DOUBLE TROUBLE
Voilà le nouveau chapitre. Je suis infiniment désolée pour le retard, mais la semaine dernière, je ne trouvais pas l'inspiration et je préfère prendre mon temps plutôt que de perdre le plaisir que j'ai à écrire cette fic. J'espère que vous comprendrez et me pardonnerez.
Bref, je suis un peu fatiguée donc je ne vais pas m'attarder. Et puis vous avez attendu assez longtemps. Pour info, je repasse en rating M pour ce chapitre, même si ce n'est pas très violent, vous verrez pourquoi. Bonne lecture ! Et encore désolée…
Chapitre 12 : Quatre baisers Amour-Colère-Réconfort-Intérêt"Does he love me I want to know
How
can I tell if he loves me so
(Is it in his eyes)
Oh no, you'll
be deceived
(Is it in his eyes)
Oh no he'll make believe
If
you wanna know if he loves you so, it's in his kiss
(That's where
it is)"
Cher, The Shoop-Shoop Song
oOo
« Maître Kurogane ? »
« Oui Kohane ? »
« C'est…c'est peut-être un peu idiot, » dit la petite fille d'une voix hésitante. « Mais je me demandais si vous saviez qui a inventé les lettres de l'alphabet. »
Kurogane contempla avec un sourire l'assemblée d'enfants qui se tenait devant lui. Ce jour-là, il s'occupait des six-sept ans. La semaine écoulée avait vue se dérouler de nombreux changements dans l'organisation de Gamma : les habitants ayant enfin plus ou moins accepté leur nouvelle condition, ils s'étaient réellement mis au travail pour rendre leur vie meilleure. Un grand projet de construction de canalisations avait été mis en place par des ingénieurs téméraires, le plus grand bâtiment de la zone avait été reconverti en centre des doléances et accessoirement place forte du nouveau conseil. Les élections faites dans l'urgence avaient propulsé Arashi au rang de Grande Administratrice, sans surprise. Les Insoumis, loin de contrer leur démarche, leur avaient même proposé de se raccorder au réseau d'eau potable de la ville, ce qu'ils avaient refusé : le sous-sol de Gamma regorgeait de nappes phréatiques encore pleines et ils iraient les déterrer à la sueur de leur front. On aurait pu prendre ce refus pour de la fierté mal placée, mais cela plongea Yukito dans une joie des plus féroces et il leur fit même parvenir des vivres supplémentaires afin d'organiser une grande fête en leur honneur. Le groupe participait aussi à ce renouveau : Fye occupait le poste de vice-président du conseil et était à l'étonnement général passé maître dans l'art délicat de la restructuration, Eiji, Watanuki et Dômeki avaient pris l'initiative de créer un complexe sportif fait de bric et de broc et Sakura s'était mis dans la tête que leur village improvisé manquait de boutiques. Elle avait donc réuni avec l'aide de Tomoyo les anciens commerçants d'Hebfi en leur exposant les bienfaits de la récupération et du recyclage utile. Elles s'amusaient comme des folles à faire marcher cet atelier qui connaissait un succès fulgurant. Pendant ce temps, les compagnons s'occupaient à reconstruire la maison et les résultats avaient été inespérés : c'était devenu un endroit chaleureux et enfin salubre et la princesse et le mage étaient même parvenus à installer un petit coin cuisine grâce à des ustensiles trouvés ça et là. Lui, Kurogane, avait repris comme convenu son ancien métier et s'occupaient des marmots de tous âges à plein temps, pour son plus grand plaisir. C'est ainsi qu'il se retrouvait dans cette petite salle réservée à son intention. Par manque de matériel, il devait développer des trésors d'imagination pour retenir l'attention des gosses, mais cela ne faisait que rendre le défi plus excitant de son point de vue.
« Un peu que je le sais, » répondit-il en faisant la grosse voix. « Mais c'est un secret bien gardé et je ne suis pas sûr que vous soyez assez grands pour l'entendre. »
Les enfants crièrent tous « Si ! Si ! » en même temps, engendrant une joyeuse cacophonie. Dieu que le son des rires lui avait manqué.
« Bon, très bien, très bien, » dit-il en levant les mains. « Je veux bien vous raconter cette histoire, mais vous devez me promettre de ne la répéter à personne, c'est compris ? »
« Oui maître Kurogane, » s'exclamèrent-ils.
« Parfait. Je commencerai donc par celle de la lettre « M », parce que c'est de loin la plus belle, et c'est par elle que tout débuta, mais avant, prouvez-moi que vous en êtes digne et dessinez-la moi dans l'air avec votre doigt. »
Les petits s'exécutèrent, dociles et attentifs. Il vérifia rapidement qu'il n'y avait pas d'erreur dans la manœuvre, corrigea quelques récalcitrants au passage et commença.
« Il y a bien longtemps, même avant que je sois né, c'est vous dire, vivait un homme qui ne savait pas parler. Pendant des années, il avait tenté de se faire comprendre en utilisant des
gestes, mais partout où il allait, les gens le prenaient pour un fou ou un démon et lui fermaient leur porte au nez. Evidemment, l'homme se sentait triste : il n'avait pas d'amis, personne avec qui partager ce qu'il ressentait. Un jour, alors qu'il se promenait sur la plage, il tomba sur un couple d'amoureux. »
« Des amoureux comme vous et monsieur Fye ? » demanda l'un des enfants, curieux.
« Exactement. Sur le coup, cela le rendit encore plus triste, mais ensuite, il réalisa quelque chose. Les deux amoureux se tenaient par la main en regardant le coucher de soleil, et la forme de leurs corps et de leurs mains jointes à contre-jour formait un drôle de signe : deux barres droites sur les côtés qui se rejoignaient au centre par deux barres plus fines. Il eut alors l'idée qui révolutionna le monde : puisqu'il ne possédait pas la parole, il allait inventer un nouveau langage fait de signes. Il créa donc en premier la lettre « M », et la nomma ainsi en l'honneur des deux amoureux qu'il avait vus ce jour-là. Puis il partit pour un long voyage dans l'espoir de trouver d'autres signes marquants… »
« Et alors ? Et alors ? »
« Alors les monstres, » déclara-t-il sur un ton particulièrement sadique. « Il est l'heure, je vous raconterais la suite la prochaine fois. »
Ils exprimèrent bruyamment leur déception mais finirent par se lever et partir après la promesse qu'il leur raconterait bien d'autres histoires plus passionnantes encore s'ils étaient sages. Il s'assit par terre, dos au mur, profitant du calme : il avait fini sa journée.
« Un couple d'amoureux comme nous, hein ? » dit soudain une voix amusée sur le seuil.
« Tu me surveilles ? » rétorqua-t-il en souriant.
« Voyons bébé, je ne suis pas jaloux au point de considérer ces mômes comme des adversaires potentiels à mon charme dévastateur. Je voulais juste te faire une surprise vu qu'on a fini la réunion plus tôt. Ca te dirait une ballade ? »
« Avec plaisir, » répondit Kurogane en prenant son manteau. « A force de te voir en double, j'ai l'impression d'être perpétuellement bourré, c'est épuisant. Un peu de temps pour nous ne peut pas faire de mal. »
« Je savais qu'on était sur la même longueur d'onde mon amour, » dit Fye, s'approchant furtivement de lui pour l'embrasser.
Ils gambadèrent dans les rues de Gamma, profitant de la fraîcheur de cette fin d'après-midi de juillet en se tenant la main. Plusieurs personnes les saluèrent et ils répondirent à chacun poliment, mais ils n'échangèrent pas un seul mot durant le trajet qui les mena dans un petit parc à la frontière entre Gamma et Bêta, que les Insoumis avaient établi comme zone neutre mais où personne n'allait jamais. Ils s'assirent sur un banc et Fye posa sa tête sur l'épaule de Kurogane.
« On n'est pas sur la plage, » remarqua-t-il soudain en observant le soleil descendre doucement vers les immeubles. « Mais on peut faire comme si. »
« C'est une histoire vraie, en quelque sorte. Quand j'ai adopté les jeunes, Sakura n'était pas loquace, du moins pas avec moi. Elle refusait de m'adresser la parole et c'est Eiji et Yume qui devaient traduire ses besoins pour elle. J'en avais assez de cette situation alors pour tenter de la décoincer, je les ai emmenés à Byrrhe pour qu'ils voient l'océan. Ca a émerveillé les jumeaux mais Sakura avait l'air de s'en foutre complètement : elle passait ses journées sur la plage à regarder l'horizon. J'ai fini par la rejoindre un soir pour tenter de voir ce qu'elle voyait. Il y avait un couple juste devant nous ; ça avait l'air d'énerver la petite au début et puis elle les a regardés bizarrement en clignant des yeux. Elle a tracé un grand « M » dans le sable et sur le coup, je n'ai pas compris. Je les ai fixés pendant un bon moment jusqu'à ce que le soleil me brûle. Mais même avec les yeux fermés, je continuais à voir cette lumière aveuglante avec juste cette forme étrange en plein milieu. Là, j'ai saisi et j'ai tracé à mon tour un « A », un « I » et un « E ». Elle a observé les lettres pendant un moment sans rien dire et puis elle m'a souri. J'avais agi comme un enfant et elle l'avait senti : elle pouvait me faire confiance puisque j'avais traversé la barrière du langage. »
« Je préfère cette version, » dit Fye. « Mais maintenant qu'elle a grandi, c'est plus difficile. Je ne pense pas qu'elle et Eiji m'accepteront un jour. »
« Ces deux-là ont toujours été aveuglés par la colère. Ca fausse l'idée qu'on se fait de leur véritable nature. Tu as bien vu les deux autres : la princesse est adorable et Shaolan est quelqu'un de bien. Les nôtres sont comme ça aussi, mais il faut dire que tu ne leur as pas facilité la tâche. »
« Précisément, c'est vrai pour Sakura, mais… Eiji et Shaolan, je n'y adhère pas. »
« Comment ça ? » demanda Kurogane, étonné.
« Ils ne se ressemblent pas. Enfin, physiquement si bien sûr, mais pour chacun d'entre nous je ressens ce petit quelque chose qui nous lie à notre double, qui fait qu'au fond, on est pareils même au-delà de nos différences de caractère. Pour ces deux-là, il y a un truc qui cloche. Je ne sais pas duquel ça vient, et ce n'est peut-être qu'une impression mais je crois qu'ils ne viennent pas du même moule. »
« Ca n'a aucun sens, ils sont parfaitement identiques. »
« Je sais, mais ça vient peut-être aussi du fait qu'ils ne possèdent pas les mêmes pouvoirs, » déclara Fye en se tordant les mains, redoutant ce qui allait suivre.
« Et alors ? L'autre Fye est un magicien alors que toi non, je ne vois pas ce que ça change. »
« Je suppose que j'aurais forcement dû t'en parler un jour de toutes façons, » dit le blond en soupirant. Il se leva et ferma les yeux puis siffla une longue note basse et puissante. Kurogane écouta, hébété puis entendit après quelques secondes de sinistres craquements provenir des arbres derrière eux. Il se retourna lentement et retint de justesse un cri en apercevant les racines se mettre à se tortiller comme des centaines de serpents. Les arbres avancèrent dans sa direction et il recula tombant du banc sous la terreur. Soudain le sifflement s'arrêta en même temps que les feuillus et les racines rentrèrent bien sagement dans le sol. Le brun respirait bruyamment, tentant de se convaincre que tout cela n'avait été qu'une hallucination. Il finit par lever la tête vers Fye, l'air perdu.
« Tu peux m'expliquer ? »
« C'est mon pouvoir, ou du moins une partie, » répondit l'autre. « Il me semble que c'est une magie basée sur le son. Quand je siffle, suivant la fréquence que j'utilise, ça a des effets assez surprenants. Tu te rappelles quand je t'ai dit que ce qui m'avait aidé à survivre quand j'étais petit, c'était la présence de tous ces animaux autour de moi ? Je les appelais comme ça. Là, j'ai appelé les arbres. Je n'ai pas la moindre idée des autres applications de ma magie. Je n'ai plus voulu m'en servir depuis le jour où j'ai failli tuer quelqu'un avec. »
« Tu…tuer…quelqu'un ? » bégaya Kurogane que la stupeur écrasait davantage de minute en minute.
« Un éducateur de l'orphelinat où je me trouvais. C'était un homme vraiment gentil, je ne me souviens plus de son nom. Chaque jour il venait me voir et tentait de me rassurer, mais il est allé trop loin et a essayé de me toucher. J'ai essayé de me servir de mon pouvoir, d'appeler n'importe quoi pour le faire partir mais j'étais tellement terrorisé que mon sifflement est sorti tout déformé, comme un écho. Ca a créé une sorte de barrière autour de moi et il a été projeté contre un mur. Il est resté trois jours dans le coma et heureusement, il ne se souvenait de rien à son réveil. »
« C'est pour ça que tu ne siffles jamais ? » demanda le brun.
« Oui, j'ai peur que ça recommence, » avoua Fye, les yeux baissés. « mais il y a quand même un aspect de mon pouvoir que je ne peux pas contrôler ou plutôt que j'ai choisi d'utiliser dans mon propre intérêt. Les hommes ne sont pas comme les arbres ou les animaux basiques, ils ne réagissent pas aux mêmes stimuli. Cependant, je peux les envoûter d'une autre manière. »
« Quand tu chantes ? »
« Voilà. J'ai découvert ça plusieurs années plus tard et je me suis dit qu'il fallait que je tente ma chance : je n'allais pas moisir pour toujours dans les guettos de Despoma alors que j'avais cette capacité extraordinaire. Il n'y avait pas de remords à avoir en plus, vu que ça ne mettait personne en danger, ou au moins pas en danger de mort. Et puis je me sentais aimé quand la foule hurlait mon nom. Après, j'ai compris que c'était une illusion. Ca ne t'a jamais paru étrange que je refuse de chanter pour toi ? Je voulais que tu m'aimes moi, pas ma magie ou ma voix. »
« Je n'y avais pas vraiment réfléchi, » répondit Kurogane, indécis. « Je n'aurais pas pu imaginer que… Mais pourquoi tu nous as menti pendant tout ce temps ? »
« Faire semblant, c'est mon credo, et je ne voyais pas l'intérêt de vous parler d'un pouvoir qui n'existait que dans mes souvenirs. »
« Tu te rends compte de ce que ça implique ?! » s'écria Kurogane en se massant les tempes. « Si les autres découvrent que tu as les moyens de vaincre les Insoumis, ils vont devenir dingues. »
« C'est pour ça qu'ils ne doivent pas savoir, pour le moment en tous cas. Je m'en servirai quand le moment viendra, » conclut le blond en se rasseyant comme si de rien n'était.
Dans la maison, pendant ce temps, le ninja s'activait à préparer le repas. Cela aurait pu sembler bizarre, mais il le faisait de son plein gré. Son plan pour séduire le mage avait changé : après une petite discussion avec son double, il avait déduit que la manière forte n'était pas forcément la meilleure. Alors il s'évertuait à couvrir Fye d'attentions diverses et discrètes : aujourd'hui, le blond était légèrement souffrant, alors il s'était proposé pour la corvée cuisine ; hier, il avait écumé toute la ville afin de trouver le nécessaire pour permettre à Watanuki de concocter des fondants au chocolat ; avant-hier il avait soudoyé, pour ne pas dire menacé le dirigeant d'un nouveau café pour qu'il les engage lui et la princesse ; et ainsi de suite. Pourtant, ce dont il était le plus fier restait l'idée des fleurs. Il l'avait eue dès le premier jour, en faisant des recherches avec les autres dans une décharge : il avait vu cette petite fleur bleue, minuscule et solitaire au beau milieu des ordures. Evidemment, elle lui avait rappelé Fye et il l'avait cueillie, sans trop savoir quoi en faire. Juste l'emmener le plus loin possible de cet enfer…
Le soir venu, il avait fini par la placer sous l'oreiller du mage ; vu la position dans laquelle celui-ci dormait, il finirait bien par la découvrir et il se voyait mal la lui offrir sans préambule. Trop fleur bleue… Le lendemain, comme prévu, Fye l'avait trouvée et l'arborait même fièrement à son oreille, bien qu'elle fût quelque peu écrasée. Il avait compris le message. Depuis, Kurogane s'était employé à chercher des fleurs dans les parcs et les terrains vagues, toujours bleues, mais toujours différentes. Aujourd'hui, en manque d'inspiration, il avait même poussé jusqu'à la forêt sans nom, malgré les patrouilles et le sort de protection. C'était dangereux : si le magicien venait à le remarquer, sa réaction risquait de ne pas être très plaisante. Il posa les yeux sur lui, détournant un instant son attention de ses légumes : le blond portait actuellement un adorable myosotis et était occupé à faire le pitre en compagnie des deux Sakura, de Kuro et de Shizu. Il tritura dans sa poche le spécimen qu'il avait déniché dans la forêt, elle était bien plus imposante et bien plus belle que toutes les autres, mais il ignorait son nom.
« Merde, » jura-t-il soudain. A force de la manipuler, elle avait fini par tomber.
Eiji s'approcha lentement et la ramassa, l'examinant sous tous les angles, puis la lui tendit.
« C'est une ancolie, » dit-il tout bas. « Je trouve étrange que vous en ayez une dans votre poche, sachant qu'elle ne pousse qu'à Enaï et, pour une raison inconnue, dans la forêt sans nom. »
« Mêle-toi de ce qui te regarde, gamin, » prévint le ninja en montrant les dents.
« Mais vous n'avez pas mal choisi, au contraire. D'une elle représente l'amour qui conduira à la tristesse et à la folie, au moins, il est prévenu. De deux, c'est la fleur préférée de notre Fye, je suppose que l'autre l'aimera aussi. A Enaï, ils nomment cette variété bluebird. Je pense que c'est un bon symbole de renouveau et d'espoir : peut-être parviendrez-vous à le sortir de sa cage, qu'en dites-vous ? »
« Je m'en fous, » répondit Kurogane. « Il ne sait pas tout ça. Ce n'est qu'une fleur. »
« Est-ce une coïncidence si chaque jour elles sont plus grandes, plus étoffées, plus magnifiques ? Si le bleu est la couleur de votre amour, Kurogane, celle-ci doit être la dernière. Elle est parfaite et vous ne trouverez pas mieux. Finissez-en avant qu'il ne soit trop tard. »
« Ca dépend de lui, » dit le ninja, de nouveau concentré sur les carottes.
« Ca dépend de la façon dont vous présentez les choses. »
« Ils sont où, Fye et Kuro-chan ? » demanda soudain Sakura. « Ca fait des plombes qu'on les attend. Ils font vraiment chier. »
« Mokona est sûr qu'ils jouent aux amoureux quelque part ! »
Finalement, ils mangèrent sans les attendre, la faim ayant eu raison d'eux. La tambouille préparée par le ninja n'était qu'à peine mangeable, mais personne ne releva. Les deux ne rentrèrent qu'au moment où ils s'apprêtaient tous à se coucher. Leurs mines étaient sombres et Kurogane tenait la main de Fye si fort qu'on aurait dit qu'il voulait l'écraser entre ses doigts. Ils allèrent se mettre au lit sans un mot. Eiji et Sakura suivirent Shaolan et la princesse au sous-sol : il en avait été décidé ainsi sous la demande expresse de celle-ci, après tout, se cacher les uns des autres était devenu inutile, à présent.
Pendant que le mage était aux toilettes, le ninja glissa, comme tous les soirs, l'ancolie sous son oreiller, puis il se tourna et se mit à l'aise, feignant le sommeil. Il n'eut pas besoin de beaucoup de patience : une fois revenu, Fye ne mit que quelques minutes avant de céder à son envie de prendre la fleur. Il la regarda un instant à la lumière des deux lunes, et soupira.
« Qui est l'idiot, maintenant ? » demanda-t-il doucement.
« Quoi ? » rétorqua le ninja, qui lui tournait toujours le dos.
« Tu n'aurais pas dû prendre autant de risque pour ça, ça n'en vaut pas la peine. »
« Peut-être pas, » concéda le brun en se mettant face à lui, contemplant la tristesse fugace qu'avait reflété les yeux bleus. « Mais qui est-on pour juger tant qu'on a pas essayé ? »
« Je ne sais pas si je pourrai… »
« J'attendrai, » affirma Kurogane d'un ton catégorique. « Y a rien qui presse… »
« Non, » dit le mage. « Ca ne te ressemble pas. Tu ne devrais pas être aussi gentil avec moi. Je ne veux pas ça, je ne veux pas de toi comme ça. Ce n'est pas le Kuro-puu dont je … »
« Dont tu quoi ? »
« Pourquoi tu fais toujours ça ?! » s'écria Fye sans se préoccuper des autres habitants de la maison. « Pourquoi tu me pousses toujours plus loin ? Ca t'amuse ? Tu veux que je craque ? Très bien, je craque, j'abandonne ! Je n'en peux plus de ce jeu, tu as gagné ! Prends mon corps, prends en moi tout ce qui me répugne ! Je serai ta pute jusqu'à ce que tu me lâches, jusqu'à ce que tu te rendes compte que je ne vaux rien ! »
« Mage… » tenta le ninja, les yeux exorbités. Il ne s'était pas attendu à une telle réaction.
« Ta gueule. Si tu veux me baiser il va falloir le faire en silence. Je hais ta voix, je hais tout ce que tu représentes ! Je hais ce monde ! Je vous hais tous ! Viens, baise-moi ! »
Il attrapa Kurogane par son tee-shit et le plaça à califourchon sur lui. Il essaya d'arracher ses vêtements, pris dans une crise de folie sur laquelle le brun n'avait aucun contrôle. Il fit alors la seule chose qu'il crut susceptible de pouvoir le calmer : il plaqua les deux mains de Fye au sol et essaya de l'embrasser. Il retint un cri de douleur lorsque le blond le mordit violemment.
« Ta tendresse tu peux te la foutre au cul ! » hurla-t-il en se debattant. « Ta queue en moi ! Tout de suite ! »
« Tu l'auras voulu, » grogna-t-il en enlevant son caleçon.
« Surtout pas ! » s'exclama l'autre Kurogane en le tirant en arrière. « Arrête ! »
« Qu'est-ce que tu fous ? Il ne demande que ça ! » se plaignit le ninja.
« Vraiment ? Ce n'est pas ce que je vois, moi. »
Kurogane s'enjoignit au calme et observa la scène qui se déroulait devant lui. L'autre Fye avait encerclé le sien de ses bras, l'empêchant de bouger dans la mesure du possible. Son Fye jouait de tous ses membres pour se libérer. Il poussait des hurlements déchirants et des soubresauts anarchiques secouaient son corps pendant que de multiples larmes dévalaient ses joues. Le souffle du ninja se bloqua dans sa gorge.
« Qu'est-ce qu'il a ? » demanda-t-il finalement.
« Il vient de te tester, » répondit l'autre en secouant la tête. « Inconsciemment au moins. Son esprit n'a pas compris la gentillesse dont tu as fait preuve ces derniers jours et il l'a rejetée. Il a tellement peu d'estime pour lui-même qu'il pense que le sexe brutal est la seule chose à laquelle il a droit alors il a essayé de te pousser vers cette voie. Si tu l'avais fait, ça aurait tout détruit. Vous, retournez en bas, » ajouta-t-il à l'intention des quatre autres qui avaient accouru, alarmés. La princesse, dans les bras de Shaolan, affichait une expression de terreur pure. « Je ne crois pas qu'il voudrait que vous le voyiez dans cet état. »
Sakura et Eiji acquiescèrent et prirent leurs doubles par le bras. Ils étaient conscients qu'une fois les vannes ouvertes, une seule personne était capable de les refermer.
« Tu le savais, » affirma le ninja d'air sombre. Il n'appréciait pas de se faire manipuler, surtout pas quand ça concernait Fye.
« Bien sûr, mais c'était la seule solution. Il fallait qu'il lâche prise coûte que coûte : son mental est puissant mais face à toi il ne pouvait rien faire. Il a besoin de toi mais son blocage le force à te repousser, la contradiction aurait fini par le tuer. »
« Et je fais quoi maintenant ? »
« C'est à toi de décider, je n'ai pas toutes les réponses, » dit son double en allant se placer à côté de son amant pour l'aider.
Le ninja réfléchit un instant puis se leva, ramassant ses vêtements et s'habillant rapidement. Il jeta à dernier regard au mage et sortit de la maison.
« Vous voyez ? Il me laisse tomber ! » s'écria Fye dans un vague sursaut de lucidité, ses pleurs redoublant. « Comme tous les autres ! Je les déteste ! Je le déteste ! Je le déteste ! Je le déteste !»
« J'espère qu'il sait où il va, » soupira l'autre Fye qui avait de plus en plus de mal à le maintenir en place.
« Je suis sûr que oui. »
Kurogane courait comme un malade dans les rues de Gamma, regrettant amèrement de ne pas posséder le pouvoir de téléportation des magiciens. Son idée était complètement stupide, mais le magicien était stupide et il fallait un langage qu'il était en mesure de comprendre. Il s'arrêta devant la maison des Walker et grimpa jusqu'au premier étage, passant par la fenêtre ouverte. Il y découvrit Odessa et Tomoyo, qui s'était installée là provisoirement. Les deux filles dormaient paisiblement. Il s'approcha de la brune et la secoua sans douceur, posant une main sur sa bouche. Elle sursauta et tenta d'appeler à l'aide, mais son visage se détendit lorsqu'elle le reconnut.
« Kurogane ? » appela-t-elle, étonnée et un peu groggy.
« Désolé, pas le temps. Tu as du matériel de couture avec toi ? »
Shaolan ne parvenait pas à se rendormir : son cœur encore battait trop vite pour qu'il puisse trouver le repos. Il s'en voulait, il aurait dû réagir à temps et écarter la princesse de cette vision d'horreur qui l'avait lui-même anéantie. Si même Fye… n'y avait-il aucun espoir ? Etaient-ils donc tous maudits au point d'écarter la moindre possibilité d'être heureux ? Il sentait que la jeune rousse à ses côtés ne dormait pas non plus.
« Princesse ? Est-ce que…est-ce que vous allez bien ? » demanda-t-il, gêné.
« Non, je ne vais pas bien, » répondit-elle d'une voix aérienne qui contrastait avec ses propos.
« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ? » dit-il en relevant précipitamment la tête, soucieux avant tout de son bien-être.
« Tu en as déjà bien assez fait, » affirma-t-elle avant de l'embrasser.
« Princesse ! » s'étrangla-t-il en la repoussant. « Attendez…Vous… Je ne crois pas… Ce n'est pas le bon moment. »
« Nous ne sommes pas dans un conte, et j'en ai assez d'attendre. Il n'y aura pas de moment parfait, pas de dragon à combattre et pas de princesse à sauver. Je chéris les souvenirs que tu as retrouvé pour moi, mais ici, je ne suis plus une princesse et tu ne me dois rien du tout. Tu peux t'en aller, ou rester avec la simple Sakura. »
« Vous n'êtes pas vous-même, » tenta-t-il, indécis.
« Je suis davantage moi-même que je ne l'ai jamais été. Ces conventions ont disparu, et même si ça me fait peur, même si tout s'écroule, je suis contente d'être libre. Je suis ton égale à présent, alors tutoies-moi, et appelle-moi Sakura. »
« Bien, Sakura, » dit-il, faisant rouler les syllabes sur sa langue. Ca lui avait tellement manqué qu'il faillit en pleurer.
« Merci Shaolan, merci d'être là pour moi, » conclut-elle en l'embrassant à nouveau.
Il sourit, un peu triste. Elle ne cherchait que son réconfort, mais après tout, c'était toujours mieux que rien.
Kurogane revint dans la maison quelques minutes plus tard, victorieux mais légèrement essoufflé. Il marcha tranquillement jusqu'au mage qui avait cessé le combat, à bout de forces, et sanglotait à présent sur les genoux de son double, secoué de faibles spasmes. Il s'accroupit à côté de lui, faisant signe aux deux autres de s'éloigner. Quand le corps près de lui s'éloigna, Fye se recroquevilla instinctivement en position fœtale. Le ninja l'enjamba et s'allongea face à lui. Il prit tendrement une de ses mains tremblantes dans les siennes et attacha autour de son poignet un bout du fil de laine rouge qu'il avait emprunté à Tomoyo, puis fit de même avec l'autre bout sur son propre poignet. Le blond le regarda faire sans comprendre, puis leva vers lui ses yeux humides, perdu.
« Maintenant, tu peux le voir, tu ne peux plus prétendre qu'il n'existe pas, » expliqua Kurogane d'un ton résolu. « Je resterai attaché à toi comme ça jusqu'à ce que ça rentre dans ta tête de mule. Je suis là, que tu le veuilles ou non, et je ne vais nulle part. Je ne marche pas dans tes combines. »
« Dis-le, s'il te plaît dis-le, » supplia faiblement le magicien, qui, frappé par la surprise, en avait oublié de pleurer.
« Alors là, tu peux toujours rêver, » dit-il avec un petit sourire.
Fye le lui rendit et le cœur du ninja fit un bond dans sa poitrine : ce sourire là était sincère. Son double avait raison, aurait-il réussi ? Il n'eut pas le loisir d'y penser davantage puisque le mage se jeta entre ses bras, ses larmes coulant abondamment de nouveau.
« Mon Kuro-chan, tu as vraiment hérité du pire des abrutis. »
« Je ne te le fais pas dire, » se plaignit-il en le serrant contre lui, entrelaçant les doigts de leurs mains liées. « Et si tu crois que je vais te laisser mettre de la morve partout sur mon beau costume sans réagir, tu te fourres gravement le doigt dans l'œil. »
Le blond éclata d'un rire cristallin et ils entendirent un vague « Bingo » provenir de l'autre côté de la pièce. Le sommeil les rattrapa finalement, et ils allaient s'endormir lorsqu'un poids presque négligeable se posa sur la tête de Kurogane.
« Qu'est-ce que tu fous là, toi ? » grogna-t-il, les poings serrés. Il ne manquait plus que ça.
« Mokona ne sait plus où aller Kuro-rin ! » s'exclama la bestiole en sautillant. « Sakura et Shaolan se font des câlins ! Kurogane et Fye se font aussi des câlins ! Où est-ce que Mokona va dormir maintenant ? »
« Comment ça la princesse et le gamin se font des câlins ?! » beugla le ninja en se redressant vivement.
« Sakura a dit qu'elle ne voulait plus être une princesse et que Shaolan était son égal. Après ils ont commencé à se faire des bisous et… »
« C'est pas trop tôt, » l'interrompit l'autre Fye. « En voilà une qui est moins bouchée que les autres. »
« Tu peux dormir ici ce soir, si tu veux, » dit gentiment Fye en tirant Kurogane à lui, mais laissant tout de même une petite place entre eux.
« Fye est le meilleur ! » s'écria Mokona en s'installant confortablement.
« Ben voyons, ne vous gênez pas pour moi surtout ! »
Le lendemain matin, Odessa ouvrit péniblement les yeux, agacée par la lumière du soleil. Elle avait pourtant bien fermé les rideaux la veille au soir. S'appuyant sur ses coudes, elle releva la tête et posa un regard interrogateur sur la masse impressionnante de pelotes de laine qui jonchaient le sol. Ca ne l'étonnait qu'à moitié que Tomoyo ait voulu faire du tricot au beau milieu de la nuit, mais de là à laisser un tel bazar derrière elle… Elle vérifia rapidement : son amie dormait toujours, tournée vers elle et emmêlée dans ses couvertures. Elle prit le temps de l'observer : elle était si belle. Ses longs cheveux bruns encadraient son visage fin avec délicatesse et sa bouche… mon dieu, sa bouche. Elle mourrait d'envie d'y goûter depuis des années, depuis la première fois que Yume les avait présentées. Elle savait que Tomoyo était inaccessible, mais c'était plus fort qu'elle, plus fort que tout. Toute à ses pensées, elle n'avait pas remarqué que la brune s'était réveillée et lui rendait maintenant son regard en souriant. Lorsqu'elle s'en rendit compte, il était déjà trop tard : son amie s'était levée puis agenouillée devant elle.
« Tomoyo ! Tu…tu as bien dormi ? » bégaya-t-elle, tentant de se reprendre.
« Tu me veux à ce point là ? » demanda sa compagne, amusée.
« Quoi ? Qu'est-ce que tu fais ?! » s'écria-t-elle en sentant la main de la brune passer sous sa nuisette puis dans sa culotte, venant taquiner son clitoris sans une once d'hésitation. Odessa étouffa un cri, se mordant la lèvre. Elle ne pourrait pas résister. Elle ne voulait pas résister.
« Jusqu'où serais-tu prête à aller pour m'avoir, Essa ? » demanda Tomoyo après un moment, stoppant son mouvement.
« N'importe où ! » hurla presque la blonde. « Je ferais n'importe quoi ! »
Tomoyo sourit : ces paroles étaient dangereuses mais ô combien utiles. Aux grands maux, les grands remèdes, elle avait trop traîné, il ne restait que quatre jours. Elle reprit ses administrations, satisfaite de la réponse, et attira Odessa dans un baiser pour sceller ce nouveau contrat. Celle-ci soupira de plaisir : si c'était ça le paradis, elle voulait bien se laisser tenter.
oOo
Voilà, j'espère que ça vous a plu ^^
Je ne sais pas trop quand je publierai le prochain. Je vais essayer pour dimanche, mais je ne promets. De toutes façons, ce sera forcément avant mardi prochain.
A bientôt !
