Bonjour à tous!
Avant toute chose, merci à Fujino-dono, Bistouri et Ketanou pour vos reviews! C'est vraiment bon pour le moral ^^!
Nouveau chapitre, youhou!
Enjoy!
LA CHIMÈRE
Chapitre 4: Une Nuit chez Schwartz
13 Avril 2014
La présidente de la fondation Searrs était présentement une femme agacée. Assise avec raideur sur son fauteuil pourtant très confortable, elle regardait impassiblement ses deux meilleures généticiennes, qui se tenaient en face d'elle avec sur leur visage une expression indéchiffrable. Il fallait dire que la situation était délicate. Très délicate.
Tomoe Marguerite était une femme prévoyante. C'était probablement ce qui les avait tous sauvé d'une véritable catastrophe médiatique quelques jours plus tôt. Beaucoup de ses employés lui reprochaient d'être trop stricte, mais chacun d'entre eux était d'accord pour dire qu'il se sentait en sécurité lorsqu'il se savait protégé par elle. Et à cet instant, la jeune femme n'avait que trop conscience que l'une de ses employées, et par la force des choses sa collègue également, avait désespérément besoin de protection.
Elle soupira en tapotant des doigts le bois blanc de son bureau avec nervosité. Lorsqu'un cobaye s'était échappé de l'enceinte du bâtiment de recherche consacré au projet Sunrise, ils avaient tous espérés qu'avec un peu de chance, il se perdrait en forêt avant d'atteindre la ville et s'y éteindrait sans conséquence. Seulement il semblait que la chance ne soit pas de leur côté, et ça, ça l'agaçait profondément. Que pouvait-on faire lorsque même les planifications les plus parfaites étaient déjouées par une malchance hors du commun qui frisait l'indécence?
Qu'un cobaye ait pu s'échapper, ce n'était pas le résultat d'une négligence. C'était tout simplement un effet malheureux et imprévisible de l'expérience en cours. Natsuki Kuga et Rena Sayers avaient fait leur plus plates excuse, et de toute évidence les deux femmes n'y étaient pour rien.
Que ce même cobaye réussisse à survivre suffisamment longtemps pour arriver en ville, par on ne sait quel miracle étant donné qu'il devait pour cela traverser à pieds une forêt entière sans le moindre repère, et soit pris en charge par le seul hôpital capable de produire des analyses ADN en moins d'une semaine, c'était là aussi le fruit d'un malchance exagérée et irritante.
Alors quand Natsuki Kuga lui avait demandé une semaine plus tôt un entretien, elle s'était attendu à tout. Elle avait annulé plusieurs réunions pour se libérer et accueillir la scientifique le plus vite possible. A tout, elle s'était attendu à tout. Mais visiblement pas à ça.
Le destin devait s'acharner sur elle. Il était impossible qu'il en soit autrement. Comment, par tous les diables, était-il possible qu'en plus, l'une des meilleures amies de Natsuki Kuga, qu'elle n'avait pas vu depuis des mois, se soit retrouvée en charge du dossier et ait pensé à l'appeler pour lui demander des informations sur la fondation Searrs? C'était cruel. Une telle malchance n'existait que dans les livres. À ce rythme, elle serait arrêtée et mise à l'ombre à vie avant la fin de la semaine. Et c'était hors de question.
Natsuki Kuga était une surdouée de la génétique. Pour rien au monde elle ne se séparerait de ce génie né. Son savoir était bien trop précieux, ses instincts trop fiables. Elle lui avait tout raconté, sa rencontre avec cette femme qu'elle n'avait pas revu depuis huit ans, la manière dont elle a détourné l'attention en les menant vers John Smith, et sa rencontre avec ce dernier avant de l'envoyer les voir.
Une femme intelligente, cette Kuga. Et très prévoyante. Elle avait demandé à John Smith de donner aux enquêteuses les mots « Sunrise », « Nina Wang » et « Irina Woods ». Toutes ces informations étaient vraies. Mais elles étaient assez vagues pour lui laisser le temps d'organiser sa défense, et celle de ses employées. C'était à elle maintenant d'agir.
Elle continua de les regarder, le cerveau en ébullition. Rena et Natsuki ne semblaient pas nerveuses. Elles savaient qu'elle les protégerait à n'importe quel prix. Et Natsuki lui avait donné les moyens de le faire grâce à la coopération de Smith.
« Bon. La situation n'est pas terrible mais je pense que nous allons pouvoir régler ça », commença-t-elle en continuant de tapoter son bureau avec indifférence, « nous allons les laisser venir ici et trouver celles qu'ils cherchent. Seulement, nous allons nous arranger pour qu'ils arrêtent les fausses Wang et Woods. »
« Des boucs-émissaires? » demanda Rena, visiblement sceptique.
« C'est vous ou eux, Rena. Et j'ai besoin de vous deux pour Sunrise. » Elle se leva et tourna autour de son bureau pour se retrouver face à elles. « Puisque Nina Wang et Irina Woods ne sont que des noms d'emprunts, il suffit de changer leur possesseur et tout devrait bien se passer. Je vais m'occuper de ça. »
« Je... je vous fais confiance. » répondit Rena en se massant les tempes.
« Tu dois, oui. » répliqua Tomoe en croisant les bras. « Mais c'est risqué. Il va falloir brieffer les boucs pour qu'elles soient crédibles et qu'elles aient des informations à donner. Et il va falloir s'arranger pour leur faire croire que j'ignorais ce qu'il se passait au sein de ma propre fondation. »
Natsuki prit la parole en se mordant nerveusement la lèvre inférieure. « Dans ce cas il faut falsifier les documents relatifs aux entrées des détenus dans la laboratoire. » Tomoe émit un petit rire désagréable.
« Pour qui me prends-tu, Natsuki? »
« Kuga. »
« A d'autre. J'ai déjà falsifié les documents, petite naïve. Crois-tu que je publierais des déclarations financières dans lesquelles il serait écrit Projet Sunrise: trois millions de yen? »
Elle se pencha vers la généticienne qui se tassa dans son siège avec dégoût. « Ils ne trouveront rien, Na-tsu-ki, tout est déjà parfaitement sécurisé de ce côté. Par contre... » Elle s'éloigna de la jeune femme avec un sourire innocent et leva les yeux au ciel, faussement pensive. « Je me demande pourquoi tu n'as pas sauté sur l'occasion pour te libérer de tes chaînes. Ne me dis pas que tu as pris goût à jouer avec l'humanité, Kuga? »
Cette fois-ci c'était Natsuki qui riait. D'un rire plus triste qu'une tombe. « Et qu'auriez-vous fait? Vous auriez tué Rena et Arika et vous auriez trouvé d'autres scientifiques et d'autres moyens de pressions pour recommencer. »
« Ils m'auraient arrêté », continua Tomoe Marguerite avec un sourire un peu sadique, « la fondation aurait été détruite. Rena et Arika auraient été sauvées, et toi aussi. Pourquoi n'as-tu rien tenté, Na-tsu-ki? »
La jeune femme serrait les poing et la mâchoire de rage à présent. « Vous êtes trop fine pour vous laisser arrêter. La police est infiltrée. Vous auriez eu tout le temps de détruire les preuves et tuer les individus gênants avant de prendre la fuite. »
« Ah! Suis-je bête », répondit-elle en se frappant le front. Son sourire s'élargit encore lorsqu'elle énonça avec fatalisme « c'est vrai, j'oubliais... Mais dans ce cas, tu ne vois pas d'inconvénient à ce que je te demande de retourner voir tes charmantes amies pour suivre l'avancée de leur enquête, ne? Ce n'est pas comme si tu allais les aider à t'arrêter. »
Natsuki soupira avec un fatalisme non-feint cette fois. De l'espionnage, à présent. Cette femme était un démon.
Lorsqu'elle rentra chez elle et que son téléphone sonna en lui indiquant le prénom de Nao Yuuki, Natsuki crut que le destin s'acharnait sur elle. Avait-elle mérité cela? Elle n'en était pas si certaine.
Avec un soupir d'exaspération, elle laissa tomber son manteau sur le dos d'un fauteuil et décrocha son téléphone avant de s'avachir sur le canapé du salon.
« Kuga »
« Natsuki? C'est Nao. J'ai une faveur à te demander. »
A cet instant, la jeune femme aux yeux vert sut que tous les dieux de la planète devaient lui faire payer les crimes de vies antérieures. Pourquoi tout le monde voulait lui demander des faveurs intenables, d'un seul coup? Qu'est-ce c'était, cette fois? L'infiltration d'un système de sécurité?
« Je ne sais pas si je vais accepter là, tu vois. »
« Mauvaise journée? »
« Atroce. »
Elle entendit un petit rire à l'autre bout du fil et se demanda brièvement, au regard de tout ce qu'elle vivait depuis quelques jours, ce qui pouvait bien être drôle à entendre le mot « atroce ». Elle n'y voyait vraiment rien d'amusant. La suite de la conversation ne fit malheureusement que la conforter dans cette idée.
Natsuki se demandait vraiment ce qu'elle faisait devant la porte de cet appartement où elle n'avait, elle en était certaine, aucune envie de mettre les pieds. Elle passa nerveusement une main dans ses cheveux noirs et se jura mentalement de tuer Nao plus tard.
Pour faire court, Shizuru voulait la voir. Nao lui avait donné l'adresse de son appartement et lui avait vivement conseillé d'aller y faire un tour pour, si elle se rappelait bien, « renouer un peu avec elle ». Rien ne lui semblait plus ridicule. Et pourtant, elle se retrouvait devant la porte d'entrée de l'appartement en question, au beau milieu de l'après-midi, plus excitée et nerveuse que jamais, à se demander si elle devait frapper ou s'enfuir en courant.
Elle se décida finalement à taper quelque coups secs contre la porte et à attendre l'arrivée de la propriétaire des lieux. Il y eut des bruits de pas feutrés qui s'arrêtèrent devant la porte de l'autre côté et après un claquement sec elle s'ouvrit en douceur.
« Natsuki?! »
C'était son prénom, la dernière fois qu'elle avait vérifié. Mais à la vue de la femme de ses rêves juste devant elle, simplement habillée d'un jean et d'un débardeur blanc, elle avait du mal à se rappeler qui elle était. Sa réaction était moins violente que quelques jours auparavant. Un tout petit peu.
Elle contempla un instant Shizuru, qui visiblement était tout aussi en transe qu'elle, avant de prendre la parole dans une voix voilée et inexpressive.
« Surprise. »
Shizuru la regarda encore un instant, interloquée, avant que son visage ne se fende en un magnifique sourire. Comme ils lui avaient manqués, ces sourires! Elle s'effaça pour l'inviter à entrer et après une brève hésitation, Natsuki entra en tentant de ne pas inspirer trop profondément le parfum qui régnait dans tout l'appartement.
« Nao m'a dit que tu avais besoin de compagnie. Alors je me suis dit que c'était peut être l'occasion de... parler un peu. »
Shizuru rit « Nao veut faire croire à tout le monde qu'elle est un monstre sans coeur, mais c'est une vraie mère-poule, ne? » Natsuki lui rendit un sourire mi-figue, mi-raisin mais ne dit rien. Le silence retomba et elles se regardèrent, mal à l'aise. La généticienne s'était attendu à quelque chose de la sorte, mais n'avait pas prévu que la tension soit aussi... sexuelle. Elle avait l'impression que si elle ne disait pas quelque chose immédiatement, elle allait lui sauter dessus. Littéralement.
« Je suis heureuse de te voir. » Voilà. C'était mieux que rien.
« Moi aussi. Tu n'imagines sans doute pas à quel point. » lui répondit Shizuru en lui faisant signe de s'asseoir en souriant doucement. « Tu as changé. »
Natsuki sentit une toute autre sorte de tension que celle qui régnait jusqu'à présent dans la pièce se former en elle. Elle détourna le regard un instant avant de replonger ses yeux dans ce rouge si riche qu'elle adorait et qui l'avait tant hanté. « Toi aussi. Détective, uh? Je t'aurais plutôt vu psy. »
« Je voulais me faire pardonner pour... le Festival. Alors, j'ai choisi ça. Je ne regrette pas. J'adore ce métier. » Elle s'arrêta, l'air pensive, puis reprit, le regard pétillant. « Ara, mais c'est sans doute moi la plus surprise des deux, non? Je n'imaginais pas du tout Natsuki en chercheuse. Pour les Searrs en plus, c'est plutôt inattendu, ne? »
Elles se sourirent encore. A croire qu'elles ne savaient faire que ça lorsqu'elles se voyaient.
« Je ne m'y attendais pas non plus, crois-moi. Avec tout ce qui s'est passé avec Alyssa et Miyu... » Elle fit la moue. « C'est probablement le dernier endroit où je pensais atterrir. »
Et rien n'était plus vrai. Mais ça, personne ne devait jamais le savoir.
Elles restèrent ainsi pendant plusieurs heures. A leur plus grande surprise, les sujets de conversation s'enchaînaient paisiblement et sans heurt. Elles parlèrent de leur travail (Natsuki savait être très inventive lorsqu'elle feignait de superviser la conception d'androïdes dont elle ne connaissait pas grand chose), de leurs amis, de leurs souvenirs communs et de ceux qu'elles n'avaient pas encore eu l'occasion de partager, de sujets légers, ceux qui font rire et qui font oublier pendant quelques minutes la réalité de leurs vies et qui effacent le poids de leurs erreurs.
Et elles étaient heureuses.
Le moment vint pourtant où Natsuki, à regret, dû penser à rentrer chez elle. Quand elles se retrouvèrent toutes les deux devant la porte, la tension qui avait disparu pendant les quelques heures qu'elles avaient passé ensemble resurgit avec la force d'un raz-de-marée.
« Bon », commença Natsuki en se tournant vers son aînée avec raideur, « je... »
« Est-ce que je te reverrai? »
Les paroles de Shizuru lui firent l'effet d'une gifle. Avait-elle blessé cette magnifique femme au point qu'elle ait l'impression qu'un simple au revoir signifiait un adieu? La question avait été posée sur un ton presque plaintif, tellement faible, tellement peu assuré, si peu Shizuru. Sa respiration redevint erratique et elle se força à lutter contre les larmes. Elle voulait cesser de réfléchir. Elle voulait se précipiter vers elle et la serrer dans ses bras comme si sa vie en dépendait, lui promettre de ne plus jamais la quitter, respirer l'odeur de ses cheveux et lui murmurer à l'oreille des promesses d'amour éternel comme les héros de romans. L'embrasser.
Mais elle resta figée, incapable de bouger pour rassurer Shizuru, la si fragile Shizuru qu'elle avait découverte pendant le Festival et qui la suppliait indirectement de ne pas partir.
« Imbécile... évidement que je vais revenir. Crois-tu vraiment que je referai deux fois la même erreur? » souffla-t-elle en plongeant ses yeux dans les siens. « Tu es ma plus importante personne, tu te rappelles? »
Shizuru lui sourit encore et elle pencha la tête sur le côté. « Tu n'as peut être pas tant changé. »
« Euh... pardon?? » Le sourire de l'aînée s'élargit et devint plus dangereux. Ô oui, Natsuki se souvenait de ce sourire.
« Natsuki et toujours aussi mignonne. »
« Pardon??? Je ne suis pas- » Shizuru éclata de rire. « Shizuru... »
« C'était trop tentant, non? Na-tsu-ki. »
15 Avril 2014
C'était la nuit sur la ville de Nagoya lorsque deux silhouettes sveltes vêtues de combinaisons noires se faufilèrent entre deux immeubles. Le premier était un building ressemblant fort à un centre d'affaires. Élancé et droit, c'était une haute tour de verre où travaillaient les employés d'une grande société d'agro-alimentaire. Le deuxième était plus grand encore, mais surtout plus large. Ce n'était pas une tour, il n'était haut que de quelques étages. Tout en verre lui aussi, il était impossible de distinguer quoique ce soit de ce qu'il se passait à l'intérieur, le verre n'était pas transparent. Tout comme la société qu'il abritait.
Une fois arrivées dans une ruelle sombre, elle se tournèrent vers ce dernier et après quelques encouragements et ordres, elles s'élancèrent à l'assaut des parois. Pour tout humain normalement constitué qui n'avait aucun notion d'escalade, tenter de grimper sur un pareil monstre de verre relevait de la folie furieuse. Mais elles n'étaient pas des humains ordinaires.
Elles étaient des Himes. Ces femmes qui, malgré la perte de leurs éléments, gardaient une force et des réflexes hors de portée du commun des mortels.
Alors elles escaladaient, avec souplesse et lenteur, le centre nerveux de Schwartz comme si elles se baladaient dans un parc.
Nao adorait l'escalade. C'était son sang de veuve noire qui commandait alors, et elle avait pris la tête de l'ascension sans effort tandis que Shizuru la suivait avec prudence. Cette dernière n'était pas du tout à l'aise pour ce genre d'aventure. Nao devait lui indiquer où mettre les pieds. Nul doute que les serpents n'étaient pas le genre d'animal à aimer l'escalade. Ils préféraient ramper. Elle gloussa en imaginant Shizuru dans une telle position et se hissa finalement à la hauteur de la fenêtre qu'elles avaient eu pour objectif d'atteindre.
Tout était de la faute d'Argos Cardair. Le matin même, après avoir traversé une partie du Japon en train pour atteindre Nagoya, les deux détectives s'étaient présentées à un rendez-vous avec le président de l'organisation Schwartz dans le but d'obtenir une fois pour toutes les listes de personnel des laboratoires de recherche. L'entretien avait été un véritable cauchemar.
Argos Cardair était vieux, chauve, acariâtre et pour être tout à fait honnête, Nao lui avait immédiatement attaché l'adjectif « véreux ». Et c'était un homme rusé. Et cela, les détectives l'avaient également remarqué. Très vite.
Il avait refusé de leur donner les listes en invoquant le secret professionnel et le danger dans lequel ses employés pourraient être si ces listes venaient à être connues. Elles lui avaient dit que seule la police en aurait connaissance et que ne pas leur donner était une entrave au cours de la justice.
Il avait alors demandé à ce qu'un mandat leur soit donné. Pas de mandat pas de listes. Et Nao savait qu'Argos savait que jamais la police ne leur donnerait un mandat. Après tout, Smith le leur avait bien dit, les hautes sphères de la police ne sont pas claires. Et elles avaient eu la plus désagréable opportunité de vérifier ses propos.
Nao Yuuki n'était pas un détective ordinaire. Mais c'était Shizuru qui avait eu cette idée. Merveilleuse idée. Avant de repartir et pendant que Nao faisait diversion en jouant l'un de ses éclats de rage qui faisaient vibrer les murs et trembler le bâtiment sur ses fondations, elle avait entrouvert l'une des fenêtres du hall du quatrième étage. Celle près de la machine à café. Elle s'était même forcée à en boire un pour effacer les doutes. Si Natsuki avait été avec elles, infiltrer le bâtiment aurait été un jeu d'enfant, c'était vrai, mais il fallait bien avouer que Shizuru ne se débrouillait pas mal non plus. Nul doute que la femme aux cheveux noirs aurait été très fière.
En attendant que Shizuru arrive à sa hauteur, elle chercha le coin de la fenêtre pour l'ouvrir en grand tout en faisant attention à ne pas éveiller les alarmes de sécurité. Il n'y avait pas de caméra de surveillance dans le bureau du président. Sans doute parce qu'il estimait qu'il était impossible d'y entrer. Le hall d'entrée par contre, était truffé de ces petits espions peu sympathiques.
Mais elles l'avaient prévu.
Entrer était difficile, mais ça n'était pas impossible. Du moins pas pour Shizuru. Nao savait escalader. Shizuru savait ramper. Une fois à l'intérieur, se glisser jusqu'à la porte d'entrée du bureau était tout à fait à sa portée.
Avec un dernier regard et un hochement de tête, elles mirent leurs cagoules et allumèrent leurs oreillettes, que Nao avait réussi à obtenir de l'un de ses incalculables contacts, pour communiquer une fois séparées. Nao savait qu'elle n'avait pas assez de souplesse et de rapidité pour se glisser à l'intérieur. Elle devrait attendre, à l'extérieur, et prier pour que tout se passe bien. Shizuru se hissa sur le minuscule rebord de la fenêtre et pendant un moment, elle attendit, accroupie et tendue.
A l'instant même où l'une des caméras allait se tourner dans sa direction, elle bondit et se glissa avec une rapidité sur-humaine contre un mur à l'opposé. Sans perdre un instant, elle continua sa course, aussi silencieuse qu'une ombre, et atteint la porte du bureau, qu'elle dépassa sans un regard pour aller se fondre dans l'ombre d'un recoin, à quelques pas de cette dernière. Nao relâcha la respiration qu'elle avait jusque là retenue en un long soupir de soulagement.
C'était le moment où la chance et les instincts entraient en jeu. Aucune des deux femmes ne prétendait être assez calée en informatique pour pirater le système et ouvrir la porte sans avoir à passer par le code. Et une entrée par la force serait une catastrophe.
Le code. Shizuru avait vu Cardair le taper lorsqu'ils étaient entrés, mais elle n'y avait alors pas fait spécialement attention. Elle avait donc cherché dans sa mémoire à reconstituer les mouvements qu'il avait fait pour pouvoir les reproduire à son tour. Il ne fallait pas se voiler la face. C'était complètement hasardeux. Mais elles n'avaient pas d'autre choix que d'essayer. En plus de cela, il fallait qu'elle parvienne à ouvrir la porte avant que la caméra de surveillance ne la repère, c'est à dire en trois secondes. C'était peu. Elles savaient que dans le meilleur des cas, la caméra verrait la porte se refermer et que l'alarme se déclencherait. A partir de ce moment, la course commencerait. Il faudrait retrouver les listes et sortir du bâtiment avant que la sécurité n'arrive.
Nao ne vit pas Shizuru inspirer profondément en attendant l'instant où elle pourrait sortir de l'ombre pour entrer dans l'antre du loup. La femme de Kyoto bondit une nouvelle fois et en un instant, se retrouva devant le petit clavier où elle tapa quatre chiffres à une vitesse hallucinante. Nao ferma les yeux. Il fallait que ce soit les bons, il le fallait.
Une seconde passa et rien. Rien? Nao rouvrit les yeux. La porte était ouverte et la silhouette de Shizuru se précipita à l'intérieur au moment où les premières alarmes retentissaient. La porte se referma et se verrouilla automatiquement. Nao expira longuement avant de se décaler pour ne pas être vue et de prendre la parole.
« Tu y es? » demanda-t-elle avec anxiété.
« Ara, Nao est si impatiente. »
« Les plaisanteries plus tard, Fujino, magne-toi. Ils seront là d'une minute à l'autre et je ne veux pas être virée. » rétorqua-t-elle avec irritation. Cette femme!
« Le bureau de Nao-san est mieux rangé que leur base de données. Ça va être plus long que ce que je pensais. »
« Quoi? » Elle entendait déjà le bruit d'une cavalcade dans les étages inférieurs. « Pas de bêtise, Shizuru. Si tu ne trouves rien dans une minute, tu... »
« Je vais trouver. Nao ne devrait pas s'inquièter autant pour moi, ne? »
Elle soupira et se tendit. Deux minutes passèrent en silence. Puis la jeune détective grimaça. Ils étaient déjà presque arrivés. Ils avaient été si rapides!
Elle entendit un petit cri de victoire dans son oreillette et son coeur s'accéléra.
« Tu l'as? Sors, sors! Ils arrivent! »
« Encore une petite seconde. »
« Shizuru! » Ils étaient dans le hall d'entrée.
De l'autre côté de la porte, Shizuru regardait frénétiquement l'écran de l'ordinateur qu'elle avait sous les yeux. Encore une seconde et la copie serait complète. Elle entendit la voix angoissée de sa coéquipière et le bruit que faisaient les gardes de l'autre côté.
Encore une seconde.
Non. Elle n'avait plus le temps.
Elle bondit vers le fauteuil de cuir sur lequel Argos Cardair les avait reçu quelques heures plus tôt, l'empoigna fermement et le lança de toutes ses forces contre la fenêtre. Le verre se brisa en mille morceaux.
Copie terminée
C'était ça.
La porte d'entrée vola s'ouvrit. Elle récupéra la copie.
Une dizaine d'homme entrèrent en courant. Elle sauta dans le vide.
Ce n'était pas franchement la meilleure idée qu'elle avait eu. Le plan original avait été d'ouvrir une fenêtre et de se glisser à l'extérieur pour ensuite redescendre et prendre la fuite avec la voiture qu'elles avaient garé non loin de la ruelle où elles s'étaient faufilées.
Pas de sauter dans le vide et de se crasher sur la paroi de verre de l'immeuble d'en face.
Sonnée, elle se sentit tomber en arrière et attendit le début de la chute vertigineuse qu'elle allait vivre.
Natsuki
Rien ne vint. Un poids inattendu s'abattit sur elle et la plaqua de nouveau contre la paroi glacée que deux mains agrippaient fermement par les bords.
« Ne refais plus jamais ça! » Le cri de Nao la réveilla de sa transe et sans avoir le temps de vraiment s'en rendre compte, elle fut tirée vers le bas. Elle avait failli oublier qu'elles étaient encore toutes les deux agrippées à un building, à la merci d'une dizaine de gardes qui les regardaient depuis l'immeuble d'en face et qui commençaient à courir vers l'ascenseur pour les intercepter lorsqu'elles seraient descendues.
Nao agrippa sa taille et elle sentit que la jeune femme les laissait tomber dans le vide, à quelques millimètres seulement de la paroi de verre. Elle cria et ferma les yeux. Nao était devenue folle.
La chute s'arrêta à un moment donné et elle sentit ses pieds toucher le sol en douceur. Douceur? Hébétée, elle rouvrit les yeux et vit qu'elles étaient de retour dans la ruelle sombre. Sans plus se poser de questions, après tout Nao n'était pas une araignée pour rien, elle se précipita vers la voiture, sa jeune collègue sur ses talons. Elles s'engouffrèrent à l'intérieur et démarrèrent au moment où les gardes sortaient du bâtiment à leur recherche.
C'était moins une.
Alors que Nao roulait à une allure folle et lui hurlait qu'elle était une folle inconsciente, Shizuru sourit.
« L'amitié sans confiance, c'est une fleur sans parfum. »
Laure Conan
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