Salut à tous!
Voici le dernier chapitre de La Chimère, suivi de près par un court (très court) épilogue qui referme cette première fanfiction! C'est avec beaucoup de plaisir que je l'ai partagé avec vous, j'espère donc que cette fin ne vous décevra pas, car je ne pourrai pas corriger le tir si c'est le cas...
Je remercie mes reviewrs pour m'avoir accompagnée jusque là, et je vous donne rendez-vous pour la prochaine fanfiction qui arrivera dans quelques temps (pour l'instant c'est un projet qui reste dans ma tête)!
Voilà, bonne lecture à tous ^^!
Oh et j'oubliais (l'euphorie sans doute): Mai Hime n'est définitivement pas à moi.
LA CHIMÈRE
Dernier chapitre
Shizuru Fujino
22 Avril 2014
Natsuki.
Natsuki, assise dans un fauteuil confortable, perdue au milieu d'une pièce aux murs d'un bleu nuit étouffant.
Natsuki qui ne la regardait pas. Peut-être était-ce encore trop dur. Peut-être avait-elle peur de ce qu'elle verrait dans ses yeux si elle levait les siens vers elle. Alors, le regard résolument tourné vers la fenêtre et le ciel, encore assombri par les derniers relents de la nuit, elle semblait voyager à des milliers de kilomètres de là.
Le silence, depuis combien de temps? Depuis combien de temps se tenaient-elles ainsi, assises l'une en face de l'autre, l'une regardant le ciel et l'autre fixant désespérément ses yeux sur le profil qui lui était montré? Shizuru n'aurait pas su le dire. Elle était fatiguée, elle avait besoin de dormir. Elle ne pouvait pas, après avoir vécu l'une des nuits les plus terribles de sa vie, rester immobile et affalée dans un canapé à regarder une femme qui refusait de se tourner vers elle. C'était trop difficile. Et son corps ne suivait plus sa volonté. Elle sentait sa conscience vaciller par moment. Sa vue se brouillait alors, et elle devait cligner des yeux plusieurs fois pour en ramener à elle quelques éclats. Les toxines inhalées quelques heures plus tôt dans l'incendie ne devaient pas arranger les choses. Le canapé, si large et confortable, était une invitation qu'elle avait de plus en plus de mal à ignorer.
Elle aurait pu dormir n'importe où, dans une rue à même le sol s'il le fallait. Mais elle se trouvait là, clouée à un fauteuil, incapable de se laisser partir, incapable de rester immobile et pourtant inapte à faire le moindre geste pour se retirer.
Elle savait que c'était à elle de faire le premier pas. Natsuki semblait ne plus avoir la moindre réserve de courage en sa possession. Si elle ne voulait pas que la louve s'enfuie à nouveau, pensait-elle, Shizuru devait lui montrer qu'elle ne lui en voulait pas.
Ce qui posait problème, ironisa-t-elle, c'était justement ce « maigre » détail.
Elle lui en voulait.
Elle en avait le droit. Pour la fuite il y a huit ans. Pour le silence de toutes ces années, la souffrance qu'il lui avait infligé. Pour sa réapparition, qui avait marqué le début du retour à la case départ, comme elle était retombée éperdument amoureuse d'elle au premier regard échangé. Pour sa traîtrise, pour les avoir fait tourner en rond. Pour être venue chez elle ce soir là et être repartie le lendemain sans prévenir. Pour avoir menti. Pour avoir triché. Pour avoir joué avec la nature humaine, avoir créé au prix d'elle ne savait quel nombre de vies humaines une abomination, un monstre, un tabou. Pour ne pas avoir demandé de l'aide. Pour ne pas lui avoir fait confiance et avoir brisé la sienne.
Oui, Shizuru en voulait à Natsuki. C'était aussi simple que cela. Et comment aurait-il pu en être autrement?
Elle soupira et ferma un instant les yeux. Pas très longtemps, de peur de ne plus être capable de les rouvrir ensuite. Il était temps pour elle de repartir. Si elles devaient un jour parler, elles le feraient. Mais dans l'immédiat, Shizuru était fatiguée de tout. Elle voulait simplement tout oublier. Et quitter cette pièce et la statue qui y vivait.
Elle s'appuya sur l'accoudoir pour se relever aussi délicatement que possible, comme pour ne pas briser un silence sacré ni ne réveiller la femme perdue dans elle ne savait quel rêve, face à elle. Debout, maintenant.
Il y eut pourtant un murmure étouffé, plus improbable qu'un mirage.
« Ne pars pas. »
Ce matin là aussi, Natsuki lui avait demandé de rester. Que ce serait-il passé si elle ne s'était pas rendue au poste ce jour là, pour interroger les deux suspects qui n'en étaient pas? Auraient-elles pu parler? Expliquer? Comprendre. Trouver une solution. Peut être éviter ce carnage. Ne pars pas.
Le pouvait-elle maintenant qu'elle le lui demandait?
La supplique fut suivie d'un regard implorant lorsque la scientifique se tourna vers elle et se leva à son tour, plus harassée que jamais, la main reposant sur l'accoudoir de son fauteuil comme pour supporter un fardeau invisible trop lourd à soulever.
« Ne pars pas » répéta-elle d'une voix éraillée et fatiguée.
Shizuru ne pouvait plus bouger. Le corps était parfois si traître. Elle savait que la façon dont elle regardait la louve devait être proche d'une adoration sans nom à cet instant. Elle aurait donné n'importe quoi pour que son regard ne soit que l'impassible perfection qu'elle avait l'habitude d'afficher partout depuis ce qui semblait être toujours.
Le pire étant que même Natsuki semblait ne pas s'en rendre compte.
Cette dernière s'approcha d'elle en tremblant, les mains à demi tendues maladroitement dans sa direction, le pas mal assuré. La respiration saccadée, elle s'arrêta à quelques centimètres d'elle et la contempla avidement. « Ne... reste avec moi. » murmura-t-elle encore en levant une main hésitante vers son visage.
Shizuru ferma les yeux et serra les dents. La mâchoire. Les poings. Comme elle la haïssait! Cette femme! Qui était-elle, comment osait-elle?!
Après tout ce qu'elles avaient vécu, y avait-il encore quelque chose à espérer? Shizuru voulait la frapper, la gifler, la tuer même si seulement elle le pouvait. Si seulement...
Si seulement son corps ne s'était pas mis à trembler incontrôlablement à la seule approche de cette femme infernale. Si seulement le désir de la posséder n'avait pas été si fort, si seulement Shizuru Fujino avait été capable d'ignorer ses propres voeux.
Intérieurement elle riait alors que ces doigts fins violaient sa joue avec une infinie douceur. Laquelle des deux était la plus monstrueuse, finalement? Shizuru et ses massacres ou Natsuki qui pardonnait? Natsuki et ses expériences folles ou Shizuru qui pardonnait? Si seulement elles n'étaient pas devenues si semblables. Si seulement.
La caresse cessa. Il y eut un bruit étranglé, semblable à celui d'un craquement. Et Natsuki s'effondra à ses pieds en pleurant comme jamais.
« Ne pars pas! » cria-t-elle entre deux sanglots, accrochée à elle comme à une bouée de sauvetage dans la tempête. À genoux, pitoyable, ses bras cherchant à l'enfermer, ses mains agrippant ses vêtements comme pour la forcer à tomber avec elle. « Pardonne-moi, pardonne-moi! »
Shizuru ne pleurait pas. Shizuru ne pleurerait plus. Plus pour elle. Elle avait l'impression de devenir folle. La rage ruait à travers chacune de veines.
Parce que Shizuru en voulait à Natsuki, à mort. C'était aussi simple que cela.
Mais debout dans le petit salon bleu, assaillie par la louve qui pleurait en s'accrochant à elle et demandait désespérément un pardon qu'elle savait ne pas pouvoir recevoir, Shizuru aimait Natsuki. À mort, pensa-t-elle amèrement alors qu'elle déposait délicatement sa main sur le haut du crâne de sa compagne sans un mot. C'était aussi simple que cela.
Aussi simple. Vraiment?
« Natsuki »
Mais elle ne l'écoutait pas. « Oh Shizuru s'il te plaît... » cria-t-elle, le visage enfoui dans le haut noir de la femme de Kyoto. « Je t'en supplie... » murmura-t-elle encore en pleurant.
« Oui », souffla-t-elle en caressant ses cheveux, si noirs. Un jour, peut-être.
« Oui? » C'était le ton qu'employaient ceux qui n'espéraient pas recevoir ce qu'ils suppliaient pourtant qu'on leur donne. Incrédule. Natsuki leva des yeux noyés de larmes et d'espoir vers elle. Pour seule réponse, Shizuru entoura sa tête de ses bras et la serra contre elle.
« Je ne veux pas te perdre encore. »
Natsuki Kuga
15 Mai 2014
Une fleur tomba sur le sol poussiéreux, près du comptoir. Un lys.
Il y eut un juron sonore qui fit vibrer ses pétales de dédain, et une main blanche agile vint le reprendre délicatement, comme pour s'excuser. La fleuriste regarda la fleur sécessionniste avec une curiosité et agacement à la lumière du magasin avant de la déposer à nouveau dans le bouquet auquel elle était destinée.
Natsuki Kuga n'avait jamais aimé les fleurs. Si, un an auparavant, l'un de ses amis lui avait dit qu'elle se retrouverait un jour à confectionner des bouquets, elle l'aurait peut être passé à tabac en hurlant, ou l'aurait envoyé chez le médecin. Et pourtant, voilà où elle était.
La science lui manquait plus que ce qu'elle ne l'avait d'abord imaginé. Il n'était pas rare qu'elle se surprenne à retranscrire machinalement des formules chimiques ou mathématiques apprises si longtemps auparavant, ou qu'elle s'exerce à résoudre des problèmes complexes juste dans le but de ne pas perdre la main. Comme si au fond d'elle-même, elle espérait encore qu'un jour ces formules si difficilement découvertes, ou ces problèmes sur lesquels elle avait travaillé pendant si longtemps lui serviraient à nouveau. Dans ces moments cependant, elle ne pouvait que se rappeler que tout cela lui resterait interdit jusqu'à sa mort.
La punition de Nao ne lui apparaissait plus alors si facile à tenir, et elle serrait les dents en pensant à quel point la détective avait compris comment lui rendre la vie insupportable pour payer ses crimes. Pas qu'elle s'en plaignait. Elle aurait mérité bien pire, bien plus de punitions insupportables.
La vie de fleuriste était douce. Il y avait au moins cela qu'on ne pouvait pas détester, pensa-t-elle alors qu'elle passait une dernière fois le balai avant de fermer la boutique et de rentrer chez elle.
Il n'y avait que trois employés. Ce soir là, c'était elle qui avait la responsabilité de rester jusqu'à la fermeture. En y repensant, avoir trouvé un tel travail avait été une chance. Elle s'était présentée un matin, après avoir épluché les petites annonces sans grand succès, en désespoir de cause. La patronne lui avait bien plu, et apparemment cela avait été réciproque car cette dernière avait décidé de lui donner sa chance malgré son évident manque de goût en matière de composition florale.
L'ambiance de travail était bonne. Après avoir vécu la pression insupportable et l'enfermement dans un laboratoire obscur, travailler simplement à la lumière du jour la faisait revivre.
Elle s'empressa de nettoyer le comptoir et, après un rapide coup d'oeil circulaire, décida que l'apparence général du magasin était correcte. Elle prit le bouquet de lys avec précaution, se dirigea rapidement vers la porte et la referma derrière elle d'une seule main.
L'avantage d'être fleuriste, selon elle, était de pouvoir créer des bouquets et offrir des fleurs à ses proches très souvent. Tout le monde lui disait sans cesse que cela faisait toujours très plaisir, alors elle avait un jour décidé d'en offrir à Shizuru. La réaction de sa compagne avait été tellement adorable -il n'y avait pas d'autre mot qui lui était venu à l'esprit à ce moment là-, qu'elle avait pris l'habitude d'en rapporter régulièrement chez elle.
Elle démarra sa voiture en pensant que tel que c'était parti, elle ne pourrait plus jamais remonter sur une moto. Les fleurs posées sur le siège passager, elle conduisit sans précipitation en écoutant distraitement la radio.
Shizuru l'attendait. Peut être.
Elle s'était vite rendue compte que la vie que menait la femme de Kyoto était loin d'être idéale pour entretenir une vie sociale et encore moins une relation amoureuse. Parfois elle rentrait en fin d'après-midi, parfois tard le soir ou tôt le matin. Dans ces moments là, elle prévenait toujours, ce qui évitait à Natsuki d'attendre devant la porte pendant des heures lorsque cela arrivait. Et il n'était pas rare qu'une sonnerie de téléphone retentisse au milieu de la nuit lorsque Natsuki dormait chez elle.
La louve soupira. Si elle s'était écoutée, elle aurait déjà emménagé chez Shizuru depuis longtemps. Mais elle savait que c'était impossible. C'était trop tôt. Dans quelques mois peut être. En attendant, elle devait se contenter de quelques soirées volées. Ce qui n'était déjà pas si mal.
Lorsqu'elle arriva devant la porte de l'appartement, elle pria pour que le téléphone ne sonne pas. Elle réajusta le bouquet qui flottait sur son bras droit et appuya sur la sonnette.
Elle était toujours si anxieuse à chaque fois qu'elle venait.
Le retentissement de la sonnette se perdit lentement de l'autre côté de la porte et elle attendit en silence. Son coeur fit un bon lorsqu'elle entendit le bruit feutré de pas à l'intérieur et elle se détendit.
Elle était là. Elle l'attendait.
La porte s'ouvrit et elle faillit laisser s'échapper un éclat de rire lorsque le sourire parfaitement mis en place de Shizuru -qu'elle avait sans doute préparé à l'avance- se changea en une face étonnée.
« Salut », sourit-elle en tendant les fleurs et en se mordant la lèvre pour réprimer son rire. À chaque fois c'était la même chose. Comme si offrir des fleurs resterait toujours une éternelle surprise.
Après avoir repris contenance -c'était toujours très rapide-, Shizuru leva les yeux au ciel un instant, pas du tout dupe, et pris les fleurs après une hésitation. Comme si c'était trop beau pour être vrai. Comme si c'était le plus beau cadeau du monde.
« Merci », dit-elle simplement. Elle l'embrassa, un baiser éphémère, avant de se tourner vers l'intérieur et de l'inviter à entrer.
« Tu es rentrée tôt? »
Shizuru émit un petit rire. « Depuis cinq minutes », sourit-elle en cherchant un vase dans un tiroir. « Nao a décidé que j'avais besoin de souffler un peu. » En entendant Natsuki rire, elle se tourna vers elle avec un sourire simple. « Elle a sans doute compris que j'avais besoin de passer un peu de temps avec toi mais ne savait pas comment faire sans paraître gentille. »
Le rire redoubla. Elle déposa les fleurs dans le vase, posé sur la table de salon, et les observa un moment. « Tes bouquets sont de plus en plus jolis, Natsuki. »
Cette dernière se rengorgea pour cacher sa gêne et passa une main dans ses cheveux. « Je crois que je commence à apprécier ce job, en fait. », avoua-t-elle. Shizuru lui offrit un autre sourire et elle se demanda furtivement si le sien n'était pas un peu trop béat. Pas de doute que sa compagne le lui ferait remarquer.
Lorsque cette dernière s'avança vers elle, elle fut envahie par son parfum. De telles armes de séduction devraient être interdites, pensa-elle comme à chaque fois, alors qu'elle s'emparait de ses lèvres avec passion. Elle sentit une paire de bras se faufiler autour de sa taille et faillit soupirer d'aise.
Les lèvres de Shizuru se retirèrent bien trop vite à son goût, mais comme cette dernière resta dans ses bras et posa son front contre le sien, elle oublia de penser à se plaindre.
« Tu restes ici ce soir? »
Une caresse sur la hanche.
« Oui. »
Une main sur sa joue, un sourire heureux.
« Bien. »
Un baiser.
Et un autre.
Et un autre.
Nao Yuuki
Un mégot de cigarette encore incandescent tomba dans le cendrier déjà à moitié plein qui gisait quelque part entre deux dossiers sur le bureau encombré. En le regardant s'écraser, Nao songea que l'heure était sans doute venue pour elle d'arrêter de fumer.
Mais plus tard. Quand elle aurait le temps.
Avec un soupir fatigué, elle lança le dossier qu'elle lisait dans un coin sans se soucier de l'endroit où il atterrirait. Il était très tard. C'était l'une de ces soirées où elle se disait que prendre sa retraite avant d'avoir trente ans n'était pas une si mauvaise idée. Si Shizuru avait été avec elle, nul doute qu'elles auraient fini depuis longtemps et qu'elle aurait pu aller à ce rendez-vous qu'elle avait attendu pendant des semaines et qui lui avait filé entre les doigts quelques heures plus tôt avec l'arrivée toute à fait imprévue d'un gros dossier.
Mais elle avait demandé à Shizuru de repartir plus tôt. Tout ça pour qu'elle aille rejoindre son imbécile de petite-amie fleuriste à ses heures. Des fois Nao se disait qu'elle était bien trop gentille. Non pas que sa coéquipière soit responsable de l'arrivée d'une émeute entre ivrognes en milieu de soirée, mais la prochaine elle fois elle se jura d'être celle qui partirait la première. Elle aussi elle avait une vie sociale, bon sang!
Elle écrasa ce qu'il restait de sa cigarette et s'apprêta à en allumer une nouvelle avant de s'arrêter à mi-chemin. Ah oui. Elle devait faire attention. Ça commençait à faire un sacré trou dans son budget.
Résignée, elle balança le paquet avec agacement contre un mur et s'affala sur son fauteuil. Il était sans doute temps pour elle de rentrer, maintenant.
Elle se leva et s'apprêta à récupérer son sac et ses cigarettes lorsque l'un de ses subordonnés, un petit homme rond toujours habillé comme s'il allait à un rendez-vous galant, sembla défoncer la porte de son bureau, un tas de papier agrafé dans ses mains boudinées. Essoufflé, il prit le temps de reprendre sa respiration avant de parler.
Grossière erreur.
« Écoute mon coco », commença-t-elle en battant furieusement des bras, « il est onze heures, j'ai la dalle et je suis fatiguée. »
Hochement de tête.
« J'ai manqué un rendez-vous. »
Hochement de tête.
« J'ai pas dormi depuis deux jours et je suis en train d'arrêter de fumer. »
Hochement de tête
« Alors », grinça-t-elle en pointant le dossier que le petit homme tenait dans les mains avec un regard accusateur, « tu vas retirer cette chose de ma vue si tu ne veux pas servir des cafés pour le reste de ta vie, c'est clair? »
Il lui fit un sourire déconfit, et se ratatina sur lui-même en bredouillant. « C'est... le dossier est pour la... pour la pièce d'à coté, et je, le... le boss a dit que c'était une urgence et que- »
« Que? »
« Triple meurtre, c'est une- » grimaça-t-il en baissant les yeux, comme s'il était responsable.
« Ah, merde », le coupa-t-elle en se ruant dans le couloir. Sans s'arrêter de courir, elle dégaina son téléphone et chercha rapidement le numéro de sa coéquipière.
« Shizuru va me tuer » grommela-t-elle alors qu'elle dévalait une rangée de marches pour sortir du bâtiment. Des voitures de police étaient déjà là, les sirènes encore au repos mais prêtes à partir.
Elle s'engouffra dans l'une d'entre elle, toujours en attendant que son amie décroche et après un rapide regard échangé avec le boss. On lui expliquerait le reste plus tard.
On décrocha de l'autre côté de la ligne. « Nao? Qu'est-ce qui se passe? » l'interrogea une voix aux accents de Kyoto, « il y a un problème? »
La voiture démarra avant que la rousse ne puisse répondre et les sirènes commencèrent à hurler. Il y eut un petit rire triste à l'autre bout du fil. « Ara, il y a bien un problème. » Une pause. Bruissement de tissus. « Je te rejoins où? »
Nao entendit du bruit étouffé dans le fond et avant qu'elle ne puisse répondre -ça devenait une habitude frustrante-, une voix grave l'agressa. « Nao, je vais te tuer! »
La rousse rit. « Ola, Kuga, tu ne voudrais pas charger un peu plus ton casier par hasard? » attaqua-t-elle avec un sourire sauvage. Il y eut un grognement défait et d'autres bruits de fond. Il y eut quelques murmures puis la voix réapparue.
« Où doit-elle te rejoindre? » demanda finalement la fleuriste en soupirant. Après une brève concertation avec l'agent qui conduisait, la détective répondit sobrement. « La place de l'empereur Meiji. Il y a eu un triple meurtre. Qu'elle vienne armée, on ne sait jamais. »
Le téléphone sembla à nouveau changer de mains et Shizuru souffla un « j'arrive dans un quart d'heure » avant de raccrocher.
Malgré la situation, Nao ne put empêcher un sourire narquois de se faufiler sur son visage. Finalement, elle ne serait pas la seule à rater une rendez-vous ce soir. Quelques secondes plus tard, elle blêmit.
Elle avait oublié de récupérer son paquet de cigarettes.
« On peut pardonner, mais oublier, c'est impossible. »
Honoré de Balzac
FIN
