LA CHIMÈRE
Épilogue
Rena Sayers
Le crépuscule.
Rena aimait le moment de la journée où le soleil se couchait. Son moment préféré. Quand le soleil disparaissait dans un panache de couleurs vives pour laisser place à sa compagne. Quand les couleurs du jour fanaient et que le monde se mettait à vivre en noir et blanc.
Les couleurs éclatantes du ciel drapaient la mer dans une robe écarlate de mauvais goût. Des vagues capricieuses s'écrasaient sur les rochers orangés de la falaise, roulis agacé et incessant, et achevaient la composition colérique qu'elle contemplait avec des yeux fous. Bientôt, le rouge se fanerait et le ciel se parerait de sa robe de soirée bleue.
Son dernier crépuscule.
Rena aimait le bleu. Elle aimait la couleur du ciel la nuit, qui était une invitation au vol et à la plénitude. Et elle aimait la couleur du ciel le jour, pâle et éclatante. C'était le bleu de ses yeux. Celui qui palpitait sur les iris béats de sa fille.
Arika.
Immobile, elle assistait, tranquille, à la mort du jour qui agonisait dans une mer de sang déchaînée, loin en dessous d'elle. Le fracas des vagues plus bas, si bas, ne lui parvenait que dans un murmure étouffé et plaintif.
Un enfer de couleurs. Juste pour elle.
Rena aimait sa fille. Elle aimait ses joues rondes et ses rires. C'était une mélodie intense qui chantait à ses oreilles le bonheur et la vie. Elle aimait ses yeux, toujours grands ouverts comme si le monde était la plus merveilleuse et étonnante chose de l'univers.
Arika possédait un rire qui respirait l'innocence, un rire libre et doux comme la brise, si différent de l'hystérie qui s'empara de ses sens au moment où le jour mourut. Elle se plia en deux, le corps secoué de spasmes de rire incontrôlables, elle riait, elle riait! Encore et encore, rire, rire!
Et respirer une dernière fois l'odeur d'un sourire.
Rena aimait la vie. Elle aimait sentir son coeur battre et savoir que le sang circulait dans ses veines inlassablement à l'infini. Elle aimait voir, rire et sentir les parfums de la nuit et du jour. Elle aimait laisser ses pensées dériver quand la brise effleurait son visage.
Et le vent soufflait si fort qu'elle crut un instant que son corps chancelant de rire et de démence s'envolerait avec lui. Pour plonger dans les eaux écarlates, si loin en bas.
Ce soir là, à l'heure où le soleil disparaît pour inviter la lune à danser, Rena ne regardait pas les couleurs vives qui peignaient le ciel ni ne se préoccupait de la tempête qui faisait voler avec émoi sa chevelure noire emmêlée derrière elle. Ses yeux étaient fermés, comme un trésor à ne plus partager, et un sourire ironique s'étirait sur ses lèvres sèches et craquelées.
Ce soir là, Rena avait enterré sa fille et rien ni personne ne pourrait lui rendre ses rires, ses sourires et ses regards ensoleillés. Elle avait laissé ses pensées se perdre avec le vent lorsqu'elle avait laissé derrière elle la tombe blanche où Arika dormirait pour toujours.
Toujours.
Ce soir là, Rena n'aimait plus la vie. Elle se fichait d'entendre son coeur battre avec force lorsqu'elle marcha vers le rebord de la falaise pour lui rappeler qu'il n'était pas encore temps pour lui de s'éteindre. Le sang dans ses veines était gelé, elle avait froid. Quand elle enjamba la rambarde, elle ne sentait pas le parfum enivrant de la nuit qui s'annonçait, ni les dernières effluves du jour qui mourrait.
Elle écarta lentement les bras en inspirant une dernière fois la vie et ferma les yeux en laissant ses pensées dériver avec le vent encore un peu.
Quelques minutes de plus.
Derrière ses paupières closes, elle vit Natsuki et Arika, main dans la main, revenant de l'école un jour de pluie. Elle vit Arika tournoyer dans les airs en riant aux éclats quand Natsuki la faisait voler à bras tendus au dessus d'elle un soir d'été.
Des souvenirs d'Amérique. Si chers et précieux.
Perdue et riant jusqu'à l'asphyxie, elle sentit la petite main d'Arika se glisser dans la sienne et la tirer avec elle vers l'avant pour s'envoler, elle aussi. Voler, voler et rire! Rejoindre le ciel et défier la mer rouge à ses pieds! Voler pour être libre! Sans perdre une seconde de plus elle bascula dans le vide.
Le vol fut éternel et éphémère.
Un drôle d'ange se jetait dans les eaux.
Lorsque son corps frappa la surface de la mer, elle s'était déjà envolée depuis longtemps.
Alors, une dernière review pour se quitter ^^?
