DOUBLE TROUBLE

Voilà la suite. Je poste un peu à la bourre aujourd'hui pour des raisons indépendantes de ma volonté, mais nous sommes toujours dimanche, donc ça passe. Comme promis, un nouveau Fye dans toute sa splendeur dans ce chapitre, encore qu'il reste soft. Je parle également de son passé, et vu que j'ai tenté au maximum de coller avec celui du vrai Fye, on pourrait dire spoilers de l'arc de Celes, éventuellement, mais pas vraiment. Comme c'est pas très joli, le rating repasse à M, pour violence surtout, ainsi que mentions d'autres joyeusetés. Je crois que c'est tout. Bonne lecture !

Ah aussi, j'ai craqué dans le chapitre d'avant, je devais être fatiguée. C'était le chapitre 5 évidemment, et celui-là est bien le 6. Mea culpa.

~Chapitre 6 : L'anniversaire et l'homme blessé~

« La vie est une lutte

Pour d'autres c'est une blessure

Qui se soigne à l'alcool

Moi j'ai besoin d'oublier

Comme j'ai besoin de boire

Oublier de me venger

D'effacer ma mémoire

Moi j'ai besoin d'oublier c'que j'ai fait, c'qu'on m'a fait,

Oublier que mes victoires se conjuguent à l'imparfait. »

Mino feat. Diego, Un homme blessé

oOo

« Elle n'avait pas dit qu'il ne devait plus jamais lui adresser la parole ? » demanda doucement le mage à Eiji.

« Yume et Fye ne restent jamais en froid très longtemps. Même pas deux heures après la pire de leurs engueulades ils se sont rabibochés, c'est impressionnant. »

« Je croyais que tu ne devais rentrer que demain matin, » remarqua Kurogane qui observait le comportement de sa fille d'un air las.

« Je voulais faire une surprise à ma chérie, » répondit Fye en frottant son nez contre celui de Yume. « Au fait Eiji, bon anniversaire, je suppose. Et vous, hum, ravi, » ajouta-t-il, jetant à peine un coup d'œil aux compagnons.

« Trop aimable, » grogna le concerné.

« Nous sommes également ravis de vous rencontrer, monsieur Fye, » commença l'archéologue. « Je suis Shaolan, et voici… »

« Je sais qui vous êtes, merci, » répondit-il sans sourire. « Yume, Kuro, il faut qu'on parle. Cuisine. Maintenant. »

Les deux le suivirent sans broncher à l'endroit indiqué, laissant derrière eux le petit groupe qui se remettait difficilement d'un tel manque de délicatesse.

« Vous pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus, au moins, » déclara Sakura d'un air absent.

« Fye, tu aurais pu le laisser finir quand même, » dit Kurogane, une fois qu'ils furent tous trois rassemblés dans l'autre pièce.

« Tu sais très bien que je déteste qu'on gaspille sa salive pour rien. Je n'avais pas besoin d'une présentation en règle, me gonfle pas. »

« Te gonfler ? » s'étrangla l'homme. « C'est une blague ? Après la scène d'hier, je pense pas que tu puisses encore la ramener, fais gaffe. »

« Il me semblait que tu avais apprécié notre petite entrevue téléphonique, » dit Fye en croisant le regard de Yume qui pouffait de rire silencieusement.

« Non, c'est pas vrai, » soupira Kurogane, semblant enfin comprendre. « Vous l'aviez planifié n'est-ce pas, petits enfoirés ? »

« Désolée Kuro-chan, mais c'était trop tentant, » répondit Yume d'un air joyeux. « T'aurais vu ta tronche, priceless. »

Il serra les dents. Il savait qu'il était à peu près le seul habitant d'Hebfi qui n'ait absolument aucune notion de la langue d'Enaï, et eux aussi, bien sûr. Vu que Fye et Odessa en étaient originaires, et que Yume parlait parfaitement l'enian, ils prenaient tous un malin plaisir à se foutre de lui à cause de ça, et plaçaient au hasard dans certaines phrases des mots qu'il ne pouvait pas comprendre, juste pour l'énerver. Et, à chaque fois, il ne marchait pas, il courait. Mais là, il était bien décidé à ne pas se laisser avoir.

« Et je peux savoir en quel honneur vous m'avez gratifié d'une plaisanterie si distinguée ? »

« Parce que, dixit elle, » affirma Fye en désignant Yume. « nos invités sont de gros coincés à tendance balai dans le cul et qu'on doit y remédier. Au passage, bonjour quand même, mon amour, » ajouta-t-il avant de voler un baiser à Kurogane.

Fye retourna ensuite vers Yume et lui chuchota un long monologue au cours duquel la jeune fille fronça les sourcils, avant d'acquiescer d'un air sournois et de repartir vers le salon.

« Elle va les retenir autant qu'elle pourra, » dit-il en se collant lascivement contre son amant. « On devrait être tranquille pendant un moment, tous les deux, rien que toi et moi. »

« Tu crois vraiment que tu vas t'en sortir comme ça ? »

« Je ne crois pas bébé, je sais, » déclara-t-il avant de reprendre ses lèvres. Le brun ne se défendit même pas.

« Qu'est-ce qu'ils font ? » demanda Watanuki à Yume quand elle fut revenue parmi eux.

« Ils doivent discuter d'une affaire importante et souhaiteraient ne pas être dérangés, » répondit-elle d'une voix pleine de sous-entendus. « Et puis c'est quoi, ces têtes d'enterrement ? L'heure est à la fête, pas à la dépression ! J'ai envie de danser, moi ! »

« On ne s'occupe pas des cadeaux d'abord ? » demanda Sakura, l'air déçue.

« On va attendre qu'ils reviennent, je ne pense pas que ça prendra beaucoup de temps, » dit la jeune brune en riant sous cape.

« C'est pas faux, » renchérit Odessa en lui lançant un clin d'œil complice.

Ils passèrent une bonne heure à se trémousser. Yume et Tomoyo s'amusaient à apprendre aux compagnons quelques pas de rock, de tango et de danses exotiques qui leur avaient été enseignées par le père de celle-ci. En effet, monsieur Daidouji était né dans les vastes plaines arides de Tankar, à l'extrême Sud de Read, connue pour être une des seules régions du pays à pouvoir revendiquer son statut de nation à part entière, en vertu de ses coutumes et de sa langue radicalement différentes de la culture readiane. Fye et Sakura, aidée par un Shaolan réticent, leur montraient en retour des chorégraphies venant de leurs propres contrées. Quand tous se tournèrent vers le ninja, qui ne bronchait pas, affalé sur une chaise, il sentit venir le danger et rétorqua avant même qu'ils aient eu le temps d'en placer une que si oui, il avait passé la majorité de sa vie dans un palais entouré de gonzesses, non, il n'avait pas eu que ça à foutre de se tortiller bêtement les fesses comme les abrutis de la cour. Il avait eu des vies à protéger, lui. Odessa, écroulée de rire, lui répondit qu'il n'était jamais trop tard et entraîna tout le monde, y compris lui qui avait pris peur après un coup d'œil assassin de Yume, dans l'une des danses royales d'Enaï. Le système enian était à l'opposé de celui de Read en ce qui concernait la gouvernance : le pays était dirigé par un roi, toujours un homme, entouré de conseillers féminins. Odessa était elle-même la cousine du jeune roi en place, Adrian, ce qui expliquait sa familiarité avec les manières de la cour.

C'est sur ces entrefaites que Fye et Kurogane reparurent, légèrement débraillés et décoiffés. Le brun arborait un sourire niais à faire baver d'envie le magicien en face de lui, tandis que le blond baillait à s'en décrocher la mâchoire. Yume, qui voyait clair dans son jeu, aperçut la grimace satisfaite qu'il faisait toujours après une partie de jambes en l'air particulièrement sauvage.

« Je vois que vous avez réglé votre petit problème, » déclara-t-elle en tentant de camoufler son sourire derrière une quinte de toux.

« Parfaitement, » répondit Fye, en s'approchant d'elle pour la prendre par la taille. « Et je dois bien avouer que c'est particulièrement appréciable. »

« On n'en doute pas une seconde, » intervint Sakura, qui sentait comme une odeur de roussi provenir du mage et du ninja. « Mais maintenant que nous sommes tous là, on pourrait peut-être passer aux cadeaux, non ? »

« Excellente idée, » approuva Eiji. « Si vous ne les avez pas sur vous, allez tous les chercher. »

La moitié du groupe se dirigea vers l'entrée alors que l'autre partait vers les chambres. Ils revinrent tous quelques secondes plus tard et déposèrent devant des jumeaux fébriles quantité de paquets aux couleurs criardes. Ainsi commença la distribution. Yume reçut de Tomoyo trois ou quatre délicieuses robes cousues main, dont une qu'elle s'empressa d'enfiler ; de Sakura un épais ras du cou en argent serti de trois émeraudes, venant du meilleur bijoutier de la ville ; d'Odessa un ours en peluche gigantesque sur le ventre duquel était écrit « Chabadabada », apparemment un délire personnel entre elles ; et de Watanuki un épais livre de cuisine, surmonté d'un petit post-it disant « Au moins comme ça, tu m'emmerderas plus. »

Eiji, quant à lui, reçut, dans le même ordre, un film relatant ses mésaventures au parc aquatique, lors de leurs dernières vacances communes, qui fit rire tout le monde, et un ballon de basket orné par les signatures de tous les joueurs de son équipe favorite ; un petit carnet de notes écrit des mains mêmes de Clow Read, qui le fit presque sauter au plafond ; un pavé concernant les vertus des plantes médicinales ; et une collection hallucinante en quatorze volumes sur la magie à travers les siècles.

« Au moins je ne passe pas du tout pour le premier de la classe, merci, » commenta Eiji, amusé, en serrant son meilleur ami contre lui.

Dômeki leur fit le même cadeau, à savoir deux chatons aux yeux vairons totalement identiques qu'il avait trouvés dans son jardin et qu'il avait miraculeusement sauvés de la mort. Yume faillit fondre en larmes devant les deux minuscules boules de poils et le remercia chaleureusement avant de se mettre en quête d'un nom à leur donner. Il fut décidé qu'ils se nommeraient Kimi et Shizu, en l'honneur de leurs deux amis qui s'entendaient si bien, entraînant un fard monumental de la part du médium et un léger tic nerveux de l'autre garçon. Les compagnons, eux, insistèrent pour leur offrir un joli miroir et un fossile que la princesse avait trouvé dans une précédente dimension, opinant que ce n'était pas grand chose, mais qu'ils n'avaient rien de mieux à leur proposer pour le moment.

« C'est génial, ne vous en faites pas, » dit Yume en les embrassant tour à tour. « Pour le coup on pourra dire que ce sont des trésors qui ne se trouvent pas à tous les coins de rue. Merci beaucoup. »

« Bon, eh bien on dirait que c'est mon tour ! » s'écria Kurogane. « Je vous ai toujours gâtés du mieux que je pouvais, mais puisque vous devenez majeurs aujourd'hui, j'ai décidé de marquer le coup. J'ai économisé pas mal de temps pour pouvoir me permettre de les acheter, alors j'espère que vous apprécierez le geste. »

Il prit dans ses poches deux objets qu'il cacha dans ses poings fermés et s'avança vers les jumeaux pour les déposer dans leurs mains tendues. Il y eut un instant de flottement.

« Ce qui va avec devrait arriver dans la journée, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas sadique à ce point-là, » ajouta-t-il, mal à l'aise.

« Des voitures ?! » s'exclama Yume en se jetant à son cou. « Merci ! Tu es vraiment le meilleur des papas. »

Eiji observa sa sœur, incrédule, puis sourit et vint se placer à son tour contre Kurogane.

« Merci, papa. »

Ce fut au tour de l'homme d'avoir les larmes aux yeux. Il avait beau les considérer depuis longtemps comme ses gosses, c'était la première fois qu'ils lui faisaient comprendre aussi clairement que l'attention était réciproque.

« S'ils continuent comme ça, je crois que je vais vomir, » grogna le ninja, qui s'était placé légèrement en retrait.

« A moi, » dit soudain Fye, brisant le silence quasi-religieux qui s'était installé. « D'abord Eiji, tu m'excuseras, mais je n'ai pas eu le temps de te prendre quoi que ce soit. »

« C'est pas grave, Fye, » répondit le jeune homme d'un air exaspéré. « J'ai l'habitude. »

« Pour toi, ma chérie, » continua-t-il. « j'ai préparé quelque chose dont tu risques de te souvenir. Encore mieux que la séance photo de l'année dernière. »

« C'est pas bien difficile, » remarqua Sakura, en plaçant une main apaisante sur l'épaule d'Eiji.

« Bref, j'ai contacté la maison de disques avec laquelle je bosse, » reprit-il en lui décochant un regard noir. « Et j'ai réussi à les convaincre qu'on devrait mettre la chanson que tu as écrite sur mon prochain album. C'est pour ça que je suis rentré plus tôt : l'enregistrement se fera demain dans le nouveau studio, et on va la chanter tous les deux. Qu'est-ce que tu en dis ? »

Yume en resta brièvement sans voix avant de pousser un hurlement de joie qui menaça de faire exploser les vitres.

« Ce que j'en dis ? » s'écria-t-elle en sautant partout. « J'en dis qu'à nous deux on va faire exploser les ventes. J'en dis que tu es le meilleur ami que toute personne normalement constituée peut rêver d'avoir. J'en dis que je t'adore et que si je me retenais pas je courrais jusqu'à Linore et retour pour le gueuler sur les toits. »

« Maison de disques ? Album ? C'est quoi ça ? » demanda le ninja qui regardait la scène d'un œil circonspect.

« En plus d'être mannequin, Fye est aussi chanteur à ses heures perdues, » répondit Sakura en secouant la tête d'un air désespéré. « Un album est le support sur lequel sont gravées les chansons, et la maison de disques est l'organisme qui produit les albums. »

« En parlant de ça, » dit Yume qui s'était enfin calmée. « j'ai aussi un cadeau à t'offrir cher frère. Bouge pas, je reviens. »

Elle sortit de la pièce et revint avec une guitare, puis alla s'asseoir sur un canapé, invitant les autres à la rejoindre.

« Ceci, » continua-t-elle une fois qu'ils furent tous installés. « est un petit truc que j'ai composé spécialement pour toi. Rien de sublime, mais j'y ai mis mes tripes, donc on verra bien. »

Elle sortit quelques accords histoire de se mettre dans le bain, et commença à chanter.

Il était une fois deux enfants en bas-âge

Se tenant l'un à autre au milieu d'une tempête

Rien d'autre à agripper que leurs frêles bras sous l'orage

Mais tant qu'ils restaient ensemble rien n'arriverait

Ensemble ils étaient prêts à tout affronter.

Ces enfants, c'est toi et moi, c'est nous

Trop jeunes poussés sous ce vent glacial

Rien n'est oublié, rien n'est effacé

Mais tant que tu respires, souriant à mes côtés

Personne dans ce monde ne saura me stopper.

Elle accéléra le tempo en attaquant le refrain, caressant l'instrument de ses doigts habiles.

C'est pas des paroles en l'air

C'est un frère, une sœur sous le déluge

Mais même si tu partais, tu serais toujours là

Et même si je partais, je serais toujours là

Vivant l'un dans l'autre comme tous ceux avant nous

Qui sont nés sous ce signe des plus complémentaires.

Eiji écoutait religieusement sa sœur raconter son histoire, leur histoire, et sentit son cœur se serrer.

Le temps a passé mais la douleur persiste

Les jours l'ont atténuée mais ce n'est pas si facile

C'est pour toujours je crois un frère et une sœur

Retenus prisonniers par leurs propres cœurs

Dans une tourmente qui ne connaît d'accalmie

Que lorsqu'ils s'entourent de leur nouvelle famille

Pour eux tu t'ouvres, et je t'imite, fidèle reflet

Pour eux tu ris, et juste pour ça moi je ris aussi

Pour nous c'est enfin atteindre la terre promise.

Kurogane regardait sa fille avec fierté et bonheur, après tout il avait peut-être réussi à la rendre heureuse.

C'est pas des paroles en l'air

C'est un frère, une sœur sous le déluge

Mais même si tu mourais, tu serais toujours là

Et même si je mourais, je serais toujours là

Vivant l'un dans l'autre, nous qui partageons tout

Les mêmes yeux, le même visage, le même amour

Vivant l'un pour l'autre, nous qui partageons tout

Le même destin, les mêmes cicatrices, la même folie

Vivant l'un par l'autre, nous qui partageons tout

La même tristesse, le même bonheur, et cette fureur de vivre.

Les deux Fye baissaient les yeux, ses paroles faisant remonter les souvenirs qui avaient déchirés leurs âmes.

Juste un frère et une sœur, jumeaux d'âmes et de corps

Poussant plus loin le vice jusqu'à défier le sort

Oui un frère et une sœur, et bien plus encore

Les doigts entrelacés jusqu'à l'heure de leur mort.

Les autres souriaient doucement : Yume rayonnait tellement d'amour à cet instant que s'en était presque aveuglant.

C'est pas des paroles en l'air

C'est un frère, une sœur qui cherchent le soleil

Mais même si elle craquait, il serait toujours là

Et même s'il craquait, elle serait toujours là

Comptant l'un sur l'autre, eux qui partagent tout

Et qui sont prêts je pense à le faire jusqu'au bout.

Le silence s'abattit lorsqu'elle reposa sa guitare, à la fois pesant et bienvenu. La jeune fille, pleinement consciente des réactions diverses qu'elle avait provoquées, attendit patiemment que chacun recouvre ses esprits. Elle soupira, comblée. Ce n'était pas son idée de départ, mais les derniers évènements l'avaient amenée à reconsidérer les choses : elle s'était bien appliquée à écrire une chanson dans laquelle non seulement Eiji pourrait se reconnaître, mais aussi les personnes importantes se trouvant autour d'elle. Elle se savait cruelle vis-à-vis de Fye, mais il était décisif que l'autre se sente aussi troublé, et surtout que Kurogane le remarque, ce qu'il ne manquerait pas de faire, évidemment. Rien n'avancerait entre ces deux-là tant que les secrets gênants ne seraient pas révélés, et elle devait agir vite, avant que tout ne se précipite et que l'histoire ne tourne au vinaigre. Selon ses estimations, il ne lui restait environ qu'une semaine de calme relatif, et si, au terme de ce laps de temps, elle n'avait pas atteint son objectif, elle n'osait pas imaginer ce qui arriverait. Porter ce poids sur ses épaules lui était désagréable, mais comme toujours, elle devrait se débrouiller seule, alors que la fin du jeu se rapprochait inexorablement. Enfin.

Elle leva la tête et regarda le ninja, qui acquiesça presque imperceptiblement, signe qu'il avait compris. Il se tourna ensuite et se remit à fixer le mage qui avait l'air réellement secoué mais qui tentait tant bien que mal de ne rien laisser transparaître. La tension dans le corps de Yume se relâcha quelque peu : tout n'était peut-être pas perdu, finalement.

« Ben alors, pourquoi cette gueule de quinze pieds de long, petit frère ? » demanda-t-elle après quelques minutes. « C'était tellement à chier que ça te laisse coi ? »

« Tu… tu plaisantes, j'espère, » bégaya celui-ci, profondément ému. « C'était absolument magnifique. C'est juste que je ne sais pas quoi dire… »

« Commence par respirer un bon coup, ça ira mieux, et par m'envoyer l'horreur que je ne doute pas que tu m'as achetée cette année. Qu'est-ce que c'est cette fois ? Une enclume ? Une croûte de fromage ? Un cendar en pâte à sel ? Aboule, le suspense est insoutenable. »

« Haha, » répondit-il en lui tirant la langue. « Tu me poses justement la seule question à laquelle je ne peux pas répondre. Tu n'auras pas ton cadeau aujourd'hui, pour la simple et bonne raison que j'ai changé d'avis en cours de route, et que si je ne trompe pas, il risque de mettre un certain temps à arriver, » ajouta-t-il en lançant un regard appuyé à Tomoyo. « Mais rassure-toi, tu l'auras bientôt, et je pense que tu l'aimeras davantage qu'une enclume, même si je retiens l'idée pour l'année prochaine. »

« Oulala, que de mystère ! » s'écria-t-elle. « Ca a intérêt à être bien, si en plus tu me le donnes en retard. Bon les jeunes, c'est pas que je fatigue, mais on a une tonne de trucs à faire tout à l'heure et je tiens à être en forme pour mes premiers pas dans le monde impitoyable du showbiz. Au lit ! »

« Oh non ! Mokona veut encore faire la fête ! » s'exclama la petite bête, qui malgré ses dires, venait tout juste de s'éveiller d'un long et profond sommeil.

« Pas d'inquiétude Mokona, les festivités ne vont pas s'arrêter là, » dit-elle en riant. « Mais un peu de repos avant de s'y remettre ne fera ne mal à personne, je crois, » ajouta-t-elle en avisant la princesse qui dormait déjà à moitié debout.

Pendant que le groupe aidait à installer des matelas dans le salon pour les invités, le mage s'approcha discrètement de son double et l'invita silencieusement à le rejoindre dans le jardin, ce que l'autre fit sans enthousiasme. Une fois qu'ils furent assis dans l'herbe, Fye prit la parole.

« Tu penses… » commença-t-il, hésitant, son visage n'arborant aucune trace de sourire. « Tu penses qu'elle l'a fait exprès ? »

« Je ne sais pas, sûrement, » répondit le mannequin qui avait compris où il voulait en venir. « Avec elle, il faut s'attendre à tout. »

« Ca pourrait être… dangereux. Elle a toujours été comme ça, depuis votre rencontre ? »

Fye réfléchit un instant. Il se souvenait clairement du jour où leur véritable « rencontre » avait eu lieu. Il couchait avec Yume depuis plusieurs semaines déjà, ce qui n'était pas du tout dans ses habitudes, mais contrairement à tous les autres, ni l'argent, ni la notoriété ne l'intéressait, et ça l'intriguait. Ainsi, il la laissait continuer à venir partager son lit, et espérait qu'elle finirait par lui donner la raison de ses visites. Cela arriva un soir, pendant qu'ils baisaient –il ne voyait pas d'autre terme pour ce qu'ils étaient en train de faire. Il plaça un mot de trop qui déclencha le cataclysme, qui, il l'avait appris plus tard, était prévu depuis longtemps.

« Alors, la petite pute en veut plus ? » avait-il demandé alors qu'il s'évertuait à la faire languir, ses mains traçant des cercles sur son bas-ventre.

Elle l'avait repoussé violemment, l'un de ses pieds atteignant son torse, lui coupant momentanément le souffle. Elle s'était ensuite approchée de lui, un sourire mauvais aux lèvres et lui avait soufflé au creux de l'oreille : « Tu n'as pas compris, espèce d'enflure, que de nous deux, ici, la seule pute, c'est toi. »

« Je ne crois pas non, » avait-il répondu. « Tu es venue me voir en étant parfaitement consciente que ça ne durerait pas, juste parce que tu me voulais, et je ne t'ai pas demandé de me payer, que je sache. Ni à toi, ni à qui que ce soit. »

« Ton baratin marche peut-être avec « qui que ce soit », mais pas avec moi. Tu te fais payer Fye, tous ces connards et toutes ces poufiasses te payent par leur présence, par leur chaleur, parce que t'es persuadé au fond de toi que c'est la seule à laquelle tu as droit, la seule qui peut le temps d'une nuit réchauffer ton corps glacé. Je ne suis pas ta pute, car si je viens, c'est que j'ai un but. Tu es une pute, car si tu me laisses venir, c'est que tu en as besoin. »

« Ta gueule. Arrête de parler comme si tu me connaissais. Tu ne sais rien de moi, rien du tout, » avait-il craché. Elle avait visé juste, évidemment. Yume avait toujours été douée pour frapper là où ça faisait le plus mal.

« Oh mais je te connais,» avait-elle dit d'un ton doucereux. « Je t'ai beaucoup observé, et tu sais ce que j'ai vu ? Rien, que dalle. Tu joues le dur parce que tu ne sais rien jouer d'autre, tu t'es forgé une jolie carapace exécrée par tout le monde mais baisable pour qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'il n'y a que le néant derrière. Tu n'as pas de vie, Fye, tu n'as pas de vie et tu n'es rien. Et un jour, le néant en toi reprendra ses droits et ils t'oublieront, parce que tu sais quoi ? Personne ne veut d'une vieille pute. Et tu n'existeras plus, si tant est que tu existes maintenant. »

« La ferme, » avait-il tenté faiblement. Sa gorge et ses yeux le brûlaient déjà, à cet instant.

« Je pense que non, » avait-elle continué comme si elle ne l'avait pas interrompue. « On existe pas quand on est aussi seul que toi. Les gens s'en foutent que tu vives ou que tu meures. Si tu disparaissais, quelques-uns pleureraient sûrement, mais ils trouveraient bien vite une nouvelle idole, une autre image sur laquelle fantasmer, et ce serait fini, terminé. Personne ne se souviendrait, parce que personne ne t'aime, et personne ne t'a jamais aimé, pas vrai ? »

« Tais-toi, » avait-il murmuré. Des larmes coulaient à présent librement sur ses joues pâles. Il ne voulait pas craquer, mais la rupture qu'il avait retenue toutes ces années approchait inexorablement.

« Oh… La jolie poupée pleure, comme c'est touchant. » D'un revers de main, elle lui avait envoyé un coup brutal sur la mâchoire qui l'avait fait décoller du lit et atterrir à plat ventre sur le sol. Du sang coulait de sa bouche, et il avait eu mal, mais pas à cet endroit. Il avait eu mal dans une région de son corps qu'il s'était forcé à murer depuis longtemps. Son cœur saignait, et cette sensation étrangère lui avait donné envie de vomir. « Mais de toutes façons, tu ne mérites pas qu'on t'aime, Fye, c'est ce que tu penses hein sale petite merde ? Tu ne mérites pas de vivre. » Elle l'avait attrapé par les cheveux et traîné de force jusqu'à la salle de bain. Elle l'avait placé au-dessus des toilettes, enfonçant ses doigts dans sa gorge, le faisant régurgiter plusieurs fois sans succès. « Alors quoi ? Vas-y gerbe, tu as l'habitude pourtant espèce de grosse truie. Ce n'est pas ce que tu fais à chaque fois que tu reviens de tes dîners mondains ? Ah oui, pardon, j'oubliais… » Elle s'était dirigé vers une petite armoire à côté du lavabo, avait attrapé son contenu et lui avait jeté à la figure. « Il y assez de drogues ici pour toi, assez de médocs ? Prends-les tous, puisque tu veux tellement disparaître. Prends-les tous, je ne te retiendrai pas, une loque comme toi n'a pas sa place dans ce monde ! »

« Arrête, je t'en supplie, laisse-moi tranquille, » avait-il geint, ses sanglots déformant sa voix.

« Tu me supplies ? Mais est-ce que tu te rends compte à quel point tu es pitoyable ? Ca t'apprendra à ne pas te comporter comme un homme ! » Elle l'avait frappé à nouveau et sa tête avait heurté la cuvette dans un bruit sourd, y laissant une trace rougeâtre. Il avait rampé au sol et avait attrapé les chevilles de Yume.

« Papa, s'il te plaît, j'ai mal… »

« On y arrive, » avait-elle dit en soupirant et il l'avait regardée sans comprendre. Il n'avait pas eu le temps de réfléchir qu'elle lui avait déjà asséné un coup de pied au visage. « Tu me dégoûtes, immonde bâtard, et tu ne feras jamais partie de cette famille. Je vais aller voir ton frère, lui au moins il ne se plaint pas quand je le baise. » Elle avait esquissé un geste pour sortir mais lui, pris à ces mots d'une nouvelle vigueur, s'était relevé et avait foncé sur elle, poing en avant, en hurlant « Non ! Ne touche pas à Fye ! ». C'était Yume qui lui avait raconté cette dernière partie. Il était tellement perdu dans son délire à ce moment-là qu'il ne savait plus du tout ce qu'il faisait. Elle avait esquivé facilement et sa main avait rencontré le miroir, le brisant en mille morceaux. La douleur l'avait fait revenir à la raison et il s'était effondré, vomissant le contenu de son estomac et tenant sa main droite ensanglantée serrée contre lui. Yume, estimant que la mascarade devait cesser, l'avait pris dans ses bras. C'est ainsi, dans cet état lamentable, qu'il avait raconté pour la première fois son histoire. Sa naissance dans les bas-fonds de Despoma, la capitale d'Enaï. La mort en couches de sa mère, dont on avait pas prévu qu'elle attendait des jumeaux. La violence de son père, ses viols à répétition. Son frère tué par son père alors qu'il tentait de s'interposer. Le suicide de son père, et lui laissé seul, du haut de ses neuf ans, orphelin et coupable, sachant qu'il avait provoqué la fin du seul être qui l'ait jamais aimé. Quand il avait fini son récit, Yume lui avait gentiment caressé la joue.

« Personne ne mérite de vivre avec un tel poids sur le cœur, » avait-elle affirmé. « Je suis désolée pour tout ça, mais il fallait crever l'abcès avant que ça ne te bouffe complètement. Tu n'as plus à avoir peur, c'est fini maintenant. Il ne faut pas rester ici, viens, on va chez moi. »

« Je devrais…je devrais peut-être aller à l'hôpital. »

« Je connais deux personnes qui sauront te guérir bien mieux que tous les médecins du monde, aussi bien physiquement que psychiquement, » avait-elle dit en souriant d'un air engageant. « Allons-y. »

Elle lui avait alors pris la main et l'avait presque porté jusqu'au petit appartement qu'elle partageait avec Kurogane et les autres, s'attirant des regards curieux de la part des passants. Et ils l'avaient fait : si Eiji avait guéri ses blessures, Kurogane et Yume s'étaient employés depuis à soigner son âme, et avaient réussi. Il était devenu son ami, son amant, l'amour de sa vie ; elle sa complice et sa confidente, sa petite sœur. Et même s'il avait gardé pour les yeux du monde son caractère de cochon imbuvable et manipulateur, ils savaient ce qu'il en était et ça lui suffisait amplement, parce qu'il n'était plus seul, tout simplement.

« Tout va bien ? » demanda soudain le mage en lui voyant perdu dans ses pensées.

« On ne peut mieux, » répondit-il en se levant. « Mais toi, tu ne vas pas bien. Ecoute, je ne suis pas ton ami ou un truc de ce genre. Ce n'est pas parce qu'on se ressemble que ça t'autorise à me déranger ou à venir pleurer sur mon épaule, mais je vais te donner un conseil, parce qu'il se trouve que je suis de bonne humeur : ne crains pas Yume, c'est grâce à elle aujourd'hui que je vois les choses sous un angle différent, elle est de bon conseil. J'espère juste que tu n'auras pas besoin du même traitement que moi pour comprendre que tout n'est pas aussi noir que tu le penses. Toi comme moi avons déjà bien assez souffert, inutile d'en rajouter. »

Il partit ensuite rejoindre les autres, laissant derrière lui le magicien perplexe. A l'intérieur, la princesse avait elle aussi timidement pris le médium à part.

« Dites, monsieur Watanuki, vous leur avez déjà préparé un gâteau ? » demanda-t-elle si bas qu'il dut se concentrer pour comprendre.

« Non, » mentit-il devant son adorable bouille, songeant tristement à l'énorme fraisier qui attendait sagement dans le frigo et qui partirait très certainement à la poubelle. « mais j'ai une recette et je comptais le faire demain. Pourquoi ? »

« Eh bien, nos cadeaux étaient assez dérisoires, donc monsieur Fye et moi on s'est dit qu'on pouvait peut-être aider de ce côté-là, ça nous ferait plaisir. Si vous voulez bien nous laisser vous assister, évidemment. »

« Bien sûr, » répondit-il en souriant. « Il n'y aucun problème. On se donne rendez-vous dans quelques heures dans la cuisine, alors. »

« Merci, c'est très gentil à vous. Monsieur Fye sera ravi, il aime tellement cuisiner ! »

Et elle s'éloigna, toute heureuse, dans le but d'annoncer au blond la bonne nouvelle. Elle s'étonna de ne pas le trouver et alla interroger Shaolan qui désigna d'un geste la porte vitrée. Elle parut contrariée mais haussa finalement les épaules et alla chercher Mokona qui s'était rendormi sur une chaise. Elle pourrait lui parler plus tard, de toutes façons.

Yume, pendant ce temps, était partie se cacher dans les toilettes. Elle attendait un appel important. Lorsqu'elle sentit son téléphone vibrer dans sa main, elle soupira : elle commençait à croire qu'ils l'avaient oubliée.

« C'est pas trop tôt, » chuchota-t-elle, craignant qu'on ne l'entende. « Je sais, mais on ne doit pas prendre ce genre de choses à la légère. Tout est prêt de votre côté ? Oui, j'ai fait le nécessaire. Non je n'ai pas trouvé d'autre solution, mais si on suit le plan à la lettre ça ne posera pas de problème, ça pourrait même tourner à notre avantage : le bouquet final sera grandiose, c'est promis. Non, ils ne se doutent de rien. Ne t'inquiète pas, je ferai en sorte qu'elle soit en sécurité à ce moment-là. Nous sommes d'accord. Ecoute, il faut que je te laisse, je dois me reposer, j'aurai besoin de toutes mes facultés. Rassure-les, je contrôle la situation. Tout ira bien, Toya. »

Elle raccrocha et esquissa un vague sourire. Bientôt, elle allait devoir abattre ses cartes, et, heureusement, elle était presque certaine d'avoir le meilleur jeu en main.

oOo

Et on termine sur un joli cliffhanger, comme d'habitude ^^ Vous y avez cru que je l'avais tué, pas vrai ? Mais enfin, je ne peux pas faire exister Yukito sans Toya, c'est bien trop cruel…

Pour ceux qui se poseraient éventuellement la question, il y a bien un truc qui ne colle pas dans le flashback de Fye. Il se peut que vous ne l'ayez pas vu, alors je vous laisser chercher par vous-même. En tous cas, c'est complètement voulu, pas d'inquiétude.

Et enfin, pour ceux qui auraient des doutes, la chanson de Yume a été écrite spécialement pour l'occasion, et m'appartient intégralement.

Bref, j'espère que vous aurez aimé. A dimanche prochain ! (Je me sens très « La chanson du Dimanche » à chaque fois que je dis ça…)