissait de travail.
Shizuru
Elle voulait pleurer maintenant.
Natsuki n'était pas stupide. Fuir aux Etats-Unis pour faire ses études avait été la seule solution qu'elle avait trouvé pour ne pas avoir à continuellement affronter la femme qu'elle aimait. Et à qui elle ne parvenait pas à pardonner, malgré tous ses efforts, le massacre de ses ennemis. Elle était encore trop éprise de justice et de morale à cette époque. Tuer par amour ne lui semblait pas moins grave que tuer par plaisir. Alors le pardon n'était jamais venu. Elle avait donc décidé de partir pour penser à son avenir avec la tête froide. Et ironiquement, c'était vers la génétique qu'elle s'était tournée.
Comme sa mère. Comme si les erreurs de l'une n'avait pas suffit pour arrêter l'autre de s'engager sur la même voie.
A présent, debout devant la plus ignoble des expériences dont elle était officiellement la responsable, elle se rendait compte qu'elle avait répété la même erreur que Saeko Kuga. Répété et amplifié. Elle avait dépassé les limites de l'horreur et même la création d'Alyssa Searrs donnait l'image d'une expérience de bébé comparé à ça.
Elle détourna le regard et tenta de chasser de ses pensées son passé et ses regrets, mais rien n'y fit. Nul doute qu'à présent ses crimes dépassaient largement l'ampleur de ceux qu'elle avait pendant si longtemps reproché à l'amour de sa vie. Shizuru avait tué, oui, pour la protéger, par folie, par amour. Elle, elle avait tué, mais elle avait transformé, elle avait changé la nature, manipulé des êtres humains comme des objets. Et pour quoi le faisait-elle?
Ses pensées dérivèrent vers Rena. Sa soeur, son amies, sa confidente de toujours. Ensemble elles avaient étudié, grandi, fait les mêmes erreurs, s'étaient retrouvées prisonnières de la même situation. Elle aimerait pouvoir se convaincre qu'elle se battait pour elle, mais la vérité était qu'elle ne se battait pour rien. Elle n'avait pas eu le choix. C'était comme cela que cela devait se passer.
Elle soupira et se tourna vers l'objet de ses pensées, qui était en train de prendre des notes en regardant les données inscrites sur l'un des appareils de contrôle. Cette dernière se tourna vers elle et lui fit un pâle sourire.
« Tout se passe comme prévu? »
« Oui, les analyses sont excellentes. Je crois que nous touchons au but, Natsuki. J'y crois vraiment. » Elle regarda la forme gisante dans la colonne et continua. « Il réagit très bien. Mieux vaut être prudentes si on ne veut pas qu'il se réveille. »
« Anesthésie. Je ne veux prendre aucun risque. Notre espérance de vie est déjà suffisamment malmenée comme ça. » Rena hocha la tête. « Comme tu voudras. »
Elle retira sa blouse et la remplaça par un manteau noir avant de se diriger vers l'ascenseur qui menait vers les étages supérieurs. Elle allait quitter la pièce quand une main se posa doucement sur son avant-bras.
« Repose-toi un peu, Natsuki, si tu es trop épuisée, tu ne seras pas aussi vigilante que d'habitude. »
« Je sais. Je rentre chez moi. Ne reste pas trop tard, il est déjà 19 heures. »
« Ne t'inquiète pas. »
Natsuki cligna des paupières lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un hall d'entrée particulièrement bien éclairé. Elle détestait passer dans ce hall. Il y avait trop de gardes et de caméras de surveillance. Elle n'aimait pas son travail, mais au moins et n'était pas filmée lorsqu'elle était dans son bureau.
Elle traversa le hall d'un pas pressé, salua les gardes, qui rougirent mais se gardèrent bien de lui demander d'aller boire un verre avec eux. Le personnel tout entier savait que Natsuki Kuga était une princesse inaccessible, bien trop préoccupée par ses propres démons pour s'occuper d'autre chose. Elle était belle, pourtant. Magnifique à vrai dire. Mais triste, si triste. C'était l'une de ces rares personnes qui à elles seules donnaient l'impression d'être auréolées de toute la tragédie qu'un destin pouvait contenir.
Elle se dirigea vers sa voiture et soupira misérablement une fois à l'intérieur.
Elle n'aimait pas les voitures. Mais par la force des choses, elle avait dû se résigner à laisser partir son amour pour les motos. Elle se voyait mal transporter la masse de matériel qui se trouvait dans le coffre de sa voiture sur son dos.
Alors qu'elle roulait vers son appartement, la sonnerie de son téléphone retentit dans l'habitacle. Elle jura silencieusement et sa main commença à farfouiller dans son sac à main à l'aveuglette à la recherche de l'objet en question. Faisant bien attention à ne pas oublier qu'elle était sur la route, elle l'empoigna fermement et décrocha avec un sourire soulagé lorsque la sonnerie cessa de lui percer les tympans.
« Kuga »
« Natsuki? C'est Nao. »
Le sourire de la généticienne s'élargit. Nao était la seule personne avec qui elle avait gardé contact lors de son exil aux Etats-Unis. Lorsqu'elle était revenue, dans le plus grand secret, au Japon pour commencer un projet qui deviendrait par la suite sa prison, la détective avait été la seule à réussir à la retrouver. Elle l'avait attendu à l'aéroport.
« Oh, Nao, qu'est-ce que je peux faire pour toi? »
« Ouch, t'as l'air heureuse de m'entendre, dis donc! »
« À d'autre, Yuuki, ne me fais pas croire que tu te préoccupes de savoir comment je vais. »
« Tu n'as vraiment pas de coeur, Kuga. Moi qui me faisais une joie de t'inviter à dîner, je me demande si j'en ai encore envie, là. C'est quoi ce bruit de fond? Ne me dis pas que tu conduis! »
« Ma parole, mais c'est que tu te préoccupes vraiment! Je vais pleurer de gratitude, Yuuki, j'espère qu'il y a des mouchoirs chez toi. »
« Je vais te les faire manger, tes mouchoirs, Kuga. »
Elles s'adoraient.
Après un bref silence, Natsuki pris un virage assez serré et entendit son interlocutrice soupirer de l'autre côté de la ligne. Elle fronça les sourcils un instant avant de se rappeler sa question d'origine.
« Sans rire, Nao, pourquoi est-ce que tu m'appelles? » Elle entendit un autre soupir. Finalement, la détective sembla rassembler son courage. « Je viens d'être mise sur une affaire compliquée et... j'aimerais que tu viennes chez moi pour, mettons, discuter un peu, tu vois? »
Une boule d'inquiètude se forma dans son estomac et elle ralentit l'allure de son véhicule de peur d'en perdre le contrôle après avoir donné un bref coup d'accélération sous le coup de la surprise.
« Une... affaire? Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse pour t'aider? »
« Disons que ça pourrait t'intéresser. S'il te plait, je vais quand même pas te supplier! »
Un lourd silence s'installa entre les deux interlocutrices.
« Tu sais que je déteste ça. »
« Je sais. »
« Et que j'ai d'autres choses à faire, comme dormir par exemple. »
« Je sais, écoute- »
« Je viens. »
« ... Merci. »
« Je ne crois pas que les circonstances de sa condamnation soient importantes », commença Shizuru.
« Moi non plus, mais ça fait peur. »
Elles étaient toutes les deux réunies dans le bureau de la brune pour faire le point sur l'enquête, ou du moins pour essayer de trouver un point de départ. Ce n'était pas une chose particulièrement aisée avec le peu de matière qu'elles avaient. Même Nao avait du mal à utiliser le réseau d'information qu'elle s'était créé et qui d'habitude donnait toujours d'excellents résultats. Ce qu'elles cherchaient, quoi que ce soit, était très bien protégé. L'enquête s'annonçait difficile. Et longue.
« Bon », repris la rousse en se massant les tempes, affalée sur son fauteuil en fumant l'une de ses sempiternelles cigarettes, « nous savons qu'elle a été condamnée à mort et exécutée il y a trois mois, que par je-ne-sais quel miracle s'est retrouvée dans un laboratoire où on a croisé par je-ne-sais quel moyen son ADN avec celui d'un animal. Rien que ça, déjà, j'en ai assez pour déclarer forfait. »
Shizuru lui offrit un petit sourire taquin. « Tu oublis de préciser qu'elle était plutôt vivante quand on l'a récupéré. Je sais que nous ne sommes pas très bien placées pour parler de ça, mais je ne crois pas à la résurrection. »
« Et moi donc! » Nao expira un petit nuage de fumée et regarda le plafond. « Ça veut dire que quelqu'un au gouvernement fait sortir les prisonniers, falsifie les actes de décès et les donnent en pâture à des scientifiques, mettons, peu recommandables. » Elle grimaça. « Ça craint. »
Son interlocutrice soupira mais continua de sourire. « Je croyais que tu aimais les affaires tordues et difficiles, Nao-san? »
Cette dernière grimaça, tant pour la phrase que pour le titre attribué avec amusement. « C'est vrai mais là... ça fait un peu beaucoup quand même. Si même le gouvernement est contre nous je vois pas ce qu'on peut faire. »
« Il n'y a probablement qu'une seule personne du gouvernement qui est impliquée, sinon nous n'aurions pas été mises sur cette affaire. Ça nous laisse une chance. »
Nao ne répondit pas mais lui lança un dossier qu'elle attrapa avec une dextérité hors du commun -après tout les Himes restaient des Himes même après la perte de leurs élèments- et entreprit de feuilleter.
« Qu'est-ce que c'est? »
« J'ai trié la liste des laboratoires qui pouvaient avoir ce genre de... plan bidon, et j'en ai retenu trois. Je pense pas que ça va te plaire. »
Effectivement, le dossier contenait les informations reliées à trois grandes sociétés que Shizuru, malheureusement, ne connaissait que trop bien.
« Tu es sûre qu'il n'y a que ceux-là? »
« J'ai vérifié plusieurs fois. Les autres n'ont pas assez de moyens, ou alors agissent dans des domaines trop différents ou éloignés de la génétique. Désolée. »
« Tu devrais plutôt être fière. C'était un travail difficile. »
Elle étala les trois dossiers devant elle et les contempla quelques instants avec une légère grimace. Le premier contenait des informations sur la Première Division, le deuxième concernait la fondation Searrs et le dernier présentait une société assez récente du nom de Schwartz. Nao lui exposa ses choix au fur et à mesure qu'elle regardait les dossiers.
« La Première Division est plutôt connue pour ses essais passés en matière de génétique et... disons que malgré ta participation pour la mettre hors d'état de nuire, elle n'a pas disparu puisque nous continuons de recevoir des rapports sur ses activités. Nous ne savons rien sur ses recherches donc je pense qu'on devrait s'y intéresser. »
« La fondation Searrs a créé Alyssa de toute pièce et est capable de construire des androïdes de combat -regarde Miyu-, alors... Je sais que depuis quelques années elle fait en sorte de redorer son blason et que ses expériences aujourd'hui ne portent plus que sur la construction d'androïdes domestiques destinés à aider les personnes handicapées au âgées, mais le passé étant ce qu'il est... »
« Schwartz... Officiellement, c'est une société qui travaille essentiellement sur la bactériologie. Elle produit et teste des vaccins avant de les mettre sur le marché. Je ne sais pas si tu en as déjà entendu parler. » Après un hochement de tête négatif, elle reprit. « Elle est assez discrète, peut être même un peu trop discrète, si tu vois ce que je veux dire. Impossible d'obtenir la liste de son personnel ou ses déclarations financières. On ne sait pas comment l'argent rentre dans ses caisses ni à quoi il sert. C'est assez gênant. Il peut se passer n'importe quoi là-dedans. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elle utilise des animaux pour ses expériences, mais personne ne saurait dire de quelles expériences il s'agit. » Elle s'arrêta un instant pour reprendre son souffle et offrit un sourire à Shizuru. « J'avoue que j'ai une petite préférence pour Schwartz. »
« Dans ce cas, on va commencer par là, non? »
« Justement, c'est de cela dont je voulais te parler. » Shizuru haussa un sourcil à cette phrase mais resta silencieuse. « J'ai un contact au sein de la fondation Searrs. »
Shizuru soupira. « Et donc tu veux commencer par la fondation Searrs. » Elle se servit une tasse de thé avant de reprendre sombrement. « Je sais que son passé est trouble, mais j'aimerais lui laisser une chance, pas toi? »
« Bien sûr que si! Ce n'est pas ce que je voulais dire. Disons que si j'arrive à convaincre ce... contact de nous aider, l'enquête risque d'être plus facile. »
« Dans ce cas pourquoi ne vas-tu pas le rencontrer? »
« Parce que je voudrais que tu viennes avec moi. Cette enquête est aussi la tienne, non? »
Elle leva les yeux au ciel et bu une gorgée de thé avant de répondre paisiblement avec cet accent si particulier. « Ara, si même Nao ne peut plus se passer de moi, je n'ai pas le droit de refuser, ne? ». Seul un grognement lui répondit.
Le soir venu, elles quittèrent leur office et conduisirent jusque chez Nao en silence. La rouquine était nerveuse. Elle avait appelé Natsuki juste avant de quitter son poste sans en informer Shizuru, et à présent se demandait si elle avait bien fait de provoquer le destin.
Mais la vérité, c'était qu'elle en avait assez de voir Shizuru se morfondre tous les jours devant la photographie dépassée d'une Natsuki qui n'existait plus depuis longtemps, et d'être le constant témoin de la nostalgie qu'elle voyait dans les yeux vert émeraude de sa meilleure amie. Natsuki était toujours triste, et Shizuru toujours hantée par son passé.
Alors quand elle avait décidé d'appeler Natsuki pour lui demander un peu d'aide sur l'affaire qu'elle venait de commencer, en tout bien tout honneur, elle avait aussi décidé que Shizuru devait venir, histoire de faire un peu bouger les choses.
Et non, Nao ne supportait pas qu'on induise qu'elle se comportait comme une entremetteuse de pacotille. Ces deux là en avaient besoin. Il fallait qu'elles se parlent. Au pire, une mémorable dispute et c'était tout. Et au mieux... Nao sourit bêtement. Au mieux, elles pourraient tenter d'effacer ces huit malheureuses années et commencer à vive enfin.
Après tout, elles étaient toutes les deux des adultes. Du moins Nao espérait qu'elles se comporteraient comme tels.
Le plus important était qu'elles réussissent à dialoguer suffisamment pour pouvoir faire avancer l'enquête. C'était ça, le plus important. L'enquête. La confrontation entre les deux femmes étaient de toute façon inéluctable. Et Natsuki savait toujours beaucoup de choses lorsqu'il s'agissait de la Première Division. Avec un peu de chance, elle pourrait vraiment leur donner des informations intéressantes.
Voilà. C'était pour l'enquête que Nao avait fait tout cela. Juste l'enquête. Elle n'était certainement pas une entremetteuse. Pas du tout.
Elles pénétrèrent dans l'appartement de Nao en silence et après quelques minutes pendant lesquelles cette dernière offrit à Shizuru le dix-huitième thé de la journée, on frappa à la porte.
Natsuki, de l'autre côté de la porte, dans le couloir aux murs bleu pâle, se demandait anxieusement de quoi Nao voulait lui parler. Elle n'était pas stupide. Il y avait de fortes chances que son amie travaille sur le cas de Erstin Ho. Et donc qu'elle soit le suspect numéro un, même si cela personne sauf elle ne le savait. Elle se mura derrière ses défenses mentales impeccablement bien placées et s'apprêta à mentir. Il le fallait.
La porte s'ouvrit et elle découvrit la silhouette élancée de Nao Yuuki, qui lui offrit un petit sourire d'excuse. D'excuse? Natsuki fronça les sourcils. Nao ne s'excusait jamais.
« Tu es venue. »
« Je te l'avais dit, non? »
Nao ne répondit pas mais s'effaça pour la laisser entrer. Elle enleva son manteau et l'accrocha au porte-manteau prévu à cet effet. Ses yeux voyagèrent dans le minuscule hall d'entrée sans rien trouver qui puisse lui paraître suspect. Elle allait entrer dans le salon lorsqu'elle sentit Nao lui souffler à l'oreille. « Je suis désolée, mais crois-moi, je l'ai fait pour toi. »
Sans un mot de plus, elle la poussa presque de force dans le salon et resta en arrière. Natsuki ne comprit pas tout de suite ce qui était en train de se passer. Elle crut d'abord que des policiers l'attendaient pour l'arrêter, puis se rendit compte qu'une seule personne était présente dans le salon. Et elle reconnut ces incomparables yeux rouges qui à cet instant reflétaient sa propre stupeur.
Quelle était la réaction appropriée lorsque l'on se retrouvait devant l'amour de sa vie après huit ans d'absence? Elles se posèrent toutes les deux la même question.
Natsuki eut l'impression que son corps entier était devenu une fournaise. Mais son sang s'était gelé dans ses veines. Elle avait chaud et elle avait froid. Même après tant d'années. Cette femme lui faisait toujours autant d'effet. Sa respiration devint erratique, ses mains devinrent moites, de la sueur coula dans son dos, son corps entier se raidit et elle crut un moment que ses genoux allaient la lâcher. Qu'elle allait tomber. Elle ferma les yeux, comme pour se protéger de la vision qui lui était offerte, et prononça le prénom défendu dans un murmure rauque.
« Shizuru »
C'était trop. Trop. Elle allait pleurer maintenant, elle en était sûre. Si elle ouvrait les yeux à cet instant, elle ne pourrait pas retenir ses larmes.
Que devait-elle faire? Sortir de cette pièce avant même d'engager la conversation? Se précipiter dans ces bras qui lui avaient tant manqué et murmurer à l'oreille de cette déesse d'éternelles promesses et des demandes d'absolution? Faire comme si de rien n'était?
Elle rouvrit prudemment les yeux pour s'assurer qu'elle n'était pas au beau milieu d'un rêve. Leurs yeux s'accrochèrent une nouvelle fois et Natsuki se sourit à elle-même en voyant le miroir de ses propres émotions dans ceux de son aînée.
Toutes ces années perdues.
Elles avaient tant changées. Chacune redécouvrait avec bonheur et agonie la beauté de l'autre.
Plus rien d'autre n'existait.
« L'amour ne commence ni ne finit comme nous le croyons. L'amour est une bataille, l'amour est une guerre, l'amour grandit. »
James Baldwin
