DOUBLE TROUBLE
Encore un peu à la bourre. J'ai dû m'arracher les tripes et le crâne pour le finir à peu près dans les temps celui-là, donc j'espère qu'il en vaut la peine. Je me suis bien amusée à décrire le festival et il prend une bonne partie du chapitre, mais ne vous laissez pas abuser par le ton léger, ça se gâte considérablement à la fin. Merci à toutes pour vos commentaires, ça m'a fait extrêmement plaisir de les lire !
Toujours pas de rating particulier pour ce chapitre, enfin disons T quoi. Quelques vrais spoilers de l'arc de Seles, mais je pense que vous aurez compris, donc je vais pas le répéter à chaque fois xD
Bonne lecture !
~Chapitre 8 : Des Ombres vers la lumière~
"Well it's been rough but we'll be just fine
We'll work it out yeah we'll survive
You musn't let a few bad times dictate
So come along it won't be long
'Til we return happyShut your eyes there are no lies
In this world we call sleep
Let's desert this day of hurt
Tomorrow we'll be free."
Sia, Soon we'll be found
oOo
« Mais merde, ils doivent bien être quelque part ces connards ! Ils ne se sont pas volatilisés, il faut continuer à chercher ! »
Presque une semaine s'était écoulée depuis la soudaine disparition des Insoumis. Durant ce laps de temps, les rumeurs les plus folles avaient parcouru la ville comme une traînée de poudre. Certains, plus pragmatiques, assuraient qu'ils avaient juste trouvé le moyen de s'enfuir discrètement par des chemins cachés pour se réfugier au Nord, à Unkar, contrée que l'on disait peuplée par des tribus nomades qui n'empêcheraient en rien de nouveaux arrivants de venir grossir leur armée. Ces tribus n'avaient jamais caché leur hostilité envers le reste du peuple et la menace d'une guerre ouverte se faisait de plus en plus présente dans les esprits. Les habitants d'Hebfi et des autres villes se sentaient pris en étau entre Unkar et Tankar, où la lassitude de la domination readiane se faisait également sentir depuis longtemps. Le gouvernement nouvellement renouvelé avait tenté de calmer la population et envoyait des émissaires parcourir le pays à la recherche des fuyard, en vain. Néanmoins, en ce jour de fête nationale, l'attention centrée sur les préparatifs du festival laissait peu de place à ces pensées sombres. On avait pu constater un léger renforcement du service de sécurité, mais la plupart des hommes étant hors des murs, cela restait anecdotique. De plus, personne ne croyait sérieusement que les Insoumis étaient encore dans la ville, celle-ci ayant été fouillée du plus profond égout à la plus haute des tours. Cependant, Sakura, que l'état de sa meilleure amie avait laissé profondément sur les nerfs, était toujours persuadée qu'ils étaient bien là, quelque part, attendant leur heure pour passer à l'action. Même Eiji, qui avait suivi son idée au départ, semblait à présent fatigué de son comportement et tentait de lui faire entendre raison.
« Saki, ils ne sont plus là, » dit-il pour la énième fois. « C'est clair pour tout le monde sauf pour toi. Tu l'as vu toi-même, nous avons retourné encore et encore tous les endroits potentiels. Ils ont eu la trouille et ils se sont barrés, c'est tout. Ils ne reviendront pas. »
« Tu ne comprends pas Eiji, je ne peux pas laisser tomber ! » rétorqua-t-elle, les larmes aux yeux. « A cause de ces enfoirés, Tomoyo est toujours dans le coma. Je suis sûre qu'ils ne s'arrêteront pas là. »
« Tu l'as vu en rêve ? » demanda-t-il, perplexe.
« Non, je n'ai pas fait de rêve depuis un moment, mais je le sens, » répondit-elle en se laissant aller dans ses bras, à bout. « Je peux pas expliquer comment ils ont fait, ni où ils sont allés, mais quelque chose en moi m'avertit d'une menace qui approche, non, qui est déjà là. Peut-être… Peut-être que c'est lié à l'une des plumes de la princesse. Ils nous ont dit qu'elles étaient le réceptacle d'une grande puissance, alors qui sait ? »
« Il y a peu de chances, » assura-t-il en la prenant délicatement par le menton. « Nous resterons sur nos gardes ce soir, mais s'il n'arrive rien, je te promets que tu n'auras plus à t'en faire. Les médecins sont plutôt optimistes sur l'état de Tomoyo, elle ira bien. Quand elle se réveillera, on aura plus qu'à aller de l'avant et à oublier toute cette histoire, d'accord ? »
« Qu'est-ce que je ferais sans toi ? » demanda-t-elle avant de l'embrasser tendrement.
« Pas grand chose, j'en ai peur, » répondit-il contre ses lèvres, en souriant.
Dans la chambre du dessous, celle de Yume, on pouvait remarquer derrière les tonnes de livres emplissant la pièce un attroupement digne des grands jours. En effet, faisant fi de leurs propres soucis entre deux tentatives de recherches des Insoumis, la totalité des habitants de la villa s'étaient mobilisés pour aider les compagnons à quitter cette dimension au plus vite et se relayaient, parcourant sans relâche les dizaines d'ouvrages ayant même le plus modeste rapport avec le magicien Clow Read dans le but de trouver une piste. Eiji leur avait redonné espoir deux jours auparavant lorsqu'il avait déniché en lisant entre les lignes la mention d'une ancienne prophétie écrite par Clow lui-même, prédisant la venue d'étrangers qui auraient le pouvoir de changer le monde. Ils s'étaient attardés dessus, allant même jusqu'à tenter de joindre l'auteur, qui, malheureusement, était mort depuis plusieurs années déjà. Ils avaient beau se tuer à la tâche, ils ne trouvaient aucune indication sur le lieu où était entreposé cette prophétie.
« J'en ai marre, j'abandonne, » lâcha soudain Yume en s'allongeant sur le sol. « Mon crâne va exploser si ça continue, j'ai le cerveau en ébullition. »
« Il reste encore beaucoup à lire, il faudrait… » commença le mage, des signes de fatigue pourtant clairement visibles sur son visage.
« Elle a raison, » l'interrompit le ninja. « Ca fait des jours qu'on est enfermés là-dedans, et j'ai la nette impression que mes yeux ne vont pas tarder à tomber. Regarde, même le gamin n'en peut plus, ça fait une demie-heure qu'il relit la même page. »
« Quoi ? Moi ? Non, non, pas du tout, » répondit prestement Shaolan, tiré brusquement de son obscure rêverie. »
« C'est inutile, on est plus bons à rien, » déclara Odessa, qui se leva avant de s'étirer longuement. « On a besoin de se changer les idées. Il est déjà presque cinq heures, il faut commencer à se préparer si on veut arriver à temps pour le festival. Allez hop ! Tout le monde lève son popotin et va chercher sa tenue. Vous avez une heure, après on bouge. »
Pour plus de commodité, Watanuki, Dômeki et Odessa avaient apporté leurs déguisements dans la villa qu'ils n'avaient par ailleurs presque pas quittée depuis le jour de l'attaque. Le groupe se sépara vivement, seule Yume demeurant avec la princesse pour l'aider à s'habiller.
« Je ne sais pas si je pourrai porter ça, vraiment, » dit la jeune rousse avec hésitation. « Je vais avoir l'air ridicule dans cet accoutrement. »
Kurogane et Fye avaient dû la veille faire le tour de la ville pour trouver aux compagnons une tenue appropriée : les magasins étaient en évidente rupture de stock à cause de la proximité de l'événement. Le ninja avait failli s'évanouir lorsqu'il avait aperçu ce avec quoi ils étaient revenus, pas tant pour lui, qui avait de toutes façons l'habitude de porter du noir, mais surtout pour Shaolan et Sakura, qui n'allaient probablement jamais s'en remettre.
« Vous ne serez en aucun cas ridicule, princesse. Je suis même convaincue que ça vous ira très bien, » dit-elle en lui lançant un clin d'œil. « Vous allez mettre tous les garçons dans votre poche, et quand je dis tous les garçons, j'entends surtout celui qui vous intéresse vraiment. »
Sakura rougit adorablement à cette affirmation. Il était certain que la durée inhabituelle de leur séjour leur avait permis à elle et à Shaolan de se rapprocher un peu au fil de discussions menées ça et là. Elle avait parfois le sentiment que ce changement était voulu par Yume et les autres, qui s'arrangeaient souvent pour les laisser seuls dans une pièce, invoquant des raisons farfelues.
« Et puis, » reprit Yume, ravie de constater que sa manœuvre avait eu son petit effet. « Nous serons tous vêtus de la même façon, ça ne choquera personne, vous n'avez pas à vous en soucier. »
« Quelqu'un pourra m'aider avec cette putain de fermeture éclair ? » demanda Odessa en débarquant dans la pièce comme une furie.
« Euh… Essa, t'es sérieuse là ? » rétorqua Yume, les yeux écarquillés.
La jeune blonde avait en effet opté pour une robe rose fuchsia en latex assortie à des bottes à talons aiguilles et une perruque coupée au carré de la même couleur. Elle avait complété l'ensemble par des porte-jarretelles noirs auxquels pendait une paire de menottes en fourrure.
« Tout à fait, » répondit-elle, se débattant franchement. « Je me donne toujours à fond, mais si je trouve le fils de chacal qui a conçu cette chose je lui enverrai un tel kick là où je pense que ses couilles lui sortiront par les narines. The old-fashioned way ! »
« Reste calme, je vais arranger ça, » assura Yume. Elle se plaça derrière son amie et tira d'un coup sec, débloquant la fermeture récalcitrante. « Voilà, mais tu peux me dire pourquoi tu n'as pas utilisé tes pouvoirs espèce d'andouille ? »
« Ils ont des ratés ces derniers temps, » déclara Odessa en remontant consciencieusement la robe, cachant son maigre décolleté.
« Comment ça des ratés ? » demanda la brune, l'air inquiet.
« J'ai un peu de mal à les contrôler, mais rien de grave. Je pense que c'est à cause de Tomoyo. Sa… condition m'atteint plus que je ne le pensais, je crois. »
« Choupette, tu ne trompes personne, » répliqua Yume en posant sa main sur son épaule. « On sait tous que t'as le béguin pour elle. C'est pas comme si c'était très discret. Faut pas que tu te laisses submerger par la déprime, elle s'en sortira, je te le promets. »
« C'est facile à dire pour toi ! » s'écria Odessa en se dégageant brutalement. « Tout te passe au-dessus, on dirait que rien ne peut t'atteindre ! J'en viens à me demander si y a un cœur qui bat là-dedans. Tu connais rien de plus que nous à la vie, alors arrête de donner des conseils et de péter plus haut que ton cul, ça aiderait beaucoup ! »
Elle sortit de la chambre aussi furieuse que lorsqu'elle y était entrée, laissant Yume et Sakura atterrées derrière elle.
« Je sais tout ce qu'il y a savoir sur la vie, connasse, » dit Yume, les poings serrés, si bas que la princesse faillit ne pas l'entendre. « Eh bien, Sakura, » reprit-elle, ayant retrouvé le sourire. « On ne peut pas dire que la soirée s'annonce sous les meilleurs auspices. Enfin peu importe, on ferait mieux de se dépêcher, les autres vont pas nous attendre et Fye m'achèvera si j'arrive en retard pour son concert. Si nous commencions par vous maquiller un peu ? »
Quand ils se retrouvèrent tous dans le salon, trois-quart d'heure plus tard, deux ou trois d'entre eux manquèrent de peu l'attaque cardiaque. Autant les déguisements des garçons étaient plutôt semblables, tous couverts de cuir noir de la tête au pieds hormis Eiji qui avait opté pour un haut résille qui laissait entrevoir son torse, autant les filles avaient rivalisé d'ingéniosité dans le choix de leurs vêtements, se rendant plus voyantes et ridiculement vulgaires les unes que les autres. Ils avaient affublé la princesse d'un uniforme de soubrette déchiré par endroits qui laissait apparaître un soutien-gorge blanc crème parsemé de frou-frou et de bottes montantes sanglées de lanières argentées. Ses faux-cils dépassant impunément de son loup et ses lèvres visiblement gonflées par un rouge à lèvres spécial lui donnait l'air parfaitement recherché de l'innocence décadente. Sakura quant à elle s'était parée d'un bustier rouge vif qui rehaussait sa poitrine de façon obscène et d'un mini-short lacé sur les côtés. Yume, enfin, s'était décidée pour une combinaison à épaulettes bleu électrique ouverte jusqu'au nombril, et ne s'était pas embarrassée de sous-vêtements. Par souci du détail, elle s'était taillé les ongles en pointe et avait accroché à sa ceinture une cravache et une panoplie de sextoys qui aurait fait pâlir d'envie la plus aguerrie des prostitués.
« Où t'as trouvé tout ça, Superbitch ? » demanda Sakura avec un sourire en coin.
« Sous le lit de Fye, » répondit Yume en lançant un coup d'œil appuyé à Kurogane. « Mais la vraie question reste : qu'est-ce qu'il peut bien en faire ce vilain garçon ? »
« Tu crois qu'il mérite qu'on le fouette ? » enchaîna Eiji, entrant dans leur jeu.
« Oh que oui, et plutôt deux fois qu'une, » dit-elle avec un sourire proprement effrayant. « Qu'en penses-tu Kuro-chan ? »
L'homme ne s'attendait pas à être sollicité, et, plus que gêné, il prit sa fille par le bras et l'emmena sans plus de cérémonie jusqu'à la porte d'entrée.
« Tu es bien gentil, » constata-t-elle, tentant tant bien que mal d'avoir l'air sérieux. « Mais on ne va pas à mon mariage, là. J'aurais dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? »
Eiji, Sakura, Watanuki et même Odessa se tenaient les côtes, hilares. Yume envoya derrière son épaule un clin d'œil à la princesse, qui, mue d'une assurance nouvelle, tendit son bras à Shaolan qui le prit en rougissant. Dômeki tira derrière lui un Watanuki gesticulant et hurlant, tandis que Fye s'accrochait au ninja sans lui demander son avis. C'est dans cette bonne humeur retrouvée que la petite troupe se mit en marche vers une soirée qui s'annonçait mouvementée.
Les compagnons n'en revenaient pas. Ils avaient quitté à Prisma la douce pénombre de cette fin de soirée pour se retrouver là, à Alpha, où la lumière aveuglante des néons et des spots colorées faisait qu'on y voyait encore mieux qu'en plein jour. Une musique entraînante et assourdissante sortait de nulle part et déjà les ombres dansaient accompagnées de milliers de courageux fêtards. Il y en avait partout : la ville était devenue une fourmilière et même les trottoirs semblaient bouger au rythme des millions de pas qui les parcouraient. La rue était tellement bondée qu'ils devaient tous se tenir par la main pour ne pas se perdre.
« Je crois que le sol tremble encore ! » hurla Shaolan pour se faire entendre.
« Non ! » répondit Sakura, qui était juste derrière lui. « C'est juste qu'ils ont foutu les basses au maximum ! Vous voyez les espèces de poteaux entourés de barrières là-bas ? Ne vous en approchez surtout pas, le son vient de là ! Ca vous rendrait sourd comme un pot en moins de deux secondes ! »
« On ne pourrait pas trouver un endroit plus calme ?! » s'écria le ninja, persuadé que ses oreilles allaient se mettre à saigner d'un instant à l'autre.
« Pas ici ! » beugla Watanuki, testant encore une fois la résistance à toute épreuve de ses cordes vocales. « On doit se rapprocher au maximum de la scène où Fye va chanter avant de ne plus pouvoir circuler ! Après on s'arrêtera dans un bar, ça sera plus cool. »
« Ca peut difficilement être pire que ce bordel ! »
« Vous n'avez pas encore tout vu ! » constata Eiji en tirant Sakura qui étaient restée coincée entre deux danseurs particulièrement enthousiastes.
« Je ne peux pas vous accompagner ! » cria Yume. « Fye m'a dit de le rejoindre directement backstage ! »
« Moi aussi ! » intervint Odessa.
« Et moi aussi ! » conclut Sakura.
« Qu'est-ce qu'il vous veut ? » rugit Eiji, pas vraiment enchanté.
« Tu verras bien ! » répondit Yume avec un petit signe de la main dans sa direction. Elle attrapa au vol les deux autres filles et elles disparurent dans la foule.
« Vous avez remarqué quoi que ce soit qui sorte de l'ordinaire jusqu'à maintenant ? » demanda Watanuki une fois qu'ils furent installés à une table du « Love Not(e) », le seul bar qu'ils aient pu trouver qui diffusait une musique douce et à peu près écoutable.
« Non, » répondit Dômeki, la bouche pleine de cacahuètes que Watanuki avait gentiment, même s'il aurait préféré mourir dans d'atroces souffrances plutôt que de l'admettre, amenées à son intention.
« Moi non plus ! » renchérit joyeusement le magicien en offrant une poignée de cacahuètes à Mokona, caché dans le sac de la princesse.
« On s'est peut-être fait du mouron pour rien, » constata Eiji.
« On doit quand même rester sur nos gardes, » grogna le ninja, la tête entre les mains, évitant tant bien que mal de regarder les alentours. « Mais j'avoue que j'aurais beaucoup moins de mal à rester sur les miennes si ces foutus abrutis n'étaient pas occupés à se manger le visage à deux centimètres de ma tronche ! »
Un silence de mort s'abattit sur l'endroit. Le ninja avait élevé la voix crescendo et avait effrayé les deux pauvres bougres qui s'embrassaient tranquillement. Les conversations reprirent peu à peu, mais plusieurs regards noirs restèrent fixés sur Kurogane, qui ne s'en formalisa pas le moins du monde.
« On y peut rien, c'est un bar à couples, » remarqua son double, jetant un coup d'œil narquois aux ballons blanc et roses qui flottaient nonchalamment au plafond. « Et puis c'est quand même plus agréable de s'entendre parler, non ? »
« Je suis sûr que ça donne des idées à Kuro-rin ! » s'écria Fye. « S'il n'est pas content c'est parce qu'il n'a pas de jolie fille à embrasser, lui. Kuro-tan est jaloux ! Kuro-tan est jaloux ! » continua-t-il, reprit en cœur par Mokona.
Le ninja recracha aussi sec la gorgée de bière qu'il était en train d'avaler. « Si je t'attrape, tu es mort, » déclara-t-il avant de se mettre à poursuivre le mage, renversant tables et clients au passage.
« Moi, en tous cas, ça me donne pas mal d'idées, effectivement, » constata Kurogane en sirotant son cocktail.
« A qui le dis-tu, » répondit Eiji en soupirant. « Ces déguisements ont beau être affreux, je pense qu'il serviront bien… plus tard. »
« Idem, » dit Dômeki. Il regarda le médium, qui, par réflexe, avala cul-sec le liquide ambré que contenait son verre et se fit un plaisir de le resservir, arborant un léger sourire que les autres interprétèrent facilement comme franchement diabolique.
« On devrait peut-être partir, » tenta Shaolan, avisant la princesse qui se tortillait sur sa chaise, mal à l'aise. « Les gérants ne vont pas tarder à nous forcer à le faire, de toutes façons. »
« Allons gamin, ne sois pas si délicat, » lui dit Kurogane en lui décochant un violent coup dans le dos qui faillit le faire tomber à la renverse. « Vous êtes largement en âge de commencer à apprendre les choses de la vie, si tu vois ce que je veux dire. »
« Je suis certain qu'il voit parfaitement, » intervint Eiji, évitant de peu l'évanouissement des deux concernés. « Et il n'a pas tort. Fye et Môssieur-le-ninja ont foutu un sacré merdier, on va finit par se faire éjecter. En plus le concert de Blondie va bientôt démarrer. Retraite, les gars. »
Watanuki et Kurogane prirent la direction des toilettes où le ninja avait fini par coincer le magicien dans un cabinet et tentait à présent de défoncer la porte à grand renfort de coups de pied. Ils mirent tant que mal le holà à cette passionnante activité, se pouvant s'empêcher de pouffer discrètement : prise hors contexte, la situation était on ne peut plus cocasse.
« On peut savoir ce qui vous amuse ? » demanda le ninja, excédé.
« Oh rien, » répondit évasivement son double. « Nous constations juste que vous aviez été bien prompts à mettre en pratique les idées dont parlait Fye. Même si je ne suis pas sûr que les toilettes de ce bar soient le meilleur endroit pour conclure, elles n'ont pas l'air très confortables. »
Le ninja, furieux, ne prit même pas la peine de répondre et passa la porte à double battants sans un regard en arrière. Watanuki traîna le mage hors de sa cabine, lui assurant qu'il n'y avait plus de danger et que la colère de Kurogane s'était d'ors et déjà tournée vers quelqu'un d'autre. Ils sortirent ensemble du bar sous les expressions outrées des clients et des employés, avant de réaliser qu'ils avaient bel et bien perdu le ninja dans la foule compacte et toujours plus nombreuse qui s'amassait dehors.
« Ca va Fye, » le rassura Eiji en voyant sa mine inquiète. « Il sait où nous retrouver et il n'ira pas bien loin, pas alors que nous courons un danger potentiel. Il a juste besoin d'être seul. Si vous essayez de le suivre vous vous perdrez vous aussi et vous ne le retrouverez jamais là-dedans. On va prendre un peu de hauteur pour assister au spectacle. Dômeki a de très bons yeux, avec un peu de chance il pourra le débusquer. »
Le magicien s'abstint de justesse de rétorquer que si Kurogane ne voulait pas être débusqué, il ne le serait tout simplement pas. Son instinct lui hurlait de rester sur ses gardes car ce monde n'avait rien de commun avec ceux qu'ils avaient précédemment visités. Cette magie omniprésente le rendait nerveux. Il pouvait la sentir émerger de chaque chose et tout son corps le démangea affreusement alors qu'ils grimpaient par un escalier de service pour atteindre un balcon qui se trouvait à gauche de la scène et que son double leur avait apparemment réservé. Les habitants eux aussi ne lui revenaient pas : ils semblaient trop perspicaces, trop proches d'eux pour être totalement honnêtes. Tout semblait avoir été calculé pour qu'ils se sentent ici chez eux, protégés et compris. Il en venait à se demander si ce n'était pas encore une manipulation quelconque de Fei Wong Read, même s'il ne voyait pas très bien où tout cela pourrait le mener : il n'avait aucun intérêt à les piéger dans une dimension où vraisemblablement aucune plume ne se trouvait. En réalité, plus il y réfléchissait, plus il se persuadait que Yume était la clé du mystère. Tout tournait autour d'elle ici : elle était la sœur, la fille, l'amie, elle était celle qui rassemblait leurs doubles. Là où un esprit moins tordu et ravagé que le sien aurait vu une jeune fille gentille et pleine de vie, il voyait une vieille femme aigrie et fatiguée penchée au-dessus d'un jeu d'échec un peu trop grand pour elle. Il se promit de la confronter le plus vite possible : le jeu qu'elle jouait avec Kurogane, les deux Kurogane, lui tapait légèrement sur les nerfs.
Il n'était pas stupide, il avait compris facilement la nature des relations qui liaient leur groupe. Il avait fait un rapide tour du propriétaire, un jour où il avait réussi à échapper à leur surveillance constante : en dehors des leurs, la villa ne comptait que deux autres chambres dont une pour Sakura et Eiji, qui ne se cachaient d'ailleurs que très partiellement. Il ne fallait pas être un monstre d'intelligence pour deviner à qui appartenait la dernière. Kurogane et lui, ensemble, et amoureux. Ames sœurs. A la fois son plus grand rêve et son pire cauchemar. Il les enviait dans un sens, car lui n'avait pas le droit, pas le droit de tomber pour celui qu'il était sensé tuer. Et même si tout était vrai, et qu'ils étaient réellement coincés ici pour toujours, il y aurait encore et encore la petite voix de son frère pour lui susurrer à l'oreille : « Ne m'abandonne pas, ce n'est pas lui que tu dois aimer, c'est moi. »
« Et maintenant Mesdames et Messieurs, » s'égosilla une voix d'homme en contrebas, le tirant de ses sombres pensées. « Il nous fait le plaisir et l'honneur de chanter pour nous ce soir quelques morceaux de son prochain album, qui sortira je le rappelle le 14 septembre prochain. Il nous vient tout droit d'Enaï mais est devenu récemment l'un de nos concitoyens les plus enviés. Il est jeune, beau, apprécié de tous… Je pense que vous l'aurez toutes reconnu Mesdemoiselles ! En exclusivité ce soir, veuillez faire un triomphe à… Fye D. Fluorite ! »
Des milliers de jeunes filles scandèrent son nom au même moment, créant un vacarme épouvantable et faisant sursauter le mage, qui ne s'attendait pas à un tel engouement. Il ne put s'empêcher de ricaner intérieurement en imaginant un minuscule Kurogane en train de s'arracher les cheveux.
« Bonsoir Hebfi ! » hurla l'autre Fye en entrant comme un prince sur la scène. Il avait apparemment l'habitude de ce genre de marques d'affection. « J'espère que vous êtes en forme parce que moi je suis déchaîné ! Je ne vous entends pas, allez ! »
Au son de sa voix, les hurlements devinrent hystériques. Le mage vit du coin de l'œil plusieurs personnes s'avancer, chargées de brancards. Il haussa un sourcil surpris.
« Les fans les plus… acharnées tombent souvent dans les pommes en l'apercevant, » lui dit Eiji, l'air désespéré. « A chaque fois ils prévoient toute une équipe médicale pour éviter que ces pauvres folles ne se fassent écraser par d'autres fans un peu moins acharnées. »
« Hyuu, ça semble bien dangereux tout ça, » répondit Fye. « Mais quel intérêt si finalement elles ne voient pas le concert ? »
« Elles s'en foutent, sincèrement. Elles se montent un film comme quoi il les a regardées dans les yeux et le racontent à toutes leurs copines. Je préfère éviter de mentionner ce qui se passe quand elles arrivent à l'approcher. Quoique la fois où il s'est retrouvé avec une culotte sur la tête en plein milieu de la rue reste assez mémorable. »
« Hormis ça, c'est assez chiant, » ajouta Kurogane, qui grinçait des dents, jaloux et ennuyé.
« Pour commencer, » reprit le blond. « je souhaiterais que nous fassions tous une minute de silence pour les Daidouji, paix à leur âme, et surtout pour leur fille, Tomoyo, que je connais bien et qui à cause de la folie meurtrière de certains, se retrouve dans le coma à dix-sept ans à peine. Si tu nous entends de là où tu es ma libellule, sache qu'on est avec toi et qu'on attend tous que tu te réveilles avec la même impatience et le même espoir dans le cœur. »
Il posa sa main sur sa poitrine et baissa la tête, imité par tout le monde. Fye remarqua que Watanuki et Eiji pleuraient sans bruit et que même Kurogane semblait retenir ses larmes.
« Bien, maintenant que c'est fait, mettons de côté ce passé sombre et préparons-nous à l'avenir. Cette soirée est la vôtre, et j'espère que vous saurez apprécié ce que je vous ai préparé. Avant tout, je voudrais vous présenter mes nouvelles et éphémères danseuses… »
« Non, il n'a quand même pas osé… » commenta Eiji, les yeux écarquillés.
« Elles sont un peu timides, elles n'ont pas l'habitude ! Veuillez applaudir bien fort Yume, Odessa et Sakura ! »
« Si, il a osé, » confirma Watanuki en secouant la tête.
« Fye, sale fils de pute, je te choppe, tu es mort, » grommela Eiji entre ses dents.
Elles firent un tour d'honneur sous les acclamations, surtout de la gente masculine, cette fois, et allèrent se mettre en place.
Le concert se déroula sans accroc. Le mage se surprit lui-même en se mettant parfois à bouger en rythme avec la musique tandis que la foule en transe sautait et hurlait les paroles, souvent de manière approximative. Les trois filles avaient l'air de se sentir comme des poissons dans l'eau, flirtant excessivement avec le chanteur et exécutant avec aisance des pas acrobatiques. Fye se promit de ne jamais douter de leurs aptitudes de combattantes : elles étaient extrêmement douées et habiles. Le temps tant redouté de la dernière chanson arriva rapidement et toutes les lumières s'éteignirent, à l'exception d'un projecteur qui n'éclairait que le mannequin. On entendait presque les mouches voler.
« Plus qu'une, et c'est déjà fini. Dommage, je serais bien resté m'amuser encore un peu avec vous. J'ai rarement eu un public aussi…réceptif. Cette chanson est particulière, car ce n'est pas moi qui l'ait écrite. Vous allez découvrir ce soir que l'une de mes danseuses a bien d'autres talents. Elle a accepté de la chanter avec moi pour notre plus grand plaisir. Voici ma petite perle, ma meilleure amie… Voici Yume pour notre futur tube, « L'Amour à l'Envers » ! »
La jeune brune vint s'installer tranquillement près de lui, lui prenant la main comme pour se donner du courage. Puis elle commença à chanter.
« Tu as fait de mon corps l'étendard d'un poison
D'une légère déraison toute teintée de passion
Un animal blessé qui s'attache à la vie
Perdu dans un monde de soupirs alanguis. »
Fye prit le relais, l'air subjugué par sa compagne.
« Tu as fait de mon corps l'instrument d'une revanche
D'une vengeance accomplie dans le creux de nos hanches
Une rencontre au hasard au milieu de la nuit
Que je combats très fort mais que j'attends aussi. »
Ils s'accompagnèrent ensuite dans un bel ensemble, se regardant d'un air amoureux, faisant soupirer - de dépit ? de soulagement ? – les trois-quarts du public.
« Et pourtant maintenant moi je garde ton cœur
On a trouvé la force de pardonner nos erreurs
Mon âme dépouillée et toujours à la traîne
Elle s'accroche à la tienne et très loin elle l'emmène. »
« Tu as fait de mes yeux les miroirs de ta peur
Que tu caches en souriant quand tu rêves d'ailleurs
Une autre larme glacée coulant sur ma joue
Alors qu'elle t'appartient, un cadeau malgré tout. »
« Tu as fait de mes yeux les témoins de ce mal
Qui te ronge et te tue, qui te sera fatal
Une lueur rouge sang qui se perd dans le noir
Et qui sera sans doute seul témoin de notre histoire. »
Fye serra discrètement les poings. Elle venait de confirmer ses soupçons et se foutait ouvertement de sa gueule. Tout comme la fois d'avant, c'était son histoire à lui qu'elle racontait au détour de ces rimes ambiguës. Il aurait pu jurer qu'elle s'était tournée vers lui en lui adressant un clin d'œil pendant qu'elle chantait son couplet.
« Et pourtant maintenant moi je garde ton cœur
On a trouvé la force de pardonner nos erreurs
Mon âme dépouillée et toujours à la traîne
Elle s'accroche à la tienne et très loin elle l'emmène. »
« Tu as fait de mon être la dernière des épaves
En t'aidant d'insolence et de paroles suaves. »
« Tu as fait de mon nom une déchirure, un tabou
Qui écorche mes oreilles, murmuré dans mon cou. »
« Tu as fait de l'amour un sinistre ornement
Fait de ternes promesses dans tous nos égarements. »
« Mais tu as fait de moi ce qu'on ne croyait possible
Au milieu de ces gens qui me disaient nuisible
Dans cette obscurité tu m'as rendu visible. »
« Et alors maintenant moi je garde ton cœur
Ce qui l'avait été n'est plus tellement une erreur
Mon âme retrouvée et plus jamais à la traîne
S'accroche à la tienne et ça veut dire… je t'aime. »
Ils avaient chuchoté ces trois derniers mots en collant leurs fronts l'un contre l'autre. Des nuées de pétales de roses tombèrent sur la scène et les lumières s'éteignirent définitivement au moment où ils faisaient mine de s'embrasser. Le magicien écumait littéralement de rage, mais se fit violence pour sourire stupidement et applaudir comme les autres. Cette garce venait de tout saccager. Elle avait dévoilé innocemment devant des millions de personnes l'amour qu'il portait à Kurogane. Les allusions étaient minces, mais présentes, et ils étaient les deux seuls à être en mesure de les comprendre. Il savait que, où qu'il se trouve, le ninja avait aussi entendu et compris. Il pouvait déjà imaginer le dégoût et la haine dans son regard…
« Fye, vous allez bien ? » demanda Watanuki, inquiet. « Vous êtes un peu pâle. »
« Je vais très bien ! » répondit le blond en agrandissant son sourire. « Mais cette chanson m'a ému, elle était tellement belle. »
« Mokona est d'accord ! Yume a vraiment énormément de talent… »
« Ah ça, pour tourner les autres en bourrique, elle n'en manque pas, effectivement, » pensa le mage amèrement.
Son double les rejoignit une demie-heure plus tard, l'air épuisé mais exceptionnellement heureux. Il était accompagné de deux des filles mais une manquait à l'appel.
« Fye, » commença Eiji, l'air menaçant. « J'espère que tu as réservé ta place au cimetière, car je compte te faire souffrir longtemps avant de te laisser crever comme le chien galeux que tu es. Où es ma sœur ? »
« Du calme Eiji. Dites-lui les filles, que vous étiez parfaitement consentantes et que je ne vous ai en rien menacées pour que vous m'accompagniez, » rétorqua-t-il pendant qu'elles acquiesçaient vigoureusement, comblées par l'expérience. « Quant à Yume, je ne sais pas trop. Elle a dit qu'elle avait des trucs à faire et que ça ne pouvait pas attendre, et aussi qu'elle nous rejoindrait plus tard, donc qu'on pouvait « commencer à se murger sans elle histoire qu'elle puisse bien se foutre de nous quand elle reviendrait », je cite. »
Plus loin dans la ville, une ombre se déplaçait furtivement parmi les immeubles dans une des rares zones vierges de population indésirable. Elle finit par s'agenouiller dans une ruelle, inspirant profondément.
« Il est temps de finir le travail, » dit-elle, posant ses mains à plat sur le sol. Celui-ci se mit de nouveau à trembler, mais elle savait pertinemment que cela passerait inaperçu au milieu de toute cette agitation.
« Il est aussi temps que tu t'expliques, Yume, » dit une voix derrière elle.
« Tu m'as suivi, Kurogane, » répondit-elle en souriant, maintenant malgré tout sa position.
« J'ai bien fait apparemment. Qu'est-ce que tu fabriques ? »
« De quoi tu causes ? » demanda-t-elle avec assurance.
« De tout. De ça et aussi… de la chanson, » répliqua-t-il avec hargne.
« Tu l'as aimée ? »
« Ce n'est pas la question, et tu le sais très bien. C'était subtil, je dois le reconnaître, mais c'était aussi un monceau de conneries. »
« Ce n'en était pas un, et tu le sais très bien, » dit-elle en riant. « N'insulte pas ton intelligence : tu es loin d'être con et tu as compris le message depuis longtemps. Fye également. Depuis le début. Depuis la première fois où vous vous êtes rencontrés. Ce que vous avez vu ici n'a fait que confirmer ce que vous craigniez tous les deux.»
« C'est ça. Maintenant tu la fermes et tu te lèves, doucement. On a à parler, je crois. »
« Tu n'as pas d'arme, » constata-t-elle, ne daignant toujours pas le regarder.
« Je n'en ai pas besoin. »
« Bien, » déclara-t-elle en se levant finalement. « En effet, il se pourrait qu'on ait deux-trois trucs à se dire… en privé. »
Quand ils rentrèrent tous à Prisma cette nuit-là, vers cinq heures et demie du matin, la moitié du groupe soutenait l'autre moitié qui parvenait à peine à marcher. Kurogane et Yume les avaient bien rejoints deux heures plus tôt, et le ninja, qui avait l'air hagard, avait enfilé consciencieusement tout le contenu des bouteilles passant à sa portée, inquiétant considérablement le mage et n'arrangeant en rien son état. Là encore, il boitait légèrement, portant sur son épaule la princesse endormie et n'adressant la parole à personne. Yume avait prétexté être partie à sa recherche en ne le voyant pas sur le balcon avec les autres, mais Fye n'en croyait pas un mot. Le ninja ne réagissait même plus à ses piques, il avait dû se produire quelque chose, mais le blond ignorait quoi. Lorsqu'ils parvinrent à la villa, exténués, ils ne se concertèrent même pas avant d'aller se coucher. Après un vague « Bonne nuit. », ils se retirèrent illico dans leurs chambres. Fye rejoignit le ninja après un rapide détour aux toilettes. Celui-ci était allongé sur le lit et fixait le mur sans rien dire.
« Kuro-tan ? » l'appela le mage en secouant légèrement son épaule. « Kuro-wanko ? Kuro-pi ? Kuro-sama? Kurogane réponds-moi ! »
Mais il ne bougea pas d'un pouce, perdu dans une étrange torpeur. Fye s'étendit finalement à ses côtés et, après un bref moment d'hésitation, passa son bras autour de la taille du ninja.
« Mais qu'est-ce qu'elle t'a fait ? » gémit-il en resserrant son étreinte. « Qu'est-ce qu'elle t'a fait ? »
Yume, couchée sur un matelas dans la chambre d'Eiji et Sakura, qui dormaient déjà, souriait doucement en regardant le plafond. Elle l'avait échappé belle, mais elle avait su interrompre à temps les velléités du ninja caractériel. Elle jeta un coup d'œil au réveil et ferma les paupières et faisant un décompte dans sa tête : « Cinq…Quatre…Trois…Deux…Un… »
A cinq heures quarante-cinq précises, de nouvelles ombres émergèrent de terre et se propagèrent silencieusement dans la ville. Elle commencèrent par le bâtiment du pouvoir central, sortant des caves et avalant dans leur sillage les hommes de garde qui tombèrent un à un sans avoir le temps de pousser le moindre cri. Elle continuèrent avec les QG de la police et de l'armée, très peu peuplés : beaucoup s'étaient laissés aller à dormir, voyant la menace du festival passée. Et ainsi de suite dans toutes les places stratégiques d'Hebfi : elles se répandirent dans les banques, dans les sièges des entreprises, prenant lentement mais sûrement le contrôle, plongeant la cité dans une obscurité salvatrice.
A six heures moins dix, d'innombrables mains percèrent le sol dans les jardins des ministres, à Prisma, faisant s'écrouler la pelouse et révélant d'immenses tunnels, longs de plusieurs kilomètres et tissant une gigantesque toile d'araignée dans les souterrains de la ville. Une autre paire de main, solitaire, s'appliquait à gratter le gazon de la propriété des Kurogane-Fluorite.
A six heures moins cinq, tous les ministres étaient morts, égorgés dans leur lit, leurs familles ligotées et bâillonnées se débattant inutilement pour tenter de se libérer.
A six heures tapantes, la ville, inconsciente, était tombée aux mains des Insoumis. Yukito Tsukishiro fit une annonce sur les chaînes de télévision locale, révélant enfin son visage enfantin et souriant. Peu l'entendirent à cet instant, et les habitants se réveillèrent peu à peu au son claironnant des hurlements de panique et de désespoir. Certains tentèrent de s'enfuir, mais c'était peine perdue : en logeant les Insoumis aux abords d'Hebfi, ils avaient eux mêmes créé le piège qui s'était refermé sur eux.
A dix heures quinze, deux adolescents sortirent d'un tunnel en pleine campagne, bien loin de la peur et du tapage. Ils partirent en courant vers le Nord, pleurant de joie et se tenant la main.
A la même heure, dans la villa, presque tout le groupe était assis sur les canapés, regardant, ahuris, le discours qui passait en boucle devant leurs yeux. Eiji se joignit à eux quelques secondes plus tard, le visage fatigué et ravagé, et ils se tournèrent vers lui, attendant le verdict.
« Elle nous a abandonnés, » dit-il enfin, un bout de papier roulé en boule dans son poing serré. « Yume… Yume est partie. »
Ce fut, de mémoire d'homme, de tous les temps et dans toutes les dimensions possibles, la révolution la plus silencieuse qui eût jamais existé.
oOo
Alors, ça vous en bouche un coin hein ? ^^ Non, c'est une blague, mais d'après ce que j'ai compris, vous n'aviez du tout imaginé ça.
J'ai adoré écrire la dernière partie, le changement de style est radical. Nous voici donc à la croisée des chemins et ainsi commence la deuxième partie de l'intrigue. Yume est effectivement caput pour le moment et ne va pas réapparaître immédiatement. Comment vont-ils s'en sortir sans elle ? Où est-elle partie ? Qu'a-t-elle bien pu faire à Kuro-chan, cette vilaine ? Ah, que d'émotions…
Bon, je vous laisse méditer. Sur ce, à dimanche prochain !
